Après Oppenheimer et Morrell, qui pourrissaient comme moi dans ces
années de ténèbres, j’étais considéré comme le plus dangereux prisonnier
de San Quentin. Et plus qu’eux encore, j’étais jugé réfractaire aux
pires châtiments, réputé tenace et têtu.
Plus terribles étaient les tortures employées par mes bourreaux pour me
briser, plus j’encaissais, sans fléchir. «La dynamite ou la mort!» tel
avait été l’ultimatum du gouverneur Atherton. Ce ne fut, finalement, ni
l’un ni l’autre. Je ne pouvais produire la dynamite et le gouverneur
était incapable de me tuer. Et cette endurance m’était venue, elle
aussi, de mes existences passées. Ce sont elles qui m’ont fait plus dur
que l’acier.
De l’une de celles-ci, permettez-moi, pour la preuve irréfutable qu’elle
comporte, de vous parler brièvement encore. Et ce sera tout, avant qu’on
me pende. Je ne m’en souviens que comme un interminable cauchemar.
Je me trouvais sur une petite île rocheuse, battue par les lames, et si
basse sur la mer que, durant les grandes tempêtes, les embruns la
recouvraient de leur poussière humide et salée. J’y vivais au milieu de
mille souffrances, privé de feu et ne me nourrissant que de viande crue.
Je n’avais un peu de joie que quand le soleil brillait. Alors je
réchauffais à ses rayons mes membres glacés.
Ma seule distraction était un aviron et mon couteau de poche. Avec le
couteau, je m’évertuais à marquer sur l’aviron une entaille nouvelle,
pour chaque semaine qui s’écoulait, et à y tracer des lettres minuscules
qui me servaient d’aide-mémoire, sur mon île déserte. Lettres et
encoches étaient nombreuses. J’aiguisais mon couteau sur une pierre
plate, et aucun barbier ne fut jamais plus jaloux que moi de l’entretien
de sa lame favorite d’acier brillant. Ce couteau était pour moi un
trésor sans prix.
Sur mon aviron, je gravai notamment cette inscription:
«Ceci est pour faire connaître à la personne dans les mains de qui cet
aviron pourra tomber que Daniel Foss, né à Elkton, dans l’État de
Maryland, aux États-Unis d’Amérique, s’embarqua au port de
Philadelphie, en 1809, à bord du brick _Negociator_ et à destination
des Iles Amies. Il fut, le mois de février suivant, rejeté sur cette
terre désolée, où il se construisit une hutte et vécut un certain
nombre d’années, se nourrissant de phoques. Il est le seul survivant
de l’équipage de ce brick, qui rencontra une banquise et coula bas, le
25 novembre 1809.»
De ce naufrage, du craquement du brick contre la banquise, en pleine
nuit, et comment il coula, j’avais conservé le souvenir terrible. Le
vent soufflait en tempête et, sous la lune qui par moments émergeait du
creux des nuages, les voiles, les cordages et toute la mâture du brick
qui sombrait, apparaissaient frangés de glaçons. La grande chaloupe, au
prix de mille difficultés, avait pu être mise à la mer, et tout
l’équipage, sauf quelques hommes qui se noyèrent, dans leur
précipitation, y embarqua. Il faisait un froid épouvantable. Tandis que
notre capitaine Nicoll tenait la barre, je n’arrêtais pas de me frotter
le nez, d’une main ou de l’autre, pour l’empêcher de geler.
Nous fîmes voile vers le nord-est. Mais dans la chaloupe, entièrement
découverte, la mort ne tarda pas à sévir. L’un d’entre nous fut, un beau
matin, dans l’aurore grise, trouvé couché, plié en deux, à l’avant du
bateau, complètement gelé et déjà raide. Un des mousses, le plus âgé,
mourut le second. Puis l’autre mousse, au bout de dix à douze jours.
D’autres hommes suivirent.
Cinq semaines s’écoulèrent ainsi. Il ne restait plus à bord que le
capitaine, le chirurgien du bord et moi-même. Le froid était tel que
bière et eau gelèrent à bloc. Il nous fallait les briser, pour nous en
partager les morceaux, que nous sucions ensuite jusqu’à ce qu’ils
fondissent.
Le 27 février, une terrible tempête de neige se déchaîna. Nos vivres
étaient complètement épuisés. Le chirurgien, qui avait accepté l’idée de
la mort, était résigné à tout, et le capitaine était bien près de
l’imiter. J’étais au gouvernail, mes deux compagnons gisant comme deux
cadavres, lorsque j’aperçus la terre. C’était une petite île de rochers,
que battaient les flots. Je gouvernai vers elle. A quelques yards de la
côte, la chaloupe échappa à mon contrôle. Elle fut retournée, en un clin
d’œil, et je sentis que l’eau salée m’entrait dans la gorge et me
suffoquait.
Je ne revis jamais mes deux compagnons. Moi, je pus surnager et
m’agripper à un aviron, tandis qu’au même instant un coup de mer me
lançait au loin, par-dessus la ligne des récifs côtiers. Je me relevai
tout meurtri, mais sans blessures graves. Seule, la tête me tournait,
par suite de mon extrême faiblesse. Je fus capable, cependant, de me
traîner sur le ventre, un peu plus loin de la côte et à l’abri des lames
qui m’eussent infailliblement remporté.
Je me relevai, en un instant, sachant que j’étais sauvé et remerciant
Dieu. Je n’ignorais pas que la chaloupe avait été certainement brisée en
mille pièces, et je devinais combien affreusement avaient dû être broyés
les corps du capitaine Nicoll et du chirurgien. Puis je chancelai et
m’évanouis.
Je demeurai, toute la nuit, à demi mort, dans une sorte de stupeur de
tout mon être, sentant confusément l’humidité et le froid dont j’étais
la proie.
Le matin, en me montrant le lieu sinistre où j’avais échoué, m’apporta
un renouveau d’effroi. Aucune plante, pas un brin d’herbe ne poussaient
sur ce bout de sol désolé, sur cette excroissance rocheuse de l’océan.
Sur un quart de mille en largeur et un demi-mille de long, ce n’étaient
que rocs entassés.
Je ne pouvais rien découvrir qui fût susceptible de sustenter mon
épuisement. Je mourais de soif, et il n’y avait pas d’eau douce. En vain
je tentais de boire à chaque cavité rocheuse que je rencontrais. Les
embruns de la tempête avaient salé l’eau de pluie qui avait pu s’y
amasser, et je ne fis qu’attiser ma soif. Toute la journée, je me
traînai sur les mains et sur mes genoux saignants, dans la recherche
vaine d’une goutte d’eau potable. Quant à la chaloupe, rien n’en
subsistait que l’unique aviron auquel je m’étais cramponné et qui était
venu à terre avec moi.
Le second jour, mon état empira. Moi, qui n’avais pas mangé depuis si
longtemps, je me pris à enfler démesurément. Mes jambes, mes bras, tout
mon corps gonflèrent. Mes doigts s’enfonçaient d’un pouce dans ma peau,
et les dépressions qu’ils y formaient étaient longues à disparaître.
Malgré toutes mes peines, je continuais à lutter pourtant, décidé à
accomplir jusqu’au bout la volonté de Dieu, qui était que je vive.
Soigneusement, je vidai avec mes mains toute l’eau salée que contenaient
les trous des rochers, dans l’espoir que les averses prochaines les
rempliraient d’eau douce.
Effectivement je fus réveillé, au cours de la nuit, par le battement
d’une averse. Je rampai de trou en trou, lapant la pluie, ou la léchant
sur les rochers. Cette eau était saumâtre encore, mais tolérable. Elle
me sauva. Je me rendormis, et quand, au matin, je me réveillai, une
sueur abondante me trempait et j’étais délivré de tout délire.
Cette profusion d’eau saumâtre me rendit étonnamment heureux. Lorsque
j’eus découvert le cadavre d’un phoque, que les lames avaient, comme
moi-même, projeté dans l’île, par-dessus les brisants de la côte, et qui
gisait là depuis plusieurs jours, mon bonheur n’eut plus de bornes. Pas
un marchand dont les navires reviennent à bon port, d’un long voyage
prospère, dont les magasins s’emplissent jusqu’au toit de denrées
précieuses, dont le coffre-fort se bonde d’un afflux de dollars, ne
s’estima jamais, j’en suis certain, aussi riche que je me jugeai l’être
désormais. Je me jetai à genoux, pour remercier Dieu derechef. Dieu,
j’en étais de plus en plus persuadé, avait décidé, dès la première
heure, que je ne devais pas mourir.
Je recueillis aussi quelques brassées d’algues marines, que je fis
sécher au soleil, et qui, le soir, étendues sur le roc, me servirent de
matelas, au grand soulagement de mon pauvre corps meurtri. Pour la
première fois depuis de longues semaines, mes vêtements n’étaient plus
mouillés. Si bien que je m’endormis d’un profond sommeil, fruit à la
fois de mon épuisement et de la santé qui revenait.
Lorsque, cette bonne nuit passée, je me réveillai, j’étais un autre
homme. Le soleil s’était à nouveau caché. Mais je ne m’en affectai pas
et j’appris très vite que Dieu, qui ne m’avait pas oublié pendant mon
sommeil, m’avait préparé d’autres et merveilleux bonheurs.
Aussi loin que pouvait porter la vue, les rochers côtiers étaient
jonchés de phoques, qui s’y étalaient paresseusement. J’en écarquillai
mes yeux, je me les frottai de la main, afin de m’assurer que je n’avais
pas la berlue. Ils étaient là des milliers, et d’autres encore, non
moins nombreux, folâtraient dans la mer. De leurs gorges sortaient des
sons rauques, dont l’ensemble formait un vacarme prodigieux et
étourdissant. Ma première pensée fut que c’était de la viande qui
s’offrait à moi, de la viande pour une douzaine d’équipages.
Je saisis aussitôt mon aviron, qui était la seule arme que je possédais,
et je m’avançai, avec prudence, vers cette immense provende. Mais je
compris bientôt que tous ces êtres marins ignoraient l’homme. Ils ne
trahissaient aucune crainte à mon approche, et ce fut pour moi un jeu
d’enfant de leur asséner sur la tête des coups redoublés de mon aviron.
J’en tuai un, deux, trois, quatre, cinq, et je continuai à frapper et à
tuer, en proie à une vraie démence.
Cet acharnement au meurtre n’avait ni rime ni raison. Deux heures
durant, je m’épuisai à ce massacre, jusqu’à ce que je tombasse de
fatigue. Les phoques me laissaient faire, comme hébétés. Puis soudain,
comme à un signal donné, tous les survivants regagnèrent l’eau et s’y
précipitèrent, pour y disparaître en un clin d’œil.
Le nombre de phoques que j’avais assommés dépassait deux cents. Lorsque
je repris mes esprits, je fus scandalisé et effrayé, tout en même temps,
de la folie de meurtre qui m’avait possédé. J’avais sottement gaspillé
ce que Dieu m’avait offert. Et, pour utiliser du moins le fruit de mes
exploits, je me mis au travail sans tarder.
Non sans m’être agenouillé, une fois de plus, et sans avoir renouvelé
mes remerciements à l’Être Suprême dont la miséricorde ne se lassait
point, je dépouillai les phoques. Puis, de mon couteau, je découpai leur
viande en longues bandes, que je mis à sécher sur la surface des
rochers, au soleil heureusement reparu. Je découvris aussi, dans des
fissures des rocs, de petits dépôts de sel, formés par la mer. Je
recueillis ce sel et en frottai la viande, pour la conserver.
Cette besogne me demanda quatre jours entiers et, lorsque j’eus terminé,
je songeai, avec une légitime fierté, que Dieu devait être satisfait de
moi. Pas une bribe de la viande qu’il m’avait donnée ne serait perdue.
Ce labeur me fit, en outre, le plus grand bien. Il ramena dans mon corps
une saine circulation et j’eus le plaisir de pouvoir bientôt, sans
inconvénient, manger à ma faim. Jamais, durant les huit années que je
passai sur cet îlot, le temps ne fut aussi régulièrement clair et
ensoleillé que je le trouvai, après ce massacre, pour faire sécher mes
bandes de viande. Et je ne manquai pas d’y voir là une preuve renouvelée
de la Providence de Dieu.
Plusieurs années devaient s’écouler, en effet, avant que ces animaux,
effarés, ne revinssent visiter mon île. Mais je me gardai bien de dormir
sur mes lauriers. Je me bâtis une hutte de pierres et, attenant à la
hutte, un magasin pour recevoir ma viande salée. Je recouvris ma hutte
avec la plus grande partie des peaux des phoques et en rendis ainsi la
toiture imperméable. Chaque fois que la pluie battait mon toit, je
songeais avec admiration que toutes ces peaux qui, si humblement,
servaient de protection à un pauvre homme, abandonné sur une île
déserte, eussent représenté, au marché aux fourrures de Londres, la
rançon d’un roi.
Une de mes premières préoccupations fut de m’ingénier à trouver un moyen
quelconque qui me permît le calcul du temps. Sans quoi je perdrais
bientôt la notion, non seulement des mois et des années, mais même des
jours de la semaine et, ce qui était le plus fâcheux de tout, de celui
qui était consacré au Seigneur.
Je m’efforçai donc de rappeler à mon esprit, avec le plus de précision
possible, le nombre de jours qui s’étaient écoulés depuis le naufrage de
la chaloupe, où le capitaine tenait, à sa façon, registre du temps.
Quand je m’y fus bien retrouvé, j’établis, à l’aide de sept pieux placés
près de ma hutte, mon calendrier hebdomadaire. Puis je fis, sur mon
aviron, dorénavant, une encoche pour chaque semaine écoulée, et une
autre pour les mois, en ayant bien soin d’ajouter à mon décompte des
quatre semaines les jours supplémentaires.
Par ce procédé, je fus en mesure d’observer et sanctifier dignement le
saint jour du Sabbat. Je composai et gravai sur mon aviron un petit
Cantique approprié à ma situation, et que je ne manquais pas de chanter
chaque dimanche. Dieu ne m’avait pas oublié. Par un juste retour de bons
procédés, je ne l’oubliai jamais, ni le dimanche, ni aux fêtes établies.
On ne saurait croire quelle somme de travail est nécessaire à l’homme
demeuré seul, pour satisfaire aux besoins les plus élémentaires de
l’existence. En vérité, je n’eus guère de loisirs au cours de cette
première année. La construction de la hutte, qui n’était au total qu’une
sorte de caverne, me demanda six semaines de labeur. Pendant des mois et
des mois, je dus surveiller mes conserves et renouveler les couches de
sel. Puis aussi, gratter et assouplir, au prix de peines infinies, un
certain nombre de peaux de phoques, afin de pouvoir, le cas échéant,
m’en fabriquer des vêtements.
La question de l’eau douce me donna également, bien des tracas. Les
trous des rochers, où je la conservais, manquaient de profondeur.
J’entrepris, en usant par frottement une pierre plus tendre avec une
pierre plus dure, de me confectionner une jarre pouvant contenir, à vue
de nez, un gallon et demi[26]. Ce fut l’œuvre ardue de cinq semaines.
Plus tard, par le même procédé, je fabriquai une autre jarre, plus
grande, de quatre gallons. J’y trimai durant neuf semaines. J’en fis
aussi, à temps perdu, plusieurs plus petites. Une très grande, que
j’avais entreprise, et qui devait contenir huit gallons, se fêla après
sept semaines de travail.
[26] Environ cinq litres.
Au bout de quatre ans écoulés, et comme je m’étais fait à l’idée de
passer sur mon île le reste de ma vie, je réussis mon chef-d’œuvre. Ce
fut une jarre étroite et longue, très profonde, d’une capacité de trente
gallons. J’y engloutis huit mois de labeur et de patience. Mais, quand
j’eus heureusement terminé ce superbe récipient, qui était vraiment fort
élégant, j’en oubliai mon humilité coutumière et fus pris d’un blâmable
excès d’orgueil, que je me hâtai de réfréner, pour ne pas déplaire à
Dieu.
Ce ne fut, par contre, qu’un jeu pour moi, de fabriquer un petit vase,
d’un quart de gallon, qui me servait à recueillir l’eau dans les trous
de rochers et à la transporter jusqu’à mes jarres, où je la gardais en
réserve. J’ajouterai, afin de renseigner exactement mon lecteur, que ce
petit vase pesait dans les vingt-cinq à trente livres. Et jugez par là
de la fatigue que représentaient pour moi son maniement, et les allées
et venues nécessaires.
Ainsi je rendais ma solitude aussi confortable que possible. Afin de
protéger ma hutte contre les grands vents qui, aux équinoxes,
redoublaient de fureur (et, dans ces moments, la pauvre hutte ne pesait
pas plus qu’un pétrel dans la mâchoire de l’ouragan), je construisis
autour d’elle un mur de pierre, de trente pieds de long, de douze pieds
de haut. Je ne jugeai pas, quand j’eus terminé, avoir perdu ma peine.
Mon mur brisait à merveille la violence du vent et je demeurais calme,
dans ma hutte, par-dessus laquelle passaient, ruisselants, les embruns.
Les phoques avaient, un beau jour, reparu. Ils abordaient toujours du
même côté de l’île, mais se défiaient maintenant. Je construisis deux
autres murs, qui encadraient la passe de rochers par laquelle ils
parvenaient sur la terre ferme. De cette façon, je leur coupais
facilement la retraite et les assommais sans qu’ils pussent fuir à
droite ni à gauche. Si bien que j’avais toujours en réserve, devant moi,
pour six mois de vivres séchés et salés.
Bien que privé du droit de goûter la société d’aucune créature humaine,
ni même celle d’un chien ou d’un chat, j’acceptais mon sort avec
beaucoup plus de résignation que ne font des milliers d’hommes. Tout
d’abord, ma conscience était pure, ce qui est beaucoup. Et souvent je
songeais combien de criminels, traînant dans une cellule de détention le
poids d’une infamie, dont le remords, sans aucun doute, les brûlait sans
cesse comme un fer rouge, étaient mille fois plus malheureux que moi. Je
ne doutais pas, d’ailleurs, que la Providence, qui avait déjà tant fait
en ma faveur, n’envoyât, un jour, quelqu’un pour ma délivrance.
Tout sevré que j’étais du commerce de mes frères et des commodités
coutumières de la vie, je devais bien admettre, à la réflexion, que ma
situation comportait de notables avantages. Mon île était petite, mais
j’en étais le maître incontesté. Il était bien peu probable que
personne, sauf les bêtes de l’océan, m’en contestât jamais la tranquille
jouissance.
D’autre part, l’île étant inaccessible, mon repos n’était troublé, la
nuit, par aucune crainte, et je n’avais rien à redouter d’une invasion
de cannibales ou de bêtes féroces.
Mais l’homme est une créature étrange, que quelque désir nouveau
tourmente sans cesse. Moi qui, si longtemps, n’avais demandé à la bonté
de Dieu qu’un peu de viande putréfiée pour me rassasier et, pour me
désaltérer, une goutte d’eau saumâtre, je ne fus pas plus tôt en
possession d’une réserve d’excellente viande salée et d’une provision
assurée d’eau douce, que je commençai à ronchonner. Je voulais du feu,
et sentir dans ma bouche la saveur de la viande cuite. De là à souhaiter
quelques-unes des excellentes friandises dont je me régalais à la table
familiale, il n’y avait qu’un pas. Il fut vite franchi, et je voyais
flotter dans mes rêveries une foule de mets délicieux, auxquels je me
promettais de faire largement honneur, si jamais Dieu me tirait de mon
île.
C’était alors, j’en suis persuadé, le vieil Adam qui reparaissait en
moi, ce père lointain qui se révolta, le premier, contre les
Commandements du Seigneur. Une perpétuelle révolte est dans l’homme.
Elle tourmente, d’inutiles désirs et d’efforts vains, son esprit
inquiet, son cœur opiniâtre et mauvais. Croiriez-vous que j’en étais,
par moments, à me désespérer de n’avoir plus mon tabac? Cette pensée
revenait me torturer jusque dans mon sommeil, et je voyais, jusqu’au
matin, danser devant mes yeux clos des ballots entiers de tabac, des
magasins de tabac, des cargaisons de tabac, des plantations entières de
tabac!
Mais je refrénais rapidement ces pensées mauvaises et ne tardais pas à
reprendre la maîtrise de moi. D’un cœur humble, j’offrais à Dieu toutes
les souffrances de ma chair, tous ses désirs inassouvis.
Au cours de la troisième année, j’entamai la construction d’une tour ou,
si vous préférez, d’une pyramide à quatre faces, qui allait en
s’élargissant vers la base, en s’effilant vers le sommet. Ce fut un rude
travail d’empiler, à moi tout seul, tous ces blocs, sans l’aide d’aucune
corde ou poulie, d’aucun échafaudage. La forme inclinée de mon édifice
me permit seule de surmonter cette difficulté. J’atteignis quarante
pieds, à la pointe extrême de ma pyramide, et, si l’on considère que
l’île, à son point culminant, comptait la même hauteur au-dessus des
flots, on reconnaîtra comme moi que je me trouvais ainsi en avoir doublé
l’altitude.
Quand je fus arrivé à cet étonnant résultat, j’eus un scrupule, je
l’avoue. Le bon chrétien qui était en moi se demanda, avec inquiétude,
si, en modifiant ainsi la structure apparente de cet îlot sur lequel
Dieu m’avait recueilli, je n’avais pas offensé Dieu. Il avait fait cette
terre toute plate, sur l’océan. Et maintenant elle se projetait vers le
ciel et vers les nuages. Je méditai longtemps sur ce problème troublant,
et finis par me convaincre que, par le travail de mon dos qui avait
porté les pierres, de mes mains qui les avaient ajustées, je n’avais
fait, au contraire, que parfaire, avec son approbation, le plan primitif
du Seigneur Tout-Puissant.
La sixième année, je surélevai ma pyramide. Au bout de huit mois de
travail, elle était de cinquante pieds au-dessus de l’île. Évidemment,
ce n’était pas encore la Tour de Babel. Mais elle répondait aux deux
buts que je m’étais assignés. En premier lieu, me fournir un poste
d’observation, me permettant de scruter bien loin l’océan, afin d’y
découvrir un navire qui passerait au large. Ensuite, augmenter, pour ce
même navire, la possibilité de remarquer mon île, qu’apercevrait
peut-être le regard errant de quelque matelot.
J’avais continué, en outre, à entretenir par ce travail ma bonne santé,
physique et morale, et à déjouer les pièges de Satan. Pendant mon
sommeil seul, il persistait à me tourmenter, par de vaines visions de
succulentes nourritures et de cette herbe pernicieuse appelée tabac.
Le 18 juin de la sixième année, je perçus au loin un navire. Mais la
distance à laquelle il voguait, sous le vent, était trop grande pour
qu’il pût me discerner. Loin d’en éprouver du désappointement, cette
apparition fugitive me fut un réconfort. Je ne pouvais plus douter,
comme il m’était arrivé de le faire, que les navires des hommes ne
labourassent parfois ces parages.
Je continuai donc à attendre patiemment les événements. Lassé sans doute
de voir qu’il n’avait sur moi aucune sérieuse emprise, Satan abandonna
la partie et cessa, presque complètement, de me tarabuster par des
désirs alléchants, mais superflus.
J’occupais mes loisirs à graver sur mon aviron le récit des événements
les plus notoires qui m’étaient advenus, depuis mon départ des paisibles
rivages de l’Amérique. Afin de ménager la place dont je disposais sur le
bois, je m’appliquais à une écriture la plus menue possible. Ma peine
était telle à ce travail que parfois cinq à six lettres représentaient
la besogne de toute une journée. Peut-être, si je ne revoyais jamais les
miens, cet aviron leur parviendrait-il un jour et les mettrait-il, au
moins, au courant de ma déplorable destinée.
Aussi, lorsqu’il fut couvert de mon écriture, me devint-il, on le
conçoit, plus précieux encore que par le passé. Ne voulant plus
l’utiliser à assommer les phoques, je me fabriquai, pour le remplacer,
une massue de pierre, qui me rendit les meilleurs services. Afin de
préserver mon aviron des intempéries, je lui confectionnai une gaîne de
peau de phoque. Je ne l’en sortais que pour le hisser, par beau temps,
au sommet de ma pyramide, après l’avoir muni, en guise de pavillon,
d’une banderolle, toujours en peau de phoques.
Au cours de l’hiver qui suivit, j’eus à souffrir d’une tempête
particulièrement effroyable. Elle se déchaîna vers neuf heures du soir,
annoncée par d’énormes nuages noirs et par un vent frais du sud-ouest
qui, vers les onze heures, devint furieux, accompagné de coups de
tonnerre incessants et d’éclairs d’une incroyable longueur. Je ne fus
pas sans crainte pour ma sûreté. Les flots déchaînés couvrirent
entièrement l’île et, si je n’eusse grimpé au sommet de ma pyramide, nul
doute que je n’eusse été noyé. Elle seule me sauva. Ma hutte fut
entièrement submergée et toute ma provision de viande de phoque emportée
et réduite à rien.
Là encore, cependant, ma bonne étoile ne m’abandonna pas. La mer, en se
retirant, avait semé la surface de l’île d’une multitude de poissons, de
l’espèce des mulets, ou approchant. Je ne ramassai pas moins de douze
cent dix-neuf de ces poissons, que je me hâtai d’ouvrir, de saler et de
mettre à sécher au soleil, comme on fait de la morue. Ce changement
heureux dans mon menu vint fort à point pour me réveiller l’appétit.
Mais je me rendis coupable de gloutonnerie et mangeai tellement que, la
nuit suivante, je faillis en trépasser.
Au début de ma septième année de séjour sur l’île, au mois de mars
exactement, une seconde tempête, non moins formidable, eut lieu.
Lorsqu’elle se fut apaisée, ce fut, cette fois, le cadavre frais d’une
gigantesque baleine que je découvris sur les rochers, où les vagues
l’avaient projetée. Et vous comprendrez ma joie quand je vous dirai que
je trouvai, profondément encastré dans les entrailles du monstre, un
harpon, muni encore de sa corde, d’une longueur de plusieurs brasses.
Mon courage et mon espoir en un avenir meilleur en furent derechef
réconfortés. Mais, à la vue de la nourriture exquise que m’offrait cette
baleine, je retombai dans le péché de gourmandise et tellement me gavai,
que je manquai encore en mourir.
La chair du gros cétacé me fournit pour une année de vivres et alterna
désormais, à mes repas, avec celle des mulets et des phoques. De sa
graisse, j’exprimai, dans une de mes jarres, une huile exquise et
parfumée, où je trempais, en les mangeant, mes tranches de viande ou de
poisson. J’aurais pu même me fabriquer une mèche, avec la guenille qui
me servait de chemise, et, la trempant dans l’huile, l’allumer, en
faisant jaillir le feu du heurt d’un silex contre l’acier du harpon.
Mais j’estimai que cette lampe eût constitué pour moi un luxe superflu,
et j’abandonnai aussitôt cette idée. Je n’avais aucun besoin de lumière
quand les ténèbres de Dieu descendaient sur moi et je m’étais habitué à
dormir, hiver comme été, du coucher du soleil à son lever.
Moi, Darrell Standing, qui écris ces lignes dans la prison de Folsom, je
me permets de placer ici une réflexion personnelle. Après avoir vécu,
dans une existence antérieure, la rude vie que je viens de raconter, et
toute cette torture de mon corps, toutes ces privations de mon estomac,
comment, oui, aurais-je pu m’émouvoir des tourments que m’infligeait le
gouverneur Atherton? Ma vie actuelle est une structure construite, à
travers les siècles, par mes vies passées. Que pouvaient bien être pour
moi, gouverneur imbécile, dix jours et dix nuits de camisole? Pour moi
qui, lorsque j’étais Daniel Foss, avais patiemment croupi, huit ans
durant, sur un îlot rocheux, perdu sur l’océan!
La huitième année se terminait. On était en septembre, et j’avais
élaboré le plan audacieux de surélever ma pyramide, à soixante pieds
au-dessus du sol. Mais, comme je me réveillais un matin, j’aperçus un
navire qui tirait des bordées, en semblant inspecter le rivage. Il était
presque à portée de ma voix.
Afin d’être vu, je grimpai sur ma pyramide et agitai en l’air mon aviron
et son oriflamme. Puis je courus sur les rochers côtiers, criant et
dansant, employant, bref, tous les moyens pour prouver aux nouveaux
arrivants que j’étais bien en vie. Je fus aperçu, et je distinguai le
capitaine et son second qui, debout sur le gaillard d’arrière,
m’examinaient avec leurs longues-vues.
En réponse à mes signaux, ils donnèrent l’ordre à leurs hommes, qui
étaient au nombre d’une douzaine, de manœuvrer sur la pointe ouest de
l’île, vers laquelle je me dirigeai en hâte. Comme je devais l’apprendre
par la suite, c’était ma pyramide qui avait, de loin, attiré tout
d’abord leur attention et excité leur curiosité. Ils s’étaient avancés
afin de se rendre compte de ce que pouvait être, sur cette île, cet
étrange monument qui s’y dressait.
Une embarcation fut mise à la mer et tenta d’aborder. Mais les brisants
rendaient tout accostage impossible et, après plusieurs tentatives
infructueuses, ceux qui la montaient me firent signe qu’ils devaient
s’en retourner au navire.
Jugez de mon désespoir! Je me saisis de mon aviron (que j’avais décidé,
depuis longtemps, d’offrir au Muséum de Philadelphie, si je m’échappais
jamais) et, en sa compagnie, je piquai une tête dans les vagues
écumantes. Ma bonne étoile, mon énergie et mon habileté, et la
protection de Dieu, firent que je réussis à gagner l’embarcation.
Quant au navire, il avait été, durant ce temps, emporté si loin à la
dérive, que nous ne pûmes le rallier et monter à bord qu’après avoir
ramé pendant une bonne heure.
Ma première impulsion fut de me livrer à un de mes anciens et plus chers
penchants. Je mendiai, sur-le-champ, au second, un morceau de tabac à
chiquer, de ce tabac, dont j’avais été sevré pendant huit ans. Il fit
mieux et me tendit sa pipe, préalablement bourrée, à mon intention,
d’excellent tabac de Virginie.
Je me mis à fumer. Mais, au bout de cinq minutes, la tête me tourna et
je fus bientôt violemment malade. Rien de surprenant à cela. Mon
organisme s’était entièrement purifié du fatal poison, lequel opérait en
moi comme il fait chez tout jeune homme qui en est à sa première
cigarette.
Je rendis la pipe et renonçai, de ce jour, à tout jamais, à la plante
funeste, bien guéri et remerciant Dieu de ce dernier bienfait qu’il
m’avait accordé.
Moi, Darrell Standing, je dois maintenant compléter le récit de cette
existence, revécue par moi dans la camisole de force de la prison de San
Quentin, en ajoutant que je me suis souvent demandé, en me réveillant
dans ma cellule, si Daniel Foss avait été fidèle à sa résolution de
déposer son aviron au Muséum de Philadelphie.
Il est difficile à un prisonnier, surveillé comme je l’étais, de
communiquer avec le monde extérieur. Pourtant, je confiai un jour, à un
gardien, une lettre que j’avais écrite, à ce sujet, au Conservateur du
Muséum de Philadelphie. La lettre ne parvint pas à destination, en dépit
des promesses que j’avais reçues.
Mais un temps arriva où, par un étrange retour du sort, Ed. Morrell, sa
peine de cellule terminée, fut, à la suite de sa conduite exemplaire,
nommé homme de confiance dans la prison. Je lui remis une autre lettre,
qui fut plus heureuse. Voici la réponse que je reçus et qu’Ed. Morrell
me délivra en contrebande:
«Il est exact qu’il se trouve à notre Muséum un aviron tel que vous le
décrivez. Peu de personnes le connaissent car il n’est pas exposé dans
les salles publiques. Moi-même qui suis en fonctions depuis dix-huit
ans, j’ignorais son existence.
Après avoir consulté nos anciens registres, j’ai trouvé mention du dit
aviron, qui nous avait été offert par un certain Daniel Foss,
originaire de Elkton, État de Maryland, en l’an 1821. Ce ne fut
qu’après de longues recherches que je réussis à retrouver cet objet,
dans un cabinet de débarras abandonné, situé sous les combles du
Muséum. Les entailles et les inscriptions sont gravées sur le bois,
exactement telles que vous me les décrivez.
J’ai retrouvé également, dans nos archives, une brochure qui nous
avait été donnée par le même Daniel Foss, et qui avait été écrite par
lui et publiée à Boston, par la librairie N. Coverly fils, en 1834.
Cette brochure raconte huit années de la vie d’un homme jeté sur une
île déserte. Il apparaît évident que ce matelot, devenu vieux et
pressé par le besoin, l’offrait à acheter, dans la rue, aux personnes
charitables.
Il m’intéresserait de savoir comment vous avez eu connaissance de cet
aviron, dont tout le monde ignorait l’existence. Ai-je raison de
supposer que la petite brochure, publiée par ce Daniel Foss, vous est
un jour, par hasard, tombée entre les mains et que vous l’avez lue? Je
serais heureux d’être à ce sujet renseigné par vous et je prends les
dispositions nécessaires pour que l’aviron et la brochure soient à
nouveau exposés.