La possibilité de suspendre momentanément le cours normal de la vie est
un fait courant, non seulement parmi le monde végétal et chez les
espèces animales inférieures, mais même chez l’organisme humain,
beaucoup plus complexe et développé. De temps immémorial, les fakirs de
l’Inde, en se mettant en état cataleptique, ont joui de cette faculté
qui leur permet de se faire impunément enterrer vivants. Il arrive aussi
que les médecins ordonnent, de fort bonne foi, d’ensevelir des gens dont
la vie est momentanément suspendue, et qui pourtant ne sont nullement
morts.
Voilà à quoi je pensais souvent, en réalisant sur moi-même ces
expériences répétées de la petite mort. Et je me remémorais encore le
cas de ces paysans de l’extrême-nord sibérien, qui, durant les longs
hivers qu’ils traversent, s’endorment, à l’instar des ours et de mainte
autre bête sauvage de cette région, jusqu’au retour du printemps. Les
hommes de science, qui ont étudié ce sommeil prolongé du paysan
sibérien, ont constaté que, durant ce temps, les fonctions respiratoires
et digestives cessaient presque complètement. Le cœur battait si
faiblement qu’à peine l’oreille la plus exercée en pouvait-elle
percevoir les battements.
Il va de soi qu’en cet état cataleptique (et c’est pourquoi les paysans
sibériens ont recours à lui), la quantité d’air et de nourriture
nécessaires à soutenir la vie sont minimes, presque négligeables. Fort
de ces précédents, dûment constatés, j’osai mettre au défi le gouverneur
Atherton et le docteur Jackson de m’infliger cent jours consécutifs de
camisole. Ils n’osèrent point relever mon défi.
Je réussis, par contre, à me passer d’eau et de nourriture, durant des
périodes entières de dix jours. Et c’était pour moi le pire des
supplices, d’être tiré des profondeurs vagabondes de mon rêve à travers
le temps et l’espace, par un misérable médecin de prison, qui
m’entr’ouvait les lèvres pour me contraindre à boire. En conséquence de
quoi, j’avertis le docteur Jackson que je prétendais qu’on me laissât
tranquille durant mon temps de camisole, et que je résisterais à tous
ses efforts pour me faire absorber quoi que ce fût.
Il y eut, bien entendu, un peu de tirage, avant que je pusse faire
accepter du docteur Jackson mon point de vue. Mais il dut finalement
céder. Il en résulta que mes périodes de camisole me parurent désormais
durer exactement le temps d’un tic-tac d’horloge. Dès que j’étais lacé,
les ténèbres de ce monde m’enveloppaient très vite et, non moins
rapidement, je revoyais luire, ô merveille! une autre lumière, toute
nébuleuse d’abord, mais éclatante bientôt, et, dans cette lumière,
d’autres visages spectraux, qui ne tardaient pas à se préciser, à se
pencher vers moi. Je savais seulement lorsqu’on me délaçait que dix
jours nouveaux s’étaient tout à coup écoulés.
Quant à la conclusion scientifique que j’ai tirée de ces expériences
d’autres vies, elle s’est faite, à mesure, de plus en plus nette. Mon
être, et celui de tous les autres hommes comme le mien, est une
résultante d’autres êtres. Je n’ai pas commencé à exister lorsque je
suis né, ni même lorsque je fus conçu. J’ai été formé à travers des
myriades de siècles. Des myriades de vies ont concouru à composer la
substance matérielle et morale de mon être.
D’où vint en moi, Darrell Standing, l’impulsion rouge qui a ruiné ma vie
et m’a jeté dans la cellule des condamnés? Elle n’est pas née, je le
répète, avec l’enfant qui devait être un jour Darrell Standing. Cette
vieille colère rouge est plus ancienne que moi, plus ancienne que ma
mère, plus ancienne que la première mère des hommes. Elle était en
germe, comme toutes nos passions de haine ou d’amour, dans la substance
primitive dont fut formé le premier homme. Et l’innombrable cortège de
chacune de mes existences antérieures a mis en moi ses nuances et ses
évolutions successives, tempérant ou aiguisant mes impulsions et mes
pensées.
La substance de toute vie est malléable et peut prendre des formes
diverses. Mais, en même temps, elle n’oublie jamais le passé. Moulez-la
à votre gré, le passé persiste. Toutes les races de chevaux, depuis les
lourds et puissants chevaux de trait jusqu’aux chevaux nains de
l’Islande, descendent communément des premiers chevaux sauvages, que
domestiqua jadis l’homme primitif[25]. Et pourtant l’éducation
successive du cheval n’a jamais réussi à l’empêcher de ruer. La ruade
est en lui et demeure en lui. Il en est de même pour moi, chez qui, à
travers toutes mes existences, le rouge courroux n’a jamais été dompté.
[25] On sait que cette loi de l’évolution, proclamée par Darwin, a été
depuis battue en brèche par la science, qui, en face de l’évolution
des espèces, a prouvé la pérennité de certaines d’entre elles.
Je suis un homme né de la femme. Mes jours sont comptés. Mais la
substance qui me compose est éternelle. Je suis un homme en cette vie.
En d’autres vies j’ai été femme et j’ai porté des enfants. Et je
renaîtrai encore, un nombre incalculable de fois. Oh! les brutes, qui
pensent, en m’allongeant le cou avec une corde, qu’ils suppriment la
vie!
Oui, je serai pendu... bientôt pendu. Voici le mois de juin qui se
termine. Dans quelques instants, on essaiera de me leurrer. De cette
cellule, on me conduira au bain hebdomadaire, selon la coutume de la
prison. Mais on ne me ramènera pas ici. Le bain terminé, on me donnera
des vêtements nouveaux, et l’on me conduira à la Cellule de la Mort. Là,
on placera près de moi une garde spéciale. Nuit et jour, éveillé ou
endormi, je serai surveillé. On ne me permettra pas d’enfouir ma tête
sous mes couvertures, de crainte qu’en m’étouffant moi-même je ne
devance l’action de l’État. On ne me laissera jamais dans la nuit, mais
toujours une lumière brillante éclairera ma cellule.
Puis, lorsqu’on m’aura bien tourmenté de la sorte, on m’emmènera, un
beau matin, vêtu d’une chemise sans col, et on me laissera tomber dans
la trappe. Oh! je sais, tout fonctionnera bien. La corde qui servira a
été, longtemps à l’avance, préparée et mise au point par le bourreau de
Folsom, qui l’a tendue à fond en y suspendant de gros poids, afin de lui
enlever toute élasticité, qui serait gênante pour l’opération.
Mon plongeon dans la trappe sera profond à souhait. Ils ont établi des
tables calculatoires très ingénieuses, et pareilles à des barêmes
d’intérêts, qui établissent rigoureusement quelle doit être la longueur
de chute, celle-ci proportionnée au poids de la victime.
Comme je suis extraordinairement amaigri, il faudra que ma chute soit
très profonde, pour qu’elle réussisse à me briser le cou.
Alors les assistants ôteront leurs chapeaux et, tandis que je me
balancerai encore, les médecins viendront appliquer leur oreille contre
ma poitrine, en comptant les faibles battements de mon cœur. Puis ils
diront que je suis mort.
Est-elle assez grotesque, l’effronterie de ces larves humaines, qui
prétendent me tuer? Je suis immortel, imbéciles! Et vous l’êtes comme
moi. La seule différence qu’il y ait entre nous consiste en ceci, que je
le sais, et que vous l’ignorez.
Pouah! Vous me dégoûtez. Moi aussi, j’ai été bourreau, au cours d’une de
mes existences passées. Mais je tuais avec l’épée, non avec une corde!
L’épée est la plus noble de toutes les machines à tuer. Et, toutes, tant
qu’elles sont, elles ne valent rien. L’acier ni le chanvre ne sauraient
supprimer la vie.