Tu n’as, lecteur, certainement pas oublié ce que je t’ai conté au début
de ce récit, et comment, lorsqu’on me montrait, quand j’étais enfant
dans la ferme paternelle du Minnesota, des photographies de la Terre
Sainte, je reconnaissais les lieux qu’elles représentaient, je désignais
les changements qui y étaient survenus.
Tu te souviens aussi qu’en décrivant la scène de la guérison des lépreux
par Jésus, dont j’avais été témoin, j’avais déclaré au missionnaire venu
chez nous que j’étais un colosse d’homme, qui regardait, avec une grande
épée, à califourchon sur un cheval.
Cet incident de mon enfance n’était alors, dans mon cerveau, qu’une nuée
traînante de lumière, comme s’exprime Wordsworth[20]. Le petit Darrell
Standing que j’étais n’avait pas, en venant au monde, oublié
complètement le passé. Mais ces souvenirs d’autres temps et d’autres
lieux vacillaient dans ma conscience d’enfant, et leur faible lueur
n’avait pas tardé à y disparaître. Pour moi, comme pour tous ces petits
êtres, les ombres de la prison de mon nouveau corps se refermaient sur
mes existences antérieures.
[20] _William Wordsworth_, poète anglais, 1770-1850. Il est fait ici
allusion à son _Ode à l’Immortalité_, où il dit notamment: «Ce n’est
pas dans une nudité complète--Mais dans des nuées traînantes de
lumière--Qu’un jour nous verrons Dieu.»
Tout homme a, comme moi, un puissant et long passé. Mais très peu
d’hommes ont eu le bonheur de connaître l’isolement des Cachots
Solitaires et l’expérience prolongée, destructive et vivifiante à la
fois, de la camisole de force. Là fut ma bonne fortune. Voilà ce qui me
permit de revivre un grand nombre de mes existences antérieures et,
parmi celles-ci, celle du cavalier colossal, contemporain du Christ.
Je m’appelais alors Ragnar Lodbrog. Énorme, je l’étais vraiment, et je
dépassais d’une demi-tête les plus beaux Romains de la Légion. De toutes
mes vies anciennes, celle-ci est peut-être la plus aventureuse et la
plus étrange. Il y aurait à écrire sur elle des volumes. Je me
contenterai d’en rapporter les événements les plus saillants.
Ragnar Lodbrog n’avait pas connu sa mère. On m’a conté ensuite que
j’étais né parmi la tempête, dans les mers du nord de l’Europe, sur un
navire à la proue saillante, acérée comme un bec d’oiseau. Né d’une
femme faite captive à la suite d’un combat naval, d’une descente
victorieuse sur une côte étrangère et du pillage d’une de ses villes
fortes.
De cette mère je n’ai jamais su le nom. Le vieux Lingaard m’a dit
seulement qu’elle était morte, au plus fort de la tempête, après avoir
accouché de moi, et qu’elle était d’origine danoise. De tout ce que
Lingaard m’a conté et que mon jeune âge avait en partie oublié, je me
souviens seulement qu’il m’a parlé d’un combat naval, d’une bataille à
terre, de la mise à sac d’une ville prise et incendiée, puis d’une fuite
hâtive sur les navires, au sein d’une mer glaciale et démontée, tandis
que l’ennemi, revenu en plus grand nombre, faisait, du haut des
falaises, pleuvoir sur les vaisseaux une avalanche de rochers. Beaucoup
des assaillants périrent au cours de l’embarquement. Les autres
s’élançaient, les pieds cramponnés à leur navire, sur le glauque chemin
de la mort.
Le vieux Lingaard, trop âgé pour la manœuvre du vaisseau et pour ramer,
remplissait à bord divers offices, dont celui de chirurgien et,
accessoirement, de sage-femme. C’est lui qui accoucha les captives
enceintes, entassées sur les ponts, sous l’ouragan. Ce fut donc lui qui
me mit au monde, dans les écumes salées des flots déchaînés, qui
s’abattaient sur ma mère et sur lui, et sur moi-même.
J’ai la pleine conscience de mon être, dès l’instant où s’ouvrirent mes
yeux.
J’étais vieux à peine de quelques heures lorsque Tostig Lodbrog porta,
pour la première fois, les yeux sur moi. Tostig Lodbrog était le chef du
navire élancé, sur lequel nous voguions, et des sept autres navires qui
suivaient le sien, et qui avaient pris part à la hardie et sauvage
expédition.
Tostig Lodbrog était surnommé «Muspell», qui veut dire le «Feu Brûlant».
Car la flamme de la colère ne cessait de brûler en lui. Il était brave
et cruel, et dans sa large poitrine il n’y avait pas trace de
miséricorde, ni de pitié. Avant même que la sueur de la bataille
d’Hasfarth se fût séchée sur son corps, Tostig Lodbrog, appuyé sur sa
hache, dévorait le cœur de Ngrun, qu’il venait d’arracher de la poitrine
ouverte du vaincu. Dans un accès de colère folle, il vendit un jour,
comme esclave, son fils Garulf. Je me souviens l’avoir vu à Brunanbuhr,
sous les poutres enfumées du rude palais où il festoyait, réclamer le
crâne de Guthlaf, pour s’en servir comme d’une coupe[21]. Jamais il ne
buvait de vin parfumé que dans le crâne de Guthlaf.
[21] _Brunanbuhr_ est le nom d’un endroit incertain, situé dans le
nord de l’Angleterre, où se livra jadis une grande bataille contre
les pirates scandinaves.
Or ce fut à lui que, sur le pont oscillant, le vieux Lingaard m’apporta.
J’étais enveloppé, nu, dans une peau de loup, tout imprégnée de sel
marin. Venu avant terme, j’étais, par suite, fort menu.
--Ho! Ho! Un nain! s’écria Tostig, en ôtant de ses lèvres, pour me
regarder, un grand pot d’hydromel, à demi bu.
Le froid était mordant. Ce qui n’empêcha point Tostig Lodbrog de me
tirer tout nu de la peau de loup. Puis me prenant par le pied, entre son
pouce et son index qui étaient plus gros, l’un que ma cuisse et l’autre
que ma jambe, il me tint suspendu en l’air, dans la morsure du vent.
--Ho! Ho! Ho! s’exclama-t-il. Un gardon! Une crevette! Un pou de mer!
Et il continua à me balancer, la tête en bas, entre son pouce et son
index.
Après quoi, une autre fantaisie lui passa par l’esprit.
--Le jeunet a soif! dit-il. Je veux lui faire boire un coup!
Il m’amena au-dessus de son pot d’hydromel et m’y lâcha. Moi qui n’avais
pas encore connu le lait du sein d’une mère, j’allais me noyer dans ce
breuvage, fait pour les hommes. Lingaard, par bonheur, se précipita et
me sortit du pot, puis me remit précipitamment dans la peau de loup.
Tostig Lodbrog flamboya. Il nous repoussa rudement, le vieillard et moi,
et nous roulâmes sur le pont du navire. Ses énormes chiens, semblables à
des ours, et qui prenaient part à toutes les batailles, s’élançaient sur
nous.
--Ho! Ho! Ho! tonitruait Tostig.
Mais Lingaard parvint, non sans peine, à m’arracher aux molosses,
auxquels il abandonna la peau de loup.
Tostig Lodbrog, cependant, s’était remis à boire et terminait son pot
d’hydromel. Il se calmait peu à peu, sans que le vieillard osât
intervenir, pour solliciter une pitié qu’il savait ne pas exister.
--C’est Tom Pouce! reprit Tostig. Par Odin! les femmes danoises sont
d’une race bien misérable. Elles enfantent des nains et non des hommes!
Que pourra-t-on faire de cet avorton? Écoute, toi, Lingaard, tu
l’élèveras tout de même et, plus tard, il me servira d’échanson. Veille
bien sur les chiens, qu’ils n’en fassent point une bouchée dans leur
gueule, comme d’un petit bout de viande oublié sur la table.
Ce fut le vieux Lingaard qui, effectivement, prit soin de ma piaillarde
enfance, et je ne connus l’affection ni les caresses d’aucune femme. Je
suivais le destin de Tostig Lodbrog, tantôt à terre, où l’on bataillait,
tantôt sur les nefs qui vacillaient dans les tempêtes. Comment je
survécus et pus faire un jour mentir la prophétie de Tostig, qui avait
déclaré que je ne serais jamais qu’un nain, Dieu seul le sait! Toujours
est-il que je grandis rapidement. Tostig dut renoncer à me plonger dans
son pot d’hydromel et à tenter de m’y noyer, sauvage plaisanterie qu’il
affectionnait fort.
J’avais, sans doute, l’âme solidement chevillée au corps et je commençai
à remplir mon rôle d’échanson. Alors que nos bateaux étaient immobilisés
dans la mer gelée, je me vois encore, dans la salle du festin de
Brunanbuhr, titubant, en tenant en mains le crâne de Guthlaf, empli de
vin chaud parfumé, et que j’allais présenter à Tostig, assis à
l’extrémité de la table.
Tostig Lodbrog, complètement ivre, rugissait, et tous les convives avec
lui. On serait cru dans une maison de fous. Des scaldes chantaient les
exploits d’Hialli, ceux du vaillant Hogni, et l’or de Nibelung, et la
vengeance de Gudrune, quand elle servit à manger à Atli le cœur de leurs
propres enfants. Je vivais parmi des hommes féroces, aussi féroces dans
leurs jeux que dans leurs combats, et, n’en connaissant point d’autres,
je trouvais toute naturelle leur compagnie.
Une heure vint où, moi aussi, j’eus ma grande colère, ma colère rouge.
Je n’avais encore que huit ans, lorsque mes dents se découvrirent.
C’était au cours d’une vaste beuverie, à Brunanbuhr, où Lodbrog avait
invité à sa table le chef danois Agard, son allié. Une dispute ne tarda
pas à surgir entre les deux hommes, sur le mérite réciproque des
combattants des deux nations, et soudain Tostig Lodbrog, près de qui je
me tenais debout avec le crâne de Guthlaf, qui puait et fumait, se prit
à insulter et à mépriser injurieusement les femmes danoises.
Alors, me souvenant de ma mère danoise, je vis rouge. Je soulevai en
l’air le crâne de Guthlaf et en assénai un coup violent sur la tête de
Tostig Lodbrog, qui fut inondé, ébouillanté et aveuglé par le vin chaud.
Bien plus, tandis que, s’étant levé, il chancelait en battant l’air de
ses grands bras, afin de me trouver et m’écraser, je sortis la petite
dague que je portais. A trois reprises je le frappai, au ventre, à la
cuisse et aux fesses, car je n’étais pas assez grand pour atteindre plus
haut.
Ce que voyant, Agard mit son épée au clair, et ses hommes l’imitèrent,
tandis qu’il criait:
--Un ourson! Un ourson! Par Odin, laissez l’ourson se battre!
Et, sous le toit tumultueux de Brunanbuhr, on vit le petit échanson de
race danoise entamer une bataille en règle contre l’énorme Tostig
Lodbrog, qui titubait sans pouvoir l’atteindre.
Il réussit enfin à m’empoigner, et me lança à l’autre bout de la table,
parmi les cruches et les coupes, en hurlant:
--Sortez-le d’ici! Qu’on le donne à manger aux chiens!
Mais Agard intervint et, frappant sur l’épaule de Lodbrog, me demanda à
lui comme cadeau d’amitié.
Lorsque la mer fut dégelée et que les navires purent sortir des fjords,
je partis donc sur la nef d’Agard, qui m’institua son échanson et son
porte-épée, et qui me nomma Ragnar Lodbrog.
Nous fîmes voiles vers le sud et arrivâmes au pays d’Agard, qui était
voisin de celui des Frisons. C’était une terre triste et plate,
marécageuse et brumeuse.
Je vécus, trois ans, avec mon nouveau maître, toujours derrière lui,
soit qu’il chassât le loup dans les marécages, soit qu’il bût dans la
Grande Salle de son palais, où Elgiva, sa jeune épouse, venait souvent
s’asseoir, entourée de ses femmes.
Je l’accompagnai dans une de ses expéditions, plus encore vers le sud,
et nous longeâmes, avec nos navires, ce que l’on appellerait aujourd’hui
les côtes de France. C’est alors que j’appris que plus on descendait
vers le sud, plus on trouvait les saisons tièdes, et douces les femmes
comme le climat.
Nous abordâmes et livrâmes bataille. Agard fut blessé à mort. Nous le
ramenâmes dans son pays, où il acheva d’expirer.
Un grand bûcher fut élevé, pour le brûler, près duquel se tint Elgiva,
dans un corselet tissu d’or, et chantant. Elle monta ensuite sur le
bûcher, où elle brûla, et avec elle tous les serviteurs du maître, tous
ses esclaves mâles et neuf femmes esclaves, parées de colliers d’or.
Puis encore huit captifs de naissance noble, qui avaient été faits dans
une incursion au pays des Angles[22]. Deux faucons y furent aussi jetés,
et les deux jeunes fauconniers avec leurs oiseaux.
[22] Peuple saxon, établi au nord de la Germanie et au sud de la
Chersonèse Cimbrique (Jutland actuel). Ils passèrent ensuite dans
l’île de Bretagne, nommée depuis Angleterre.
Mais moi, l’échanson Ragnar Lodbrog, je ne brûlai pas. J’avais onze ans,
j’étais hardi et n’avais jamais revêtu de vêtements tissés, mais
seulement des peaux de bêtes.
Comme les flammes du bûcher s’élançaient vers le ciel, tandis qu’avant
de s’y précipiter Elgiva achevait son chant funèbre, et que femmes et
hommes esclaves hurlaient désespérément leurs refus de mourir, je brisai
mes liens. Puis, bondissant, je gagnai rapidement les marécages, ayant
encore au cou le collier d’or de ma servitude, et luttant de vitesse
avec la meute des chiens lancés à mes trousses.
Dans les marécages, je trouvai d’autres hommes qui y vivaient à l’état
sauvage, mais libres, des esclaves échappés et un tas de hors-la-loi,
qu’on traquait de temps à autre, en guise de divertissement, comme on
chassait les loups.
Je vécus là, durant trois nouvelles années, sans toit, ni feu, et
m’endurcissant aux privations et au froid. Puis au cours d’une course
que je tentai pour enlever une femme aux Frisons, je me laissai
capturer, après une poursuite de deux jours[23].
[23] Les Frisons étaient un peuple de la Germanie qui, primitivement,
habitait, semble-t-il, l’Ile des Bataves (une des îles de
l’embouchure du Rhin), puis occupa tout le littoral de la Mer
Germanique, entre les embouchures du Rhin et de l’Ems. La Hollande
actuelle occupe la majeure partie de leur territoire.
Je fus dépouillé de mon collier d’or et troqué, contre deux
chiens-loups, au Saxon Edwy, qui me mit un collier de fer, puis, plus
tard, me donna en cadeau, avec cinquante esclaves, à Athel, un chef du
pays des Angles.
J’y fus esclave combattant jusqu’au moment où, perdu au cours d’une
incursion malheureuse effectuée dans la direction de l’est, je fus
capturé et vendu aux Huns. Je devins, chez eux, gardien de pourceaux,
m’échappai vers les grandes forêts du sud de la Germanie et fus
recueilli, comme affranchi, par les Teutons, dont les tribus, sous la
pression des Huns, étaient venues, comme moi, chercher là un asile.
Et, un jour, à travers ces forêts, remontant de plus loin encore vers le
sud, apparurent les Romains, dont les légions nous refoulèrent vers les
Huns. Les peuples se heurtaient et s’écrasaient mutuellement, faute de
place, sur le sol de l’Europe. Au cours d’une mêlée, je fus fait
prisonnier et emmené à Rome.
Il serait trop long de vous détailler comment, après avoir été utilisé
d’abord à des corvées de nettoyages à bord d’une galère, je devins un
homme libre, un citoyen et un soldat romain, et de quelle façon, comme
j’atteignais mes trente ans, je fis le voyage d’Alexandrie, puis de
Jérusalem. Si je vous ai conté, et ma naissance, et comment je fus
baptisé dans le pot d’hydromel de Tostig Lodbrog, c’est afin que vous
sachiez exactement quel était l’homme, qui, monté sur un cheval, passait
sous la Porte de Jaffa et faisait se détourner, vers sa haute stature,
toutes les têtes.