Le gouverneur Atherton, lorsqu’il se remémore Darrell Standing, ne doit
pas précisément se sentir très fier. Je lui ai enseigné la supériorité
de l’esprit sur la force brutale, je l’ai humilié par ma force morale,
et lui ai montré que celle-ci planait, invulnérable, au-dessus de toutes
ses tortures.
Je suis ici, à Folsom, au Quartier des Assassins, et j’attends l’heure
où je serai pendu. Lui, le gouverneur Atherton, continue, à San Quentin,
à remplir ses fonctions, à régner en roi sur tous les damnés que la
prison, où il commande, enferme entre ses murs. Et pourtant, dans le
tréfonds de son cœur, il sait fort bien que je lui suis supérieur.
En vain il a tenté de briser mon courage, et je ne doute point qu’il
n’eût été très heureux de me voir mourir dans la camisole de force.
Comme il me l’avait maintes fois répété, il fallait choisir entre rendre
la dynamite ou rendre l’âme.
Le capitaine Jamie était un vétéran de la prison. C’est lui qui avait
été, dans les cachots, témoin de plus d’horreurs. Un moment arriva,
cependant, où il se sentit fléchir, et ne put maîtriser le trouble que
je fis naître en lui et chez ses autres acolytes.
Il fut tellement décontenancé du spectacle que je lui offrais qu’il
sortit, vis-à-vis du gouverneur, de sa réserve habituelle et lui déclara
qu’en ce qui me concernait, il répudiait toute responsabilité
personnelle. Et, de fait, il ne parut plus dans ma cellule.
Ce fut ensuite au tour du gouverneur Atherton d’être ébranlé. Jake
Oppenheimer, qui était sans peur et ne mâchait pas ses mots, et qui
était sorti indemne de tous les enfers qu’on lui avait fait subir,
l’entreprit un jour, à mon sujet.
Morrell me frappa l’histoire.
--Gouverneur, avait dit Oppenheimer à mon bourreau, vous avez les yeux
plus grands que le ventre. Si vous réussissez à faire mourir Standing,
il faudra nous tuer aussi, Morrell et moi. Sans quoi, n’en doutez point,
nous vendrons la mèche. Dès que nous serons sortis d’ici, nous crierons
votre infamie à toute la prison; et ce sera bien le diable si elle ne
transpire pas au dehors. Oui, toute la Californie saura que vous avez
outrepassé vos pouvoirs et que vous êtes un assassin. Et il pourra vous
en cuire! Vous avez le choix. Ou laisser Standing en paix, ou nous tuer
aussi, Morrell et moi. Nous sommes vos maîtres. Vous, vous êtes un
abominable froussard, qui jamais n’oserez nous faire périr tous trois.
Votre vocation de boucher est incomplète.
Ce discours valut à Oppenheimer cent heures de camisole. Lorsqu’il fut
délacé, il cracha à la face du gouverneur Atherton. Ce qui lui valut
derechef cent nouvelles heures. Et lorsque, cette fois, on le délaça,
Atherton s’abstint d’être présent. La menace d’Oppenheimer et ses
courageuses paroles avaient porté. Il n’y avait pas à en douter.
Le plus tenace en diabolique cruauté fut le docteur Jackson. J’étais
pour lui un sujet rare et il était curieux de savoir combien de temps je
pourrais résister.
--Il peut tenir vingt jours encore, avant la dernière cabriole,
déclara-t-il au gouverneur, en ma présence, d’un air suffisant.
Je lui coupai la parole.
--Vous faites erreur, lui dis-je. Je suis capable de tenir non pas
vingt, mais quarante jours. Quarante jours... Peuh! Mettez cent jours.
En me ressouvenant de la patience dont mon courage avait fait preuve
jadis, lorsque j’attendis, quarante ans durant, l’heure où je pourrais
saisir Chong-Mong-ju à la gorge, j’ajoutai:
--Vous ignorez, chiens de prisons, ce qu’est un homme. Regardez-moi,
vous en verrez un! Vous n’êtes, en face de moi, que des avortons
débiles. Je suis votre maître à tous. Vous ne réussissez pas à tirer de
moi une seule plainte. Et cela vous étonne, car, si vous étiez à ma
place, vous gueuleriez à la centième partie de mes souffrances.
Je continuai ainsi à les injurier copieusement. Je les appelai fils de
crapauds, marmitons de l’Enfer, monstres de scélératesse. Je leur
répétai, à satiété, que j’étais au-dessus d’eux, à mille pieds au-dessus
d’eux. Ils étaient, eux, des esclaves, mes esclaves. Moi, j’étais un
homme libre. Ma chair seule était ficelée dans ce cachot. Tandis que
cette pauvre chair gisait inerte sur le sol, et ne souffrait même pas,
mon esprit s’envolait à travers le temps et l’espace. Le monde
m’appartenait.
Ils se retirèrent sans trouver rien à me répondre. Ils n’étaient plus là
que je les injuriais encore.
Je frappais toutes mes aventures rétrospectives à mes deux camarades.
Morrell ne doutait pas de la véracité de ce que je lui racontais. Mais,
tout en étant captivé par mes récits, Oppenheimer demeura sceptique
jusqu’à la fin. Et il se désolait que j’eusse consacré ma vie à
l’agronomie, au lieu d’écrire des romans d’imagination.
Je tentai bien de lui expliquer que j’ignorais tout, en tant que Darrell
Standing, de la Corée et de ses habitants, de ses mœurs et de la vie que
l’on y mène.
--Oh! en voilà assez! frappa-t-il, d’un coup sec et impératif...
Tais-toi, Morrell, et n’interviens pas entre moi et le professeur...
Adam Strang est le produit d’un rêve d’opium. Tu as lu quelque part,
Standing, toutes ces histoires. Te souviens-tu, réponds, de toutes tes
anciennes lectures? Non, n’est-ce pas? Tu es collé...
Vainement je protestai que je n’avais jamais rien lu de la Corée, que
quelques correspondances de guerre, lors du conflit russo-japonais.
--C’est bien cela! triompha Jake Oppenheimer. La Corée ne t’est pas
aussi inconnue que tu veux bien le dire. Voilà l’aveu!
Il me fut impossible de convaincre Oppenheimer. Il prétendait que
j’inventais mes aventures, au fur et à mesure que je les frappais, et il
concluait, en blaguant, dès que je me taisais:
--Merci pour aujourd’hui! La suite au prochain numéro...
Et, si j’insistais, il répétait, en raillant, que j’avais dû, jadis,
m’attarder à San-Francisco, dans les fumeries d’opium du Quartier
Chinois, beaucoup plus qu’il ne convenait à un respectable professeur.
Quelque chose, depuis, m’en était toujours resté!
Nos discussions, sur ce sujet, étaient interminables et sans cesse
renouvelées.
--Dis donc, professeur, me frappa un jour Oppenheimer, tu prétends avoir
joué aux échecs avec un lourdaud, qui était frère de l’empereur. Peux-tu
me dire si ces échecs étaient semblables à ceux dont on se sert en
Amérique, et si les parties différaient des nôtres?
Je répondis que mes souvenirs étaient, sur ce point, assez vagues et que
je ne pouvais rien affirmer. Oppenheimer, naturellement, se moqua de
moi.
J’ai dit qu’en fait mes vagabondages à travers le temps s’entremêlaient
entre eux et que, souvent, les divers personnages que je réincarnais
intervertissaient leurs rôles. En sorte que j’étais contraint ensuite de
remettre de l’ordre dans toutes ces existences. Perpétuellement il
m’arrivait de revenir en arrière et de revivre plusieurs fois les mêmes
actes.
C’est ainsi qu’étant, au cours d’un des dédoublements de mon être,
redevenu Adam Strang, un mois après la question que m’avait posée
Oppenheimer (et je n’avais cessé, tout ce temps, d’être en butte à ses
quolibets), j’observai de plus près mes échecs et constatai qu’ils
différaient notablement de ceux que nous employons aujourd’hui. Seul, le
principe du jeu était le même. Mais, au lieu de nos soixante-quatre
carrés de damier, il y en avait quatre-vingts. Tandis que, chez nous,
l’un des joueurs dispose de huit pions, l’autre de neuf, les pions
étaient, en Corée ancienne, au nombre total de vingt. Si bien que les
combinaisons qui en résultaient étaient complètement différentes. En
outre, il n’y avait pas de «Reine».
Voilà ce que j’eus ensuite le plaisir de taper à Oppenheimer. Je lui
enseignai même ce nouveau jeu, quoiqu’il fût beaucoup plus compliqué que
le nôtre.
Il nous passionna à ce point qu’il occupa pour nous tout l’hiver
suivant. Nous y fûmes tellement absorbés que nous oubliâmes, en ces
jours lugubres, le froid qui nous mordait. Car les cachots ne sont pas
chauffés. Il serait immoral d’atténuer tant soit peu, pour un condamné,
la rigueur naturelle des éléments.
Oppenheimer, pourtant, ne fut pas convaincu que j’eusse tiré ma science
des siècles passés. Il prétendit que le jeu, comme mes prétendues
aventures, était sorti tout armé de mon cerveau.
--Tu devrais, me tapa-t-il, le faire breveter. Je me souviens avoir
connu, au temps où j’étais garçon de courses, un type qui inventa un jeu
bête à pleurer, qui s’appelait «les Cochons dans les Trèfles». Ce jeu
stupide eut un succès fou et son inventeur en tira des millions.
Je répliquai que mon brevet viendrait trop tard et que les Asiatiques
l’avaient pris avant moi, il y a sans doute des milliers d’années.
La discussion en demeura là. Oppenheimer coucha obstinément sur ses
positions. Et moi sur les miennes. Je n’ajouterai qu’un seul mot.
Il y a ici--ou plutôt il y avait ici--à Folsom, un assassin de
nationalité japonaise, qui a été exécuté la semaine dernière. J’ai causé
avec lui de ce fameux jeu d’échecs, que je pratiquais quand j’étais Adam
Strang. Or ce jeu existe bien, et c’est également celui qui se pratique
au Japon. Je ne l’ai donc point inventé, comme le prétend Oppenheimer.