Keijo, la capitale, formait une importante cité, où toute la population,
à l’exception des nobles, ou yang-bans, était vêtue de l’éternel blanc.
Ceci, m’expliqua Kim, permet de déterminer à première vue, par le degré
de propreté ou de saleté de ses vêtements, le rang social de chaque
personne. Car il va de soi qu’un coolie, qui ne possède qu’un unique
costume, est, fatalement, toujours sale. De même, on peut conclure
facilement que quiconque apparaît en un blanc immaculé dispose, sans
aucun doute, de nombreux effets de rechange et a sous ses ordres, pour
s’entretenir ainsi sans tache, une armée de blanchisseuses. Seuls, les
yang-bans, avec leurs soies pâles et multicolores, planent bien
au-dessus de cette commune et vulgaire classification.
Après nous être reposés, pendant plusieurs jours, dans une auberge où
nous lavâmes notre linge et réparâmes de notre mieux, en nos vêtements,
les ravages d’un naufrage et le désordre de notre voyage, nous fûmes
appelés devant l’Empereur.
Un grand espace libre s’ouvrait devant le Palais Impérial, qui était
précédé de chiens colossaux, en pierre sculptée. Ils étaient accroupis
sur des piédestaux ayant deux fois la hauteur d’un homme de grande
taille, et ressemblaient plutôt à des tortues, tellement ils s’y
aplatissaient.
Les murs de pierre du Palais étaient formidables et couverts d’une
dentelle de sculptures. Ils étaient si robustes qu’ils pouvaient défier
d’y ouvrir une brèche les canons les plus puissants d’une armée
assiégeante. La Porte principale était à elle seule un monument. Elle
ressemblait à une pagode, et de nombreux étages, couverts chacun d’un
toit de tuiles, s’y superposaient, en diminuant de largeur jusqu’au
sommet. Des soldats richement équipés montaient la garde devant
cette porte. Ce sont, me confia Kim, ceux qu’on appelle les
Chasseurs-de-Tigres, c’est-à-dire les guerriers les plus braves et les
plus redoutables dont s’enorgueillit la Corée.
Mais il suffit. Un millier de pages me seraient nécessaires pour décrire
dignement le Palais de l’Empereur. Je dirai seulement que nous avions
devant nous la plus magnifique matérialisation du pouvoir qu’il nous pût
être donné de contempler. Seule, une antique et forte civilisation avait
été capable d’élever ces murs interminables et orgueilleux, et ces
toitures merveilleuses, aux pignons innombrables.
On ne conduisit pas les vieux loups de mer que nous étions dans une
Salle d’Audience. Mais, directement, nous fûmes amenés dans une grande
Salle de Festin, où nous attendait l’Empereur.
Le festin touchait à sa fin et la foule des convives était de joyeuse
humeur. Quelle foule grouillante et superbe! Hauts Dignitaires, Princes
du Sang, Nobles portant l’épée, Prêtres au visage pâle, Officiers
Supérieurs à la peau tannée, Dames de la Cour, le visage découvert,
Danseuses fardées qui se reposaient, assises par terre, de leurs danses,
Duègnes, Dames d’Honneur, Eunuques, Serviteurs et Esclaves.
Tout ce monde s’écarta devant nous cependant, quand l’Empereur,
accompagné de ses familiers, s’avança pour nous examiner. C’était,
surtout pour un Asiatique, un aimable monarque. Il ne devait pas avoir
plus de quarante ans et sa peau, claire et pâle, n’avait jamais connu
les ardeurs du soleil. Il avait une grosse bedaine, portée par des
jambes malingres. Il avait dû, pourtant, dans sa jeunesse, être un bel
homme, et son front en avait gardé une certaine noblesse. Mais ses yeux
étaient chassieux, avec des paupières plissées, et ses lèvres se
contractaient avec une sorte de tremblement. C’était là, comme je devais
l’apprendre, le fruit des excès auxquels il s’abandonnait, excès
qu’encourageait Yunsan, le grand prêtre bouddhiste et pourvoyeur
impérial, dont nous reparlerons tout à l’heure.
Avec notre accoutrement de marins, nous faisions, mes compagnons et moi,
assez piètre figure dans le milieu brillant qui nous entourait. Il y eut
d’abord des exclamations étonnées, qui bientôt firent place aux rires.
Les danseuses nous environnèrent, nous firent leurs prisonniers,
s’attachant trois ou quatre à chacun de nous, et nous entraînèrent à
leur suite dans leurs évolutions, comme des ours que l’on oblige à
danser.
C’était humiliant pour nous. Mais que pouvaient pour leur défense de
pauvres loups de mer? Que pouvait le vieux Johannes Maartens, avec, à
ses trousses, une bande de jeunes filles rieuses, qui lui serraient le
nez, lui pinçaient les bras, lui chatouillaient les côtes pour le faire
se trémousser? Afin d’échapper à ce traitement, qui l’horripilait, Hans
Amden demanda qu’on lui donnât de la place et se mit à exécuter, d’un
pas lourd, une danse hollandaise des plus baroques, jusqu’à ce que toute
la Cour éclatât d’une tumultueuse hilarité.
En ce qui me concerne, moi qui avais été, pendant plusieurs jours, le
joyeux compagnon et l’égal de Kim, j’estimai outrageant le rôle de pitre
que l’on prétendait me faire jouer. Je résistai, mordicus, à la riante
Ki-Sang. Me raidissant sur mes jambes, le torse droit, les bras croisés,
je dédaignai pinçons et chatouillis, qui ne produisirent pas en moi le
plus léger frisson. On m’abandonna pour une autre proie.
Hendrik Hamel, traînant derrière lui les trois Danseuses qui l’avaient
entrepris, fonça vers moi. Il me mâchonna:
--Pour l’amour de Dieu, mon vieux, fais ton effet, et tire-nous de là...
Je dis qu’il me mâchonna, car, chaque fois qu’il ouvrait la bouche pour
parler, les trois Danseuses la lui bourraient de bonbons.
Il continua, tant bien que mal, en inclinant alternativement la tête de
droite et de gauche, afin d’éviter les mains pleines de bonbons, qui
s’acharnaient:
--Ces singeries sont déplorables pour notre dignité. Elles vont nous
couler. Nous sommes réduits à l’état d’animaux savants. Je t’envie et
regrette de ne pouvoir t’imiter dans ta résistance. Ah! les garces!
Continue à te faire respecter d’elles. Et fais-nous respecter aussi...
Il se tut, de force, car les terribles jeunes filles avaient
complètement obstrué sa bouche de leurs bonbons.
J’avais compris, cependant, et mon audace naturelle en fut alertée. Un
eunuque qui, derrière moi, me chatouillait le cou avec une longue plume,
me fit démarrer soudain.
Les jeunes danseuses, qui n’avaient réussi à rien avec moi, observaient
d’un œil attentif le manège de l’eunuque. Réussirait-il là où elles
avaient échoué? Je ne laissai rien transpercer de mon dessein. Mais,
tout à coup, rapide comme la flèche, sans même tourner la tête ni le
corps, j’allongeai le bras et appliquai au bonhomme, en plein sur la
figure, une maîtresse gifle arrière.
Ma main s’aplatit magnifiquement sur sa joue et sur ses mâchoires. Il y
eut un craquement, comme celui d’une planche de la coque d’un navire qui
se fend sous la tempête, et l’eunuque roula sur lui-même, comme une
boule, qui ne s’arrêta sur le plancher qu’à douze pieds de moi.
Les rires cessèrent. Ils firent place à des cris de surprise, et
j’entendis chuchoter: «Yi-Yong-ik!» Je recroisai mes bras et demeurai
sur place, superbe d’orgueil.
Il y avait certainement en moi l’étoffe d’un parfait cabotin. Car
écoutez ce qui suivit.
L’œil fier et dédaigneux, chef reconnu, dès cet instant, de tous mes
compagnons, j’affrontai, sans baisser le regard, les centaines d’yeux
qui me fixaient. Et c’est moi qui les fis tous se baisser ou se
détourner. Tous, sauf deux.
Ces deux yeux étaient ceux d’une jeune femme, qu’à la richesse de sa
robe et à la demi-douzaine de servantes qui l’entouraient, je jugeai
immédiatement devoir être une dame de qualité. C’était en effet Lady Om,
une princesse authentique, appartenant à la Maison des Min. J’ai dit
qu’elle était jeune. Elle paraissait avoir mon âge, trente ans environ.
Et, quoiqu’elle fût mûre et belle à point pour être mariée, elle ne
l’était pas.
Elle me regardait, les yeux dans les yeux, sans broncher, jusqu’à ce
qu’elle m’eût contraint à fuir son regard. Il n’y avait, dans ses
prunelles, ni insolence, ni hostilité, ni défi quelconque. Je n’y
trouvais qu’une immense fascination.
Il me répugnait d’avouer que j’étais vaincu par ce petit brin de femme.
Je feignis, en détournant la tête, de reporter mon regard sur le groupe
honteux de mes camarades, en proie aux danseuses. Puis je frappai dans
mes mains, à la mode asiatique, en criant impérieusement, en coréen,
d’une voix de stentor et comme on parle à des subalternes:
--Vous autres, laissez-les tranquilles!
J’avais la poitrine solide et l’on aurait cru entendre beugler un
taureau. Jamais ordre aussi impératif et aussi retentissant n’avait
encore ébranlé l’air sacré de l’Impérial Palais.
La salle entière en fut pétrifiée. Les femmes en tremblaient d’effroi et
se serraient les unes contre les autres, comme pour chercher entre elles
une protection mutuelle. Les petites danseuses lâchèrent les matelots et
leur capitaine, et se reculèrent, effarées, en ricanant. Seule, Lady Om
ne parut point troublée et recommença à plonger dans mes yeux, qui
étaient retournés vers les siens, ses yeux grands ouverts.
Un lourd silence retomba, comme si chacun attendait que résonnât quelque
fatidique parole. Tous les yeux coulissaient furtivement leur regard de
l’Empereur à moi, et de moi à l’Empereur. Moi, je demeurais toujours,
sans perdre la tête fort heureusement, immobile et muet, et les bras
croisés.
Enfin l’Empereur parla.
--Il connaît notre langue... dit-il simplement.
Toute la salle haletait. On entendait les respirations palpiter dans les
poitrines.
Je ne savais trop quoi répondre et je fonçai, en bon matelot blagueur,
sur la première idée folle qui s’offrit mon esprit.
--Cette langue, déclarai-je, est ma langue natale.
L’Empereur parut étonné, et impressionné tout à la fois, par mon
assurance. Il fit la mine de quelqu’un qui a avalé de travers et ses
lèvres se contractèrent. Puis il me demanda:
--Explique-toi!
Je repris:
--Cette langue est ma langue natale. Je la parlais, à peine issu du sein
de ma mère, et ma sagesse précoce émerveillait tous ceux qui
m’approchaient. Puis je fus emporté un jour par des pirates, en un pays
lointain, où se fit mon éducation. J’oubliai tout de mes origines. Mais,
à peine eus-je remis le pied sur le sol coréen que je reparlai
spontanément mon langage ancien. Je suis Coréen de naissance et
maintenant seulement je suis chez moi.
Il y eut, parmi les assistants, des murmures divers et des colloques.
L’empereur interrogea Kim.
Cet excellent homme n’hésita pas à appuyer mes dires et ne craignit pas
de mentir en ma faveur.
--J’atteste, dit-il, qu’il parlait notre langue, lorsque je le
rencontrai qui sortait de la mer...
Je l’interrompis:
--Que l’on m’apporte, sans plus tarder, des vêtements dignes de moi!
Et, me retournant derechef vers les danseuses:
--Laissez en paix mes esclaves! Ils viennent d’accomplir un long voyage
et sont fatigués. Oui, ce sont là mes fidèles esclaves.
Kim m’emmena dans une autre pièce, où il m’aida, selon le désir que j’en
avais exprimé, à changer de vêtements. Puis il renvoya les domestiques
et, resté seul avec moi, me donna une brève et utile leçon sur la façon
de m’exprimer et de me conduire. Il ne savait pas plus que moi où je
voulais en venir. Mais il était, comme moi, plein de confiance.
Je revins dans la Grande Salle et (c’était le plus amusant de
l’aventure), tandis que je débitais mon coréen, soi-disant rouillé par
ma longue absence du pays, Hendrik Hamel et les autres, qui s’étaient
entêtés à ne parler que leur langue depuis leur arrivée à terre, ne
comprenaient pas un traître mot de mes paroles.
--Je suis, proclamai-je, du noble sang de la Maison de Koryu, qui
régnait jadis à Song-do.
Et je débitai, de mon mieux, une vieille histoire, que Kim m’avait
contée au cours de notre chevauchée. Tout en parlant, je le regardais
tendre l’oreille, avec forces grimaces, pour bien s’assurer que j’étais
un bon perroquet.
L’Empereur me demanda quelques renseignements supplémentaires sur mes
compagnons. Je répondis:
--Ceux-ci, comme je l’ai dit, sont mes esclaves. Tous, sauf ce vieux
coquin (je désignais du doigt Johannes Maartens), qui est le fils d’un
affranchi.
Je fis signe à Hendrik Hamel qu’il s’approchât.
--Cet autre, continuai-je, est né dans la maison de mon père, d’une
souche d’esclaves. Il m’est particulièrement cher. Nous sommes du même
âge, nés le même jour, et, ce jour-là, mon père m’en fit présent.
Lorsque, par la suite, Hendrik Hamel, curieux de savoir ce que j’avais
dit, connut l’histoire, il s’irrita passablement et se répandit en
reproches envers moi.
--Que veux-tu? lui répliquai-je. J’ai dit cela comme un étourneau, pour
dire quelque chose, sans mauvaise intention, crois-le bien. Mais ce qui
est fait est fait! Quand le vin est tiré, il faut le boire. Nous devons
continuer à jouer nos rôles, et toi en prendre ton parti.
Taiwun, le frère de l’Empereur, était un grand sot parmi les sots. Il me
défia à boire. L’Empereur trouva le défi plaisant et ordonna à une
douzaine de ses nobles, qui n’étaient guère plus intelligents, de se
mêler à l’orgie. Les femmes furent invitées à se retirer. Je renvoyai
également Hendrik Hamel, renfrogné et grondant, et tous mes compagnons,
non sans avoir obtenu pour eux qu’ils quitteraient leur auberge et
seraient logés dans le Palais même. Par contre, je demandai à Kim de
demeurer près de moi. Après quoi, le tournoi commença.
Le lendemain, tout le Palais bourdonnait, comme une ruche d’abeilles, du
bruit de mes exploits. J’avais mis Taiwun et les autres champions dans
un tel état qu’ils ronflaient, ivres morts, sur leurs nattes, lorsque je
me retirai et, sans aide aucune, réussis à m’en aller coucher. Et,
jamais depuis, Taiwun ne mit en doute que je fusse un Coréen
authentique. Seul, affirmait-il, un de ses compatriotes était capable de
boire impunément autant que je l’avais fait.
Le Palais Impérial formait, à lui seul, une véritable ville et je fus
logé, avec mes compagnons, dans son plus beau quartier, en une sorte de
Pavillon d’Été, complètement isolé. Je pris pour moi, bien entendu, le
plus magnifique appartement, Hendrik Hamel et Maartens durent, ainsi que
les autres matelots, accepter en ronchonnant ce que je leur laissai.
La première journée ne s’était pas écoulée que Yunsan, le Grand Prêtre
bouddhiste, me faisait appeler. Il ordonna, quand je fus devant lui,
qu’on nous laissât seuls. Nous étions assis tous deux sur des nattes
épaisses, dans une pièce sombre.
Juste Dieu! Quel homme que ce Yunsan! Quel esprit délié et pénétrant! Il
se mit, incontinent, à scruter mon âme en tous ses replis. Il était fort
bien renseigné sur tous les autres pays de l’univers et savait des
choses dont personne, en Corée, n’avait même la notion qu’elles
existassent. Croyait-il à la fable de ma naissance? Jamais je ne pus le
pénétrer. Son visage, aussi impassible qu’un bronze, ne laissait rien
deviner de ses sentiments intérieurs.
Ce que pensait Yunsan, personne autre que lui ne le savait. Mais,
derrière ce prêtre pauvrement vêtu, au ventre maigre, je sentais le
pouvoir effectif qui commandait à la fois dans le Palais Impérial et
dans toute la Corée. Je comprenais également, au cours de notre
entretien, qu’il avait dessein de se servir de moi, qu’il me considérait
comme pouvant lui être utile.
Agissait-il pour son propre compte, ou pour celui de Lady Om? C’était là
une noisette à ouvrir, et que je transmis à Hendrik Hamel, pour qu’il
vît ce qu’il y avait dans sa coque. Quant à moi, il m’était indifférent.
Je vivais, selon ma coutume, dans l’heure présente, me souciant peu de
me créer ou de prévoir, ni de prévenir, s’il y avait lieu, des ennuis
futurs.
Puis, ce fut Lady Om qui, à son tour, me manda. Je suivis, pour aller
vers elle, un eunuque à la face lisse et au pas félin, et traversai avec
lui les longs corridors silencieux, qui conduisaient à l’appartement
qu’elle occupait.
Elle était logée comme il seyait à une Princesse du Sang et possédait,
pour son seul usage, un véritable Palais. Un parc l’entourait, avec des
bassins fleuris de lotus, et une multitude d’arbres trois fois
centenaires, si savamment rabougris par l’art des jardiniers qu’ils
atteignaient à peine ma taille. Des ponts de bronze, si délicats et si
finement travaillés qu’ils semblaient sortir de l’atelier d’un orfèvre,
étaient jetés sur les bassins et sur les lotus. Un bosquet de hauts
bambous masquait la demeure de Lady Om.
La tête me tournait. Tout simple matelot que je fusse, je n’étais pas
indifférent aux belles femmes et j’éprouvais, en pénétrant dans cette
superbe et mystérieuse demeure, un sentiment qui était autre qu’une
banale curiosité. J’avais entendu des histoires d’amour, qui contaient
que des hommes du peuple avaient été distingués par des reines, et je me
demandais si l’heure de mon heureuse fortune, qui témoignerait de la
vérité de ces contes, n’avait pas sonné pour moi.
Lady Om ne perdit point son temps en présentations superflues. Elle
était entourée d’un essaim de ses femmes. Mais elle ne prêta pas plus
d’attention à leur présence qu’un charretier à celle de son cheval. Elle
me fit asseoir à côté d’elle, sur des nattes moelleuses, qui
transformaient en lit la moitié du sol de la chambre, puis ordonna que
l’on m’apportât du vin et des sucreries. Le tout fut servi sur de
minuscules guéridons, hauts seulement d’un pied, et incrustés de perles.
Seigneur! Seigneur! Il me suffisait de regarder ses yeux pour être fixé
sur ses sentiments envers moi. Mais, halte-là! Lady Om n’était point une
sotte. Elle avait mon âge, je l’ai dit, trente ans, et le sérieux qui
convient à une personne de cet âge. Elle savait ce qu’elle voulait et ce
qu’elle ne voulait pas. C’est même pour cette raison qu’elle ne s’était
jamais mariée, en dépit de la pression qu’avait pu exercer sur elle une
Cour asiatique.
On avait prétendu la contraindre à épouser un de ses cousins éloignés,
appartenant à la grande famille des Min, et qui se nommait
Chong-Mong-ju. Lui non plus n’était pas bête et ambitionnait, par ce
mariage, de s’emparer de la réalité du pouvoir que détenait le Grand
Prêtre.
Aussi Yunsan, qui ne prétendait pas lui céder la place, était-il
lui-même candidat secret à la main de Lady Om et faisait-il tout ce qui
était en sa puissance pour la détourner de son cousin, et couper les
ailes à celui-ci. Il va de soi que je ne découvris pas du premier coup
toute cette intrigue. Je la devinai en partie, par certaines confidences
de Lady Om, et la sagacité d’Hendrik Hamel pénétra le reste.
Lady Om était une perle rare. Des femmes de son calibre, il en naît deux
à peine par siècle, dans l’univers entier. Elle faisait fi des règles et
des conventions sociales. La religion, telle qu’elle la pratiquait,
était une série d’abstractions toutes spirituelles, en partie apprises
aux leçons de Yunsan, en partie tirées de son propre fonds moral. Quant
à la religion du commun, telle qu’on l’enseignait au peuple, elle
affirmait que c’était une invention destinée à maintenir sous le joug
des milliers d’hommes, qui peinaient pour les autres.
Lady Om avait une volonté forte et un cœur tout féminin. Et elle était
belle. Belle d’une beauté universelle et non pas seulement asiatique.
Ses grands yeux noirs n’étaient ni bridés, ni fendus d’une fente trop
étroite. Ils étaient longs seulement, très longs, et le plissement des
paupières qui les enclosaient ne servait qu’à leur donner un piment
spécial.
J’étais grisé de la situation où je me trouvais. Princesse et matelot!
Quel rêve charmant! Et je me torturais les méninges pour ne pas paraître
plus sot qu’elle-même et pour pousser à bout mon intrigue. Je jouais
avec le feu et j’en étais ravi.
Aussi commençai-je par rééditer l’histoire abracadabrante que j’avais
débitée en présence de toute la Cour, à savoir que j’étais Coréen de
naissance et que j’appartenais à l’antique lignée de Koryu.
Elle me coupa la parole en me donnant sur les lèvres des coups légers,
de son éventail de plumes de faisan.
--C’est bon, c’est bon! dit-elle. Ne me faites pas ici des contes pour
enfants. Sachez que vous êtes pour moi plus et mieux qu’un descendant de
la maison des Koryu. Vous êtes...
Elle s’arrêta de parler et j’attendis, en observant la hardiesse
croissante de son regard. Elle termina, au bout d’un instant:
--Vous êtes... Tu es un homme! Un homme debout devant moi, tel que je
n’en ai jamais pressenti, même dans les rêves les plus voluptueux de mon
sommeil et de mes nuits.
Seigneur! Seigneur! Que pouvait faire, devant un tel aveu, un pauvre
matelot? Le pauvre matelot, j’en conviens, rougit terriblement sous sa
peau tannée par la mer. Les yeux de Lady Om devinrent deux puits de
malicieuse et taquine friponnerie, tandis que, de toutes mes forces, je
retenais mes bras qui brûlaient de l’enlacer.
Finalement, elle se mit à rire, d’un rire qui me mettait plus encore
l’eau à la bouche, et frappa dans ses mains. C’était signe que
l’audience était terminée.
Je vins retrouver Hendrik Hamel, la tête complètement chavirée.
--Ah! la femme! prononça-t-il, après une longue et profonde méditation.
Et il me regarda avec un gros soupir d’envie, sur la signification
duquel il m’était impossible de me méprendre.
--La femme, oui... reprit-il. Ce sont tes biceps, Adam Strang, c’est ton
cou de taureau, ce sont tes cheveux d’or fauve, qui ont conquis
celle-là! C’est de bonne guerre, mon vieux. Pousse à fond ton jeu! Et,
si tu gagnes la partie, tout ira bien pour nous tous. Je vais te donner,
si tu le veux bien, quelques conseils supplémentaires, sur la façon de
te comporter avec elle.
Je me hérissai. Pour être un simple matelot, je n’en étais pas moins un
homme, et je n’avais pas à être dirigé dans mes relations avec une
femme. Hendrik Hamel avait pu être copropriétaire du vieux _Sparwehr_.
Il possédait, je l’admets, des connaissances astronomiques, puisées par
lui dans les livres destinés aux navigateurs, supérieures aux miennes.
Mais, sur le chapitre femmes, il n’avait et ne pouvait avoir sur moi
aucune autorité.
Il sourit, les lèvres pincées, et me demanda:
--Aimes-tu réellement Lady Om?
--Que je l’aime ou non, peu importe! répondis-je.
Il darda sur moi les perles noires de ses yeux acérés et répéta:
--L’aimes-tu, vraiment?
--Hé! hé! passablement... répliquai-je. Et plus que passablement, si
cela t’intéresse.
--Alors, vas-y! Et, par son truchement, nous obtiendrons un jour un
bateau, grâce auquel nous fuirons cette terre maudite. Je donnerais la
moitié de la soie de toutes les Indes pour refaire un bon repas de
chrétien.
Il recommença à me fixer, comme pour pressentir ma pensée.
--Penses-tu, dit-il, que tu réussiras avec elle?
Cette question saugrenue me fit bondir. Il sourit, d’un air satisfait.
--Parfait! parfait! Mais, crois-moi, ne bouscule pas trop les choses.
Les conquêtes trop rapides ne valent rien. Fais-toi valoir. Fais-toi
désirer. Ne sois pas prodigue de tes gentillesses. Mets à son prix ton
cou de taureau et tes cheveux d’or. Ta chance est en eux, heureux
mortel! Et ils feront plus pour toi que les cerveaux réunis de tous les
savants de l’univers.
Les jours qui suivirent furent étourdissants pour moi. Tout mon temps
était partagé entre mes audiences avec l’Empereur, mes beuveries avec
Taiwun, mes entretiens avec le Grand Prêtre et les heures délicieuses
que je passais dans la société de Lady Om. De plus, je demeurais éveillé
une partie des nuits, sur l’ordre d’Hendrik Hamel, et les occupais à
apprendre de Kim les mille détails de l’Étiquette, les manières de la
Cour, l’histoire de la Corée et de ses dieux, jeunes et vieux, tous les
raffinements du beau langage, et jusqu’à la langue vulgaire des coolies.
Jamais on ne fit pareillement trimarder un pauvre matelot.
J’étais, en réalité, une marionnette entre les mains du Grand Prêtre
Yunsan, qui se servait de moi pour ses secrets desseins. Il tirait les
ficelles sans que je comprisse goutte à cette grande affaire. Avec Lady
Om, oui, j’étais un homme, comme elle l’avait dit, non une marionnette.
Et pourtant, pourtant, quand je retourne mon regard en arrière et médite
à travers le temps, j’ai des doutes sur ce point. Je crois que, tout en
cherchant à satisfaire avec moi sa passion, elle me faisait marcher à sa
guise. Il n’en demeure pas moins que, sur un point, nous nous
comprenions. Les désirs mutuels que nous avions l’un de l’autre étaient
si ardents, si pressants, qu’aucune volonté, pas même celle de Yunsan,
n’eût réussi à se mettre en travers.
L’intrigue de palais, que je devinais vaguement, mais dont je ne pouvais
saisir exactement la trame, était dirigée contre Chong-Mong-ju, le
cousin et prétendant de Lady Om. Il y avait là des fils et des fils, à
n’en plus finir, je me perdais dans l’enchevêtrement de ce labyrinthe.
Toutefois, je ne m’en tracassais pas autrement.
Je me contentais de rapporter à Hendrik Hamel, mon mentor, tout ce que
j’en découvrais de détails intéressants. Et lui, assis, le front plissé,
durant d’interminables heures de nuit, il s’appliquait à ordonner et à
débrouiller, quand ce n’était pas à embrouiller, cette toile d’araignée.
En sa qualité de fidèle esclave, il insistait pour m’accompagner
partout, et tout voir aussi par lui-même. Mais souvent Yunsan s’opposait
à sa présence et, de mon côté, je l’écartais de mes entretiens avec Lady
Om. Je me contentais de lui rapporter ce qui s’était passé dans nos
tête-à-tête, en taisant, bien entendu, les tendres incidents qui ne le
regardaient pas.
Je crois qu’au fond Hendrik Hamel n’était point fâché de me voir assumer
seul la responsabilité et les risques de la comédie qui se jouait. Si je
réussissais, du même coup sa fortune était faite. Si, au contraire, je
m’écroulais, il n’avait plus qu’à se retirer en paix dans son trou. Tel
était, j’en suis convaincu, son prudent raisonnement. Il ne le sauva pas
cependant du commun désastre, comme vous l’apprendrez tout à l’heure.
A Kim, je répétais sans cesse:
--Aidez-moi! En reconnaissance, j’exaucerai tous vos vœux. Désirez-vous
quelque chose?
Il me déclara qu’il souhaitait commander les Chasseurs-de-Tigres,
chargés de la garde du Palais Impérial, dont le sort serait désormais
entre ses mains.
--Un peu de patience! répondis-je avec aplomb. Votre souhait sera
comblé. J’ai dit.
Comment je réaliserais ma promesse, je n’en savais rien. Aussi, n’ayant
rien à donner, je m’étais montré, sans hésitation, magnanime et
généreux. Le plus curieux est qu’un jour arriva où Kim obtint en effet
la capitainerie des Chasseurs-de-Tigres. Et lui non plus n’eut pas à
s’en louer.
J’abandonnai donc, pratiquement, à Hamel et Yunsan, qui étaient tous
deux de profonds politiques, le soin de combiner leurs intrigues et de
dresser leurs batteries. J’étais avant tout un amant, et mon sort était
sans conteste plus enviable que le leur. Vous figurez-vous bien ma
situation? Celle d’un matelot, longtemps battu des tempêtes, qui
maintenant se réjouissait, dînait et buvait du vin en compagnie des
grands de la terre, qui était l’amant déclaré d’une belle Princesse et
qui, par surcroît, se reposait de toute affaire sérieuse sur des
cerveaux de la valeur de ceux d’Hendrik Hamel et du Grand Prêtre Yunsan?
N’était-ce pas réellement admirable?
A plusieurs reprises, Yunsan avait tenté de savoir, par Hendrik Hamel,
la vérité sur ce qui concernait mon passé. Mais, aussitôt, Hendrik Hamel
redevenait un esclave stupide, uniquement occupé de plaire en tout à son
bon maître, dont il n’avait jamais sondé les desseins. Et, pour
détourner la conversation, il s’attardait en récits admiratifs de mes
tournois de beuverie avec Taiwun.
Je n’entrerai pas dans le détail de tout ce qui se passa d’exquis entre
Lady Om et moi, quoiqu’elle ne soit plus, depuis bien des siècles,
qu’une cendre chère à mon cœur. Mais nous n’avions rien à nous refuser
mutuellement. Lorsque s’aiment un homme et une femme, rien ne saurait
les tenir écartés l’un de l’autre, et les royaumes peuvent crouler sans
faire se desserrer l’étreinte de leurs bras.
Puis, peu à peu, apparut sur l’eau la question de notre mariage. Elle se
posa _piano, piano_, tout d’abord, par de simples potins de Cour, par
des colloques à voix basse, entre eunuques et servantes. Mais, dans tout
le Palais, il n’est pas de commérage de marmitons qui ne s’élève peu à
peu jusqu’au trône.
Bientôt cette rumeur n’était plus un secret pour personne. Le Palais, et
toute la Corée avec lui, qui vibrait à son unisson, en furent en grande
agitation. Il y avait de quoi. Ce mariage était, pour Chong-Mong-ju, un
plein coup de poing entre les yeux.
Il lutta contre, de toutes ses forces, et accepta, avec Yunsan, la
bataille décisive pour laquelle celui-ci était prêt. Il réussit à
attirer dans son parti la moitié du clergé des provinces et, jusqu’aux
portes de son Palais, l’Empereur affolé vit défiler d’interminables
processions de prêtres protestataires.
Yunsan tint dur comme un rocher. L’autre moitié du clergé avait embrassé
sa cause et lui demeurait fidèle, ainsi que toutes les grandes villes de
l’Empire, telles que Keijo, Fusan, Song-do, Pyen-Yang, Chenampo et
Chomulpo. Lui et Lady Om investirent complètement l’Empereur. Comme elle
me l’avoua par la suite, elle fit pression sur lui, par ses crises de
nerfs et ses larmes, et le menaça d’un scandale public qui ébranlerait
les bases mêmes du Trône. Yunsan acheva la déroute de cet esprit faible,
en lançant ce pitoyable monarque dans de nouvelles débauches, tenues
prêtes à cet effet.
Si bien qu’un jour arriva où Yunsan, en guise d’avertissement, avec un
imperceptible clignement de ses yeux austères, devenus soudain plus
railleurs et plus humains que je ne les en eusse jamais crus capables,
me déclara:
--Il vous faut laisser croître vos cheveux, pour le nœud du mariage.
Comme il n’est pas dans l’ordre naturel des choses qu’une Princesse du
Sang Impérial épouse un matelot, même quand celui-ci s’affirme, sans
preuves visibles et palpables, un descendant des Princes de Koryu, un
décret fut promulgué par l’Empereur, déclarant que telle était mon
authentique ascendance. En même temps, les Gouverneurs rebelles de cinq
provinces ayant été roués et décapités, je fus nommé, moi-même,
Gouverneur unique de ces cinq provinces. Et, comme il fallait parfaire
le nombre sept, qui est considéré en Corée comme un nombre magique, deux
autres Gouverneurs de deux autres provinces furent pareillement révoqués
pour me faire place.
Seigneur! Seigneur! un pauvre matelot... Me voilà donc envoyé sur les
grandes routes de la Corée, avec une escorte de cinq cents soldats, et
une nombreuse suite, pour aller prendre possession du gouvernement de
sept provinces, où cinquante mille hommes de troupe m’attendaient sous
les armes! Partout où je passais, je distribuais à mon gré la vie, la
mort et la torture. J’avais à moi un trésor, avec un gardien pour le
défendre, et un régiment de Scribes à mes ordres, pour leur dicter mes
volontés. Un millier de Percepteurs d’impôts m’attendaient aussi,
chargés d’extirper au peuple, en mon nom, ses derniers sous.
Les sept provinces qui m’avaient été allouées constituaient la frontière
septentrionale de la Corée. Au delà s’étendait le pays que nous appelons
aujourd’hui Mandchourie, et qui était alors connu sous le nom de Pays
des Hongdas, ou des Têtes-Rouges.
C’étaient de hardis pillards montés, qui parfois traversaient le Yalou
sur leurs chevaux rapides, en masses compactes, pour s’abattre comme des
sauterelles sur le territoire coréen. Le bruit courait qu’ils
s’adonnaient au cannibalisme. Toujours est-il, comme je l’appris par ma
propre expérience, qu’ils étaient des combattants redoutables, et qu’il
n’était point commode d’en venir à bout.
L’année qui s’écoula fut fortement tourmentée. Tandis qu’à Keijo, Yunsan
et Lady Om achevaient la perte de Chong-Mong-ju, je me taillai, dans mon
gouvernement, une glorieuse renommée. C’était toujours Hendrik Hamel
qui, dans mon ombre, me poussait et dirigeait. Mais, pour tous, j’étais
la tête habile qui commandait et agissait.
En mon nom, Hendrik Hamel enseigna à mes troupes la tactique et
l’exercice européens, et les conduisit se mesurer avec les Têtes-Rouges.
Ce fut une lutte magnifique, qui dura une année entière. Mais, au terme
de l’an, la frontière nord de la Corée était en paix, et sur la rive
coréenne ne se trouvait plus une seule Tête-Rouge, sauf les morts
laissés par l’ennemi.
J’ignore si cette invasion de Têtes-Rouges est rapportée dans les
histoires d’Occident. J’ignore également si on y fait mention de celle
qui, durant la génération précédente, fut conduite en Corée par
Hideyoshi, alors Soghu du Japon. Cette invasion pénétra jusqu’au sud de
la Corée, et Hideyoshi expédia au Japon un millier de barils, remplis
d’oreilles et de nez, baignant dans de la saumure, qui provenaient des
Coréens tués sur les champs de bataille. J’en ai causé souvent avec
maints vieillards des deux sexes, témoins oculaires de ces combats, et
qui avaient échappé à la marinade. Si ces deux grandes invasions,
japonaise et des Têtes-Rouges, sont consignées dans les livres
d’histoire, vous saurez exactement à quelle époque Adam Strang a vécu.
Mais revenons à Keijo et à Lady Om.
Seigneur! Seigneur! c’était une vraie femme! Pendant quatre ans, je la
possédai en paix. Toute la Corée avait accepté notre mariage.
Chong-Mong-ju, dépossédé de toute influence, tombé en complète disgrâce,
s’était retiré quelque part sur la côte de l’extrême nord-est, pour y
cuver son dépit. Yunsan commandait en dictateur. La paix régnait sur le
pays où, chaque nuit, couraient les signaux qui la proclamaient.
Les jambes grêles de l’Empereur, plongé dans ses débauches,
s’affaiblissaient de plus en plus, de plus en plus ses yeux devenaient
chassieux. Lady Om et moi avions gagné la partie souhaitée par nos
cœurs. Kim commandait aux gardes du Palais. Quant à Kwan-Yung-Jin, le
malencontreux gouverneur qui nous avait infligé, à moi et à mes
compagnons, le supplice du carcan et nous avait fait battre en public,
lors de notre arrivée en Corée, je l’avais destitué et lui avais
interdit de paraître jamais à Keijo.
Oh! Johannes Maartens n’avait pas non plus été oublié! La discipline est
solidement ancrée dans la tête d’un matelot et, en dépit de ma grandeur
nouvelle, je ne pouvais oublier qu’il avait été mon capitaine, aux jours
anciens où nous naviguions ensemble sur le _Sparwehr_, à la recherche de
nouvelles Indes. Selon l’histoire que j’avais contée, lors de mon début
à la Cour, il était le seul homme libre de ma suite. Le reliquat des
matelots, considéré par tous comme mes esclaves, ne pouvait prétendre à
une fonction officielle quelconque.
Le cas de Johannes Maartens était différent et il monta en grade. Le
vieux roublard! J’étais loin de deviner ses intentions, quand il me
demanda à être nommé Gouverneur de la misérable petite province de
Kyong-ju!
Celle-ci ne possédait aucune richesse propre, du fait de son agriculture
ou de ses pêcheries. Le revenu des impôts couvrait à peine les frais de
leur perception et la qualité de Gouverneur était plus qu’honorifique.
L’endroit était en vérité un vrai tombeau--un tombeau sacré--car sur la
Montagne de Tabong étaient ensevelis, à son sommet, dans de riches
reliquaires placés dans des caveaux, les ossements des anciens Rois de
Silla. Johannes Maartens me déclara qu’il préférait être le premier dans
la petite province de Kyong-ju que le suivant d’Adam Strang. Et j’étais
loin de me douter que, s’il emmenait avec lui quatre des matelots, ce
n’était pas uniquement pour peupler sa solitude.
Magnifiques furent pour moi les premiers temps de mon élévation. Je
gouvernais mes sept provinces par l’intermédiaire de Nobles nécessiteux,
à la dévotion de Yunsan, qui les avait choisis à mon intention. Tout le
travail était pour eux et mon seul rôle consistait à me livrer, de temps
à autre, à quelque inspection, effectuée avec tout l’apparat digne de ma
grandeur et où Lady Om m’accompagnait. Nous possédions tous deux, sur la
côte sud, un Palais d’Été fort agréable et où nous résidions de
préférence. Pour me divertir, j’encourageais les sports, parmi les
Nobles, principalement la lutte et le tir à l’arc, où leurs pères
avaient excellé. J’effectuai aussi, avec Lady Om, des chasses au tigre,
dans les montagnes septentrionales.
Le mouvement des marées était, en Corée, des plus curieux. Sur la côte
nord-est, la mer ne montait et ne descendait que d’un pied à peine. Sur
la côte ouest, la différence contre le flux et le reflux atteignait
soixante pieds.
La Corée ne possédait pas de flotte marchande pour le commerce
extérieur. Les navires indigènes ne quittaient pas les côtes, où les
étrangers, pour leur part, n’abordaient jamais. Cette politique
d’isolement était immémoriale en Corée. Une fois seulement, tous les dix
ou vingt ans, arrivaient des Ambassadeurs chinois. Non par eau, mais par
terre, en contournant la Mer Jaune à travers le pays des Hong-du, et en
descendant la Route du Mandarin jusqu’à Keijo. Leur voyage, aller et
retour, durait un an. Le but de leur visite était d’exiger, de
l’Empereur coréen, l’accomplissement de la cérémonie fictive de son
ancienne vassalité à la Chine.
Hendrik Hamel ne s’endormait pas, cependant, dans les délices de Capoue.
Il se préparait à agir, et ses projets se précisaient de jour en jour. A
défaut des nouvelles Indes que nous n’avions pas trouvées, il se
rabattait sur la Corée. Il n’eut pas de fin, tout d’abord, que je ne
fusse nommé amiral de toute la flottille des jonques coréennes. Puis il
s’informa sans fard, près de moi, des arcanes secrets qui enfermaient le
Trésor Impérial. Dès lors, j’étais fixé.
Je ne tenais nullement, pour ma part, à quitter la Corée, à moins que ce
ne fût en compagnie de Lady Om. Je m’ouvris à elle, à ce sujet. Elle me
répondit, en me pressant avec passion entre ses bras, que j’étais son
roi et que, partout où j’irais, elle me suivrait.