LE SUPPLICE DE LA SOIF

Plusieurs fois, au cours de la matinée, nous observâmes des nuages de

poussière qui s’élevaient au loin et trahissaient la présence d’un

nombre considérable d’hommes à cheval. Tous convergeaient vers nous et

semblaient nous envelopper de tous côtés. Mais nous ne pouvions

distinguer personne.

Un de ces nuages, après s’être approché plus que les autres, s’éloigna

ensuite et ne reparut plus. Il n’y eut qu’une voix pour affirmer que ce

grand nuage était notre bétail, que l’on emmenait. Nos quarante

chariots, qui avaient franchi les Montagnes Rocheuses et traversé la

moitié du continent américain, en devenaient impuissants. Les quelques

bêtes qui étaient demeurées, pendant la nuit, à l’intérieur du

campement, avaient pris la fuite au cours de la fusillade. Et, plus

encore que les morts que nous avions à déplorer, c’était un malheur

irréparable. Sans animaux de trait, nos chariots ne pouvaient rouler

plus loin.

A midi, Laban revint d’une seconde patrouille. Il avait vu une nouvelle

troupe d’Indiens, qui arrivait du sud. On cherchait à nous encercler. A

ce même moment, nous découvrîmes une douzaine d’hommes blancs qui

galopaient sur leurs chevaux, sur la crête d’une petite colline pas trop

éloignée, d’où ils nous dominaient et nous observaient.

--L’explication, la voilà! dit à mi-voix Laban à mon père, en montrant

leur groupe de la main. Ce sont eux qui ont poussé les Indiens contre

nous.

Pendant ce colloque, j’entendais à ma gauche Abby Foxwell, qui disait à

ma mère:

--Ce sont des blancs comme nous... Pourquoi ne viennent-ils pas à notre

secours?

Je me redressai et, bravant la gifle que je savais m’être destinée par

ma mère, je rétorquai:

--Ce ne sont pas des blancs! Ce sont des Mormons!

La journée s’écoula sans autre incident.

Lorsque la nuit fut tout à fait tombée et l’obscurité bien noire, trois

de nos jeunes gens quittèrent le camp. Je les vis partir. C’étaient Will

Aden, Abel Milliken et Timothée Grant.

--Je les ai envoyés à Cedar City pour demander du secours, dit mon père

à ma mère, tout en absorbant rapidement quelques bouchées pour son

souper.

Ma mère hocha la tête.

--Les Mormons, dit-elle, ne manquent pas autour du campement. Ils ne

nous apportent aucune aide, ni ne nous adressent aucun signe d’amitié.

Ceux de Cedar City n’en feront pas plus.

Mon père observa:

--Il y a de bons et de méchants Mormons...

--Jusqu’ici, interrompit ma mère, nous n’en avons jamais trouvé de bons!

Je n’entendis plus parler, le lendemain matin, de nos trois messagers.

Mais je ne tardai pas alors à connaître ce qui s’était passé. Tout le

camp en était atterré.

Les trois hommes avaient à peine parcouru quelques milles qu’ils furent

entourés et défiés par les blancs. Will Aden éleva la voix et déclara

qu’ils appartenaient à la compagnie Fancher, qu’ils allaient à Cedar

City pour demander du secours. Il fut aussitôt abattu d’un coup de

fusil. Milliken et Grant tournèrent bride et revinrent, au galop,

apporter la nouvelle.

Elle enlevait à nos cœurs tout espoir. C’étaient bien les hommes blancs

qui avaient poussé sur nous les Indiens. Le pire des périls, que nous

redoutions depuis si longtemps, fondait sur nous.

Sur ces entrefaites, quelques-uns d’entre nous, ayant quitté l’abri des

chariots, allèrent à la source pour y chercher de l’eau. Les balles

crépitèrent autour d’eux. La source n’était pas éloignée de plus de cent

pieds. Mais le chemin qui y conduisait était sous le feu des Indiens,

qui s’étaient terrés à portée, de chaque côté du ravin. Ce n’étaient

pas, heureusement, de fameux tireurs, et les nôtres rapportèrent l’eau

sans avoir été touchés.

Nous étions tous installés dans la fosse et, habitués comme nous

l’étions aux rudesses de l’existence, nous nous y trouvions assez

confortablement. Il va de soi que ce n’était pas gai pour les familles

de ceux qui avaient été tués, ou blessés, et il fallait soigner ceux-ci.

Toujours poussé par mon insatiable curiosité, je m’écartai

subrepticement des jupes de ma mère et m’arrangeai pour ne rien perdre

de ce qui se passait.

Des hommes étaient occupés, dans un endroit de la grande fosse, à

creuser un trou. Neuf cadavres, sept d’hommes et deux de femmes, y

furent ensemble ensevelis. Seule, Mrs. Hastings, lorsqu’on recouvrit les

corps, exprima bruyamment son chagrin. Elle avait perdu son mari et son

père. Elle pleurait et se lamentait, avec de grands cris. Les autres

femmes furent longues à pouvoir la calmer.

Assemblés vers l’est, sur une colline basse, où on les distinguait

facilement, les Indiens continuaient à palabrer et à discuter, en un

brouhaha formidable. Mais, à l’exception d’un coup de fusil qu’ils

tiraient sur nous, de temps autre, ils n’attaquaient pas.

Laban brûlait de connaître ce qui se passait, disait-il, dans la

cervelle de ces bêtes vicieuses.

--Ne peuvent-ils, s’exclamait-il, décider ce qu’ils doivent faire et le

faire?

La chaleur fut intense, au cours de l’après-midi, dans notre fosse. Le

soleil dardait sur nous ses rayons, dans un ciel sans nuages, et pas un

souffle de vent! Les hommes, allongés avec leurs fusils, dans la

tranchée creusée sous les chariots, étaient en partie abrités. Mais dans

la fosse, où s’entassaient plus de cent femmes et enfants, et qui était

exposée au plein soleil, la température était terrible. Des vélums,

faits de couvertures étendues sur des piquets, avaient été dressés

au-dessus des blessés. On grouillait et suffoquait, et sans cesse je

cherchais quelque prétexte pour aller rejoindre les hommes sous les

chariots, pour porter fièrement à mon père quelque message.

Nous avions incontestablement commis une faute grave, quand, en formant

le cercle de nos chariots, nous n’y avions pas enclos la source. La

cause en était dans l’affolement qui avait suivi la première attaque des

Indiens, dans l’ignorance où nous étions si elle n’allait pas être

aussitôt suivie d’une seconde.

Maintenant il était trop tard. Exposés comme nous l’étions au feu de

l’ennemi, posté sur sa colline, nous ne pouvions risquer de déchaîner

nos chariots et de les pousser plus loin. Mon père ordonna à deux hommes

de fouiller le sol, dans notre enceinte même, et d’y creuser un puits.

Des latrines y furent également aménagées.

Vers la fin de l’après-midi, nous revîmes Lee. Il était à pied et

traversait, en diagonale, la prairie située au nord-ouest de notre camp.

Il se tenait juste hors de la portée d’un coup de nos fusils.

A sa vue, mon père prit un des draps de ma mère, l’attacha à deux

aiguillons, liés ensemble pour en faire une hampe plus solide, et hissa

le tout en l’air, comme drapeau blanc. Mais Lee n’y prit pas garde et

poursuivit son chemin.

Laban voulait qu’on tentât de tirer sur lui un coup de fusil à longue

portée. Mon père s’y opposa. Les blancs, dit-il, n’ont pas encore décidé

de notre sort, et un coup de fusil sur Lee pourrait faire pencher

aussitôt, du mauvais côté, la balance indécise.

Puis, s’adressant à moi, après avoir déchiré une bande dans le drap et

l’avoir attachée à un aiguillon:

--Tu vas, Jesse, aller vers lui. Prends ceci pour ta sauvegarde. Essaie

de le joindre et de lui parler. Ne fais aucune réflexion sur ce qui est

arrivé. Tâche seulement de lui persuader de venir vers nous, pour

causer.

Ma poitrine se gonfla d’orgueil, à l’idée de la mission qui m’était

confiée. Comme je me disposais à obéir sans retard, Jed Durham cria

qu’il voulait m’accompagner. Il avait à peu près mon âge.

--Durham, demanda mon père au père de l’enfant, autorisez-vous votre

fils à suivre Jesse? Il vaut mieux qu’ils soient deux. Ils s’empêcheront

l’un l’autre de commettre des imprudences.

Durham acquiesça, et c’est ainsi que Jed et moi, deux gosses de neuf

ans, sortîmes du camp sous la protection du drapeau blanc, que nous

brandissions.

Mais Lee refusait de parler. Quand il nous vit arriver en courant, il

déguerpit aussitôt. Nous ne pûmes même pas arriver assez près de lui

pour qu’il pût nous entendre. Il disparut soudain, après s’être caché

sans doute derrière quelque broussaille. Vainement nos yeux le

cherchèrent, quoique nous sussions bien qu’il n’avait pas pu s’évanouir.

Nous nous obstinâmes. On ne nous avait pas dit combien de temps nous

devions être absents et, comme d’autre part les Indiens tiraient sur

nous, nous continuâmes, Jed et moi, à avancer. Nous battîmes

consciencieusement les buissons, sur une assez grande distance, et ne

rentrâmes au camp qu’au bout de deux heures. Si l’un de nous deux avait

été seul, il l’eût fait en quatre fois moins de temps. Mais une

émulation mutuelle excitait notre zèle et notre bravoure.

Notre témérité ne fut pas cependant sans profit. Tout en marchant avec

notre drapeau blanc, nous découvrîmes que notre campement était assiégé

de tous côtés. A un demi-mille au sud, nous aperçûmes un grand camp

d’Indiens. Nous pouvions voir sur une proche prairie, les jeunes gens

s’exercer à courir à fond de train, montés sur leurs chevaux. Les

Indiens qui nous avaient attaqués étaient toujours campés sur leur

colline basse, du côté de l’est.

Contournant leur position, nous réussîmes à escalader, sans être vus,

une autre colline qui la dominait. Jed et moi, nous passâmes une

demi-heure à tenter de les dénombrer. Nous conclûmes, très

approximativement, qu’ils devaient être au moins deux cents. Nous

constatâmes aussi que des blancs étaient parmi eux et que la discussion

était très animée.

Ce n’était pas tout. Vers le nord-est, à une distance minime, était un

camp de blancs, dissimulé par un repli du terrain. A proximité,

cinquante à soixante chevaux de selle tondaient l’herbe. Un peu plus

vers le nord, s’avançait un petit nuage de cavaliers, qui approchaient

fort vite et qui piquaient droit vers le camp des blancs.

Lorsque nous fûmes de retour au campement, la première chose qui

m’advint fut une gifle, que m’administra ma mère, pour me punir d’être

resté si longtemps éloigné. Mais mon père nous louangea fort, Jed et

moi, lorsqu’il eut entendu notre rapport.

--Nous ferions bien, capitaine, dit à mon père Aaron Cochrane, de nous

préparer dès maintenant à une attaque. Le cavalier aperçu par les

enfants était sans doute un messager, qui apportait des ordres

supérieurs. C’est en l’attendant que blancs et Indiens palabraient sans

rien tenter. Ce qui est du moins certain, c’est que nos ennemis ne

ménagent pas la viande de leurs montures.

Au bout d’une demi-heure, rien ne bougeant toujours, Laban partit à la

découverte, sous la garde du drapeau blanc qui nous avait déjà servi, à

Jed et à moi. Mais il ne s’était point éloigné de vingt pas que les

Indiens ouvraient le feu sur lui et le contraignaient à rebrousser

chemin.

Comme le soleil allait disparaître à l’horizon, je me trouvais dans la

grande fosse, à garder le bébé, tandis que ma mère étendait des

couvertures sur le sol, pour préparer un lit. Toute la caravane était

littéralement empilée. Tellement que tout le monde, la nuit précédente,

n’avait pas trouvé place pour s’étendre. Plusieurs femmes avaient dû

dormir assises, leur tête retombée sur leurs genoux.

Tout à côté de moi, me secouant le bras ou me donnant un coup sur

l’épaule de temps à autre, Silas Dunlap était mourant. Il avait été

atteint à la tête, lors de la première attaque, et, toute cette journée,

il avait déliré, en divaguant et en chantant. Sans cesse, à en donner à

ma mère des crises de nerfs, il fredonnait:

«Le premier petit Diable disait au second petit Diable:

«Donne-moi du tabac de ta tabatière!»

Le second petit Diable ripostait au premier petit Diable:

«Épargne tes sous, mon frère,

«Et toujours auras tabac dans ta tabatière!»

J’étais assis près de Silas Dunlap et tenais sur moi le bébé quand

l’attaque se déclancha. Le soleil se couchait et, de tous mes yeux, je

fixais Silas Dunlap, qui achevait de mourir. La main de sa femme, Sarah,

était posée sur son front. Elle et sa tante Marthe pleuraient

silencieusement. C’est juste à ce moment que l’attaque se produisit.

Des centaines de fusils pétaradaient et lançaient leurs balles. L’ennemi

formait un demi-cercle, qui allait de l’est à l’ouest, et nous criblait

de plomb. Chacun, parmi nous, dans la grande fosse, s’aplatit contre

terre. Les petits enfants se mirent à crier. Quelques-unes des femmes,

au début, crièrent aussi.

Les coups de feu pleuvaient sur nous sans interruption. Grand était mon

désir de ramper jusqu’à la tranchée, sous les chariots, où nos hommes

entretenaient, sans fléchir, un feu roulant. Mais, devinant mes

intentions, ma mère me fit sur-le-champ coucher à plat, près du bébé.

Je regardais, du coin de l’œil, Silas Dunlap. Il agonisait encore

lorsque le bébé des Castleton fut tué. La petite Dorothée Castleton, qui

n’avait que dix ans, tenait le bébé dans ses bras. Elle ne fut pas

atteinte. J’entendis que l’on disait autour d’elle que la balle avait dû

rebondir sur le toit d’un des chariots et, retombant de là dans la

grande fosse, frapper l’enfant par ricochet. Ce n’était là qu’un simple

hasard et, sauf les accidents de ce genre, affirmait-on, nous étions en

sûreté.

Je retournai mon regard vers Silas Dunlap. Il ne bougeait plus. Ce

n’était pas de chance pour moi! Je n’avais jamais vu personne au moment

précis de sa mort, et j’eusse été curieux de ce spectacle.

La petite Dorothée Castleton eut une crise de nerfs. Elle cria et hurla

avec une telle persistance qu’elle engendra une crise semblable chez

Mrs. Hastings. En entendant ce boucan, mon père envoya vers nous Watt

Cuming, qui arriva en rampant et demanda ce qui se passait, puis s’en

retourna.

La nuit était déjà noire lorsque le feu de l’assaillant cessa, et il n’y

eut plus, comme la veille, que quelques coups isolés. Deux de nos hommes

furent blessés au cours de cette seconde attaque, et on les ramena dans

la grande fosse. Bill Tyler fut tué et, dans les ténèbres, il fut, ainsi

que Silas Dunlap et le bébé Castleton, enterré le long des autres morts.

Des hommes se relayèrent, toute la nuit durant, pour creuser le puits

plus profondément. Mais ils ne rencontrèrent, en fait d’eau, que du

sable humide. D’autres hommes se risquèrent à aller quérir à la source

quelques seaux d’eau. Mais on tira sur eux et ils durent renoncer, après

que Jérémie Hopkins eût eu la main gauche sectionnée, à la hauteur du

poignet, par une balle.

Le lendemain (c’était le troisième jour où nous étions assiégés), la

chaleur et la sécheresse étaient pires que jamais. Nous nous éveillâmes

avec la soif et il n’y eut pas de cuisine. Nos bouches étaient tellement

sèches que nous eussions été incapables de manger. J’essayai de mordre

dans un morceau de pain que ma mère m’avait donné, mais je dus y

renoncer. Des salves de coups de fusil étaient tirées sur nous derechef,

que suivaient de longues acclamations, puis un silence complet. Mon père

ne cessait de recommander à ses hommes de ne pas gaspiller les

munitions, car nous allions bientôt nous en trouver à court.

On continuait à creuser le puits. Il était si profond qu’il fallait en

hisser le sable avec des cordes et des seaux. Ceux qui le recevaient et

vidaient étaient exposés aux balles, et l’un d’eux fut atteint à

l’épaule. Il se nommait Peter Bromley et conduisait les bœufs du chariot

des Bloodgood. Il était fiancé à Anne Bloodgood. Elle bondit vers lui,

tandis que les balles volaient et la contraignaient à revenir se mettre

à l’abri.

Vers le milieu du jour, le puits s’éboula, et il fallut trimer dur pour

retirer du sable le couple de travailleurs qui s’y trouvait enfoui. Ce

n’est qu’au bout d’une heure que l’on parvint à dégager Amos Wentworth.

Après quoi, le puits fut étayé à l’aide de planches enlevées aux

chariots, et de timons. Mais, à vingt pieds de profondeur, on ne trouva

rien encore que du sable humide. L’eau ne filtrait toujours pas.

La vie, durant ce temps, dans la grande fosse, devenait de plus en plus

intenable. Les enfants réclamaient à boire en pleurant, et les bébés

piaillaient et gémissaient sans discontinuer.

Robert Carr, un autre blessé qui était couché à dix pieds environ de ma

mère et de moi, avait perdu la raison. Il n’arrêtait pas de battre l’air

avec ses bras et de demander de l’eau, à cor et à cri. Des femmes aussi

battaient la campagne, en geignant contre les Indiens et les Mormons. Il

y en avait d’autres qui priaient avec ferveur, et les trois grandes

sœurs Demdike chantaient des psaumes, en compagnie de leur mère.

D’autres encore ramassaient du sable humide, qui avait été remonté du

puits, et l’accumulaient contre le corps de leurs bébés, pour essayer de

les rafraîchir et de les calmer.

Exaspérés de tant de souffrances, les deux frères Fairfax, prenant des

seaux, rampèrent sous un chariot et coururent, d’un trait, vers la

source. Gilles n’était pas arrivé à mi-chemin qu’il tomba. Roger, plus

heureux put aller et revenir, relativement indemne. Les deux seaux qu’il

rapporta n’étaient qu’à moitié pleins, car il en avait laissé échapper

une partie, en courant. Il rampa à nouveau sous les chariots et

descendit dans la grande fosse. Sa bouche saignait.

Deux seaux à moitié pleins ne pouvaient aller loin, pour tant de

personnes. Les bébés seuls, les très jeunes enfants et les blessés, en

eurent leur petite part. Je n’en pus obtenir une seule goutte. Mais ma

mère, trempant un linge dans les quelques cuillerées qu’on lui donna

pour le bébé, m’en humecta la bouche. Je mâchai le linge humide et elle

ne garda rien pour elle-même.

La situation empira encore, au cours de l’après-midi. Le soleil

implacable continuait à luire, dans un ciel sans nuages et sans vent, et

transformait notre trou de sable en fournaise. Les détonations

n’arrêtaient pas de crépiter autour de nous et les Indiens de jeter

leurs cris perçants. De temps à autre seulement, mon père autorisait nos

hommes à tirer un coup de feu, et uniquement les meilleurs tireurs,

comme Laban et Timothée Grant.

Cependant une décharge ininterrompue de plomb s’abattait sur le

campement. Il n’y eut pas de ricochets trop désastreux. Quatre seulement

de nos hommes furent blessés dans leur tranchée, et un seul grièvement.

Durant une accalmie de la fusillade, mon père descendit dans la grande

fosse et, sans mot dire, s’assit près de ma mère et de moi. Il écoutait,

le visage contracté, toutes les lamentations, tous les sanglots de tant

de malheureux êtres qui réclamaient de l’eau. Puis il se releva et s’en

alla inspecter le puits. Il n’en rapporta que du sable humide, dont il

fit un cataplasme qu’il appliqua sur la poitrine et sur les épaules d’un

des blessés, qui se plaignait plus fort que les autres.

Après quoi, il se dirigea vers Jed et vers sa mère, et envoya chercher

dans la tranchée le père de Jed. Nous étions tellement pressés les uns

contre les autres qu’il était impossible de faire un mouvement dans la

fosse sans les plus grandes précautions, pour ne pas piétiner les corps

de ceux qui étaient allongés.

--Jesse, me dit-il, as-tu peur des Indiens?

Je secouai la tête avec énergie, devinant que j’étais destiné à une

autre mission, non moins glorieuse que la précédente.

--Jesse, continua-t-il, as-tu peur de ces sacrés Mormons?

Profitant de l’occasion qui s’offrait à moi d’épancher ma bile, sans

craindre le revers vengeur de la main maternelle, je m’écriai, avec

conviction:

--Non! Je n’ai pas peur de ces sacrés Mormons!

Je vis, à ma réponse, un sourire triste plisser les lèvres serrées de

mon père. Il reprit:

--En ce cas, Jesse, veux-tu aller à la source, avec Jed, chercher de

l’eau?

J’exultai.

--Nous allons vous habiller tous deux en filles. Peut-être, alors, ne

tireront-ils pas sur vous.

Je protestai, et insistai, que je pouvais fort bien aller tel que

j’étais, comme un homme, un homme véritable, en pantalon. Mais mon père

déclara que, si je refusais d’obéir, il trouverait un autre petit garçon

pour accompagner Jed. Alors je cédai.

On tira, du chariot des Chattox, un coffre que l’on amena, et qui

contenait les robes du dimanche de leurs deux jumelles, qui étaient à

peu près de la même taille que Jed et moi. Quelques femmes vinrent nous

aider à les revêtir. Les robes n’avaient pas été sorties du coffre

depuis notre départ de l’Arkansas.

Dans son angoisse, ma mère laissa son bébé à Sarah Dunlap et vint nous

accompagner jusqu’à la tranchée, sous les chariots. Là, derrière le

petit parapet de sable, je reçus, et Jed avec moi, ses dernières

instructions. Puis nous sortîmes en rampant et nous nous trouvâmes à

découvert.

Tous deux nous portions exactement les mêmes vêtements: bas blancs,

robes blanches, avec une grande ceinture bleue, et chapeaux d’été

blancs. La main droite de Jed et ma main gauche s’étreignaient

étroitement. Dans nos deux mains libres, nous portions chacun deux

petits seaux.

--Prenez votre temps! nous jeta mon père, comme nous commencions à

avancer. Allez doucement! Marchez comme des filles.

Pas un coup de fusil ne fut tiré.

Nous atteignîmes la source sains et saufs, nous emplîmes nos seaux et,

avant de revenir, nous nous allongeâmes à plat ventre, pour boire une

longue lampée, à même la source. Un seau plein dans chaque main, nous

rebroussâmes chemin. Et, toujours, pas un coup de feu!

Je ne me souviens pas du nombre de voyages que nous effectuâmes ainsi.

Quinze ou vingt, au bas mot. Nous marchions lentement, nous donnant la

main à l’aller. Puis nous revenions avec nos quatre seaux pleins. Ce

manège nous altérait prodigieusement. Plusieurs fois, nous nous

allongeâmes pour boire longuement à la source.

Mais tout a une fin. Il était évident que si les Indiens avaient

momentanément cessé leur feu, ils avaient en cela obéi aux ordres des

blancs qui étaient avec eux. Avait-on cru que nous étions vraiment des

filles? Je l’ignore. Toujours est-il que Jed et moi, nous nous

préparions à nous mettre en route pour un nouveau voyage, quand un coup

de feu éclata, puis un second.

--Reviens! me cria ma mère.

Je regardai Jed et il me regarda. Nos pensées se croisèrent, comme nos

regards. Je le savais têtu, il me savait obstiné, et nous étions

décidés, chacun, à demeurer quand même, si l’un de nous se retirait.

Je me remis donc en marche et il m’imita.

--Ici, Jesse! cria à nouveau ma mère. Et il y avait plus d’une gifle

dans ses paroles.

Jed m’interrogea des yeux. Je secouai la tête et déclarai:

--Allons-y!

Nous détalâmes, à toutes jambes, sur le sable et il nous parut que tous

les fusils des Indiens étaient lâchés sur nous. J’arrivai à la source le

premier, en sorte que Jed, qui m’avait suivi de près, dut attendre, pour

remplir ses seaux, que j’eusse empli les miens.

--A mon tour, maintenant! dit-il.

Et il mit tant de lenteur dans son opération qu’il avait visiblement

l’idée de me laisser partir seul, afin d’avoir la gloire de demeurer le

dernier.

Je tins bon et me collai contre terre, en attendant qu’il eût terminé.

Je suivais du regard les petits nuages de poussière qu’autour de nous

soulevaient les balles. Finalement, nous reprîmes côte à côte notre

course.

--Pas si vite! disais-je à Jed. Tu vas renverser la moitié de ton eau!

Ma remarque produisit son effet, car il ralentit le pas sensiblement.

A mi-chemin, je trébuchai et me plaquai tout de mon long, la tête la

première. Une balle qui avait frappé le sol, juste devant moi, avait

fait jaillir du sable plein mes yeux. Sur le moment, je me crus touché.

Jed se tenait debout, près de moi, et m’attendait.

--Tu l’as fait exprès! ricana-t-il, tandis que je me remettais sur mes

pieds.

Je saisis aussitôt sa pensée. Il croyait que je m’étais volontairement

laissé choir, afin de renverser mon eau et d’avoir la gloire d’en

retourner chercher d’autre.

Cette rivalité de bravoure devenait entre nous une sérieuse affaire. Si

sérieuse que je ne voulus pas lui donner un démenti et que je refoulai,

en courant, vers la source. Et Jed Durham au mépris des balles qui

soulevaient la poussière autour de lui, resta debout, à découvert, tout

droit à la même place, en m’attendant.

Nous regagnâmes, l’un près de l’autre, les chariots, mettant dans notre

témérité même notre point d’honneur d’enfants. Mais, quand nous

arrivâmes au but, j’avais seul mes deux seaux pleins. Une balle avait

crevé, près de sa base, un des seaux de Jed.

Ma mère s’en prit à moi, de nos bravades communes, et j’essuyai un

sermon bien senti. Mais je ne reçus aucune gifle. Elle avait

certainement compris que mon père, qui, durant ce sermon, clignait de

l’œil vers moi, derrière elle, ne tolérerait pas qu’elle me frappât.

C’était la première fois de ma vie qu’entre mon père et moi se

traduisait ainsi une communauté de sentiments intimes.

Lorsque nous repartîmes dans la grande fosse, Jed et moi fûmes consacrés

héros. Les femmes, des larmes dans les yeux, nous accablaient de

bénédictions et se jetaient sur nous, en nous couvrant de baisers.

Je prisais peu, tout en me sentant flatté dans mon orgueil, l’exubérance

de ces démonstrations. Mais, quand Jérémie Hopkins, qui avait son

moignon de bras entouré d’un bandage, eut déclaré que Jed et moi nous

étions de la bonne étoffe dont on fait les hommes, alors mon cœur se

gonfla.

Je fus, tout le reste du jour, assez incommodé par l’inflammation de mon

œil droit, causée par le sable qu’avait fait rejaillir la balle. Ma mère

l’examina et déclara qu’il était tout injecté de sang. Quant à moi, que

je le tinsse ouvert ou fermé, je souffrais autant. En sorte que tantôt

je l’ouvrais, et tantôt le fermais.

La situation s’était un peu détendue, dans la grande fosse. Chacun avait

pu boire. Et, quoique se posât le problème de savoir comment nous

pourrions recommencer à nous procurer de l’eau, on se reprenait à

espérer. Le point noir était nos munitions. Une révision, faite par mon

père dans tous les chariots, aboutit à un total de cinq livres de

poudre. Il n’y en avait guère plus dans les poires à poudre des hommes.

Pensant que l’attaque ennemie allait reprendre, comme la veille, avec le

soleil couchant, je me faufilai dans la tranchée, sous les chariots,

près de Laban, que j’y rencontrai.

J’avais d’abord hésité à me faire voir de lui, craignant qu’en me

découvrant là, il ne m’ordonnât de retourner sur mes pas. Il n’en fut

rien. Il continua à observer avec méfiance, entre les roues des

chariots, tout en mâchonnant son tabac. De temps à autre, il crachait

toujours à la même place. Ce qui avait fini par creuser dans le sable un

petit trou.

Je me hasardai à rompre le silence.

--Comment, dis-je, vont aujourd’hui les espiègleries?

C’était une façon de me moquer de lui, car toujours il m’abordait par

cette même phrase.

Il ne broncha pas et répondit:

--A merveille, jeune homme! Et mieux que jamais je me porte, maintenant

que j’ai pu recommencer à chiquer. Jesse, imagine-toi, j’avais la bouche

tellement sèche, que depuis le lever du soleil j’avais dû déposer ma

chique. Grâce à toi, qui nous as apporté de l’eau...

Un homme, à ce moment, montra sa tête et ses épaules, par-dessus la

petite colline du nord-est, qui était occupée par les blancs.

Laban pointa vers lui son fusil et le tint couché en joue, pendant une

bonne minute. Puis il laissa retomber son arme.

--Quatre cents yards! dit-il. Il vaut mieux ne pas risquer le coup. Il

se peut que je l’atteigne. Mais je peux aussi le rater. Ton père, petit,

tient à la poudre.

Il y eut un silence. Puis, avec un aplomb extraordinaire, car, après mon

exploit, j’estimais que je pouvais parler en homme, je demandai:

--Crois-tu, Laban, que nous ayons chance de nous sortir d’ici?

Laban parut réfléchir profondément.

--Jesse, dit-il enfin, je ne dois pas te cacher que nous sommes dans un

fichu trou. Mais nous en sortirons. Oui, nous en sortirons, je te le

dis. Tu peux, sur cette chance, parier sans crainte jusqu’à ton dernier

dollar.

--Il y en a, en tout cas, parmi nous, qui n’en sortiront jamais.

--Et quels donc?

--Eh bien! Bill Tyler, et Mrs. Grant, et Silas Dunlap, et tous les

autres.

--Que veux-tu, Jesse? N’en parlons plus... Ceux-là sont déjà sous terre.

Ne sais-tu pas que toute caravane doit semer des morts le long de sa

route? Il en a été ainsi, je suppose, depuis que le monde est monde, et

le monde ne s’en est pas dépeuplé. La naissance et la mort, Jesse,

vois-tu bien, ont toujours marché, ici-bas, la main dans la main. Il en

a été ainsi depuis des milliers d’années. Et toujours la naissance

l’emporta sur la mort. Je le suppose, du moins, puisque la terre ne

s’est jamais vidée et que, de tout temps, au contraire, les hommes ont

crû et multiplié. Ainsi toi, Jesse, tu aurais pu être tué cet

après-midi, en allant chercher de l’eau. Eh bien! non! Tu es ici,

n’est-ce pas, à bavarder avec moi, et il y a toutes chances pour que,

quand tu seras grand, tu deviennes, en Californie, le père d’une

nombreuse famille.

Cette façon optimiste d’envisager la situation, et la bonhomie de Laban

envers moi, m’encouragèrent à formuler un désir qui, depuis longtemps,

mijotait dans mon cerveau.

--Dis donc, Laban, m’écriai-je soudain, supposons que tu sois tué ici...

--Qui? Moi! s’exclama-t-il.

--Je dis seulement: «Supposons», expliquai-je.

--Ça va ainsi! Continue. Supposons que je sois tué...

--Voudrais-tu me léguer tes scalps?

Il ronchonna en lui-même, puis grommela:

--Qu’en ferais-tu? Ta mère te giflerait, si elle voyait que tu les

portes.

--Oh! je ne les porterais pas devant elle! Mais voyons, Laban, bien

franchement, si tu es tué, il faut bien que quelqu’un en hérite de tes

scalps. Pourquoi pas moi?

--Pourquoi pas? Pourquoi pas?... C’est très exact. Je t’aime, Jesse, et

j’aime ton papa... Convenu! A la minute même où je mourrai, les scalps

deviendront ta propriété. Et aussi le couteau à scalper. Timothée Grant,

ici présent, en est témoin. As-tu entendu, Timothée?

Timothée, couché dans la tranchée, répondit qu’il avait effectivement

entendu et je demeurai tout abasourdi de l’immensité de ma bonne

fortune, suffoqué de bonheur, et sans pouvoir trouver, à l’adresse de

Laban, un seul mot de remerciement.

L’attaque coutumière se produisit au coucher du soleil et des milliers

de coups de fusil furent tirés sur le campement. Aucun des nôtres, bien

abrités, ne fut atteint. De notre côté, nous ne tirâmes pas plus de

trente coups, et je vis Laban et Timothée Grant toucher chacun un

Indien.

Entre temps, Laban me confia que, depuis le début du siège, les Indiens

seuls avaient nourri la fusillade. Pas un seul blanc n’avait tiré.

C’était certain et fort surprenant. Pourquoi agissaient-ils ainsi? Ils

ne nous apportaient aucun secours, mais ne nous attaquaient pas non

plus. Et sans cesse, pourtant, ils allaient communiquer avec les

Indiens, qui nous attaquaient. Quel était cet inquiétant mystère?

Le matin du quatrième jour, la soif recommença à nous tourmenter

cruellement. Une lourde rosée était tombée pendant la nuit. Hommes et

femmes, pour se rafraîchir, la léchaient avec leurs langues, sur les

timons des chariots, sur les sabots des freins et sur les cercles de

roues.

La rumeur circulait que Laban était revenu de patrouiller avant le point

du jour; qu’il avait, seul, rampé jusqu’au camp des blancs; que ceux-ci

étaient déjà debout et qu’il les avait aperçus, à la lueur des feux de

leurs bivouacs, qui priaient en cercle. Il avait pu, aussi, saisir

quelques mots de leurs prières, dont nous étions l’objet, et où ils

demandaient à Dieu de leur inspirer ce qu’ils devaient faire de nous.

J’entendis une des sœurs Demdike dire à Abby Foxwell:

--Puisse Dieu, en ce cas, leur suggérer de bonnes pensées!

--Et qu’il ne tarde pas trop! répondit Abby Foxwell. Car, après un autre

jour sans eau, et nos munitions épuisées, que pourrions-nous devenir?

Rien n’arriva pendant la matinée. Pas un coup de fusil ne partit. Le

soleil flamboyait dans l’air immobile. Nos soifs allaient croissant.

Bientôt les bébés altérés se mirent à pleurer, les enfants à se plaindre

et à se lamenter.

A midi, Will Hamilton prit deux grands seaux et se disposa à partir pour

la source. Comme il se préparait à ramper sous un des chariots, Anne

Demdike courut vers lui, l’entoura des bras et tenta de le retenir.

Il lui parla, l’embrassa et se mit en route. Pas un coup de feu ne fut

tiré sur lui, ni à l’aller, ni quand il remplissait ses seaux, ni à son

retour.

--Le ciel soit loué! s’écria quand il fut rentré, la vieille Mrs.

Demdike. Ils se sont laissés toucher par la grâce du Seigneur.

Et telle fut l’opinion de beaucoup de femmes.

Sur le coup de deux heures, après un frugal repas qui nous avait un peu

réconfortés, un homme apparut, porteur d’un drapeau blanc.

Will Hamilton sortit au-devant de lui. Après quelques minutes de

conversation, il s’en revint parler à mon père et aux autres hommes. Un

peu en arrière du parlementaire, nous avions aperçu Lee, debout, et qui

nous regardait.

Une émotion intense s’empara de toute la caravane. Les femmes, estimant

leurs peines finies, pleuraient et s’embrassaient les unes les autres.

Il y en avait, dont la vieille Mrs. Demdike, qui chantaient des

_Alleluia_ et bénissaient Dieu.

La proposition qui nous avait été faite, et que nos hommes avaient

acceptée, était que nous nous remettions immédiatement en route, sous

les plis du drapeau parlementaire, et que les blancs protégeraient notre

exode.

J’entendis mon père dire à ma mère:

--Nous n’avions qu’à accepter. Il le fallait...

Il était assis, abattu et les épaules basses, sur un timon de chariot.

--Cependant, répliquait ma mère, que se passerait-il s’ils nous

trahissaient?

Mon père eut un geste vague et répondit:

--Courons la chance qu’ils ne le fassent pas. Nos munitions sont

épuisées.

Plusieurs de nos hommes déchaînèrent nos chariots et les firent rouler

de façon à pratiquer des brèches dans leur cercle. J’observais avec

attention.

Lee apparut, suivi par deux chariots vides, attelés de chevaux, qu’il

amenait, dit-il, à notre intention. Tout le monde se groupa autour de

lui. Il conta qu’il avait fort à faire avec les Indiens, pour les

maintenir à distance, et que le major Higbee, avec cinquante hommes de

la milice des Mormons, était prêt à nous prendre sous sa protection.

Mais, là où le soupçon se dessina chez mon père et chez Laban, et chez

nombre de nos hommes, ce fut lorsque Lee nous déclara que nous devions

nous séparer de nos fusils et les déposer dans un des chariots. Le

prétexte invoqué était que nous ne devions pas exciter l’animosité des

Indiens. En agissant ainsi, nous aurions l’air, pour eux, d’être les

prisonniers de la milice des Mormons, et ils nous laisseraient partir

sans récriminer.

Mon père parut se raidir contre une semblable demande et se préparait à

refuser. Il échangea un regard avec Laban, qui lui répondit, à voix

basse:

--Ils ne nous seront pas plus utiles entre nos mains que dans les

chariots, puisque nous n’avons plus de poudre.

Deux de nos blessés, qui ne pouvaient pas marcher, furent montés dans un

des deux chariots amenés par Lee, et qui avaient chacun un homme pour

les conduire. Avec eux y furent placés les petits enfants. Lee semblait

les trier au-dessus et au-dessous de huit ans. Jed et moi, nous avions

neuf ans et, de plus, étions plutôt grands pour notre âge. Aussi Lee

nous rangea-t-il dans le groupe des plus âgés, en nous disant que nous

devions aller à pied, avec les femmes.

Quand il prit notre bébé des bras de ma mère et le plaça dans le

chariot, elle protesta tout d’abord. Puis je la vis qui se mordait les

lèvres, et elle laissa faire. C’était une femme d’âge moyen, aux yeux

gris et aux traits durs, à la forte ossature, et qui avait eu, jadis,

quelque embonpoint. Mais le long voyage et les privations subies avaient

marqué sur elle leur empreinte. En sorte que ses joues s’étaient

creusées, qu’elle avait maigri et que, comme toutes les autres femmes de

la caravane, son visage avait pris une expression pensive et angoissée.

Lee décrivit ensuite quel devait être l’ordre de la marche. Il dit que

les femmes, et les enfants qui chemineraient avec elles, iraient les

premiers, à la file, derrière les deux chariots. Ensuite viendraient les

hommes, un par un.

A l’ouïe de ces paroles, Laban vint vers moi, détacha les fameux scalps,

qui pendaient à sa ceinture, et me les attacha autour de la taille.

Je protestai:

--Mais tu n’es pas encore tué, Laban!

--Je m’en flatte! répondit-il en badinant. Je viens seulement de me

mettre en ordre avec Dieu. Porter des scalps est une vanité toute

païenne.

Il demeura encore un instant près de moi, puis tourna brusquement ses

talons, afin de rejoindre les autres hommes de la caravane. Une dernière

fois encore, il détourna la tête et me cria:

--Allons, au revoir, Jesse! Au revoir!

Je me demandais pourquoi tant de cérémonie dans ces adieux, lorsqu’un

blanc entra, sur son cheval, dans notre enceinte. Il disait que le major

Higbee l’avait envoyé vers nous, pour nous recommander de nous hâter,

parce que les Indiens pouvaient, d’une seconde à l’autre, recommencer

leur attaque.

Notre caravane s’ébranla, chargée de tous les paquets qu’elle pouvait

emporter. Nous abandonnions derrière nous tous nos grands chariots, pour

suivre les deux qui avaient été amenés par Lee. Femmes et enfants les

talonnaient de près. Quand nous fûmes à deux cents yards en avant, nos

hommes, à leur tour, se mirent en marche.

A droite et à gauche, se tenait la milice des Mormons. Appuyés sur leurs

fusils, les soldats, debout, formaient une longue double ligne, écartés

les uns des autres de six pieds environ. Tandis que tous défilions

devant eux, je ne pus m’empêcher de remarquer la gravité sombre qui

était empreinte sur leurs figures. Ils étaient lugubres comme des

croque-morts. Les femmes l’observèrent aussi, et quelques-unes se mirent

à pleurer.

Je marchais derrière ma mère, qui avait feint de ne pas voir mes scalps.

Derrière moi venaient les trois sœurs Demdike, deux d’entre elles

soutenant leur vieille mère. J’entendis, devant nous, Lee qui criait

sans cesse, aux deux hommes qui conduisaient les deux chariots, de ne

pas aller si vite. Un autre homme, qu’une des sœurs Demdike affirma être

le major Higbee, se tenait en selle sur son cheval, derrière les

soldats, et nous regardait passer. Pas un Indien n’était en vue.

Comme je venais de tourner la tête pour voir si je n’apercevais pas Jed

Dunham, l’événement eut lieu.

J’entendis le major Higbee crier d’une voix forte:

--Faites votre devoir!

Il me sembla que tous les fusils de la milice partaient d’un coup

unique. En une seconde, nos hommes s’écroulèrent. Puis, à une nouvelle

décharge, ce fut le tour des femmes. Les sœurs Demdike et leur mère

tombèrent toutes en même temps. Je retournai la tête pour chercher ma

mère. Elle aussi était par terre.

De partout, autour de nous, des centaines d’Indiens apparaissaient, qui

faisaient feu à bout portant. Je vis les deux sœurs Dunlap qui se

sauvaient dans les sables, et je courus après elles, car blancs et

Indiens nous tuaient pêle-mêle.

Tout en courant, j’aperçus un des conducteurs des chariots tirant sur

deux des nôtres, qui étaient blessés et s’y trouvaient. Les chevaux de

l’autre chariot, effrayés par la fusillade, ruaient et se cabraient,

avançaient et reculaient, et leur conducteur avait grand’peine à les

maintenir.

Tandis que le petit garçon que j’étais, courait après les sœurs Dunlap,

tout s’assombrit autour de moi. Mes souvenirs, à ce point précis,

s’arrêtent. Jesse Fancher cesse d’exister et disparaît pour toujours.

La forme qui était Jesse Fancher, le corps qui était sien, matière

fugace, passa comme une apparition et ne fut plus.

Mais l’esprit impérissable qui l’animait a survécu. Et, dans sa

réincarnation suivante, il a animé le corps visible (qui n’est en

réalité qu’une apparition nouvelle), connu sous le nom de Darrell

Standing; lequel va être incessamment tiré de sa cellule, pendu et

expédié dans le néant, où toutes ces apparitions s’éteignent.

Il y a ici, dans la prison de Folsom, un condamné à vie, nommé Matthew

Davies, qui appartient à la génération des plus vieux prisonniers et qui

sert d’aide lors des exécutions.

Ce vieillard a vécu dans les plaines où fut tué le jeune Jesse Fancher.

J’ai pu contrôler, par lui, les événements que je viens de raconter. Au

temps où il était enfant, on parlait souvent, dans sa famille, du grand

massacre des Prairies-des-Montagnes. Seuls, disait-on, les enfants en

bas âge, qui étaient dans les deux chariots, furent épargnés. On estima

qu’ils étaient trop jeunes pour se souvenir et pouvoir parler un jour.

J’enregistre fidèlement les déclarations de cet homme et j’affirme que

jamais, dans mon existence de Darrell Standing, je n’avais auparavant lu

une seule ligne, entendu une seule parole se rapportant à la caravane du

capitaine Fancher, qui périt aux Prairies-des-Montagnes.

Tous ces faits, cependant, dans la camisole de force de la prison de San

Quentin, sont revenus à ma mémoire. Il est évident que je n’ai pu les

tirer de rien, pas plus que je n’ai pu créer la dynamite que l’on me

réclamait.

Si donc j’ai eu connaissance de ces événements, la seule explication

plausible est qu’ils avaient subsisté dans mon esprit immortel qui,

contrairement à la matière, ne saurait périr.

Je dois également déclarer, en terminant ce chapitre, que Matthew Davies

m’a encore déclaré ceci. Quelques années après le massacre, dont la

nouvelle avait transpiré, Lee fut arrêté par la police du gouvernement

des États-Unis, condamné à mort et reconduit, pour y être exécuté, à

l’endroit même où notre caravane avait campé.

Le vagabond des étoiles · 第 33 / 64 题