VOULOIR MOURIR

C’est que la chose n’est point facile, de maîtriser la douleur

corporelle par la seule force de l’esprit, de maintenir le cerveau à tel

point serein qu’il oublie complètement la plainte atroce et le sanglot

des nerfs torturés. J’appris à souffrir passivement, comme sans doute

tous ceux qui ont passé par les étapes graduées de la camisole de force.

Une nuit, alors que je venais d’être relevé de cent heures de camisole,

j’entendis tapoter. C’était Morrell qui me parlait.

--Où en es-tu? me demandait-il. Tiens-tu toujours?

J’étais plus faible que jamais et, quoique mon corps ne fût plus, tout

entier, qu’une masse misérable et meurtrie, je me rendais compte à peine

que j’avais un corps.

Je frappai, en réponse:

--Il me semble que je suis fini. Ils auront ma peau, s’ils continuent

ainsi.

--Ne leur donne pas ce plaisir! répliqua Morrell. Il y a pour toi un

moyen de leur échapper. J’en ai fait moi-même l’expérience, pendant une

période de cachot où j’avais Massie pour voisin. Lui et moi, nous fûmes

saoulés de camisole. Je tins bon, tandis que Massie croassait à pleins

poumons. Si je n’avais connu le bon truc, j’aurais fait comme lui. Voici

quel il est. Écoute-moi. Il faut, pour l’essayer, être en état suffisant

de faiblesse. Si on le tente, étant encore tant soit peu fort, on le

rate et on ne veut plus, ensuite, en entendre parler. Ce fut le cas pour

Jake. Il se portait trop bien. Naturellement, il échoua. Plus tard,

lorsque vraiment mon système lui aurait été utile, ce n’était plus que

du réchauffé. Impossible d’en rien tirer. En sorte que, maintenant, il

le nie et prétend que je lui conte des blagues. Pas vrai, Jake?

De la cellule 13, Jake Oppenheimer tapota:

--N’avale pas ça, Darrell! C’est une couleuvre, et de taille encore...

--Vas-y, Morrell! épelai-je des doigts. Raconte tout de même ton

histoire.

--Ce que j’en ai dit est afin de t’expliquer pourquoi je ne t’ai pas,

plus tôt, fait part de rien. Tu étais insuffisamment faible. Maintenant

tu me parais à point et le système te rendra service. Quand tu

connaîtras le secret, ce sera à toi de te dégrouiller. C’est une

question de volonté. Si tu en as, tu réussiras. Trois fois j’ai mis le

truc en pratique, et j’en parle en connaissance de cause.

Mes doigts dansèrent ardemment sur la cloison et je déclarai:

--Explique! Explique-toi!

--Voici donc de quoi il s’agit. Il faut mourir artificiellement, oui,

vouloir mourir. Tu ne comprends pas? Évidemment. Patience! Tu sais

comment, quand tu es dans la camisole, ton bras, tes jambes ou telle

autre partie de ton corps s’engourdissent. Ils s’engourdissent

d’eux-mêmes et tu n’y es pour rien. Mais prends pour base cet exemple,

et améliore-le. Procède ainsi: mets-toi à l’aise sur ton dos, aussi bien

que tu le peux faire, et tout de suite, avant même que bras ou jambes

s’ankylosent, tu commences à faire agir ta volonté. Mais, avant tout, il

faut avoir la foi. Sinon, rien à espérer. Et ce qu’il est nécessaire que

tu croies, c’est que ton corps est une chose et que ton esprit en est

une autre. Ton esprit est tout. Ton corps, au contraire, ne compte pas.

Il ne vaut pas même un pet de lapin. Il ne sert qu’à t’encombrer. Ton

esprit lui commande de mourir. Tu commences l’opération par les deux

orteils. Tu les fais mourir, l’un après l’autre, puis, après eux, tous

tes doigts de pieds. Tu veux qu’ils meurent. Et, si tu as la foi et la

volonté, ils mourront. Le début est le plus difficile. Quand le premier

orteil est mort, le reste n’est plus que bagatelle. Car alors tu n’as

plus, pour croire, à te tourmenter les méninges. Ta volonté opère sans

peine pour le reste du corps. Je l’ai fait trois fois, je le répète. Je

sais, Darrell. Le plus curieux, c’est que tandis que ton corps est en

train de mourir, ton esprit n’en demeure pas moins lucide. Ta

personnalité subsiste. Après tes pieds, tes jambes sont mortes. Puis les

genoux. Puis les cuisses. Et, à mesure que monte la mort, tu es le même

toujours. Ton corps seul abandonne la partie, morceau par morceau.

Je demandai:

--Et qu’arrive-t-il ensuite?

--Lorsque tout ton corps est mort, bien mort, et que ton esprit se sent

intact, tu n’as plus qu’à sortir de ta peau et à laisser derrière toi ta

dépouille. Or, quitter cette dépouille c’est aussi quitter ta cellule.

Les murs de pierre et les portes de fer sont faites pour garder les

corps. Ils ne sauraient enclore les esprits. Trois fois je l’ai fait, et

trois fois j’ai vu alors que mon «moi» était dehors, sa forme matérielle

gisante sur le sol de mon cachot.

De treize cellules plus loin, Jake Oppenheimer cogna son rire.

--Ha! ha! ha!

--Tu le vois, reprit Ed. Morrell, c’est l’ennui avec Jake. Il ne croit

pas. La fois où il a tenté le coup, il n’était pas, physiquement, assez

faible. Il a échoué. En sorte qu’il prétend que je lui bourre le crâne.

--Quand on est mort, c’est pour de bon! riposta Oppenheimer. Les morts

ne reviennent pas à la vie.

--Mort, je l’ai été trois fois.

--Et tu es encore là, farceur, pour nous le raconter!

Ed. Morrell n’insista pas et se reprit à me parler.

--N’oublie pas, Darrell, que l’entreprise est scabreuse. Il y a des

risques. Ainsi j’ai toujours eu cette impression bizarre, que si l’on

venait enlever mon corps de ma cellule pendant que j’étais sorti de ce

corps, je n’eusse plus, ensuite, été capable de le réintégrer.

C’est-à-dire qu’alors ma carcasse serait morte pour de bon. Et cela,

c’est une satisfaction que je ne tiens pas à donner au capitaine Jamie

et aux autres. Mais reprenons notre affaire. Une fois que tu as réussi à

abandonner ta dépouille matérielle, peu importe qu’on te laisse dans la

camisole, un ou plusieurs mois durant. Tu ne souffres plus. Il y a des

gens, tu le sais comme moi, qui ont été plongés en léthargie pendant

toute une année. Ainsi en sera-t-il de ton corps. Lui seul demeure par

terre, boudiné et ficelé dans la toile, en attendant ton retour. Telle

est la ligne à suivre. Essaye.

--Et s’il ne revient pas dans son corps? demanda Oppenheimer.

--Alors il est évident qu’il n’aura pas les rieurs de son côté. Ni moi

non plus.

Ici, la conversation prit fin. Face-de-Tourte, qui ne dormait que d’une

oreille, s’éveilla, d’un air chagrin. Il menaça Morrell et Oppenheimer

de les signaler dans son rapport, le lendemain matin; ce qui, pour eux,

entraînerait une séance en camisole. Quant à moi, il crut inutile de me

rien dire, sachant bien que, de façon ou d’autre, la camisole

m’attendait.

Longtemps je demeurai étendu sur le dos, dans le silence et la nuit,

oubliant ma souffrance tandis que je réfléchissais aux paroles d’Ed.

Morrell.

Ce que j’avais tenté par des moyens d’auto-suggestion, et ce qui ne

m’avait donné que des résultats imparfaits, la méthode si différente,

contraire même, d’Ed. Morrell allait-elle me permettre de l’obtenir?

Grâce à elle, allais-je pouvoir pénétrer plus avant, et de façon plus

précise, dans mes «moi» antérieurs?

Je conclus que l’expérience valait tout au moins d’être tentée. L’homme

de science que j’étais demeurait sceptique. Mais j’eus la volonté de

croire. Je crus. Ce que Morrell affirmait avoir réussi, à trois

reprises, je le réussirais à mon tour.

Peut-être cette foi, qui si facilement s’emparait de mon cerveau,

était-elle le premier résultat de cette faiblesse physique que Morrell

avait déclarée nécessaire? Il ne me restait plus assez de force pour

être sceptique et nier. Ce qui devait s’ensuivre prouva qu’il ne s’était

point trompé.

Le vagabond des étoiles · 第 23 / 64 题