[6] Titre donné arbitrairement à ce roman, par les éditeurs anglais,
et sous lequel il paraît outre-Manche. C’est sur le désir instant de
Mrs Jack London que les traducteurs ont rétabli, pour l’édition
française, le titre du volume américain: _Le Vagabond des Étoiles_,
que Jack London affectionnait tout particulièrement.
Telle était ma situation irritante, dont je ne parvenais pas à sortir.
Je savais qu’il existait en moi une Golconde de souvenirs latents
d’autres existences. Mais j’étais impuissant à fouiller et à
extérioriser ces trésors. En dépit de tous mes efforts, je ne parvenais
qu’à voltiger, à tort et à travers, parmi ces souvenirs.
Je comparais mon cas avec celui du pasteur Stainton Moses, qui affirmait
avoir antérieurement incarné saint Hippolyte, Plotin, Athénodore et,
plus près de nous, Grocyn, qui fut un des amis d’Erasme[7]. Et je ne
doutais pas que les déclarations de Stainton Moses ne fussent
véridiques. Il avait réellement personnifié tous ces hommes, dans la
longue chaîne de ses incarnations.
[7] _Saint Hippolyte_, évêque grec, martyrisé en 240. _Plotin_,
philosophe néo-platonicien, né en Égypte vers 205, mort en Campanie
en 270; il suivit en Perse l’empereur Gordien et se fixa à Rome,
sous l’empereur Philippe. _Athénodore_, philosophe stoïcien, né à
Tarse, en Asie Mineure. _Erasme_, célèbre érudit, philosophe et
poète, philosophe stoïcien, né à Rotterdam en 1467, mort à Bâle en
1536.
Les expériences du Français, le colonel de Rochas, me confirmaient dans
ces pensées et m’attiraient plus particulièrement. J’en avais lu le
récit, fort novice encore en ces matières, pendant les quelques loisirs
que me laissaient mes anciennes occupations. Il racontait qu’en
employant des «sujets» idoines, il avait, au cours du sommeil
hypnotique, pénétré leurs anciennes personnalités.
Tel avait été le cas d’une nommée Joséphine, qui habitait Voiron, dans
le département de l’Isère. Il lui avait fait revivre sa vie et ses
aventures d’adolescente, puis son enfance, l’époque où elle tétait
encore sa mère, et celle même où elle était enclose au sein qui l’avait
engendrée. Remontant plus outre, il avait pénétré dans ses incarnations
antérieures, notamment dans celle où son être, mélangeant les sexes,
avait animé un vieillard acariâtre et grossier, un certain Jean-Claude
Bourdon, longtemps soldat au 7e régiment d’artillerie, à Besançon, où il
était mort à l’âge de soixante-dix ans, paralysé et alité depuis
longtemps déjà.--_Oui, oui, parfaitement_...
Et le colonel de Rochas, interrogeant à son tour le fantôme hypnotisé de
ce Jean-Claude Bourdon, l’avait suivi, lui aussi, jusqu’au germe de sa
vie, palpitant aux ténèbres du sein maternel. En sorte qu’il avait
ultérieurement retrouvé une autre vieille femme, nommée Philomène
Carteron[8].
[8] ALBERT DE ROCHAS: _Les Vies successives_, pages 66 à 89.
(Chacornac, éditeur).
Mais, en dépit de mon bout de paille, luisant dans le rais de lumière au
mur de ma cellule, je n’arrivais pas à réaliser de semblables précisions
de mes personnalités passées. Découragé, je finis par me persuader que
la mort seule mettrait un peu de lumière et de cohérence dans le chaos
où je me débattais.
Pourtant le flux de la vie ne cessait pas de couler en moi, avec
énergie. Malgré ses souffrances abominables, Darrell Standing se
refusait à mourir encore. Il déniait au gouverneur Atherton et au
capitaine Jamie le droit de le tuer.
J’ai toujours aimé la vie et la résistance vitale qu’il y a en moi
m’avait seule pu donner la force d’exister encore. Par elle seule
j’étais dans cette cellule, à manger et boire quand même, à penser et à
rêver, et à écrire ces lignes, en attendant l’inévitable corde qui
mettra fin à l’actuel et éphémère chaînon de mes existences.
L’heure n’était pas éloignée, cependant, où je pénétrerais ce mystère
qui me tourmentait, où je connaîtrais comment je devais agir, pour voir
et savoir. Je vous conterai cela tout à l’heure...
Le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie en furent la cause
première, et voici comment.
Sans doute avaient-ils éprouvé une recrudescence de panique, à la pensée
de la dynamite qu’ils croyaient toujours fermement avoir été cachée.
Bref, je les vis reparaître, certain jour, dans mon obscure cellule, et
ils me signifièrent sans ambages qu’il fallait parler ou que, sinon, je
serais mis en camisole jusqu’à ce que j’en meure. Ils ajoutèrent qu’ils
agissaient ainsi parce que tel était leur bon plaisir et
qu’officiellement ils ne courraient pas le moindre risque du plus léger
blâme. Ma mort serait inscrite sur les registres de la prison, comme due
à des causes naturelles, et leurs chefs diraient: _Amen._
O vous, mes chers concitoyens, qui vous dorlotez dans le coton, il faut
me croire, je vous prie, quand je vous affirme que l’on tue des hommes
dans les prisons aujourd’hui comme il a toujours été fait depuis que les
prisons existent!
Je n’ignorais pas ce qu’était la camisole et tout ce que ce mot
contenait d’effroi, de souffrance et d’agonie. J’avais vu les plus
robustes y être mis à bas, certains d’entre eux y être estropiés pour la
vie, et ceux mêmes dont la sève physique avait résisté, jusque-là, aux
atteintes de la tuberculose dépérir ensuite, et mourir en six mois, de
cette même tuberculose.
J’ai connu Wilson, dit l’Homme-aux-yeux-de-travers, qui était sujet à
des faiblesses de cœur et qui, au bout d’une heure seulement, mourut
dans la camisole, tandis que le stupide médecin de la prison l’observait
en souriant. J’en ai connu un autre qui, après une demi-heure, avoua
tout ce qu’on voulait lui faire dire, le faux comme le vrai, ce qui lui
valut estime et confiance et, durant des années, toutes les faveurs qui
s’ensuivirent.
Enfin, j’ai ma propre expérience. Tandis que j’écris ces lignes, près
d’un millier de cicatrices marquent mon corps. Elles me suivront à la
potence. Et si je devais vivre encore cent ans, cent ans je les
conserverais, sans qu’elles s’effacent.
O mes concitoyens, ô vous qui tolérez tous ces chiens pendeurs, vous qui
les payez et leur permettez de lacer en votre nom des malheureux dans la
camisole de force, laissez-moi vous expliquer un peu de quoi il s’agit,
car vous l’ignorez sans doute. Alors vous comprendrez comment, à force
de souffrances, je me suis, vivant, enfui de cette vie et, devenu maître
de l’espace et du temps, j’ai pu m’envoler hors des murs de ma géhenne,
jusqu’aux étoiles.
Vous avez déjà vu, je suppose, de ces bâches en grosse toile ou en
caoutchouc, dont les bords sont garnis de solides œillets de cuivre?
Imaginez, avec ses œillets, une de ces toiles, longue de quatre pieds et
demi environ. Sa largeur n’atteint pas entièrement le tour complet d’un
corps humain, dont l’étoffe suit à peu près le dessin. C’est ainsi
qu’elle est plus large aux épaules et au bassin, plus étroite à la
taille et aux jambes.
Cette toile est étendue par terre. L’homme qui doit être puni, ou
torturé pour qu’il avoue, reçoit l’ordre de s’allonger dessus, le visage
contre terre. S’il refuse, on le frappe. Alors, il s’exécute.
L’homme est donc à plat ventre sur le sol. Les bords de la camisole sont
ramenés l’un vers l’autre, de façon à venir se rejoindre le long de son
échine. Une corde, qui fait l’effet d’un lacet de bottine, est alors
passée à travers les œillets et, toujours selon le même principe,
l’homme est lacé dans la toile.
Seulement on le lace plus étroitement que vous, ni personne, ne faites
certainement de votre pied. C’est ce qu’on appelle, dans le langage des
prisons, le ficelage. Parfois, si les geôliers sont naturellement cruels
et vindicatifs, ou quand l’ordre en vient d’en haut, ils assurent un
ficelage plus serré, en mettant leur pied sur le dos de l’homme et en
s’y arc-boutant, à mesure qu’ils lacent.
Si vous avez parfois, par inadvertance, serré trop fort le lacet de
votre soulier, vous n’avez pas manqué d’éprouver bientôt une vive
douleur, au cou-de-pied, où la circulation du sang est arrêtée. Si vous
persistez, la douleur devient rapidement insupportable, à ce point qu’il
vous faut absolument donner du jeu au lacet et détendre la pression.
Parfait.
Supposez maintenant, essayez d’imaginer que c’est votre corps tout
entier qui subit cette pression, votre torse surtout, où sont votre
cœur, vos poumons, tous les organes vitaux, enserrés si terriblement
qu’ils vous semblent cesser de fonctionner.
Je me souviens encore de la première fois où je subis le supplice de la
camisole. C’était au début de mon incorrigibilité, peu de temps après
mon entrée dans la prison, alors que, dans toute ma vigueur, je tissais
à l’atelier mes cent yards de jute par jour, et terminais mon ouvrage
avec une avance moyenne de deux heures sur le délai fixé. Oui, je
fabriquais mes sacs de jute en quantité bien supérieure à ce qu’on
exigeait de moi.
Le prétexte invoqué, ainsi qu’en font foi les registres de la prison,
fut qu’il se trouvait dans le tissu des sautes et des brisés, en un mot
que mon ouvrage ne valait rien. C’était idiot, bien entendu.
La raison réelle qui me fit faire cette première connaissance avec la
camisole fut que, nouveau venu dans la prison, je m’indignai, expert
comme je l’étais en l’art d’éliminer le travail inutile, du gâchage de
temps et d’efforts dont j’étais témoin. J’en fis quelques observations à
l’inepte chef du tissage, qui ignorait tout de son métier.
Furieux, il me fit appeler, lors d’une tournée d’inspection du capitaine
Jamie, et exhiba à celui-ci, comme étant mon œuvre, des pièces d’étoffe
ignobles. J’eus beau nier, je ne fus pas cru. Trois fois, la même
exhibition se renouvela. Le troisième appel devait être puni selon les
règlements. La punition se traduisit par vingt-quatre heures de
camisole.
On me fit descendre aux cachots et je reçus l’ordre de m’étendre sur la
toile, la face vers le sol. Je refusai. Alors, pour me faire céder, un
des geôliers, nommé Morrisson, m’enfonça ses pouces dans la gorge. Un
autre, nommé Mobins, convict lui-même, mais passé homme de confiance, me
frappa des poings, à plusieurs reprises. Finalement, je cédai et fis ce
qu’on me demandait. Ma résistance avait déplu à mes bourreaux et, pour
cela, ils serrèrent le lacet d’un cran de plus. Puis ils me roulèrent
sur le dos, comme ils eussent fait d’une souche de bois.
La première impression ne me sembla pas bien terrible. Ils refermèrent,
en s’en allant, la porte de mon cachot, firent basculer les leviers des
verrous, en grand fracas et cliquetis, et me laissèrent dans l’obscurité
complète. Il était onze heures du matin.
Pendant quelques minutes, je n’éprouvai rien d’autre qu’une incommode
constriction de tout le corps, laquelle me parut devoir se calmer
lorsque je m’y serais habitué.
Mais ce fut le contraire qui arriva. Mon cœur se mit à battre violemment
et il me sembla que mes poumons étaient, soudain, devenus impuissants à
absorber une quantité d’air suffisante pour me permettre de respirer.
Cette sensation d’étouffement que j’éprouvais était terrifiante. A
chaque battement de mon cœur, il me semblait que celui-ci était près
d’éclater et, à chaque aspiration, que mes poumons allaient se rompre.
Au bout d’une demi-heure (je n’avais pas encore l’expérience de la
camisole et cette demi-heure fut estimée par moi à plusieurs heures), je
me pris à crier, à pousser des hurlements d’effroi, à rugir, en une
véritable démence d’agonisant. De sourde d’abord, la douleur avait passé
à l’état aigu. Je me croyais en proie à une pleurésie artificielle, et
je recevais dans le cœur une série de coups de poignard.
Mourir nettement n’est rien. Mais cette mort lente et raffinée était
affolante. Comme une bête sauvage, prise dans un piège, j’éprouvais des
frénésies d’épouvante et j’éclatais, après de courts répits de silence,
en nouveaux hurlements et rugissements. Jusqu’à ce que je me rendisse
compte que ces exercices vocaux ne faisaient qu’aggraver les coups de
poignard au cœur et consommer encore plus de l’air raréfié de mes
poumons.
Je me tus et m’imposai de me tenir désormais tranquille. J’y parvins, à
force de volonté, durant un temps qui me parut éternel et qui
certainement ne dépassa pas un quart d’heure. Alors je fus saisi d’un
vertige, mon cœur battit à faire éclater la toile et, à demi asphyxié,
je perdis tout contrôle de moi-même. Cris et hurlements reprirent de
plus belle, et j’appelai au secours.
Au beau milieu de cette crise, j’entendis une voix qui sortait du cachot
voisin. Elle filtrait à travers l’épaisseur des murs et me parvenait à
peine.
--Ferme ta gueule! disait-elle. Tu m’embêtes, sais-tu?
--Je me meurs... criai-je.
--Ça n’est rien... T’en occupe pas! fut la réponse.
--Je suis en train de mourir... réitérai-je.
--Alors, de quoi te plains-tu? riposta la voix. Quand tu seras crevé, tu
ne souffriras plus... Et puis, croasse si ça t’amuse, mais pas si fort!
Tout ce que je demande, c’est que tu ne troubles pas mon beau sommeil...
Cette sèche indifférence de mes souffrances m’irrita et je repris la
maîtrise de moi. Je n’articulai plus que des grognements étouffés. Cette
nouvelle phase dura un temps infini. Dix minutes peut-être. Et mes
tortures prirent une autre forme.
C’étaient maintenant des aiguilles et des épingles qui foisonnaient dans
tout mon être, et le transperçaient de part en part, de leurs
innombrables et imperceptibles piqûres. Je tins bon et demeurai calme.
Puis les picotements cessèrent et firent place à un engourdissement
général, qui me parut mille fois plus effrayant. Je recommençai à crier.
Mon voisin recommença à se plaindre.
--Impossible, bon Dieu! de fermer l’œil... Dis donc, camarade, je ne
suis pas plus heureux que toi... Ma camisole est aussi étriquée que la
tienne! C’est pourquoi je veux dormir et oublier...
--Depuis combien de temps es-tu dedans? interrogeai-je.
Je croyais, en mon for intérieur, et songeant aux siècles de souffrance
qui semblaient s’être écoulés pour moi, que cet homme si calme était là
depuis quelque cinq minutes.
Il répondit:
--Depuis avant-hier.
--Depuis avant-hier dans la camisole?
--Parfaitement, frère.
Je m’exclamai:
--Oh! mon Dieu!
--Mais oui, frère. Depuis cinquante heures sans discontinuer. Et tu ne
m’entends pas piailler et hurler. Ils m’ont ficelé, leurs pieds dans mon
dos. Je suis boudiné, tu peux m’en croire... Tu n’es point le seul, tu
vois, à ne pas être à ton aise. Tu te plains, et il n’y a pas une heure
qu’on te l’a mise...
Je protestai:
--Tu fais erreur. On me l’a mise depuis bien des heures et bien des
heures.
--Frère, c’est de l’imagination. Tu le crois de bonne foi, mais il n’en
est rien. Je t’assure qu’il n’y a pas une heure. Je les ai entendus qui
te laçaient.
Cela me paraissait incroyable. En moins d’une heure, j’avais déjà subi
mille morts. Et mon voisin, si maître de lui, dont la voix était si
équilibrée, l’esprit si calme qu’en dépit de ma mauvaise impression
première j’en ressentais comme un bienfaisant apaisement, était en
camisole depuis cinquante heures!
Je demandai:
--Pendant combien de temps encore vont-ils te garder ici?
--Le Seigneur seul le sait. Le capitaine Jamie a une dent contre moi. Il
ne me relâchera pas avant que je ne sois sur le point de tourner de
l’œil. Maintenant, frère, je vais te donner un bon tuyau. Le mieux à
faire, comme je le disais, est de fermer les yeux et d’oublier. Crier et
hurler ne valent rien. Tâche, par exemple, de te souvenir successivement
de toutes les femmes que tu as connues. En voilà pour un bon bout de
temps. Il se peut que tu sentes ta tête tourner. Laisse-la tourner. Ce
sera encore du temps dévoré. Et quand tu auras fini de penser à tes
femmes, songe à tous les bougres qui ont tenté de te les souffler.
Réfléchis à ce que tu leur aurais fait, s’ils étaient tombés sous ta
main, à ce que tu leur feras un jour, si jamais tu les retrouves.
L’homme qui me parlait ainsi s’appelait Philadelphie Red. C’était un
récidiviste qui purgeait cinquante ans de réclusion, pour vol à main
armée, en pleine rue d’Alameda. Il avait accompli déjà douze ans. Il fut
du nombre des quarante conjurés que vendit Cecil Winwood. Sa position,
qui s’améliorait, en fut reperdue du coup. C’est un homme d’âge mûr, et
il est toujours à San Quentin. S’il survit, il sera un vieillard, le
jour où on lui rendra la liberté.
Je vécus, sans en mourir, mes vingt-quatre heures de camisole. Mais
jamais, depuis, je ne me suis retrouvé le même homme. Je ne parle pas
tant de mon état physique. Encore que, le lendemain matin, quand on me
délaça, j’étais à demi paralysé et me trouvais dans un tel état de
prostration que les gardiens durent m’envoyer des coups de pied dans les
côtes, pour me faire relever et mettre à quatre pattes. C’est moralement
et mentalement que j’étais surtout transformé.
Le traitement brutal et odieux, que j’avais subi, m’humiliait et me
révoltait à la fois. J’en avais perdu le sens de la justice. Une telle
façon d’agir n’adoucit pas un homme. L’amertume et la haine avaient
germé dans mon cœur, et elles se sont, depuis, sans cesse accrues avec
les années.
Quand je songe, mon Dieu! à tout ce que les hommes m’ont fait! J’étais
loin de penser, ce matin-là, quand je fus relevé à coups de pied, qu’une
époque viendrait où vingt-quatre heures de camisole de force ne seraient
rien pour moi; que, terminées, cent heures de cette même camisole me
trouveraient souriant; que deux cent cinquante heures du même supplice
amèneraient encore le même sourire sur mes lèvres!
Oui, durant deux cent quarante heures. Cher et douillet concitoyen,
sais-tu que ces deux cent quarante heures équivalent à dix jours et dix
nuits? Tu hausses les épaules, en déclarant que, nulle part dans le
monde civilisé, dix-neuf cents ans après la venue du Christ, n’ont lieu
de pareilles horreurs. Je ne te demande pas de le croire. Je ne le crois
pas moi-même. Je sais seulement que je les ai subies à San Quentin, et
que je leur ai survécu, pour me gausser de mes bourreaux et les
contraindre à se débarrasser de moi, à l’aide d’une corde et d’une
potence, sous prétexte que j’ai, d’un coup de poing, fait saigner le nez
de l’un d’eux. J’écris ces lignes en l’an de grâce 1913, et, en ce même
an de grâce 1913, il y a, dans les cachots de San Quentin, d’autres
hommes, couchés et ficelés, comme je le fus, dans des camisoles de
force.
Jamais je n’oublierai, ni dans cette vie, ni dans celles qui lui
succéderont, l’adieu de Philadelphie Red, quand on le délivra, ce
matin-là, en même temps que moi, après soixante-quatorze heures de
camisole.
Tandis qu’on me poussait, tout chancelant, dans les corridors, il me
jeta:
--Eh bien, frère, tu le vois, que tu n’en es point mort et que tu remues
encore.
--Toi, Red, ferme ça! grogna le sergent.
--Oublie ce mauvais quart d’heure! reprit Red.
Le sergent se fâcha. Il menaça:
--Red! J’aurai raison de toi!
--Crois-tu? riposta Philadelphie Red, avec douceur.
Puis sa voix soudain se fit rauque et sauvage:
--Tu n’es qu’un propre à rien, abruti! Livré à toi-même tu aurais été
incapable, dans la vie, de te gagner jamais un déjeuner, et encore moins
d’obtenir la place que tu occupes ici. C’est ton père qui t’a poussé. Et
l’on sait par quels procédés infects ton père a lui-même fait sa
situation!
La scène était grandiose. L’homme torturé s’élevant au-dessus de son
bourreau et bravant les coups auxquels il s’exposait.
Puis, se retournant vers moi:
--Au revoir, frère! dit Philadelphie Red. Au revoir et conduis-toi bien
désormais. Aime bien notre gouverneur. Si tu as l’occasion de le
rencontrer, ne manque pas de lui conter que tu m’as vu et que, dans la
camisole, je n’ai pas flanché...
Le sergent était pourpre de rage et ce fut moi qui payai, de plusieurs
horions et coups de pied, pour les quolibets de Philadelphie Red.