Je suis Darrell Standing. On va m’emmener d’ici pour me pendre bientôt.
Entre temps, je dirai ce que j’ai sur le cœur et j’écris ces pages pour
testament.
Après ma condamnation, je suis donc venu passer le reste de ma vie
naturelle dans la geôle de San Quentin. J’y suis devenu ce qu’on appelle
un «incorrigible».
Un incorrigible est, dans le vocabulaire des prisons, un être humain
redoutable entre tous. Pourquoi ai-je été classé dans cette catégorie,
c’est ce que je vais vous expliquer.
J’abhorre, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, le gaspillage du
mouvement, la perte vaine du travail. La prison où je suis, comme toutes
les prisons d’ailleurs, est sur ce point un vrai scandale.
J’avais été mis à l’atelier de tissage du jute. Le gaspillage du
mouvement y sévissait terriblement. Ce crime contre un travail bien
ordonné m’exaspérait. C’était tout naturel. Le constater et le combattre
rentraient dans ma spécialité. Avant l’invention de la vapeur et celle
des métiers qu’elle meut, il y a trois mille ans, j’avais déjà pourri
dans une geôle de l’antique Babylone. Et je ne vous mens point,
croyez-le, quand je vous affirme qu’en ces jours lointains nous,
prisonniers, nous obtenions, avec nos métiers à main, un rendement
supérieur à celui que procurent les métiers à vapeur installés dans la
prison de San Quentin.
Furieux d’assister à ce gaspillage de travail, je me révoltai. Je tentai
d’exposer aux surveillants une vingtaine, et plus, de procédés qui
assureraient un meilleur rendement. Je fus signalé comme une mauvaise
tête au gouverneur de la prison. On me mit au cachot. J’eus à y souffrir
du manque de nourriture et de lumière.
Rentré à l’atelier, je tentai, de bonne foi, de me remettre au travail
dans ce chaos d’impuissance et d’inertie. Impossible. Je me révoltai à
nouveau. On me renvoya au cachot et, cette fois, on me passa, en plus,
la camisole de force. Je fus alternativement étendu sur le sol, les bras
en croix, et pendu par les pouces sur le bout de mes orteils. Puis
aussi, secrètement battu à tour de bras par mes gardiens. Brutes
stupides, qui possédaient juste assez d’intelligence pour comprendre ma
supériorité morale et le mépris que j’avais d’eux.
Deux ans durant, je subis cette torture. Chacun sait que rien n’est
terrible pour un homme comme d’être rongé vivant par les rats. Eh bien!
mes brutes de gardiens étaient pour moi de vrais rats, qui rongeaient
bribes à bribes mon être pensant, qui déchiquetaient tout ce qu’il y
avait d’intelligence vivante en mon cerveau! Et moi qui, jadis, avais,
comme soldat, vaillamment combattu, j’avais maintenant perdu, dans cet
enfer, tout courage pour la lutte.
Combattre comme soldat... Je l’avais fait, oui, aux Philippines, parce
qu’il était dans la tradition des Standing de se battre. Mais sans
conviction. Je trouvais vraiment trop ridicule de m’appliquer à
introduire, par l’intermédiaire d’un fusil, de petites substances
explosives dans le corps d’autres hommes. Ridicule et odieux aussi,
était-il de voir la science prostituer sa puissance et son génie à une
œuvre de cet acabit.
Moi, j’étais naturellement un bon fermier et agriculteur, un homme
appliqué, courbé sur son pupitre, esclave de ses études de laboratoire,
et qui n’avait d’autre intérêt que de découvrir les moyens d’améliorer
le sol et de lui faire produire davantage.
C’était donc, comme je viens de le dire, uniquement pour respecter la
tradition des Standing que j’étais parti pour la guerre. Je découvris
bientôt que je n’avais aucune aptitude à ce métier. Mes officiers s’en
rendirent compte comme moi. Ils me transformèrent en secrétaire
d’état-major, et c’est comme scribe, assis devant une table, que je fis
la guerre hispano-américaine.
Aussi n’est-ce point parce que j’avais le caractère combatif, mais, bien
au contraire, parce que j’étais un penseur, que je me dressai contre le
mauvais rendement de l’atelier de tissage de la prison. Voilà pourquoi
les gardiens me prirent en grippe, pourquoi, mon cerveau continuant à
bouillonner, je fus déclaré «incorrigible» et pourquoi, finalement, le
gouverneur Atherton, désespérant de moi, me fit amener un jour dans son
bureau particulier.
Aux questions qu’il me posa, aux arguments qu’il me développa pour me
démontrer que j’étais dans mon tort, je répondis à peu près ainsi:
--Comment pouvez-vous supposer, mon cher gouverneur, que vos
surveillants et vos geôliers, ces rats étrangleurs, parviendront, par
leurs sévices, à faire sortir de ma cervelle les choses claires et
limpides qui s’y trouvent ancrées. C’est toute l’organisation de cette
prison qui est inepte. Vous êtes, je n’en doute pas, un fin politique.
Vous savez, j’imagine, à la perfection, comment se triturent des
élections dans les bars de San Francisco. Et votre savoir-faire en cette
matière vous a valu pour récompense la grasse sinécure que vous occupez
ici. Mais vous ne connaissez pas un traître mot du tissage du jute. Vos
ateliers retardent d’un demi-siècle.
Je vous fais grâce du reliquat de mon discours, car c’en était un, bien
en règle. Bref, je démontrai péremptoirement au gouverneur, par _a_ plus
_b_, qu’il était un fieffé imbécile. Le résultat de mon éloquence fut
qu’il décida que j’étais un «incorrigible» sans espoir.
Quand on veut tuer son chien... Vous connaissez le proverbe. Très bien.
Le gouverneur Atherton prononça le verdict final: j’étais enragé. A le
faire, il avait beau jeu. Mainte faute commise par d’autres convicts me
fut imputée par les gardiens, et c’est pour payer à la place des
coupables que je retournai au cachot, au pain et à l’eau, suspendu par
les pouces sur le bout de mes orteils. Ce supplice, le plus affreux de
tous, se prolongeait durant de longues heures, et chacune de ces heures
me semblait plus longue qu’aucune des vies que j’ai vécues.
Les hommes les plus intelligents sont souvent cruels. Les imbéciles le
sont monstrueusement. Or, les geôliers et les hommes qui me tenaient en
leur pouvoir, du gouverneur au dernier d’entre eux, étaient des
phénomènes d’idiotie.
Écoutez-moi et vous saurez ce qu’ils m’ont fait.
Il y avait, dans la prison, un convict qui était un ancien poète.
C’était un dégénéré, au menton fuyant et au front trop large. Il avait
fabriqué de la fausse monnaie, ce qui lui avait valu d’être incarcéré.
Il était impossible de trouver homme plus menteur et plus lâche. Il
jouait, dans la prison, le rôle de mouchard, de mouton. C’est une espèce
de gens qu’un ancien professeur d’agriculture n’a guère eu, jusque-là,
le loisir de connaître. Sa plume hésite à transcrire ces qualifications.
Mais, quand on écrit dans une geôle, dont on ne sortira que pour mourir,
on doit faire fi de ces pudeurs.
Ce poète faussaire s’appelait Cecil Winwood. Il était récidiviste et
cependant, parce qu’il était un lécheur de bottes, un hypocrite
pleurnichard et un chien jaune, sa dernière condamnation avait été
seulement de sept ans de réclusion. Par une bonne conduite, il pouvait
espérer que ce temps serait encore réduit.
Moi, j’étais condamné à la prison perpétuelle. Afin d’avancer sa
libération, ce coquin réussit pourtant à aggraver mon cas.
Voici comment les choses se passèrent. Ce n’est que plus tard que je
m’en rendis compte.
Cecil Winwood, afin de s’attirer la faveur du capitaine du quartier et,
par-dessus lui, celle du gouverneur de la prison, celle de la Commission
des grâces et celle du gouverneur de Californie, tranchant en dernier
ressort, inventa de toutes pièces un complot d’évasion.
Veuillez remarquer que: _primo_, Cecil Winwood était à ce point méprisé
par ses camarades de détention que pas un d’entre eux n’eût consenti à
miser avec lui une once de Bull Durham[4] sur une course de punaises (la
course des punaises, je vous le dis en passant, est un genre de sport
qui fait la passion des convicts); _secundo_, j’étais considéré dans la
prison comme un vrai chien enragé; _tertio_, Cecil Winwood avait besoin,
pour sa diabolique machination, de chiens enragés, c’est-à-dire de moi
et de quelques autres condamnés à perpétuité, tout aussi incorrigibles
et perdus de désespoir que je l’étais moi-même.
[4] Le Bull Durham est une marque américaine de tabac, qui se vend en
petits paquets.
Ces chiens enragés haïssaient cordialement Cecil Winwood, s’en défiaient
encore plus et, quand il commença à les entreprendre avec son plan d’une
révolte et d’une évasion en masse, ils se gaussèrent de lui et lui
tournèrent le dos, en lui envoyant une bordée d’injures et en le
traitant d’agent provocateur.
Il revint à la charge et fit si bien qu’en fin de compte il réunit
autour de lui une quarantaine des plus dégourdis.
Et, comme il les assurait des facilités qu’il possédait dans la prison,
en sa qualité d’homme de confiance du gouverneur[5] et de gérant du
Dispensaire, Long Bill Hodge lui riposta:
[5] Dans le langage des Maisons Centrales on appelle ces hommes des
prévôts, et ils servent d’auxiliaires aux gardiens. Leur bonne
conduite leur a valu cette faveur. Ce sont, pour la plupart, des
condamnés à long terme.
--Fais-en la preuve!
Long Bill Hodge était un montagnard qui purgeait une condamnation à vie,
pour avoir fait dérailler et pillé un train, et dont tout l’être, depuis
des années, tendait à s’évader, afin de s’en retourner tuer le complice
qui avait témoigné contre lui.
Cecil Winwood accepta l’épreuve. Il assura qu’il pourrait endormir les
gardiens pendant la nuit de l’évasion.
--Facile de parler! dit Long Bill Hodge. Ce qu’il nous faut, ce sont des
faits. Chloroforme, cette nuit même, un de nos geôliers. Barnum, par
exemple! C’est un coquin qui ne vaut pas la corde pour le pendre. Hier,
au Quartier des Fous, il a esquinté, en tapant dessus, ce pauvre dément
de Chink. Et, circonstance aggravante, il n’était pas de service! Il est
de garde cette nuit. Endors-le et fais-lui perdre sa place. Quand tu
auras réussi, nous causerons affaires.
Tout ceci, c’est Long Bill qui me l’a raconté ensuite, quand on nous
serra la boucle de compagnie. Car j’avais refusé de prendre part au
complot.
Cecil Winwood hésitait devant l’imminence de la preuve qui lui était
demandée. Il lui fallait, assurait-il, le temps nécessaire pour pouvoir,
sans qu’on s’en aperçût, voler la drogue au Dispensaire. On lui accorda
une semaine et, huit jours après, il annonça qu’il était prêt.
Il fit comme il avait dit. Le geôlier Barnum s’endormit au cours de sa
veillée. Une ronde le trouva qui ronflait à poings fermés. Il fut cassé
et renvoyé.
Ce succès acheva de convaincre les conjurés. En même temps, Cecil
Winwood se chargeait de persuader le capitaine du quartier. Chaque jour,
il lui faisait son rapport sur la marche et les progrès du complot dont
il était lui-même l’inventeur. Le capitaine, lui aussi, exigeait des
preuves. Il les lui fournit, et les détails qu’il donnait, détails dont
je ne sus rien sur le moment, tant le secret fut bien gardé, ne
laissaient rien à désirer.
C’est ainsi que Winwood annonça, un beau matin, au capitaine, que les
quarante conjurés, qui lui confiaient tout, s’étaient déjà ménagé de
telles accointances dans la prison qu’ils allaient incessamment se
pourvoir, par l’intermédiaire d’un gardien, leur complice, de revolvers
automatiques.
--Prouve-le! avait demandé sans doute le capitaine.
Et le poète faussaire avait prouvé.
On travaillait régulièrement, chaque nuit, à la boulangerie de la
prison. Un des convicts, qui faisait partie de l’équipe des boulangers,
était un mouchard à la solde du capitaine. Winwood ne l’ignorait pas.
--Ce soir, dit-il au capitaine, le geôlier que nous appelons
«Face-d’Été» introduira dans la prison un premier lot d’une douzaine de
ces revolvers. Les autres, et les munitions, arriveront ensuite, par le
même truchement. Il doit me remettre le paquet enveloppé, dans la
boulangerie. Vous avez là un bon mouchard. Prévenez-le. Il verra et vous
fera demain matin son rapport.
Face-d’Été était un ancien paysan, solide et bien charpenté, à la grosse
figure épanouie, natif du comté de Humboldt. C’était un simple d’esprit,
un balourd, bon garçon, qui ne se faisait aucun scrupule de gagner un
honnête dollar en passant aux convicts du tabac de contrebande.
De retour, cette nuit-là, de San Francisco, où il s’était rendu, il en
avait rapporté un paquet de quinze livres de tabac, pour cigarettes
superfines. Ce n’était pas la première fois qu’il s’acquittait d’une
semblable commission, et toujours il avait, sans encombre, passé la
marchandise, dans la boulangerie, à Cecil Winwood.
Cette fois, alerté, le boulanger mouchard le vit remettre à Winwood
l’innocent paquet, qui était volumineux et enveloppé de papier
d’emballage. Rapport fut fait, dès l’aube, au capitaine.
L’imagination trop active du poète-faussaire n’allait pas tarder
cependant à lui jouer un mauvais tour et, par ricochet, à me valoir cinq
années de cachot supplémentaire, puis finalement à m’amener dans cette
cellule, où j’écris en ce moment.
Je continuais, cela va de soi, à ne rien connaître de cette trame
obscure à laquelle, je le répète, je demeurais totalement étranger, et
les quarante conspirateurs n’en savaient guère plus que moi. Le
capitaine était dupe et Face-d’Été était, sans conteste, le plus
innocent de tous. Il n’avait péché contre sa conscience qu’en
introduisant le tabac prohibé. Cecil Winwood menait tout.
Le lendemain donc, quand celui-ci se rencontra à son tour avec le
capitaine, il avait un air triomphant.
--Eh bien! votre mouchard a-t-il vu? interrogea-t-il.
--Le paquet, répondit le capitaine, est bien entré comme vous m’avez
dit.
--Je vous crois! Et ce qu’il contient est suffisant pour faire sauter
jusqu’au ciel la moitié de la prison!
Le capitaine eut un sursaut.
--Que contient-il et que veux-tu dire?
--J’ai ouvert le dit paquet, après l’avoir reçu, et...
L’imbécile, ici, s’emballa et, pour mieux corser ses mérites continua:
--Et j’y ai trouvé, non pas, comme je m’y attendais, une douzaine de
revolvers, mais de la dynamite. Il y en a trente-cinq livres! Les
détonateurs y sont joints.
A ce moment précis, le capitaine du Quartier faillit se trouver mal. Le
pauvre cher homme, comme je le comprends! Trente-cinq livres de dynamite
en liberté dans la prison! On m’a assuré que le capitaine Jamie--c’était
son nom--se laissa choir sur une chaise et tint longtemps sa tête entre
ses mains.
--Où est-elle maintenant? cria-t-il enfin. Je la veux! Conduis-moi tout
de suite là où elle se trouve!
A cette demande, qui était un ordre, Cecil Winwood comprit soudain
l’énormité de sa gaffe.
--Je l’ai enfouie dans le sol... répondit ce fieffé menteur, qui était
fort embarrassé de conduire son interlocuteur vers le ballot fantôme,
dont tous les petits paquets avaient été, depuis longtemps, par les
voies coutumières, distribués entre les convicts.
--Parfait! reprit le capitaine, qui reprenait son sang-froid. Mène-moi
sur le champ à cet endroit! En avant, marche!
Le fait, en lui-même, n’avait rien d’invraisemblable. Dans une vaste
prison comme celle de San Quentin, il y a toujours des cachettes. Mais
celle-ci n’existait que dans l’imagination trop féconde de Cecil Winwood
et le misérable, en cheminant à côté du capitaine Jamie, devait se
livrer à d’amères réflexions.
Lorsque l’affaire vint plus tard à l’instruction, devant le Conseil des
Directeurs, il fut révélé--Jamie et Winwood en témoignèrent
successivement--que le poète-faussaire avait déclaré au capitaine que
lui et moi avions tous deux enfoui, de compagnie, la poudre explosive.
En sorte que moi, qui venait seulement d’être délivré d’une punition de
cinq jours de cachot et de quatre-vingts heures de camisole de force;
moi dont les gardiens, si stupides qu’ils fussent, avaient constaté
l’état de faiblesse, faiblesse telle qu’ils avaient déclaré eux-mêmes
que j’étais incapable de reprendre le travail à l’atelier de tissage;
moi, qui venais de recevoir vingt-quatre heures de repos pour que je
pusse me remettre d’un châtiment par trop terrible--je me retrouvais
aussitôt, sans aucune explication et sans même en avoir connaissance,
sous le coup d’une accusation d’une pareille gravité!
Winwood conduisit le capitaine jusqu’à la prétendue cachette. Et, bien
entendu, il n’y avait point de dynamite.
--Bon Dieu de bon Dieu! s’exclama l’imposteur. Standing m’a roulé! Il a
emporté le paquet pour le cacher ailleurs.
C’est ainsi que le coquin, afin de se dépêtrer du mauvais pas où il
s’était mis, me prit pour bouc émissaire.
Le capitaine Jamie dégoisa bien d’autres jurons, plus forcenés que «Bon
Dieu!» Dans son désappointement, et jugeant qu’il avait été joué, il
ramena Winwood dans son bureau, ferma la porte à clef et tomba sur lui à
bras raccourcis. Ce détail, comme les autres, fut connu lorsque, pour
éclaircir toute cette affaire, se tint ensuite le Conseil des
Directeurs.
Tout en recevant les coups qui pleuvaient sur lui, drus comme grêle,
Winwood continuait à protester mordicus qu’il avait dit la vérité.
Si bien que le capitaine Jamie s’en persuada et qu’il crut qu’il
existait bien trente-cinq livres de dynamite qui se baladaient en
liberté, quelque part dans la prison, et que quarante incorrigibles,
résolus à tout, étaient sur le point de faire sauter la cambuse.
Face-d’Été, cela va de soi, fut mis sur la sellette. Le pauvre diable
jura ses grands dieux que le fameux ballot ne contenait que du tabac.
Winwood jura de son côté que le tabac était de la dynamite, et c’est lui
qui fut cru. Et, comme le vendeur de qui Face-d’Été prétendait avoir
acquis le tabac en contrebande ne put être retrouvé, tous les doutes
tombèrent et Face-d’Été fut définitivement inculpé de complicité.
Là-dessus, je fis mon entrée dans l’aventure. Ou, plus exactement, je
disparus à nouveau de la lumière du soleil. Je fus, en effet, sans
tambour ni trompette, reconduit au Quartier des Cachots, d’où je ne
devais plus jamais sortir.
J’étais stupéfait. On venait de me tirer du même quartier, j’étais
aplati sur le sol de ma cellule, tout démantibulé par la souffrance. Et
ça recommençait!
--Maintenant, dit Winwood au capitaine Jamie, la dynamite, quoique nous
ignorions où elle se trouve, est en lieu sûr. Standing est le seul à
connaître la nouvelle cachette et, de là où il est, il ne peut rien
faire. Quant aux quarante hommes dont je vous ai parlé, ils sont sur le
point de mettre à exécution leur projet d’évasion. Rien de plus facile
que de les cueillir sur le fait. C’est moi qui dois fixer l’heure
d’agir. Je leur dirai que c’est pour la nuit prochaine, à deux heures,
et que j’ouvrirai moi-même leurs cellules et leur distribuerai des
revolvers. Si, à deux heures de nuit, vous ne récoltez pas mes quarante
bonshommes, que j’appellerai successivement par leur nom, habillés et
bien éveillés, dans le corridor de la prison, alors, capitaine, je
consens à terminer mes jours, enclos à jamais dans une cellule
solitaire... Nous aurons tout loisir, lorsque les quarante seront au
cachot, de chercher la dynamite.
--Et je la trouverai! déclara le capitaine. Quand bien même je devrais,
pierre par pierre, démolir toute la prison!
Le capitaine, ni personne, n’a naturellement, depuis six ans, découvert
une once d’explosif, quoique la prison ait été cent fois mise sens
dessus dessous.
Le gouverneur Atherton, jusqu’au dernier jour de sa fonction, n’en
croira pas moins, dur comme roc, à l’existence de cette fameuse
dynamite. Le capitaine Jamie, qui est toujours capitaine du quartier, ne
désespère pas de mettre, quelque matin, la main dessus. Tout récemment
encore, il a fait le trajet de San Quentin à Folsom pour venir, tout
exprès, m’interroger à ce sujet dans ma cellule.
Tous ces abrutis ne respireront un peu à leur aise, je n’en doute point,
que le jour où j’aurai été balancé en l’air, au bout d’une corde.