DARRELL STANDING SE PRÉSENTE

Bien souvent, dans mon existence, j’ai éprouvé la bizarre conscience que

mon être se dédoublait, que d’autres êtres vivaient ou avaient vécu en

lui, en d’autres temps ou en d’autres lieux. Ne proteste point, ô toi,

mon futur lecteur. Mais scrute toi-même ta conscience. Retourne en

arrière tes pensées, vers l’époque où ta personne physique et morale

n’était pas encore cristallisée, où, matière plastique, âme en flux

comme la mer montante, tu sentais à peine, dans le bouillonnement

tumultueux de ton être, ton identité se former.

Alors tu te souviendras peut-être, en lisant ces lignes, de choses

oubliées (car beaucoup d’oubli t’est venu depuis), de visions indécises

et brumeuses, qui passèrent devant tes yeux d’enfant et qui,

aujourd’hui, ne t’apparaissent plus que comme des rêves irréels, faits

de pure fantaisie et qui prêtent à rire.

Tout, cependant, dans ces visions lointaines de ton être, n’était pas un

songe. Quand, enfant, tout petit enfant, il te semblait, durant ton

sommeil, que tu tombais dans le vide, d’une hauteur infinie; lorsque tu

croyais voler dans l’air comme font les oiseaux du ciel, ou que tu

regardais avec horreur, autour de tes pieds enlisés dans la boue, ramper

mille araignées répugnantes, mille créatures immondes, courant sur leurs

pattes innombrables ou se traînant sur leurs ventres; lorsque dansaient

devant tes prunelles closes des formes cauchemardantes, inconnues, et

que tu voyais se lever ou se coucher d’étranges soleils qui ne sont

point de ce monde; tout cela, peut-être, n’était point un vain rêve de

ton imagination échauffée et fiévreuse.

Sais-tu d’où venaient ces visions déconcertantes et si elles n’avaient

point leur origine dans d’autres vies antérieures, vécues par toi dans

d’autres mondes que tu avais connus?

Peut-être, quand tu m’auras lu, te seras-tu fait une opinion plus

précise sur toutes ces troublantes questions, qui sans doute te

laissaient jusque-là perplexe.

En vérité, je te le dis, les ombres de notre nouvelle prison nous

enveloppent, dès notre naissance, et nous oublions bien trop tôt le

passé. Et lorsque parfois il s’évoque devant nous, tandis que nous

sommes encore dans les bras de notre mère ou que nous courons à quatre

pattes sur le plancher, il ne produit en nous que la peur et

l’épouvante. Car ces deux sentiments, venus d’une expérience préalable,

dont nous avons gardé la confuse mémoire, sont innés chez l’enfant.

En ce qui me concerne, je me souviens fort bien qu’à l’époque lointaine

où je n’étais qu’un marmot balbutiant, un petit être tendre, émettant de

vagues vagissements, pour exprimer sa faim ou son besoin de sommeil, je

me souviens, oui, que j’avais la notion très nette d’existences

antérieures.

Moi dont les lèvres n’avaient jamais émis le mot «Roi», moi dont

l’oreille ne l’avait jamais entendu prononcer, je me remémorais avoir

été jadis le fils d’un Roi. Et aussi d’avoir été un esclave et un fils

d’esclave, et avoir, autour du cou, porté un collier de fer.

Lorsque j’eus quatre ou cinq ans et, que, sans être encore moi-même, je

commençai à sentir ma personnalité se former, il me parut que des

milliers d’êtres luttaient en moi, que toutes ces vies préexistantes

tentaient de s’incorporer dans mon existence présente, dont elles

tiraillaient le moule en autant de sens divers. Et un désarroi

indéfinissable en résultait, en ma jeune âme.

Je te vois, lecteur, hausser les épaules et traiter d’absurdes mes

paroles. N’oublie pas pourtant, toi que je tenterai de faire cheminer à

ma suite, à travers le temps et l’espace, n’oublie pas, je t’en conjure,

que j’ai longuement réfléchi sur ces choses, que, durant des années, à

travers bien des nuits pleines d’angoisses et de sueurs de sang, j’ai

médité dans les ténèbres, face à face avec ces nombreux «moi» qui me

tourmentaient. J’ai retraversé les enfers de toutes mes existences et je

t’en apporte ici le récit, que tu liras pour te distraire une heure, ce

livre en main, dans ton «home» confortable.

Mais, revenons à ce que je disais. A quatre ou cinq ans, je sentais donc

ce passé indestructible et puissant travailler tout mon être, afin de

lui donner la forme inconnue qu’allait prendre cet éternel devenir.

C’est ce passé qui créait mes colères d’enfant, mes affections et mes

joies, lui qui me faisait rire ou brailler. J’étais d’une nature

emportée et nerveuse, et dans ma voix criaient mille hérédités

disparues, qui n’étaient plus que des ombres. Dans mes colères puériles

grondaient mille voix ancestrales, contemporaines d’Ève et d’Adam, mille

grognements sauvages de bêtes préhistoriques, plus anciennes encore. Et,

quand déjà je voyais rouge, c’était du sang qui remontait en moi, de

tout là-bas.

Voilà le grand secret découvert. La colère rouge! C’est elle qui m’a

perdu, en cette vie actuelle qui est la mienne. A cause d’elle, d’ici

quelques courtes semaines, je serai tiré de la cellule où j’écris, pour

être conduit sur un parquet instable, légèrement surélevé, au-dessous

d’un plafond orné d’une corde solide. Là on me pendra par le cou,

jusqu’à ce que mort s’ensuive.

La colère rouge! Elle a fait mon malheur dans toutes mes vies. Elle est

mon héritage catastrophique, qui date du temps où de vagues formes

visqueuses précédaient l’origine du monde.

Il est temps, maintenant, lecteur, que je t’apprenne qui je suis. Non,

non, je ne suis pas fou. Cela, il est nécessaire que tu en sois bien

persuadé, pour croire ensuite ce que je vais te conter.

Je suis Darrell Standing. A ce nom, les quelques-uns d’entre vous qui

m’ont connu me reconnaîtront sans peine. Aux autres, qui sont la

majorité, permettez-moi de me présenter.

Il y a huit ans, je professais l’agronomie au Collège d’Agriculture de

l’Université de Californie, à Berkeley. Alors la somnolence de cette

paisible petite ville fut secouée par un événement imprévu, l’assassinat

du professeur Haskell, dans un des laboratoires d’une des sections du

dit Collège. Darrell Standing était l’assassin.

Je suis Darrell Standing. On m’arrêta, les mains encore teintes de sang.

Je ne discuterai pas sur la question de savoir qui du professeur Haskell

ou de moi avait, dans notre querelle, tort ou raison. Cela ne regarde

personne. Le fait brutal est que, dans une vague de colère, de cette

colère rouge qui a été mon fléau à travers les âges, j’ai tué mon

collègue. Les rôles du tribunal témoignent que j’ai accompli cette

action. Pour une fois, je suis d’accord avec eux.

Ce n’est pas pour ce meurtre, cependant, que je vais être pendu. Non.

Comme châtiment, je fus condamné à la prison pour la vie. J’avais

trente-six ans à cette époque. J’en ai quarante-quatre à présent.

Les huit années intermédiaires, je les ai vécues dans la prison d’État

de Californie, à San Quentin. Cinq de ces années, je les ai passées dans

les ténèbres d’un cachot. C’est ce qu’on nomme, dans le langage des

lois, la détention solitaire. Les hommes qui l’endurent l’appellent «la

mort vivante».

Durant ces cinq années, pourtant, j’ai réussi à m’évader de mon tombeau,

à m’en évader, séquestré comme je l’étais, en un vol inouï que bien peu

d’hommes libres ont connu. Oui, je ris de ceux qui ont cru m’emmurer

dans ce cachot et qui devant moi ont ouvert les siècles. J’ai, à leur

insu, vagabondé, ces cinq ans, à travers toutes mes existences passées.

Bientôt je vous conterai cela. J’ai tant de choses à vous dire que je ne

sais trop par quel bout commencer.

Le mieux est de reprendre tout depuis le début, car vous connaissez

insuffisamment qui je suis. Je suis né dans un des secteurs du

Minnesota[2]. Ma mère était fille d’un immigrant suédois; elle

s’appelait Hilda Tonesson. Mon père, Chauncey Standing, était de vieille

souche américaine. Il avait eu pour aïeul Alfred Standing, «domestique

lié par contrat», un esclave, si vous préférez, qui avait été transporté

d’Angleterre en Virginie, pour y travailler dans les plantations, au

temps déjà lointain où Washington, jeune encore, exerçait la profession

d’ingénieur-arpenteur et était occupé à mesurer les solitudes de la

Pensylvanie.

[2] Le Minnesota est un des États de l’Amérique du Nord, riche en

céréales, qui occupe le rivage nord-ouest du Lac Supérieur et touche

à la province canadienne de l’Ontario.

Un fils d’Alfred Standing combattit dans la guerre de l’Indépendance; un

de ses petits-fils prit part à celle de 1812. Pas une guerre n’a eu lieu

depuis, sans que les Standing y fussent représentés.

Moi, le dernier de la race, qui vais mourir sans laisser de progéniture,

je me suis battu aux Philippines, dans la récente guerre espagnole, et,

pour ce faire, je donnai ma démission, homme mûr en pleine carrière, de

ma charge de professeur à l’Université de Nébraska[3]. Mordieu! quand je

donnai cette démission, j’étais le premier à passer doyen du Collège

d’Agriculture de cette Université, moi, l’âme errante, l’aventurier

marqué du signe du crime, le Caïn vagabond des siècles, le témoin des

temps les plus reculés, le poète rêvant des vieilles lunes des âges

oubliés.

[3] Le Nébraska est un autre État de l’Amérique du Nord.

Et je suis ici, dans cette cellule, les mains teintes de sang, au

Quartier des Assassins de la prison de Folsom! Et j’attends le jour

décrété par le mécanisme de la justice, le jour où les valets de

celle-ci me feront faire un saut dans la nuit, dans cette nuit dont ils

ont si peur, et qui les hante d’imaginations superstitieuses et

terribles; cette nuit qui les pousse, radotants et tremblants, aux

autels de leurs dieux à face humaine, créés de toutes pièces par leur

lâcheté et leur crainte!

Non. Je ne serai jamais doyen d’aucun Collège d’Agriculture. Et,

cependant, je connaissais admirablement mon métier. J’avais reçu, pour

le bien exercer, l’éducation nécessaire. L’agriculture était mon fort.

Je puis, du premier coup d’œil, désigner dans un troupeau la vache qui

donnera le plus de lait et le meilleur beurre. Je ne crains pas que la

vérification faite à la suite, par un inspecteur patenté, donne un

démenti à mon pronostic. Au seul aspect d’un terrain, sans avoir besoin

de l’analyser chimiquement, je puis dire quelles sont, au point de vue

de la culture, ses vertus et ses insuffisances. Je prononcerais, à

première vue, sans la réaction de l’éprouvette, s’il est alcalin ou

acide. Je suis sans rival, je le répète, pour tout ce qui touche à

l’économie rurale.

L’État, qui est fait de tous mes concitoyens, et sa justice, s’imaginent

qu’en m’envoyant danser au bout d’une corde, au-dessus d’un plancher qui

basculera sous mes pieds, ils engloutiront dans d’éternelles ténèbres et

détruiront cette science qui était en moi, cette science incomparable où

se retrouvaient pareillement, d’innombrables atavismes, dont le moins

lointain remonte au temps où les bergers nomades paissaient leurs

troupeaux dans la plaine de Troie. Cette prétention me fait rire.

Sans doute pensez-vous qu’en vantant ainsi ma science d’agronome

j’exagère. Les faits sont là pourtant. A Wistar, j’ai prouvé et démontré

qu’en suivant mon système, la culture du blé pouvait accroître son

rendement, dans chaque comté, pour un demi-million de dollars. Mes

préceptes ont été, en beaucoup d’endroits, mis en pratique et

l’augmentation prévue a eu lieu. Cela, c’est de l’histoire. Maint

fermier, qui file aujourd’hui sur les routes dans son auto rapide,

n’ignore pas grâce à quels bénéfices exceptionnels cette auto a été

achetée. Mainte jeune fille au doux cœur et maint garçon hardi, courbés

maintenant sur leurs livres d’étude, ont sans doute oublié déjà que

c’est à la suite de mes démonstrations de Wistar que leurs pères ont

fait fortune et trouvé l’argent qui paya cette éducation supérieure.

Et la direction d’une ferme! Je n’ai pas eu besoin d’aller m’instruire

au cinéma pour savoir comment on doit éviter, dans son exploitation, le

gaspillage des mouvements superflus, comment doit se régler sans perte

le travail des ouvriers, qu’il s’agisse d’ouvriers agricoles ou de

maçons construisant un bâtiment nouveau.

J’ai, sur ce sujet qui m’a toujours tenu à cœur, réuni mes notes en un

cahier, avec tableaux comparatifs. Cent mille fermiers se sont penchés,

le soir, sur ces pages, attentifs, avant de secouer leur dernière pipe

et d’aller se coucher. Ils l’ont fait et s’en sont trouvés bien. Car le

gaspillage du travail, c’est là surtout ce qu’il faut éviter!

Je dois clore ici ce premier chapitre de mon récit. Il est neuf heures

et, dans le Quartier des Assassins, neuf heures signifient l’extinction

des feux. En ce moment même, j’entends s’avancer le pas muet, chaussé de

caoutchouc, de mon gardien, qui vient me gourmander, parce que ma lampe

à huile brûle encore.

Comme si, je vous le demande un peu, de simples vivants avaient le droit

et le pouvoir d’adresser des réprimandes à ceux qui sont au seuil de la

mort!

Le vagabond des étoiles · 第 9 / 64 题