Ce titre de _Vagabond des Étoiles_ est symbolique. L’honorable assassin,
Darrell Standing, a été condamné à la réclusion pour la vie et purge sa
peine dans le bagne de San Quentin, en Californie. Possédant une
certaine éducation, et ancien professeur d’agronomie, il est fortement
imbu de sa supériorité intellectuelle. Au lieu de se courber
silencieusement sous la loi de fer, qui est désormais la sienne, il
aggrave son cas en morigénant les gardiens, plus ou moins brutaux, qui
commandent en cette géhenne, et en adressant aux autorités supérieures,
chaque fois que l’occasion s’en présente et qu’il le juge nécessaire,
des remontrances bien senties. Il se fait prendre en grippe, et les
châtiments, de plus en plus implacables, s’abattent sur lui; notamment
celui de la terrible camisole de force. Loin de se soumettre, toujours
plus il se rebiffe. Finalement, il est impliqué dans un complot de
prétendue dynamite, soi-disant introduite par lui dans l’enceinte du
bagne. Comme on lui sait la tête dure, il a beau nier, on ne le croit
pas. Et, plus il niera, sous les menaces et les châtiments empirés,
moins on le croira. La situation est sans issue et le résultat en est,
pour l’honorable professeur Darrell Standing, que la sinistre «cellule
solitaire», réservée aux «incorrigibles», se referme à tout jamais sur
lui. Mort vivant, il y devra terminer ses jours, non sans que les
autorités, toujours affolées par la fameuse dynamite, ne continuent à
mettre tout en œuvre afin de lui extirper un secret inexistant. Mais,
tandis que, pour des périodes toujours plus longues, il gît là, sur le
sol de son cachot, étreint, comme une masse inerte, dans la camisole de
force, Darrell Standing, dans une sorte de transe cataleptique, produite
par l’excès même de la souffrance, parvient à dédoubler sa personnalité
physique et morale. Tandis que son corps demeurera captif, son esprit,
libéré, s’enfuira de sa dépouille charnelle et s’en ira vagabonder dans
le temps et dans l’espace, jusqu’aux étoiles.
Alors le convict de San Quentin, l’actuel professeur-assassin Darrell
Standing, revivra successivement toutes ses existences passées, depuis
l’époque où il rampait dans la fange, aux premiers âges du monde. Il
réincarnera tous les corps animés par son âme immortelle, qui leur a
survécu.
Rappelons brièvement que cette théorie philosophique de la réincarnation
des âmes, de leurs transmigrations consécutives dans des corps
différents (c’est ce qu’on appelle la «métempsychose»), a été émise dès
l’Antiquité, par de nombreux philosophes, notamment par Pythagore, qui
affirmait avoir eu en ce monde plusieurs vies successives. «Il avait
d’abord été Aïthalides, et alors il passait pour fils d’Hermès [nom grec
de Mercure]. Ce dieu lui avait accordé une faveur spéciale qui devait
être de ne jamais perdre la mémoire de ses vies à venir. Il mourut, et
son âme passa dans le corps d’Euphorbos, qui fut tué par Ménélas à la
guerre de Troie, comme on le voit au Chant XVII de l’_Iliade_. Or,
racontait Pythagore, Euphorbos se rappelait sa vie précédente sous le
nom d’Aïthalides, puis les voyages qu’il avait faits après sa mort, les
plantes, les corps d’animaux qu’il avait habités, enfin son existence
dans les Enfers et ce qu’il y avait vu.
«Euphorbos étant mort, son âme passa dans le corps d’Hermotimos.
Hermotimos avait, à son tour, conservé le souvenir des combats que, sous
le nom d’Euphorbos, il avait soutenus contre Ménélas. Il reconnut, dans
un temple d’Apollon, les débris du bouclier que Ménélas avait consacré à
ce dieu: c’était le bouclier que Ménélas portait quand il combattit
contre Euphorbos.
«Après la mort d’Hermotimos, l’âme de ce dernier passa, disait
Pythagore, dans le corps de Pyrrhos, pêcheur de Délos, et c’est du corps
de Pyrrhos qu’elle vint animer le corps de Pythagore. Ainsi, prétendait
le célèbre philosophe, Aïthalides, Euphorbus, Hermotimos, Pyrrhos,
Pythagore, cela fait cinq corps d’hommes, que la même âme a
successivement habités, et il faut y ajouter un certain nombre de
plantes et de corps d’animaux[1].»
[1] D’Arbois de Jubainville. _Les Druides et les Dieux celtiques à
formes d’animaux_.
La même âme pouvait non seulement animer des formes de sexes différents,
mais, comme on le voit, des animaux et des plantes. On retrouve cette
croyance, qui se rapporte, en somme, à l’idée d’une commune origine de
tous les êtres animés et de toute la nature vivante, jusque dans les
plus vieilles épopées celtiques. Elle a été reprise par des philosophes
modernes et fournit un aspect intéressant de la théorie de l’hérédité.
Car quelque chose subsistera toujours, dans l’incarnation présente, des
incarnations antérieures.
La doctrine spirite, notamment, fondée par Allan Kardec (1803-1869),
reprit à son compte la théorie de la réincarnation. Elle diffère de
celle de la simple métempsychose en ceci que jamais l’âme humaine, qui
peut avoir son origine dans des esprits inférieurs, ne rétrograde vers
ceux-ci. Au moment de la mort, l’âme se détache du corps, erre dans
l’espace jusqu’au moment de sa réincarnation, et revient s’améliorer sur
la terre, par la souffrance. Puis, quand elle est parvenue à un état de
pureté suffisant, elle quitte définitivement notre monde, pour aller
habiter des mondes plus parfaits et se rapprocher continuellement de
l’Esprit Divin, dont elle fera partie quelque jour. Divers savants et
philosophes modernes, Sir Oliver Lodge, en Angleterre, Lombroso en
Italie, le colonel de Rochas en France (auquel Jack London fait allusion
dans ce livre), Camille Flammarion, les Drs Richet et Paul Gibier
(condisciple de L. Pasteur), se sont, entre autres, occupés de cette
doctrine au point de vue scientifique et ont écrit à son sujet des
ouvrages intéressants.
Il va de soi que nous n’avons à envisager ces systèmes qu’au point de
vue des péripéties littéraires et romanesques qu’en a tirées Jack
London. Leur mise en action nous vaut un certain nombre de récits, où
l’on retrouve toute la verve, puissamment évocatrice, du célèbre
romancier californien.
C’est ainsi que le convict Darrell Standing réincarne l’enfant qu’il
fut, en une vie antérieure, dans une tragique caravane d’émigrants,
massacrée traîtreusement au pays des Mormons. Plus en arrière, il revit
le sort d’un naufragé, jeté par la tempête sur une île rocheuse et
déserte, où, par la force des choses et l’implacable loi de l’existence,
il retourne à l’homme primitif et à l’âge de pierre. Plus loin encore
dans le passé, il se retrouve centurion romain, à Jérusalem, lors du
grand drame du Christ, auquel il assista. Il visite la Corée, où il a
vécu une fabuleuse et farouche aventure, et revoit également la première
femme qu’aux temps préhistoriques, il aima et pressa contre sa poitrine
velue. Et toujours, dans toutes ses existences, fut en lui la «colère
rouge», cette folie de tuer qui, finalement, va l’envoyer à la potence.
A côté de ces récits divers, mais qu’une même unité morale relie tous
entre eux, revient, comme un inlassable leitmotiv, la narration des
souffrances endurées dans son bagne par le malchanceux convict. Jack
London, qui a frôlé, dans sa cahoteuse existence, tant de coupables et
misérables déchets de la société, nous peint cruellement, sur des
confidences directes reçues par lui, quelques-uns des sombres drames qui
se jouent derrière les murs clos des maisons de force. Les bagnards
qu’il nous présente ne sont pas des fantoches sortis, tout armés, de son
imagination de romancier, comme le falot criminel du _Dernier jour d’un
condamné_, de Victor Hugo; ni des personnages, presque aussi
fantaisistes, qu’un journaliste qui passe ignore profondément, et
auxquels il prête, malgré lui, une partie de ses propres sentiments.
L’auteur nous montre ici la vraie face de ces êtres dégénérés et
sanglants, qui s’enorgueillissent de leurs cerveaux faussés. L’honorable
professeur-assassin est, au demeurant, un ardent humanitaire, épris de
justice comme pas un, et qui ne cesse de prêcher... le respect de la vie
humaine. Cette déformation du réel se retrouve, semblable, chez tous les
criminels et est bien connue de tous ceux qui les ont étudiés. De même,
geôliers et fonctionnaires de tout ordre, dans le côtoiement journalier
du dangereux gibier dont ils ont la garde et dont ils répondent, souvent
au péril de leur propre vie, finissent par y perdre la tête. Et ce sont,
dès lors, de part et d’autre, d’effroyables et impitoyables brutalités
qui s’affrontent. C’est là ce qu’avec une poignante émotion nous décrit
Jack London.
Tant en ce qui concerne ces sombres peintures qu’au cours des récits
accessoires, une flamme admirablement tragique, et qui atteint par
moments à une quasi-géniale grandeur, enveloppe tout ce volume. C’est un
de ceux auxquels Jack London a le plus passionnément travaillé et où il
a mis le plus de lui-même.
Le texte original est un peu plus touffu que celui que nous présentons
au public. Il a été allégé, en certaines de ses parties, avec
l’autorisation de Mrs. Jack London.
PAUL GRUYER et LOUIS POSTIF.