Souvent dans les allées du Bois ou du Jardin d'Acclimatation nous

croisions, nous étions salués par telle ou telle grande dame amie des

Swann, qu'il lui arrivait de ne pas voir et que lui signalait sa

femme. «Charles, vous ne voyez pas Mme de Montmorency?» et Swann, avec

le sourire amical dû à une longue familiarité se découvrait pourtant

largement avec une élégance qui n'était qu'à lui. Quelquefois la dame

s'arrêtait, heureuse de faire à Mme Swann une politesse qui ne tirait

pas à conséquence et de laquelle on savait qu'elle ne chercherait pas

à profiter ensuite, tant Swann l'avait habituée à rester sur la

réserve. Elle n'en avait pas moins pris toutes les manières du monde,

et si élégante et noble de port que fût la dame, Mme Swann l'égalait

toujours en cela; arrêtée un moment auprès de l'amie que son mari

venait de rencontrer, elle nous présentait avec tant d'aisance,

Gilberte et moi, gardait tant de liberté et de calme dans son

amabilité, qu'il eût été difficile de dire de la femme de Swann ou de

l'aristocratique passante, laquelle des deux était la grande dame. Le

jour où nous étions allés voir les Cynghalais, comme nous revenions,

nous aperçûmes, venant dans notre direction et suivie de deux autres

qui semblaient l'escorter, une dame âgée, mais encore belle,

enveloppée dans un manteau sombre et coiffée d'une petite capote

attachée sous le cou par deux brides. «Ah! voilà quelqu'un qui va vous

intéresser», me dit Swann. La vieille dame, maintenant à trois pas de

nous souriait avec une douceur caressante. Swann se découvrit, Mme

Swann s'abaissa en une révérence et voulut baiser la main de la dame

pareille à un portrait de Winterhalter qui la releva et l'embrassa.

«Voyons, voulez-vous mettre votre chapeau, vous», dit-elle à Swann,

d'une grosse voix un peu maussade, en amie familière. «Je vais vous

présenter à Son Altesse Impériale», me dit Mme Swann. Swann m'attira

un moment à l'écart pendant que Mme Swann causait du beau temps et des

animaux nouvellement arrivés au Jardin d'Acclimatation, avec

l'Altesse. «C'est la princesse Mathilde, me dit-il, vous savez, l'amie

de Flaubert, de Sainte-Beuve, de Dumas. Songez, c'est la nièce de

Napoléon 1er! Elle a été demandée en mariage par Napoléon III et par

l'empereur de Russie. Ce n'est pas intéressant? Parlez-lui un peu.

Mais je voudrais qu'elle ne nous fît pas rester une heure sur nos

jambes.» «J'ai rencontré Taine qui m'a dit que la Princesse était

brouillée avec lui, dit Swann.--Il s'est conduit comme un cauchon,

dit-elle d'une voix rude et en prononçant le mot comme si ç'avait été

le nom de l'évêque contemporain de Jeanne d'Arc. Après l'article qu'il

a écrit sur l'Empereur je lui ai laissé une carte avec P.P.C.»

J'éprouvais la surprise qu'on a en ouvrant la correspondance de la

duchesse d'Orléans, née princesse Palatine. Et, en effet, la princesse

Mathilde, animée de sentiments si français, les éprouvait avec une

honnête rudesse comme en avait l'Allemagne d'autrefois et qu'elle

avait hérités sans doute de sa mère wurtemburgeoise. Sa franchise un

peu fruste et presque masculine, elle l'adoucissait, dès qu'elle

souriait, de langueur italienne. Et le tout était enveloppé dans une

toilette tellement second empire que bien que la princesse la portât

seulement sans doute par attachement aux modes qu'elle avait aimées,

elle semblait avoir eu l'intention de ne pas commettre une faute de

couleur historique et de répondre à l'attente de ceux qui attendaient

d'elle l'évocation d'une autre époque. Je soufflai à Swann de lui

demander si elle avait connu Musset. «Très peu, Monsieur,

répondit-elle d'un air qui faisait semblant d'être fâché, et, en

effet, c'était par plaisanterie qu'elle disait Monsieur à Swann,

étant fort intime avec lui. Je l'ai eu une fois à dîner. Je l'avais

invité pour sept heures. A sept heures et demie, comme il n'était pas

là, nous nous mîmes à table. Il arriva à huit heures, me salua,

s'assied, ne desserre pas les dents, part après le dîner sans que

j'aie entendu le son de sa voix. Il était ivre-mort. Cela ne m'a pas

beaucoup encouragée à recommencer.» Nous étions un peu à l'écart,

Swann et moi. «J'espère que cette petite séance ne va pas se

prolonger, me dit-il, j'ai mal à la plante des pieds. Aussi je ne sais

pas pourquoi ma femme alimente la conversation. Après cela c'est elle

qui se plaindra d'être fatiguée et moi je ne peux plus supporter ces

stations debout.» Mme Swann en effet, qui tenait le renseignement de

Mme Bontemps, était en train de dire à la princesse que le

gouvernement comprenant enfin sa goujaterie, avait décidé de lui

envoyer une invitation pour assister dans les tribunes à la visite que

le tsar Nicolas devait faire le surlendemain aux Invalides. Mais la

princesse qui malgré les apparences, malgré le genre de son entourage

composé surtout d'artistes et d'hommes de lettres était restée au fond

et chaque fois qu'elle avait à agir, nièce de Napoléon: «Oui, Madame,

je l'ai reçue ce matin et je l'ai renvoyée au ministre qui doit

l'avoir à l'heure qu'il est. Je lui ai dit que je n'avais pas besoin

d'invitation pour aller aux Invalides. Si le gouvernement désire que

j'y aille, ce ne sera pas dans une tribune, mais dans notre caveau, où

est le tombeau de l'empereur. Je n'ai pas besoin de cartes pour cela.

J'ai mes clefs. J'entre comme je veux. Le gouvernement n'a qu'à me

faire savoir s'il désire que je vienne ou non. Mais si j'y vais, ce

sera là ou pas du tout.» A ce moment nous fûmes salués, Mme Swann et

moi, par un jeune homme qui lui dit bonjour sans s'arrêter et que je

ne savais pas qu'elle connût: Bloch. Sur une question que je lui

posai, Mme Swann me dit qu'il lui avait été présenté par Mme Bontemps,

qu'il était attaché au Cabinet du ministre, ce que j'ignorais. Du

reste, elle ne devait pas l'avoir vu souvent--ou bien elle n'avait

pas voulu citer le nom, trouvé peut-être par elle, peu «chic», de

Bloch--car elle dit qu'il s'appelait M. Moreul. Je lui assurai

qu'elle confondait, qu'il s'appelait Bloch. La princesse redressa une

traîne qui se déroulait derrière elle et que Mme Swann regardait avec

admiration. «C'est justement une fourrure que l'empereur de Russie

m'avait envoyée, dit la princesse et comme j'ai été le voir tantôt, je

l'ai mise pour lui montrer que cela avait pu s'arranger en manteau.--Il

paraît que le prince Louis s'est engagé dans l'armée russe, la

princesse va être désolée de ne plus l'avoir près d'elle, dit Mme

Swann qui ne voyait pas les signes d'impatience de son mari.--Il avait

bien besoin de cela! Comme je lui ai dit: Ce n'est pas une raison

parce que tu as eu un militaire dans ta famille», répondit la

Princesse, faisant avec cette brusque simplicité, allusion à Napoléon

1er. Swann ne tenait plus en place. «Madame, c'est moi qui vais faire

l'Altesse et vous demander la permission de prendre congé, mais ma

femme a été très souffrante et je ne veux pas qu'elle reste davantage

immobile.» Mme Swann refit la révérence et la princesse eut pour nous

tous un divin sourire qu'elle sembla amener du passé, des grâces de sa

jeunesse, des soirées de Compiègne et qui coula intact et doux sur le

visage tout à l'heure grognon, puis elle s'éloigna suivie des deux

dames d'honneur qui n'avaient fait, à la façon d'interprètes, de

bonnes d'enfants, ou de gardes-malades, que ponctuer notre conversation

de phrases insignifiantes et d'explications inutiles. «Vous devriez

aller écrire votre nom chez elle, un jour de cette semaine, me dit Mme

Swann; on ne corne pas de bristol à toutes ces _royalties_, comme disent

les Anglais, mais elle vous invitera si vous vous faites inscrire.»

Parfois dans ces derniers jours d'hiver, nous entrions avant d'aller

nous promener dans quelqu'une des petites expositions qui s'ouvraient

alors et où Swann, collectionneur de marque, était salué avec une

particulière déférence par les marchands de tableaux chez qui elles

avaient lieu. Et par ces temps encore froids, mes anciens désirs de

partir pour le Midi et Venise étaient réveillés par ces salles où un

printemps déjà avancé et un soleil ardent mettaient des reflets

violacés sur les Alpilles roses et donnaient la transparence foncée de

l'émeraude au Grand Canal. S'il faisait mauvais nous allions au

concert ou au théâtre et goûter ensuite dans un «Thé». Dès que Mme

Swann voulait me dire quelque chose qu'elle désirait que les personnes

des tables voisines ou même les garçons qui servaient ne comprissent

pas, elle me le disait en anglais comme si c'eût été un langage connu

de nous deux seulement. Or tout le monde savait l'anglais, moi seul je

ne l'avais pas encore appris et étais obligé de le dire à Mme Swann

pour qu'elle cessât de faire sur les personnes qui buvaient le thé ou

sur celles qui l'apportaient, des réflexions que je devinais

désobligeantes sans que j'en comprisse, ni que l'individu visé en

perdît un seul mot.

Une fois à propos d'une matinée théâtrale, Gilberte me causa un

étonnement profond. C'était justement le jour dont elle m'avait parlé

d'avance et où tombait l'anniversaire de la mort de son grand-père.

Nous devions elle et moi, aller entendre avec son institutrice, les

fragments d'un opéra et Gilberte s'était habillée dans l'intention de

se rendre à cette exécution musicale, gardant l'air d'indifférence

qu'elle avait l'habitude de montrer pour la chose que nous devions

faire, disant que ce pouvait être n'importe quoi pourvu que cela me

plût et fût agréable à ses parents. Avant le déjeuner, sa mère nous

prit à part pour lui dire que cela ennuyait son père de nous voir

aller au concert ce jour-là. Je trouvai que c'était trop naturel.

Gilberte resta impassible mais devint pâle d'une colère qu'elle ne put

cacher, et ne dit plus un mot. Quand M. Swann revint, sa femme

l'emmena à l'autre bout du salon et lui parla à l'oreille. Il appela

Gilberte, et la prit à part dans la pièce à côté. On entendit des

éclats de voix. Je ne pouvais cependant pas croire que Gilberte, si

soumise, si tendre, si sage, résistât à la demande de son père, un

jour pareil et pour une cause si insignifiante. Enfin Swann sortit en

lui disant:

--Tu sais ce que je t'ai dit. Maintenant, fais ce que tu voudras.

La figure de Gilberte resta contractée pendant tout le déjeuner, après

lequel nous allâmes dans sa chambre. Puis tout d'un coup, sans une

hésitation et comme si elle n'en avait eue à aucun moment: «Deux

heures! s'écria-t-elle, mais vous savez que le concert commence à deux

heures et demie.» Et elle dit à son institutrice de se dépêcher.

--Mais, lui dis-je, est-ce que cela n'ennuie pas votre père?

--Pas le moins du monde.

--Cependant, il avait peur que cela ne semble bizarre à cause de cet

anniversaire.

--Qu'est-ce que cela peut me faire ce que les autres pensent. Je

trouve ça grotesque de s'occuper des autres dans les choses de

sentiment. On sent pour soi, pas pour le public. Mademoiselle qui a

peu de distractions se fait une fête d'aller à ce concert, je ne vais

pas l'en priver pour faire plaisir au public.

Elle prit son chapeau.

--Mais Gilberte, lui dis-je en lui prenant le bras, ce n'est pas

pour faire plaisir au public, c'est pour faire plaisir à votre père.

--Vous n'allez pas me faire d'observations, j'espère, me

cria-t-elle, d'une voix dure et en se dégageant vivement.

Faveur plus précieuse encore que de m'emmener avec eux au Jardin

d'Acclimatation ou au concert, les Swann ne m'excluaient même pas de

leur amitié avec Bergotte, laquelle avait été à l'origine du charme

que je leur avais trouvé quand, avant même de connaître Gilberte, je

pensais que son intimité avec le divin vieillard eût fait d'elle pour

moi la plus passionnante des amies, si le dédain que je devais lui

inspirer ne m'eût pas interdit l'espoir qu'elle m'emmenât jamais avec

lui visiter les villes qu'il aimait. Or, un jour, Mme Swann m'invita à

un grand déjeuner. Je ne savais pas quels devaient être les convives.

En arrivant, je fus, dans le vestibule, déconcerté par un incident qui

m'intimida. Mme Swann manquait rarement d'adopter les usages qui

passent pour élégants pendant une saison et ne parvenant pas à se

maintenir sont bientôt abandonnés (comme beaucoup d'années auparavant

elle avait eu son «handsome cab», ou faisait imprimer sur une invitation

à déjeuner que c'était «to meet» un personnage plus ou moins

important). Souvent ces usages n'avaient rien de mystérieux et

n'exigeaient pas d'initiation. C'est ainsi que, mince innovation de

ces années-là et importée d'Angleterre, Odette avait fait faire à son

mari des cartes où le nom de Charles Swann était précédé de «Mr».

Après la première visite que je lui avais faite, Mme Swann avait corné

chez moi un de ces «cartons» comme elle disait. Jamais personne ne

m'avait déposé de cartes; je ressentis tant de fierté, d'émotion, de

reconnaissance, que réunissant tout ce que je possédais d'argent, je

commandais une superbe corbeille de camélias et l'envoyai à Mme Swann.

Je suppliai mon père d'aller mettre une carte chez elle, mais de s'en

faire vite graver d'abord où son nom fût précédé de «Mr». Il n'obéit à

aucune de mes deux prières, j'en fus désespéré pendant quelques jours,

et me demandai ensuite s'il n'avait pas eu raison. Mais l'usage du

«Mr», s'il était inutile, était clair. Il n'en était pas ainsi d'un

autre qui, le jour de ce déjeuner me fut révélé, mais non pourvu de

signification. Au moment où j'allais passer de l'antichambre dans le

salon, le maître d'hôtel me remit une enveloppe mince et longue sur

laquelle mon nom était écrit. Dans ma surprise, je le remerciai,

cependant je regardais l'enveloppe. Je ne savais pas plus ce que j'en

devais faire qu'un étranger d'un de ces petits instruments que l'on

donne aux convives dans les dîners chinois. Je vis qu'elle était

fermée, je craignis d'être indiscret en l'ouvrant tout de suite et je

la mis dans ma poche d'un air entendu. Mme Swann m'avait écrit

quelques jours auparavant de venir déjeuner «en petit comité». Il y

avait pourtant seize personnes, parmi lesquelles j'ignorais absolument

que se trouvât Bergotte. Mme Swann qui venait de me «nommer» comme

elle disait à plusieurs d'entre elles, tout à coup, à la suite de mon

nom, de la même façon qu'elle venait de le dire (et comme si nous

étions seulement deux invités du déjeuner qui devaient être chacun

également contents de connaître l'autre), prononça le nom du doux

Chantre aux cheveux blancs. Ce nom de Bergotte me fit tressauter comme

le bruit d'un revolver qu'on aurait déchargé sur moi, mais

instinctivement pour faire bonne contenance je saluai; devant moi,

comme ces prestidigitateurs qu'on aperçoit intacts et en redingote

dans la poussière d'un coup de feu d'où s'envole une colombe, mon

salut m'était rendu par un homme jeune, rude, petit, râblé et myope, à

nez rouge en forme de coquille de colimaçon et à barbiche noire.

J'étais mortellement triste, car ce qui venait d'être réduit en

poudre, ce n'était pas seulement le langoureux vieillard dont il ne

restait plus rien, c'était aussi la beauté d'une œuvre immense que

j'avais pu loger dans l'organisme défaillant et sacré que j'avais

comme un temple construit expressément pour elle, mais à laquelle

aucune place n'était réservée dans le corps trapu, rempli de

vaisseaux, d'os, de ganglions, du petit homme à nez camus et à

barbiche noire qui était devant moi. Tout le Bergotte que j'avais

lentement et délicatement élaboré moi-même, goutte à goutte, comme une

stalactite, avec la transparente beauté de ses livres, ce Bergotte-là

se trouvait d'un seul coup ne plus pouvoir être d'aucun usage du

moment qu'il fallait conserver le nez en colimaçon et utiliser la

barbiche noire; comme n'est plus bonne à rien la solution que nous

avions trouvée pour un problème dont nous avions lu incomplètement la

donnée et sans tenir compte que le total devait faire un certain

chiffre. Le nez et la barbiche étaient des éléments aussi inéluctables

et d'autant plus gênants que, me forçant à réédifier entièrement le

personnage de Bergotte, ils semblaient encore impliquer, produire,

sécréter incessamment un certain genre d'esprit actif et satisfait de

soi, ce qui n'était pas de jeu, car cet esprit-là n'avait rien à voir

avec la sorte d'intelligence répandue dans ces livres, si bien connus

de moi et que pénétrait une douce et divine sagesse. En partant d'eux,

je ne serais jamais arrivé à ce nez en colimaçon; mais en partant de

ce nez qui n'avait pas l'air de s'en inquiéter, faisait cavalier seul

et «fantaisie», j'allais dans une tout autre direction que l'œuvre de

Bergotte, j'aboutirais, semblait-il à quelque mentalité d'ingénieur

pressé, de la sorte de ceux qui quand on les salue croient comme il

faut de dire: «Merci et vous» avant qu'on leur ait demandé de leurs

nouvelles et si on leur déclare qu'on a été enchanté de faire leur

connaissance, répondent par une abréviation qu'ils se figurent bien

portée, intelligente et moderne en ce qu'elle évite de perdre en de

vaines formules un temps précieux: «Également». Sans doute, les noms

sont des dessinateurs fantaisistes, nous donnant des gens et des pays

des croquis si peu ressemblants que nous éprouvons souvent une sorte

de stupeur quand nous avons devant nous, au lieu du monde imaginé, le

monde visible (qui d'ailleurs, n'est pas le monde vrai, nos sens ne

possédant pas beaucoup plus le don de la ressemblance que

l'imagination, si bien que les dessins enfin approximatifs qu'on peut

obtenir de la réalité sont au moins aussi différents du monde vu que

celui-ci l'était du monde imaginé). Mais pour Bergotte la gêne du nom

préalable n'était rien auprès de celle que me causait l'œuvre connue, à

laquelle j'étais obligé d'attacher, comme après un ballon, l'homme à

barbiche sans savoir si elle garderait la force de s'élever. Il

semblait bien pourtant que ce fût lui qui eût écrit les livres que

j'avais tant aimés, car Mme Swann ayant cru devoir lui dire mon goût

pour l'un d'eux, il ne montra nul étonnement qu'elle en eût fait part

à lui plutôt qu'à un autre convive, et ne sembla pas voir là l'effet

d'une méprise; mais, emplissant la redingote qu'il avait mise en

l'honneur de tous ces invités, d'un corps avide du déjeuner prochain,

ayant son attention occupée d'autres réalités importantes, ce ne fut

que comme à un épisode révolu de sa vie antérieure, et comme si on

avait fait allusion à un costume du duc de Guise qu'il eût mis une

certaine année à un bal costumé, qu'il sourit en se reportant à l'idée

de ses livres, lesquels aussitôt déclinèrent pour moi (entraînant dans

leur chute toute la valeur du Beau, de l'univers, de la vie) jusqu'à

n'avoir été que quelque médiocre divertissement d'homme à barbiche. Je

me disais qu'il avait dû s'y appliquer, mais que s'il avait vécu dans

une île entourée par des bancs d'huîtres perlières, il se fût à la

place livré avec succès au commerce des perles. Son œuvre ne me

semblait plus aussi inévitable. Et alors je me demandais si

l'originalité prouve vraiment que les grands écrivains soient des

Dieux régnant chacun dans un royaume qui n'est qu'à lui, ou bien s'il

n'y a pas dans tout cela un peu de feinte, si les différences entre

les œuvres ne seraient pas le résultat du travail, plutôt que

l'expression d'une différence radicale d'essence entre les diverses

personnalités.

Cependant on était passé à table. A côté de mon assiette je trouvai un

œillet dont la tige était enveloppée dans du papier d'argent. Il

m'embarrassa moins que n'avait fait l'enveloppe remise dans

l'antichambre et que j'avais complètement oubliée. L'usage, pourtant

aussi nouveau pour moi, me parut plus intelligible quand je vis tous

les convives masculins s'emparer d'un œillet semblable qui accompagnait

leur couvert et l'introduire dans la boutonnière de leur redingote. Je

fis comme eux avec cet air naturel d'un libre penseur dans une église,

lequel ne connaît pas la messe, mais se lève quand tout le monde se

lève et se met à genoux un peu après que tout le monde s'est mis à

genoux. Un autre usage inconnu et moins éphémère me déplut davantage.

De l'autre côté de mon assiette il y en avait une plus petite remplie

d'une matière noirâtre que je ne savais pas être du caviar. J'étais

ignorant de ce qu'il fallait en faire, mais résolu à n'en pas manger.

Bergotte n'était pas placé loin de moi, j'entendais parfaitement ses

paroles. Je compris alors l'impression de M. de Norpois. Il avait en

effet un organe bizarre; rien n'altère autant les qualités matérielles

de la voix que de contenir de la pensée: la sonorité des diphtongues,

l'énergie des labiales, en sont influencées. La diction l'est aussi.

La sienne me semblait entièrement différente de sa manière d'écrire et

même les choses qu'il disait de celles qui remplissent ses ouvrages.

Mais la voix sort d'un masque sous lequel elle ne suffit pas à nous

faire reconnaître d'abord un visage que nous avons vu à découvert dans

le style. Dans certains passages de la conversation où Bergotte avait

l'habitude de se mettre à parler d'une façon qui ne paraissait pas

affectée et déplaisante qu'à M. de Norpois, j'ai été long à découvrir

une exacte correspondance avec les parties de ses livres où sa forme

devenait si poétique et musicale. Alors il voyait dans ce qu'il disait

une beauté plastique indépendante de la signification des phrases, et

comme la parole humaine est en rapport avec l'âme, mais sans

l'exprimer comme fait le style, Bergotte avait l'air de parler presque

à contre-sens, psalmodiant certains mots et, s'il poursuivait

au-dessous d'eux une seule image, les filant sans intervalle comme un

même son, avec une fatigante monotonie. De sorte qu'un débit

prétentieux, emphatique et monotone était le signe de la qualité

esthétique de ses propos, et l'effet, dans sa conversation, de ce même

pouvoir qui produisait dans ses livres la suite des images et

l'harmonie. J'avais eu d'autant plus de peine à m'en apercevoir

d'abord que ce qu'il disait à ces moments-là, précisément parce que

c'était vraiment de Bergotte n'avait pas l'air d'être du Bergotte.

C'était un foisonnement d'idées précises, non incluses dans ce «genre

Bergotte» que beaucoup de chroniqueurs s'étaient approprié; et cette

dissemblance était probablement--vue d'une façon trouble à travers

la conversation, comme une image derrière un verre fumé--un autre

aspect de ce fait que quand on lisait une page de Bergotte, elle

n'était jamais ce qu'aurait écrit n'importe lequel de ces plats

imitateurs qui pourtant, dans le journal et dans le livre, ornaient

leur prose de tant d'images et de pensées «à la Bergotte». Cette

différence dans le style venait de ce que «le Bergotte» était avant

tout quelque élément précieux et vrai, caché au cœur de quelque chose,

puis extrait d'elle par ce grand écrivain grâce à son génie,

extraction qui était le but du doux Chantre et non pas de faire du

Bergotte. A vrai dire il en faisait malgré lui puisqu'il était

Bergotte, et qu'en ce sens chaque nouvelle beauté de son œuvre était la

petite quantité de Bergotte enfouie dans une chose et qu'il en avait

tirée. Mais si par là chacune de ces beautés était apparentée avec les

autres et reconnaissable, elle restait cependant particulière, comme

la découverte qui l'avait mise à jour; nouvelle, par conséquent

différente de ce qu'on appelait le genre Bergotte qui était une vague

synthèse des Bergotte déjà trouvés et rédigés par lui, lesquels ne

permettaient nullement à des hommes sans génie d'augurer ce qu'il

découvrirait ailleurs. Il en est ainsi pour tous les grands écrivains,

la beauté de leurs phrases est imprévisible, comme est celle d'une

femme qu'on ne connaît pas encore; elle est création puisqu'elle

s'applique à un objet extérieur auquel ils pensent--et non à soi--et

qu'ils n'ont pas encore exprimé. Un auteur de mémoires

d'aujourd'hui, voulant sans trop en avoir l'air, faire du Saint-Simon,

pourra à la rigueur écrire la première ligne du portrait de Villars:

«C'était un assez grand homme brun... avec une physionomie vive,

ouverte, sortante», mais quel déterminisme pourra lui faire trouver la

seconde ligne qui commence par: «et véritablement un peu folle». La

vraie variété est dans cette plénitude d'éléments réels et inattendus,

dans le rameau chargé de fleurs bleues qui s'élance, contre toute

attente, de la haie printanière qui semblait déjà comble, tandis que

l'imitation purement formelle de la variété (et on pourrait raisonner

de même pour toutes les autres qualités du style) n'est que vide et

uniformité, c'est-à-dire ce qui est le plus opposé à la variété, et ne

peut chez les imitateurs en donner l'illusion et en rappeler le

souvenir que pour celui qui ne l'a pas comprise chez les maîtres.

Aussi--de même que la diction de Bergotte eût sans doute charmé si

lui-même n'avait été que quelque amateur récitant du prétendu

Bergotte, au lieu qu'elle était liée à la pensée de Bergotte en

travail et en action par des rapports vitaux que l'oreille ne

dégageait pas immédiatement--de même c'était parce que Bergotte

appliquait cette pensée avec précision à la réalité qui lui plaisait

que son langage avait quelque chose de positif, de trop nourrissant,

qui décevait ceux qui s'attendaient à l'entendre parler seulement de

«l'éternel torrent des apparences» et des «mystérieux frissons de la

beauté». Enfin la qualité toujours rare et neuve de ce qu'il écrivait

se traduisait dans sa conversation par une façon si subtile d'aborder

une question, en négligeant tous ses aspects déjà connus, qu'il avait

l'air de la prendre par un petit côté, d'être dans le faux, de faire

du paradoxe, et qu'ainsi ses idées semblaient le plus souvent

confuses, chacun appelant idées claires celles qui sont au même degré

de confusion que les siennes propres. D'ailleurs toute nouveauté ayant

pour condition l'élimination préalable du poncif auquel nous étions

habitués et qui nous semblait la réalité même, toute conversation

neuve, aussi bien que toute peinture, toute musique originales,

paraîtra toujours alambiquée et fatigante. Elle repose sur des figures

auxquelles nous ne sommes pas accoutumés, le causeur nous paraît ne

parler que par métaphores, ce qui lasse et donne l'impression d'un

manque de vérité. (Au fond les anciennes formes de langage avaient été

elles aussi autrefois des images difficiles à suivre quand l'auditeur

ne connaissait pas encore l'univers qu'elles peignaient. Mais depuis

longtemps on se figure que c'était l'univers réel, on se repose sur

lui.) Aussi quand Bergotte, ce qui semble pourtant bien simple

aujourd'hui, disait de Cottard que c'était un ludion qui cherchait son

équilibre, et de Brichot que «plus encore qu'à Mme Swann le soin de sa

coiffure lui donnait de la peine parce que doublement préoccupé de son

profil et de sa réputation, il fallait à tout moment que l'ordonnance

de la chevelure lui donnât l'air à la fois d'un lion et d'un

philosophe», on éprouvait vite de la fatigue et on eût voulu reprendre

pied sur quelque chose de plus concret, disait-on, pour signifier de

plus habituel. Les paroles méconnaissables sorties du masque que

j'avais sous les yeux c'était bien à l'écrivain que j'admirais qu'il

fallait les rapporter, elles n'auraient pas su s'insérer dans ses

livres à la façon d'un puzzle qui s'encadre entre d'autres, elles

étaient dans un autre plan et nécessitaient une transposition

moyennant laquelle un jour que je me répétais des phrases que j'avais

entendu dire à Bergotte, j'y retrouvai toute l'armature de son style

écrit, dont je pus reconnaître et nommer les différentes pièces dans

ce discours parlé qui m'avait paru si différent.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Première partie · 第 11 / 16 段