L’istoire nous dist que tant erra le capitaine qu’il vint en l’ost et en

la tente des deux frères, qui moult le bienveignèrent. Et lors il leur

compta comment le roy estoit moult fort blessé, et qu’il leur prioit

humblement qu’il leur pleut de venir devers lui pour les mercier du

noble secours qu’ilz lui avoient fait, et eulx satisfaire de leur paine

et despence à son povoir, et aussi pour parler à eulx d’aultres cas. Par

foy, dist Urian, nous ne sommes pas cy venus pour estre souldoiez pour

argent, mais tant seullement pour soustenir et exaulcer la foy

catholique, et nous voulons bien que chascun sache que nous avons assez

finance pour paier nos gens; mais toutesfois nous irons voulentiers vers

luy. Et sachiés que quant à moy je pense aller par devers le roy en tel

estat que je me partis de la bataille, car, se il luy plaist, je vueil

recepvoir l’ordre de chevalerie de sa main, pour la vaillance et

l’onneur que chascun dist de luy. Et vous, capitaine, luy povez aller

dire que demain, à l’eure que il a mandé, moy, mon frère et le maistre

de Rodes, Dieu avant, irons devers luy, et cent de nos plus haultz

barons. Adoncques prinst congié le capitaine et s’en vint en la cité, où

on le receupt moult honnourablement; et tantost il vint au palais, où il

trouva le roy en aussi bon point comme il avoit laissé; et y estoit sa

fille Hermine, qui moult estoit doulente du mal de son père; mais non

obstant ce elle se reconfortoit fort de ce que on luy disoit que les

deux frères damoisaulx devoient venir le lendemain; et sachiés qu’elle

desiroit moult à voir Urian. Et adonc salua le capitaine le roy. Vous

soiez le bien venu, dist le roy; quelles nouvelles de vostre messaige,

et verra-on point ces deux jeunes damoiseaulx? Sire, ouy, dist le

capitaine, eulx centiesme; et il vous plaise assavoir que ilz ne veulent

rien du vostre, car, comme ils dient, ilz ne sont pas souldoiers pour

argent, mais ilz se disent souldoiers de nostre seigneur Jhesucrist. Et

tant, sire, m’a dit Urian que demain, Dieu avant, devant qu’il soit

prime, il viendra par devers vous en tel point qu’il saillist de la

bataille, car il veut recepvoir l’ordre de chevalerie de vostre main.

Par ma foy, dist le roy, je loe nostre seigneur Jhesucrist quant devant

ma mort il luy plaist que je face chevalier d’ung si vaillant et hault

prince; et sachiés que j’en morray plus aise. Adoncques quant Hermine

oyt dire celle nouvelle, elle en eut si grant joye au cueur qu’elle ne

sçavoit quelle contenance faire; mais pourtant elle n’en monstra nul

semblant; ainçoys monstra qu’elle sentoit grant douleur au cueur.

Adoncques elle prinst congié de son père et le baisa moult doulcement en

plourant, et s’en vint en sa chambre; et là commença moult fort soy

plaindre une heure de la douleur qu’elle avoit de son père, et l’autre

heure de la grande joye et desir qu’elle avoit de voir Urian, dont la

demourée luy tarde moult, et fut moult grant pièce en pensée tellement

argue que oncques toute nuyt ne dormit, et ainsi se passa la nuyt

jusques à lendemain heure de prime.

En ceste partie nous dist l’istoire que lendemain matin fist le roy

commandement que tous les nobles et non nobles feissent parer les rues

pour faire feste et honneur à la venue des deux frères et de leurs gens,

et que à chascun quarrefour eut menestriers et trompettes, et que on

jouast de tous aultres instrumens qui pourroient estre trouvez en la

ville, et de toutes aultres melodies de quoy on se pourroit adviser pour

festoyer et honnourer les damoiseaulx; et pour certain le peuple en fist

bien son devoir, et plus que le roy ne sceut commander. Que vous

feroy-je plus long prologue? Les deux frères dedens prime vindrent

montez moult noblement sur deux haultz destriers; et estoit Urian tout

armé, ainsi ne plus ne mains comme il se partist de la bataille, l’espée

toute nue au poing; et Guion son frère estoit vestu d’ung moult riche

drap de Damas bien fourré; et alloient par devant eulx trente des plus

haultz barons en noble arroy, et devant eulx, au plus prez, estoit le

maistre de Rodes et le capitaine de Lymasson; et aprez les deux frères

venoient en moult noble arroy soixante et dix chevaliers et leurs

escuiers, leur compaignie, et leurs pages; et en ce point entrèrent en

la cité. Là vessiés commencer la feste moult grande, et les trompettes

et menestriers faire leur mestier; et y avoit aultres instrumens,

pluiseurs de melodieux sons, et parmy la ville veissiés gens de grant

honneur qui estoient moult bien et richement habillez, qui crioient à

haulte voix: Ha, ha, bien veignez, prince de victoire, par qui nous

tenons et sommes tous resucitez du cruel servage des ennemis de nostre

seigneur Jhesucrist. Là veissiez dames et damoiselles aux fenestres, et

les anciens gentilshommes et bourgoys si s’esmerveilloient de la grant

fierté du noble Urian, qui estoit tout armé, le visaige descouvert, ung

chappeau vert sur le chief, l’espée toute nue au poing; et le capitaine

luy portoit son heaulme devant, sur le tronson d’une lance; et quant ilz

apperceurent la fierté de son visaige, ilz disdrent entre eux ensemble:

Cest homme est pour soubzmettre tout le monde en son obeissance. Par ma

foy, disoient les aultres, il le montre bien, car il est entré en ceste

cité comme se il l’eut conquise. En nom de Dieu, disoient les aultres,

la rescousse du dangier dont il nous a ostez vault autant et est assez

conqueste. Par ma foy, disoient les aultres, combien que son frère n’ait

pas si fière philozomie, si semble-il bien homme de bien et de haulte

entreprinse. Et ces paroles disant, ils les convoièrent jusques au

palais, où ils descendirent. Et cy se taist l’istoire de plus parler du

peuple, et commence à parler comment les deux frères vindrent devant le

roy.

Comment Urian et Guion vindrent devers le roy, luy estant au lict, tout

armez.

L’istoire nous dist que les deux frères moult honnourablement vindrent

faire la reverance au roy, et le roy les receupt moult liement, et les

mercia moult gracieusement de leur secours, et leur dist que, aprez

Dieu, ilz estoient ceulx par qui luy et tout son royaulme estoit

ressuscité du plus cruel pas que de la mort; car se ilz ne fussent

venus, les Sarrazins les eussent tous destruis ou contrains à eulx

convertir en leur foy, que leur eut pis valu que mort temporelle, car

ceulx qui eussent à ce consenti de cueur ilz eussent eu à tousjoursmais

damnation perpetuelle. Et pourtant, dist le roy, est-il raison que je

vous merite à mon povoir, car je n’ay aultre voulenté que d’en faire mon

devoir, combien, certes, que je ne le pourroye accomplir à la value du

hault honneur que vous m’avez faict; mais je vous supplie humblement

prendre en gré ma petite puissance. Par ma foy, dist Urian, de ce ne

fault riens doubter, car nous ne sommes pas venus chà pour avoir de

vostre or ne de vostre argent, ne de vos villes, chasteaux, ne terres;

mais pour acquerir honneur et pour destruire les ennemis de Dieu, et

exaulcer la foy catholique; et vueil, sire roy, que vous sachez que nous

tiendrons bien nostre paine bien emploié se il vous plaist à nous faire

tant d’onneur que nous vueillez faire, mon frère et moy, chevaliers de

vostre main. Par ma foy, dist le roy, nobles damoiseaulx, jà soit ce que

n’en soye pas digne de vous accomplir cette requeste, si la vous

accordoye; mais avant sera la messe dicte. Sire, ce dist Urian, ce me

plaist moult bien. Et adoncq le chappellain fut tantost prest, et lors

Urian et son frère et tous les aultres devotement ouyrent la messe et le

service divin, et aprez le service divin Urian vint devant le roy; et

adoncques il traist son espée du fourreau et s’agenoulla devant le lict

où le roy gisoit, et luy dist en ceste manière: Sire roy, je vous

requiers pour tout salaire du service que je vous puys faire ne pourroye

avoir fait ne faire jamais en toute ma vie, qu’il vous plaise moy faire

chevalier de ceste espée, et vous m’aurez bien remuneré de tout ce que

vous dictes que moy et mon frère avons fait pour vous et vostre

royaulme; car de main de plus vaillant noble chevalier et noble seigneur

n’en puys recepvoir l’ordre de chevalerie que de la vostre propre. Par

ma foy, dist le roy, sire damoiseau, vous me portez plus de honneur que

vous ne me devez et m’en dictes cent fois plus que je ne vaulx, car

celluy don vous accordé-je, et il n’est pas à refuser d’ung si noble

damoiseau et en faire ung chevalier; mais aprez ce que je vous auray

accomply ce que vous m’avez requis, vous m’aurez en convenant, se il

vous plaist, que, aprez ce, vous me donnerez ung don, lequel ne vous

tournera jà à prejudice ne dommaige du vostre, mais tournera à vostre

tresgrant prouffit et honneur. Par ma foy, sire, dist Urian, je suis

tout prest et appareillé de accomplir vostre voulenté à vostre plaisir.

Adoncques eut le roy grant joye, et se dressa en soy seant, et prinst

l’espée par le pommeau que Urian luy tendoit, et luy donna l’acollée en

disant en ceste manière: En nom de Dieu, chevalier soyez, qui vous

ottroye amendement. Et puys lui rebailla l’espée; et ce faisant ses

plaies lui escreurent et en saillist le sang à grand randon parmy le

bendeau; de quoy Urian fut moult doulent, et aussi furent tous ceulx qui

le veirent; mais adoncques le roy se bouta arrière dedans son lict tout

soubdainement, et dist qu’il ne se sentoit nul mal. Et aprez commanda à

deux chevaliers que on luy allast querir sa fille; et ilz le firent et

l’admenèrent au mandement de son père; et quant le roy la vit, il luy

dist: Ma fille, merciez ces nobles hommes du secours qu’ilz ont fait à

moy, et à vous et à nostre royaulme, car ce n’eust été la grace de Dieu

et leur puissance, nous estions tous destruis, au mieulx venir exillez

hors de nostre pays, ou il nous eut fallu convertir à leur loy, qui nous

eut pis vallu que de morir temporellement. Et adoncques elle se

agenoulla devant les deux frères et les salua et mercia moult

humblement. Et sachiés qu’elle estoit en telle manière esmeue comme se

elle fut ravie, et ne sçavoit comment proprement faire contenance, tant

de la douleur qu’elle avoit au cueur de l’angoisse que son père sentoit,

que des pensées qu’elle avoit à Urian; et tant qu’elle estoit comme une

personne qui est issue nouvellement de son somne; mais adonc Urian, qui

bien apperceut qu’elle avoit l’esprit troublé, la saisit moult

doulcement et la dressa en estant contre mont, en soy enclinant contre

elle; et en ce faisant se entrefirent moult d’onneur. Et là disoient

ceulx du pays: Se ce noble homme avoit jà pris nostre damoiselle à

femme, bien nous iroit; nous n’aurions doubte de payen ne de homme qui

nous voulsist mal. Et adonc appella le roy sa fille, et luy dist ainsi:

Ma fille, seez vous icy emprez moy, car je croy que vous ne me tendrez

plus gaires grant compaignie. Et elle se assist tout en plourant emprez

luy. Et adoncques tous ceulx qui là estoient commencèrent à plourer de

la pitié que ils eurent du roy et aussi de la douleur que ilz veoit que

sa fille, qui estoit pucelle, menoit si piteusement. Et adoncq prinst le

roy à parler.

L’istoire nous dist que le roy fut moult doulent quant il vit sa fille

mener telle douleur; si luy dist moult amiablement: Ma fille, laissez

ester celle douleur et ce grant dueil que vous menez, et vous en prie;

car en chose que on ne peut amender, c’est follie de soy en donner trop

grand couroux, combien que c’est raison naturelle que chascune creature

soit doulente de son amy ou de son proesme quant on le pert; mais se

Dieu plaist je vous pourvoiray si bien que vous vous en tendrez contente

avant que je me parte de cette mortelle vie, et aussi seront tous les

barons de mon règne. Et adonc commença la pucelle à plourer plus fort

que devant, et aussi tous les barons menoient telle douleur que c’estoit

grand pitié à veoir; mais Urian et Guion furent moult couroucez et moult

doulens, et le roy voyant leur douleur leur va dire: Belle fille, et

vous tous aultres, ceste douleur ne vous est pas necessaire à mener, car

je n’en amende ne vous aussi en quelque manière, mais me acroissés ma

douleur; pour quoy je vous commande à tous que vous cessez ceste

douleur, se vous amez que je demoure encores en vie une pièce de temps

avecques vous. Et aprez ilz s’en tindrent le mieulx qu’ilz peurent pour

la parolle que leur avoit dicte le roy. Et de rechief prinst la parolle

le roy, soy adressant à Urian, et lui dist: Sire chevalier, la vostre

mercis vous m’avez donné ung don, voire par tel convenant que du vostre,

ne de vostre chevance, ne vous demanderay-je riens. Par foy, dist Urian,

demandez tout ce qu’il vous plaira, car se c’est chose de quoy je puisse

finer, je le vous accompliray voulentiers sans faillir. Grand mercis,

sire, dist le roy; sachiés qu’en ce que je vous demanderay je vous

donneray noble chose. Or, sire chevalier, je vous prie qu’il vous plaise

de prendre ma fille à femme et tout mon royaulme, et dès maintenant je

le metz en vostre main et m’en demès à vostre profit. Et est vray qu’il

avoit fait aporter la couronne, laquelle, à ses parolles, il prinst, et

dist: Tenez, Urian, ne refusez pas la requeste que je vous fais. Lors

furent les barons du pays si joyeulx qu’ilz larmoyoient de pitié et de

joye qu’ilz en avoient. Et quant Urian entendist ces parolles, il pensa

ung peu, et sachés qu’il en fut moult doulent, car il avoit moult grant

voulenté de aller par le monde pour veoir les pays et les contrées, et

acquerir honneur; mais toutesfois puis qu’il avoit accordé au roy le

don, il ne s’en volut pas desdire. Et quant les barons du pays le

visrent ainsy penser, si s’escrièrent tous à haulte voix moult

piteusement: Ha, a, noble homme, ne vueillés pas refuser ceste requeste

au roy. Par ma foy, seigneurs barons, dist Urian, non ferai-je.

Adoncques s’enclina Urian devant le lit du roy, et prist la couronne, et

la mist à Hermine sur son giron en disant: Damoiselle, elle est vostre,

et puys que la chose est ainsi venue, je vous aideray à la guarder tout

mon vivant, au plaisir de Dieu, contre tous ceulx qui la vouldront

suppediter. Adoncques eut le roy si tresgrant joye, et aussi eurent tous

les barons, et puys fist venir l’archevesques de la cité, qui les

fiança; mais Hermine dist qu’elle verroit quelle fin son père prendroit

de sa maladie avant qu’elle en fist plus. Adoncques Urian dist:

Damoiselle, puys qu’il vous est bel, il me plaist bien. Lors fut le roy

moult doulent et lui dist: Hermine, belle fille, vous monstrez bien que

vous ne m’amez gaires, quant la chose que je desiroie plus en ce monde

veoir devant ma fin vous ne voulez accomplir; or voye-je bien que vous

desirez ma mort. Quant la pucelle l’entendist, si fut moult doulante, et

se mist à genoulx toute en plourant, et dist en ceste manière: Mon

tresredoubté seigneur et père, il n’est chose au monde que je vous

refusasse jusques à morir, commandez-moy vostre plaisir; vous dictes que

vraye fille doibt doubter et soy garder de irer son père. Adoncques,

dist le roy, or vous commandé-je à tous et à toutes que vous laissez ce

dueil et tendez et appareillez ceste salle, et menez grant joye; et

faictes appareiller la messe; et aprez le service faites dresser les

tables, et aprez disner faictes icy devant moy la feste comme se je

fusse maintenant sur piés; car sachiés bien que ce allegera bien mon

mal. Et adonques eulx tous firent ce qu’il leur commanda; lors la messe

fut dicte, et s’assist-on au disner, et fut Hermine assise en une table

mise devant le lict du roy son père, et Urian en costé d’elle, et Guion

servoit devant Hermine. Lors eut le roy moult grant joye; mais sachiés

qu’il faisoit meilleur samblant que le cueur faire ne povoit; car

certes, quelque chière qu’il fist, il souffroit moult grant douleur, car

le velin qui estoit en la plaie luy vermissoit tout le corps; mais pour

resjouir la baronnie, il monstroit semblant comme se il n’eut mal ne

douleur; et aprez disner commença la feste et dura jusques au soir; et

lors le roy appella Urian et luy dist: Beau fils, je vueil que vous

espousez ma fille demain, et vous vueil couronner de ce royaulme, car

sachiés que je ne puis plus gaires vivre, et pour ce je vueil que tous

les barons du royaulme vous facent hommaige avant ma mort. Sire, dist

Urian, puys qu’il vous plaist, votre voulenté est la mienne. Et là

estoit Hermine presente, qui pas ne refusa à faire la voulenté de son

père.

Comment Urian espousa Hermine, la fille du roi de Chippre.

Le lendemain à heure de tierce fut l’espousée parée moult noblement, et

fut la chappelle dressée moult richement; et les espousa l’archevesque

de Famagosse; et aprez vint Urian devant le roy, et s’agenoilla devant

son lict; et le roy prist sa couronne et luy mist sur sa teste, et Urian

le mercia. Et adonc appella le roy tous les barons du pays, et leur

commanda à faire hommaige au roy Urian son filz, et le firent moult

joyeusement; et aprez fut la messe commencée; et la messe dicte, ilz se

assirent à disner, et puys commença la feste, et dura jusques au soir.

Et aprez le soupper commença la feste, et quand temps fut l’espousée fut

couchée, et aprez se coucha Urian, et le dit archevesque benist le lict,

et ces choses faictes chascun se departist; et s’en allèrent les ungz

coucher, et les aultres danser, et s’esbatirent; et Urian fut avecques

sa femme, qui moult doucement se entracointèrent; et lendemain ilz

vindrent au roy comme devant; et fut la messe commencée, et la royne

amenée au destre par Guion son frère et par l’ung des plus haultz barons

du pays.

En ceste partie nous dist l’istoire que le lendemain à heure de tierce

vint le roy Urian acompaigné de la baronnie de Poetou et du pays de

Chippre devant le roy, et s’enclina, et le salua moult humblement et

doulcement. Beau filz, vous soiez le tresbien venu, dist le roy; je suis

moult joyeux de vostre venue; faictes venir ma fille, si orrons le

service divin. Adoncques vint Hermine sa fille moult noblement

acompaignée de dames et de damoiselles; et elle venue devant son père,

elle s’enclina et le salua moult doulcement. Lors luy dist: Ma fille,

vous soiez la tresbien venue; je suis tresbien joyeux quant Dieu me fait

tant de grace en mon vivant que je vous vois si haultement assenée, et

sachiés que j’en mourray plus liement, pour ce que je suys asseuré que

vous et mon pays estes hors de doubte des Sarrazins; car vous avez bon

garant et avez bonne garde de tresbon prince et bataillereux, qui moult

bien vous garantira et gardera contre tous vos malveillans, et par

especial contre les anemis de Jhesucrist. Et à ce mot commença le

chapellain la messe, et fut nostre Seigneur levé; et adoncques fist le

roy appeler Urian et aussi Hermine sa fille, et leur commença à dire en

ceste manière: Mes beaulx enfans, je vous prie que tresaffectueusement

que vous pensez de bien amer, garder, honnourer, et de porter et tenir

bonne foy l’ung à l’aultre, car je ne vous puys plus tenir compaignie.

Or je vous commande au roy de gloire, qui vous ottroie paix et amour

ensamble, et vous vueille donner bonne vie et longue tous temps par

amendemens, et vous ottroye puissance et victoire contre les ennemis de

Dieu. Et en disant ce mot, il cloyt les yeux, et alla à Dieu si

doulcement qu’il leur sembla qu’il fut endormy; mais quant ils

apperceurent qu’il fut mort, adonc commença la douleur moult grant. Lors

fut menée Hermine en sa chambre, car elle faisoit tel dueil que c’estoit

grant pitié à veoir. Qui vous vouldroit de ce tenir longues parolles? Le

roy fut ensepveli le plus honnourablement que on peut, et furent

vigilles et la messe dictes, aussi le obsèque; le corps enterré moult

honnourablement et richement selon l’usaige du pays. Et sachiés que tout

le peuple du pays estoit moult doulent; mais ils se reconfortoient fort

de ce qu’ilz avoient trouvé et recouvré seigneur de si grant proesse

plain, et estoient avecques tous assoulagez; et ainsi de peu à peu si

cessa la douleur. Et assez tost aprez ala Urian parmy son pays visiter

les lieux et les fortz, et bailla une partie de ses gens à Guion son

frère et au maistre de Rodes, et les fist entrer en mer pour aller

sçavoir moult se ilz orroient nouvelles que Sarrazins revenissent point

armer sur mer pour venir sur son pais: Car sachiés, ce dist le roy

Urian, que nous ne pensons pas à entendre tant qu’ils nous viennent

requerir, car nous les irons encores bien briefment, se Dieu plaist,

visiter, mais que nous ayons avant sceu l’ordonnance de nostre pays. Et

à tant s’en partirent ledit Guion et le maistre de Rodes et le capitaine

de Lymasson, et entrèrent Guyon et le maistre de Rodes en mer atout

trois mille combatans. Et cy se taist l’istoire de plus parler d’eulx,

et commence à parler comment luy et Hermine allèrent visiter leurs pays.

L’istoire nous dist que le roy Urian avec la royne Hermine sa femme

allèrent visiter parmy leur pays et leur royaulme, leurs bourcs et

bonnes villes, là où on leur fist de moult beaulx dons et presens, et y

furent receups moult honnourablement à grant joye; et vindrent ceulx des

grosses villes à l’encontre du roy et de la royne, tous hors des villes

à grandes processions, et les bourgois à grans sons de instrumens, dont

le roy Urian s’en tint à bien content. Et sachiés qu’il pourveut moult à

tous ses fors de toutes choses necessaires pour la guerre, se aulcune

chose advenoit au temps advenir. Et pour vray chascun estoit esmerveillé

de sa grandeur et de sa fierté et puissance de corps; et bien disoient

les gens du pays que c’estoit homme qu’ilz eussent oncques mès veu qui

plus se fesoit à doubter de couroucer. Et par ceste manière alla Urian

de lieu en lieu par son royaulme, et tout ce qui estoit en bonnes mains

par raison et justice faire il amoit, et ne movoit point les officiers;

et où il voyoit qu’il estoit besoing, il y pourveoit de remède par bon

conseil de ses barons; et leur commandoit à tous qu’ilz feissent raison

et justice en tous temps, tant au petit comme au grant, sans avoir

aulcune faveur à nulluy, ne aulcune moleste ne extorsion; mais leur

charga et commanda moult expressement d’aller parmy juste verité, ou

aultrement se ilz faisoient le contraire, il les pugniroit si

cruellement que les aultres y devroient prendre exemple. Et lors luy, sa

femme et leurs gens s’en retournèrent à Famagosse, et fut la royne

ençainte. Et cy se taist l’istoire d’en plus parler, et commence à

parler de Guion et du maistre de Rodes, qui vaugoient par la mer

encontre de Surye, de Damas, de Baruli, de Tupple, de Damiette, pour

sçavoir se ilz pourroient avoir nouvelles des Sarrazins.

Or nous dist l’istoire que tant vauguèrent les cristiens par la mer que

ilz virent et apperceurent approchier d’eulx, ainsi comme d’une lieue,

une certaine quantité de vaisseaulx; mais par semblance ilz ne povoient

pas estre grant nombre. Adoncques ilz envoièrent une gallée par devers

nos gens, qui jà c’estoient mis en ordonnance, et leur dirent les

nouvelles; et tantost ilz tirèrent les voilles amont et allèrent par

force de vent et de voilles tant que la navire des Sarrazins les

apperceut. Et quant ils les congnurent, ils furent moult esbahis, et se

cuidèrent bien retraire au port de Baruli; mais nos gallées les

advancèrent, et leur coururent sus de tous costez. Là eut grant

occision, et, à brief parler, Sarrazins furent desconfis, et leurs

navires prises et jettez à bort, et les gens en la mer; et estoit la

navire plaine de moult beaulx biens. Et aprez nos barons se mirent en la

mer pour retourner en Chippre; mais par fortune et force de vent et de

la mer qui se tourmenta ung peu, ils arrivèrent en Truli en Armanie. Et

quant le roy d’Armanie, qui estoit frère au roi de Chippre, le sceut, il

envoia tantost sçavoir quieulx gens c’estoient. Et adoncques le maistre

de Rodes leur dist: Seigneurs, dictes au roy que c’est le frère de Urian

de Lusignen, roy de Chippre, qui vient de visiter la mer que Sarrazins

ne feissent armée pour courir sus aux Chippriens, pour le souldan, qui a

esté desconfit et mort, et tous ses hommes, à la grosse bataille de

Famagosse. Comment, disdrent ceux d’Armanie, y a il aultre roy en

Chippre que le roy qui estoit frère à nostre roy? Par foy, dist le

maistre de Rodes, ouy: car le roy fut navré d’ung dart envenimé par le

souldan, tellement qu’il en est mort; et en son vivant il maria sa fille

au preux Urian de Lusignen, qui occit le souldan en la grosse bataille

et desconfit tous ses gens. Adoncques, quant ceulx l’entendirent, ilz le

vindrent denoncer à leur roy, qui fut moult doulent de la mort de son

frère; mais, nonobstant, il vint à la mer à grant compaignie d’armes, et

entra au vaisseau où Guion de Lusignen et le maistre de Rodes estoient.

Et quant Guion sceut sa venue, il luy alla à l’encontre, et

s’entrefirent moult grant reverence. Et adoncques dist le roy au grant

prieur de Rodes: Maistre, puys que ce jeune damoiseau est frère du mari

de ma niepce, je serois mal courtois, quant il est arrivé en ma terre,

si je ne luy faisois sa recepte si honnourablement qu’il luy appartient;

et de cecy je vous prie que vous luy priez de par moy qu’il luy plaise à

venir, et nous luy ferons la meilleure chière que nous pourrons. Par

foy, dist le grand prieur, Sire roy, je le feray. Adoncques il en parla

à Guion, et il luy respondist moult doulcement: Car je feroie bien et

voulentiers plus grande chose pour le roy, se faire le pouvoye, car

bonne foy et raison le veullent. Et lors se partirent ensamble, et mena

Guion belle chevalerie de Poetevins avec luy; et toutesfoys avoit

chascun d’eulx vestu la coste d’acier, et estoient en moult bon arroy

commes gens duys du mestier d’armes, et entrèrent en petis vaisseaulx,

et arrivèrent en terre, et aprez montèrent à chevau et s’en allèrent

vers le Cruli. Et cy se taist l’istoire ung peu de parler de ce, et

commence à parler de Florie, fille du roy d’Armanie, qui en celluy temps

estoit à Cruli.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 11 / 29 段