Le siècle de Louis XIV apparaît seul, au premier abord, dans Versailles:
palais, jardins, places, rues, boulevards, tout semble marqué du même
cachet de despotique splendeur. Partout éclate cette volonté inflexible
du grand roi ramenant toute chose à la ligne droite et soumettant la
création à la même étiquette que sa cour. Pour trouver la France des
siècles suivants, il faut chercher dans les lieux écartes où se cachent
les hôtels à frontons sculptés en guirlande; les petites maisons à
portes dérobées, au-dessus desquelles s'entrelacent des amours;[16] les
jardins à longues tonnelles et à charmilles obscures que garde une
statue de femme. C'est là que la société de Louis XV, fatiguée de
l'éclat symétrique du règne précédent, vint cacher ses vices entre cour
et jardin, non par pudeur, mais par sensualité, car le xviiie siècle
fut, avant tout, une époque de jouissance, n'appuyant sur rien, se
jouant de tout et préparant sa propre ruine avec la voluptueuse
frivolité de Sardanapale[17] arrangeant son bûcher.
Or, c'est dans un de ces hôtels de l'_ère Pompadour_[18] que je dois
maintenant vous transporter. Bâtie quelque soixante ans auparavant au
fond de la ruelle Montbauron, le pavillon de madame de Solange avait
toute la richesse mesquine et toute les grâces affectées de l'époque. On
y arrivait par une cour étroite suc laquelle s'ouvrait une porte
latérale servant d'entrée. La façade, que l'on ne pouvait apercevoir du
dehors, donnait sur une terrasse bordée de caisses d'orangers,[19] et
sur un parterre presque uniquement garni de tulipes et d'hyacithes. Le
reste du jardin était divisé en étroites plates bandes, encadrées de
sauge, de lavande ou de romarin. Au milieu s'élevait un cadran solaire
de marbre blanc, et, çà et là, quelques statues montraient leurs têtes
par-dessus les buissons taillés en gobelets. Deux allées de tilleuls,
placées aux deux pignons, conduisaient à un vaste berceau de vigne et de
chèvrefeuille sous lequel, en été, madame de Solange recevait
quelquefois ses visites.
Au moment oh commence notre histoire, un vieillard et une jeune fille
s'y trouvaient seuls assis. Le vieillard portait un costume de ville
d'une élégance presque coquette. Ses cheveux, soigneusement crêpés,[20]
étaient recouverts d'un léger nuage de poudre; une tabatière d'émail
sortait à demi d'une des poches de sa veste brodée; ses bas de soie bien
tirés[21] étaient retenus par une boucle d'or ciselé, et deux roses[22]
d'un grand prix étincelaient à chacune de ses mains.
Mais ce luxe ne servait qu'à rendre sa décrépitude plus visible. Son
visage avait, non point cette teinte chaude et tannée, dernière
fraîcheur du vieillard, mais une pâleur blafarde qui ôtait à ses rides
leurs ombres et leur donnait un aspect maladif; ses lèvres, toujours
entr'ouvertes, étaient agitées d'un tremblement nerveux, et ses yeux,
d'un bleu tendre, avaient quelque chose de timide et de vague.
Quant à la jeune fille, elle semblait dans toute la splendeur d'une
première jeunesse. L'air modeste et provoquant à la fois, elle eût pu
servir de modèle à une vierge peinte par Watteau.[23] Son costume
participait de cette double expression; on y sentait un reste
d'habitudes du couvent déjà mêlé d'une demi-science mondaine.[24]
Elle tenait à la main une tragédie de Voltaire,[25] et la lisait à haute
voix. Tout à coup elle s'interrompit, le vieillard venait de s'assoupir.
La jeune fille posa le livre sur sa chaise et s'approcha doucement; mais
ce mouvement lui fit rouvrir les yeux.
--Ah! je vous ai réveillé, mon père! s'écria-t-elle avec regret.
--Reste, dit-il d'une voix frêle; assieds-toi là Jeanne... plus près,
plus près encore.
Elle s'accroupit aux pieds du vieillard dans l'attitude gracieuse d'une
enfant qui demande des caresses.
Il posa une main sur son épaule, releva de l'autre son front et la
regarda longtemps avec une sorte d'enchantement naïf.
La jeune fille sourit d'abord sous ce regard; mais je ne sais quel
souvenir traversa subitement sa pensée, ses yeux se mouillèrent et elle
baissa la tête.
--Qu'y a-t-il, Jeanne? demanda le vieillard, à qui ce mouvement n'avait
point échappé.
--Rien, rien, mon père, répondit-elle rapidement.
--Tu me trompes. Hier encore j'ai vu que tu avais pleuré; je voulais
t'en demander la cause, et ce matin j'ai oublié... Oh! ma tête! ma
tête!...
--Il porta ses deux mains à son front avec l'expression plaintive d'un
enfant. Jeanne voulut l'entourer de ses bras; mais il se dégagea
doucement, jeta autour de lui un regard précautionneux, et baissant la
voix:
--Madame de Solange te rend malheureuse, peut-être? dit-il avec une
sorte d'effroi.
--Qui vous fait penser cela? interrompit la jeune fille. Il lui imposa
silence de la main.
--Bien, bien, je sais que tu ne me l'avoueras point. A quoi bon! je ne
pourrais te protéger, moi; mais prends garde, Jeanne; ne résiste pas à
ta mère. Tout ce qui résiste, vois-tu, elle le brise!
--Je le sais, murmura Jeanne, dont les yeux se détournèrent vers son
père.
Celui-ci l'attira plus près de lui.
--T'a-t-elle refusé quelque plaisir? demanda-t-il.
--Nullement, mon père.
--Tu désires peut-être quelque parure?
--Aucune.
--Pourquoi le cacher? on pourrait te l'acheter. Ta pension[26] est
faible et ne doit point te suffire.[27]
--Je ne la voudrais plus forte que lorsque je vois de pauvres familles.
--Et tu en connais maintenant que tu aimerais à secourir?
--Hélas! mon père, ceux qui souffrent ne manquent jamais.
M. de Solange regarda autour de lui, et, tirant de la poche de sa veste
une petite bourse de cuir de daim:
--Tiens, dit-il.
--De l'or! s'écria Jeanne étonnée.
--Oui, mais cache-le de peur que ta mère ne le voie!
--Pourquoi cela? Ne le tenez-vous point d'elle?
--Non.
--De qui donc, alors?
--Tout est pour toi, dit le vieillard en rougissant.
--Mais vous ne me répondez point, mon père, reprit Jeanne vivement.
Cette bourse...
Et comme si un souvenir l'illuminait subitement:
--Cette bourse a été dérobée à ma mère il y a quelques jours!
s'écria-t-elle.
--Tais-toi, dit le vieillard épouvanté.
--Quoi! ce serait...[28]
--Tais-toi!
Elle regarda son père stupéfaite. Celui-ci jeta un coup d'œil autour
de lui pour s'assurer qu'ils étaient seuls.
--Tout lui appartient, reprit-il à voix basse; je suis chez elle comme à
l'hospice; je n'ai rien à moi.... Quand j'ai vu cet or, j'ai pensé qu'il
pourrait te rendre heureuse.
--Oh! mon père, mon père! s'écria Jeanne émue à la fois de honte, de
pitié' et d'attendrissement.
--Dis que tu es heureuse, Jeanne! reprit celui-ci en l'attirant à lui.
Pauvre fille! J'aurais voulu pouvoir dérober pour toi le trésor du roi
de France! Si j'avais le paradis, vois-tu, Jeanne, je le donnerais tout
entier sans y garder même une place... Mais embrasse donc ton père!
remercie-le donc! C'est la première fois que je puis te faire un
présent.
Il y avait dans les paroles du vieillard une tendresse à demi égarée qui
émut Jeanne jusqu'au fond du cœur. Dépouillée de sa volonté par une
longue oppression, cette pauvre âme en était revenue à tous les
instincts de l'enfance.
Jeanne jeta ses bras autour du cou de son père et baisa ses cheveux
blancs.
--Cache, cache la bourse, reprit le vieillard joyeusement. Ah! ils me
croient la tête faible!... Mais je vois tout, je comprends tout. Aussi,
sois tranquille, ma Jeanneton, je sais comment faire, maintenant. Oh ne
te défie point de moi; tes pauvres ne manqueront plus de rien. Mais
cache la bourse, surtout, cache-la bien.
--Elle ne nous appartient pas, fit observer la jeune fille doucement, et
il faudra la rendre.
--La rendre! à qui?
--A ma mère.
--Que dis-tu? s'écria le marquis épouvanté; tu lui diras donc que je
l'ai prise?
--Non, mon père.
--Elle le devinera, on te forcera à l'avouer; tu me dénonceras,
malheureuse!
--Mon père!
--Oh! ne fais pas cela, Jeanne, je t'en conjure; ta mère se vengerait
sur moi. Tu ne voudrais point me rendre malheureux. Tu es la seule qui
m'aime ici. Oh! ne rends pas la bourse; je l'ai prise pour toi, Jeanne.
Par miséricorde, ne dis rien à ta mère.
Il avait les mains jointes et pleurait. La jeune fille éperdue se jeta
dans ses bras en s'efforçant de le rassurer par ses promesses et ses
baisers, mais il semblait toujours inquiet.
--Tu ne sauras point cacher cet or, reprit-il, et tout se découvrira.
Rends-le-moi, c'est le plus sûr; rends-le moi; je le garderai.
Jeanne lui remit la bourse, qu'il ramassa vivement.
--Surtout, pas un mot à ta mère, reprit-il, en posant un doigt sur ses
lèvres. Si elle t'interroge, aime-moi assez pour mentir; ton confesseur
te le pardonnera, et, s'il le faut, je prendrai sur moi le péché.
Dans ce moment un domestique en livrée parut au bout de l'allée. Il
venait annoncer à M. de Solange que le souper était servi.
Celui-ci se leva, fit un signe à Jeanne pour lui recommander la
discrétion, et, s'appuyant sur le bras du valet, il regagna d'un pas
chancelant l'appartement qu'il occupait dans l'hôtel.
La jeune fille le suivit des yeux avec une expression de pitié
caressante, jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les tilleuls. Alors
ses idées parurent prendre un autre cours, et elle tomba dans une
profonde rêverie.
Le jour, qui commençait à baisser, ne jetait sur la tonnelle que des
lueurs incertaines; la cloche du souper avait sonné, et, suivant l'usage
établi dans la plupart des maisons nobles, Jeanne n'y devait point
paraître. Certaine ainsi que son absence ne pouvait être remarquée par
sa mère, ni par les gens de service occupés ailleurs, la jeune fille
chercha le coin le plus reculé de la tonnelle, s'y assit et tira de son
sein une lettre qu'elle y tenait cachée.
Là seule vue de ce papier sembla réveiller en elle une subite émotion,
car la rougeur couvrit ses joues, et elle promena autour d'elle un
regard inquiet; mais, sûre de ne pouvoir être aperçue, elle l'ouvrit
lentement et se mit li le relire tout bas.
Cette lecture avait sans doute pour elle un vif intérêt, car elle ne
tarda point à l'absorber tout entière. Une lueur d'indicible joie
illuminait ses traits par instants, puis s'éteignait tout à coup sous un
nuage de doute et de crainte. Deux ou trois fois elle s'interrompit,
demeurant immobile, les yeux fixes et comme écrasée bous un sentiment de
désespoir.
Enfin, elle avait achevé sa lecture et se préparait à la recommencer
lorsqu'un bruit de pas se fit entendre: elle cacha vivement dans son
sein la lettre qu'elle tenait, et presque au même instant madame de
Solange parut à l'entrée de la tonnelle.
Madame de Solange était une femme de haute taille, richement vêtue, à la
démarche lente, mais ferme. Rien chez elle ne rappelait son origine. Ses
traits avaient une régularité pour ainsi dire hautaine, et leurs rides
se cachaient sous une sorte de _blondeur_[29] aristocratique. Ce qui
manquait dans tout son être, ce n'était point la distinction: c'était la
vie. La robe de velours ne pouvait déguiser sa maigreur, et la lividité
de son visage perçait le fard dont elle l'avait couvert. C'était
seulement dans le regard que l'on retrouvait l'indice d'une énergie
éprouvée; toute la vitalité s'y était réfugiée, et son œil gris
brillait d'un éclat que l'on avait peine à supporter.
Jeanne, qui avait failli être surprise, resta tremblante et la tête
baissée à son aspect; madame de Solange ne parut point y prendre garde.
Je vous cherchais, dit-elle à la jeune fille d'une voix dont l'harmonie
avait quelque chose de métallique. Êtes-vous seule?
--Seule, madame, répondit Jeanne.
Madame de Solange s'assit sur le banc que sa fille venait de quitter et
lui fit signe de prendre un des sièges rustiques qui se trouvaient sous
la tonnelle.
--J'ai à vous parler, Jeanne, reprit-elle d'un ton plus confidentiel que
de coutume. Approchez-vous et écoutez-moi avec attention.
La jeune fille obéit.
--Depuis bientôt trois mois que vous avez quitté le couvent, reprit
madame de Solange, j'ai évité de vous présenter à la société qui
fréquente l'hôtel. Vous avez vécu dans la retraite comme il convient à
une fille de votre condition, qui ne doit paraître dans le monde qu'en
se mariant; mais ce moment est enfin venu.
--Que dites-vous, madame? s'écria Jeanne qui leva brusquement la tête en
tressaillant.
--Je dis que je viens d'arranger un mariage tel que je pouvais le
désirer.
--Pour moi? interrompit la jeune fille.
--Pour vous, reprit madame de Solange. Qu'y a-t-il dans cette nouvelle
qui puisse vous étonner? N'avez-vous jamais pensé qu'il en devrait être,
ainsi tôt ou tard?
--Madame..., balbutia Jeanne éperdue.
--Allons, remettez-vous, dit froidement madame de Solange; il s'agit
ici, non point de s'émouvoir, mais de causer. Le mariage aura lieu dans
un mois, et dès demain je vous emmènerai pour choisir le trousseau.
Cette nouvelle était si inattendue que Jeanne resta un instant comme
foudroyée. Elle regarda sa mère, pâle, les mains jointes et sans pouvoir
parler.
--C'est impossible, dit-elle enfin d'une voix entrecoupée; dans un mois,
madame, c'est impossible.
--Pourquoi donc? demanda la marquise.
--Je ne savais point... Je n'étais point préparée. Oh! je vous en
conjure...
--Enfin?... interrompit madame de Solange avec impatience.
--Je ne veux pas me marier, ma mère! s'écria la jeune fille qui se
laissa glisser à genoux.
La marquise recula vivement.
--Relevez-vous, dit-elle. Pourquoi cet effroi, ces larmes; et que
dois-je conclure de pareilles folies? Les dames de la Visitation
auraient-elles abusé de leur influence pour vous inspirer un fanatique
désir de fuir le monde?
--Non, madame.
--Qu'est-ce donc alors? Eprouvez-vous quelque répugnance pour le
mariage?
--Je ne dis point cela, madame.
--C'est donc seulement pour le mari que je vous propose; mais je ne vous
l'ai point nommé, vous ne l'avez jamais vu. S'il est jeune: spirituel,
galant et de grande naissance, le refuserez-vous également?
--Ah! quel qu'il soit![30] s'écria Jeanne, emportée par son émotion.
Madame de Solange leva brusquement la tête.
--Alors, vous en aimez un autre? dit-elle.
Jeanne se couvrit le visage. Il y eut une pause.
--Ainsi, vous l'avouez, reprit la marquise d'une voix dont le
tremblement annonçait une colère retenue; eh bien, mademoiselle, voyons
votre choix! Pour être préférable au comte de Lanoy, il faut que l'homme
distingué par vous réunisse à un haut degré les avantages de la beauté,
de l'intelligence et de la fortune. Nommez-le! nommez-le sur-le-champ!
Mais pourquoi ce silence? Hésiter, c'est me faire croire à quelque
préférence indigne. Ce nom est-il si honteux, que vous n'osiez le
prononcer? Parlez, mademoiselle! mais parlez donc!
--Ne m'interrogez point, madame, balbutia Jeanne, étouffée de sanglots.
La marquise fit un brusque mouvement.
--C'est-à-dire que vous rougissez d'avouer votre choix, reprit-elle.
Vous-même, alors, en faîtes justice![31] Qu'il n'en soit plus question;
vous épouserez M. de Lanoy.
--Ma mère! par pitié! s'écria Jeanne.
Mais madame de Solange lui saisit brusquement le bras, et avec un
emportement qu'elle avait jusqu'alors difficilement contenu:
--Assez! dit-elle, vous obéirez!... Point de prières, point de larmes!
Je le veux! Je ne vous demande plus la confidence de vos folles
préférences. Gardez vos rêves, vous le pouvez; mais ce mariage réalise
un espoir que je poursuis depuis vingt années; il vous assure le crédit
et le rang que nous avons le droit d'ambitionner; il se fera,[32]
mademoiselle. Fusse-je[33] à mon heure d'agonie,[34] je remettrais à
recevoir l'absolution de mes péchés pour signer votre contrat.
L'énergie avec laquelle ces mots étaient prononcés saisit la jeune
fille; elle leva vers sa mère des yeux noyés de larmes; mais le regard
fixe de celle-ci s'appuyait sur elle avec une volonté si implacable,
qu'elle fut comme écrasée et qu'elle se laissa retomber sur le siège
qu'elle avait quitté.
Madame de Solange s'aperçut de ce subit abattement; elle avait déjà
repris possession d'elle-même.
--Vous réfléchirez, dit-elle d'un ton de froideur imposante. On a dû
vous apprendre au couvent qu'à nous appartenait le droit de disposer de
votre sort, à vous le devoir de vous soumettre; mais il ne suffit point
d'obéir, il faut que vous le fassiez avec la bonne grâce qui convient à
votre éducation et à votre rang. J'ose espérer que vous ne l'oublierez
point. Allez!
Jeanne se leva tremblante, salua et quitta la tonnelle.
Madame de Solange demeura longtemps à la même place, les yeux immobiles,
le front soucieux. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Jeanne était
loin de l'avoir laissée sans inquiétude. Il était évident que la jeune
fille ressentait un amour, impossible à approuver sans doute,
puisqu'elle n'avait osé en avouer l'objet, mais dont les suites
pouvaient être dangereuses.
Bien qu'elle n'eût étudié sa fille que depuis quelques mois, la marquise
avait vu clair dans le fond de cette âme, qui s'ignorait encore
elle-même. Jeanne avait cette docilité de l'enfant qui a grandi sans
s'en apercevoir; mais le péril de ses affections pouvait lui révéler le
secret de sa force, et alors la révolte était à craindre, car il y avait
dans la fille quelque chose de l'énergie de la mère. Les grâces de la
jeunesse et les timidités de l'ignorance cachaient en vain cette
énergie: madame de Solange l'avait devinée sous son enveloppe, comme
l'œil d'un soldat devine le glaive dans son fourreau de satin. Aussi
comprit-elle sur-le-champ que le seul moyen d'éviter la résistance était
de tout brusquer; elle espérait qu'ainsi surprise, la jeune fille
n'essayerait point des forces qu'elle ignorait, et que, convaincue de
son impuissance, elle se jetterait dans la résignation.
C'était par suite de cette pensée que la marquise avait renoncé à
pousser plus loin sa découverte et brusquement interrompu l'explication
commencée. Elle savait qu'occuper un cœur de son affection, même
pour la combattre, c'est l'y engager plus avant; qu'en arrachant à
Jeanne une confidence, elle s'associait pour ainsi dire à sa passion, et
qu'une fois cette dernière avouée, la jeune fille s'y abandonnerait avec
plus de liberté. Elle résolut donc de ne lui faire aucune question, mais
de tout découvrir, s'il était possible, décidée à ne rien négliger pour
rompre une inclination qui mettait ses espérances en péril.