Le choléra fit assez de ravages dans la ville voisine de nos campagnes;
mais il ne passa point la rivière, et les habitants de la rive gauche,
desquels nous faisions partie, furent préservés. Dans l'attente d'une
irruption toujours possible, je restai dans ma petite propriété, voyant
tous les jours la famille de Chailly, dont le château était situé à
la distance d'un quart de lieue, et veillant avec sollicitude sur ma
vieille amie la comtesse, et sur ses petits-enfants dont elle était
beaucoup plus occupée que leur mère, la merveilleuse vicomtesse Léonie.
Cette dernière, quoique fort bienveillante pour moi dans ses manières,
me déplaisait de plus en plus. Ce n'est pas qu'elle manquât d'esprit, ni
de caractère. Elle avait certaines qualités brillantes à l'extérieur,
qui attiraient également les gens très-affectés et les gens
très-ingénus: ceux-ci, la prenant de bonne foi pour la femme supérieure
qu'elle voulait être, et ceux-là souscrivant à ses prétentions,
moyennant une convention tacite, passée avec elle, d'être reconnus pour
hommes supérieurs eux-mêmes. Elle avait à Chailly comme à Paris, une
petite cour assez ridicule, et même plus ridicule qu'à Paris; car elle
la recrutait de plusieurs gentilshommes campagnards, élégants frelatés
dont elle se moquait cruellement avec les élégants de meilleur aloi
qu'elle avait amenés de Paris. Ces pauvres jeunes gens du cru se
guindaient pour être à la hauteur de son bel esprit, et n'en étaient
que plus sots; mais ils montaient à cheval avec elle, la suivaient à
la chasse, bourdonnaient sur sa piste; où papillonnaient autour de son
étrier, sans s'apercevoir qu'ils n'étaient accueillis que pour faire
nombre au cortège, et afin que les femmes de la province eussent à dire,
avec dépit, que la vicomtesse accaparait tous les hommes du département.
[Illustration: Ils partirent en assez bonne intelligence]
La comtesse, habituée à la haute tolérance de la bonne compagnie, menait
une vie à part dans le château. Elle surveillait les enfants, les
précepteurs et gouvernantes, les travaux de la terre et l'ordre de
la maison. Alerte et vigilante, malgré son grand âge, elle était si
nécessaire à l'indolente Léonie, qu'elle en obtenait des égards et des
gracieusetés où l'affection n'entrait cependant pour rien. Le vicomte,
son fils, était un personnage fort nul, indulgent par insouciance, et
très-disposé à tout permettre à sa femme à condition qu'elle ne le
gênerait en rien. Riche et borné, il était plus occupé à dépenser son
bien avec des demoiselles de l'Opéra qu'à le faire prospérer avec sa
mère. Il était presque toujours à Paris, et, pour se faire pardonner
ses absences un peu équivoques, il s'acquittait scrupuleusement des
nombreuses emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse.
C'était là le véritable lien conjugal entre eux, et le secret de leur
bonne intelligence. Le pauvre homme aimait ses enfants instinctivement,
et sa mère avec plus de tendresse qu'il n'en avait jamais eu pour
personne; mais il ne la comprenait pas, et il était incapable de donner
à ses enfants une bonne direction. Tout dans cette famille respirait
extérieurement l'union et l'harmonie, quoique en réalité ce ne fût pas
une famille, et que, sans le dévouement absolu et infatigable de la
veille femme qui en était le chef et la providence, il n'eût pas été
possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous le même toit.
J'étais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je reçus un billet
d'Horace, daté de sa petite ville, «Ma mère est sauvée, me disait-il. Je
retourne à Paris la semaine prochaine; je passe à vingt lieues de chez
vous. Si vous y êtes encore, je puis faire un détour et aller causer
avec vous quelques heures sous les tilleuls qui vous ont vu naître. Un
mot, et je trace mon itinéraire en conséquence.»
Eugénie fit une petite moue quand je lui dis que j'avais répondu à ce
billet par une invitation empressée; mais lorsque Horace arriva, elle
ne lui en fit pas moins les honneurs de notre humble manoir avec
l'obligeance digne et simple dont elle ne pouvait se départir.
Madame Dumontet n'avait pas été aussi gravement malade que son mari
l'avait écrit à Horace sous l'influence d'une première inquiétude. Le
choléra n'avait pas été par là, et Horace avait trouvé sa mère presque
rétablie; mais il n'avait pu s'arracher tout à coup des bras de ses
parents, et s'il eût voulu les croire, il aurait passé avec eux le reste
de l'été.
«Mais cette petite ville m'est devenue intolérable, dit-il, et j'ai
senti cette fois plus vivement que jamais que j'en ai fini avec mon
pauvre pays. Quelle existence, mon ami, que cette économie sordide à
l'abri de laquelle on végète là, sans honneur, sans jouissance et sans
utilité! Quelles gens que ces provinciaux, envieux, ignares, encroûtés
et vains! S'il me fallait rester parmi eux trois mois entiers, je vous
jure que je me brûlerais la cervelle.»
Le fait est que les habitudes modestes, l'esprit de contrôle un peu
taquin, et l'obscurité un peu forcée des petites villes, étaient
inconciliables avec les goûts et les besoins que l'éducation avait créés
à Horace. Ses bons parents avaient tout fait pour qu'il en fût ainsi, et
cependant ils étaient naïvement stupéfaits du résultat de leur ambition.
Ils ne comprenaient rien aux énormes dépenses de ce jeune homme qu'ils
voyaient si dédaigneux des plaisirs de leur endroit, le bal public, le
café, les actrices ambulantes, la chasse, etc. Ils s'affligeaient de
l'ennui mortel qui le gagnait auprès d'eux, et qu'il n'avait pas la
force de leur cacher. Son intolérance pour leur prudence en matière de
politique, son mépris acerbe pour leurs vieux amis, son dégoût devant
les caresses et les avances des parents campagnards, sa mélancolie sans
cause avouée, ses déclamations contre le siècle de l'argent (avec de si
grands besoins d'argent), son humeur sombre et inégale, ses mystérieuses
réticences lorsqu'il était question de femmes, d'amour ou de mariage,
c'étaient là autant de chagrins profonds et dévorants pour eux, et
surtout pour la pauvre mère, qui voulait découvrir en lui quelque cause
de malheur exceptionnel, inouï, ne voyant pas que les autres enfants de
sa province, élevés comme lui, maudissaient comme lui leur sort.
Quelques heures d'entretien avec Horace m'apprirent toute l'anxiété de
sa famille, tout l'ennui qu'il en avait ressenti, et tous les torts
qu'il avait eus, quoiqu'il ne me les avouât qu'en les présentant comme
des conséquences inévitables de sa position. Il était _obsédé_ des
questions inquiètes que son père s'était permis de lui faire sur ses
études et sur ses projets. Il était _supplicié_ par les recommandations
et les instances de sa mère, relativement à son travail et à sa dépense.
Enfin, après avoir récriminé, déclamé, pleuré de rage et de tendresse en
me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers et insupportables
auteurs de ses jours, il conclut à un besoin immodéré de se distraire,
afin de secouer tous ses dégoûts, et il me demanda de le mener au
château de Chailly, où il avait appris qu'une belle partie de chasse se
préparait.
Une heure après, il fut invité par la comtesse elle-même, qui vint, au
milieu de sa promenade, se reposer un instant chez moi, comme elle le
faisait souvent. Elle avait compris Eugénie au premier coup d'oeil, et
avait conçu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut frappé de
l'amicale familiarité avec laquelle cette grande dame s'assit auprès de
la fille du peuple, de la maîtresse du carabin, et lui parla simplement
et affectueusement. Il remarqua aussi le bon sens et la dignité
qu'Eugénie mit dans cet entretien avec la comtesse. A partir de ce jour
il eut pour elle un respect qui se démentit rarement, et abjura presque
toutes ses anciennes préventions.
L'arrivée d'Horace au château fut une bonne fortune pour la vicomtesse,
qui commençait à s'ennuyer de son entourage, et qui se souvenait d'avoir
trouvé de l'esprit et de l'originalité à ce jeune homme. Elle lui fit
d'agréables reproches de l'avoir négligée à Paris.
«Vous avez trouvé notre maison ennuyeuse, lui dit-elle avec ce ton où
la flatterie tenait de si près à la moquerie qu'il était difficile de
savoir jamais laquelle des deux l'emportait; nous le serons peut-être
moins ici; et d'ailleurs à la campagne, on est moins difficile.
--C'est cette considération qui m'a donné le courage de me présenter
devant vous, Madame,» répondit Horace avec une humilité impertinente qui
ne fut pas mal reçue.
La vicomtesse ne se connaissait pas plus en véritable esprit qu'en
véritable mérite. Elle ne cherchait dans un homme qu'une seule capacité,
celle qui consiste à savoir louer et aduler une femme. Au premier coup
d'oeil elle se rendait compte de l'effet qu'elle pouvait produire sur
l'esprit d'un nouveau venu; et s'il n'y avait pas de prise pour elle sur
cet esprit-là, elle ne se donnait point de peine inutile, et le traitait
tout de suite en ennemi. En cela consistait tout son tact. Elle ne
se compromettait vis-à-vis de personne, et ne reculait devant aucune
inimitié. Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas craindre
les adversaires. Pour juger les hommes qui l'approchaient, elle n'avait
donc qu'un poids et qu'une mesure: quiconque ne l'appréciait pas était
tenu, sans retour et sans appel, pour un butor, un cuistre ou un sot;
quiconque la remarquait et cherchait à se faire remarquer par elle,
était noté et enrôlé d'avance dans la brigade de ses favoris ou de ses
protégés. Les manières timides, l'émotion d'un jeune adorateur, lui
plaisaient; mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage.
Froide et maladive, elle ne pouvait pas être tout à fait galante; mais
elle était coquette et dissolue à sa manière, et donnait de prétendus
droits sur son coeur, toutes sortes d'espérances, et du minces faveurs,
à plusieurs hommes à la fois, tout en ayant l'habileté de faire croire à
chacun, qu'il était le premier et le dernier qu'elle eût aimé ou qu'elle
dût aimer. Comme il n'est point de méchant caractère qui n'ait, comme on
dit, les qualités de ses défauts, on pouvait dire, à sa louange, qu'elle
n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait pas les
principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait beaucoup d'indépendance
dans ses idées et d'excentricité dans sa conduite. Elle ne croyait à
aucune vertu; mais, ne blâmant aucun vice, elle parlait des autres
femmes avec plus de loyauté que ne le font ordinairement les femmes du
monde. Elle le faisait sans ménagement et sans malice, ne se piquant pas
de pudeur à cet égard, et n'en ayant pas plus que de passion.
Horace ne songea pas même à douter de cette supériorité féminine qui
recherchait son hommage. Il l'accepta d'emblée, non-seulement parce
qu'elle était riche, patricienne, courtisée et parée, et que tout
cela était neuf et séduisant pour lui, mais encore parce qu'il avait
absolument la même manière de juger les gens, et de les prendre, comme
elle, en affection ou en antipathie selon qu'il était goûté ou dédaigné.
Dès le premier jour où le regard de la vicomtesse avait croisé le sien,
ce mutuel besoin de l'admiration d'autrui qui les possédait s'était
manifesté. Leurs vanités réciproques s'étaient prises corps à corps,
se défiant et s'attirant comme deux champions avides de mesurer leurs
forces et de se glorifier aux dépens l'un de l'autre.
La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes qu'elle ferait le
lendemain. D'abord elle apparut dès le matin sur le perron, en robe de
chambre si blanche, si fine, si flottante, qu'elle rappelait Desdemona
chantant la romance du Saule. Puis, pendant qu'on apprêtait les chevaux,
elle se costuma en amazone du temps de Louis XIII, risquant une plume
noire sur l'oreille, qui eût été de mauvais goût au bois de Boulogne, et
qui était fort piquante et fort gracieuse au fond des bois de Chailly.
Au retour de la chasse, elle fit une toilette de campagne d'un goût
exquis, et se couvrit de tant de parfums qu'Horace en eut la migraine.
Quant à lui, il s'était levé avant le jour pour s'équiper en chasseur
convenable, et grâce à ma garde-robe, il s'improvisa un costume qui ne
sentait pas trop le basochien de Paris. Je le prévins que mon cheval
était un peu vif, et l'engageai à le traiter doucement. Ils partirent
en assez bonne intelligence; mais quand le cavalier fut sous le feu des
regards de la châtelaine, il ne tint compte de mes avis, et eut de rudes
démêlés avec sa monture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement
gouverner un cheval.
«Vous montez en casse-cou, mon cher, lui cria familièrement le comte
de Meilleraie, adorateur principal de la vicomtesse; vous vous ferez
écraser contre la muraille.»
Horace trouva la leçon de mauvais goût, et, pour prouver qu'il la
méprisait, il fit cabrer son cheval avec rage. Il était hardi et solide,
quoiqu'il eût peu de leçons de manège, et sachant bien qu'il ne pouvait
lutter d'art et de science avec les écuyers expérimentés et pédants
qui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins les éclipser par son
audace. Il réussit à effrayer la dame de ses pensées, au point qu'elle
le supplia en pâlissant d'avoir plus de prudence. L'effet était produit,
et le triomphe d'Horace sur tous ses rivaux fut assuré. Les femmes
prisent plus le courage que l'adresse. Les hommes soutinrent que c'était
un genre détestable, et qu'aucun d'eux ne voudrait prêter son cheval
à un pareil fou; mais la vicomtesse leur dit qu'aucun d'eux n'oserait
faire de pareilles folies et risquer sa vie avec autant d'insouciance.
Comme elle voyait fort bien que toute cette crânerie d'Horace était en
son honneur, elle lui en sut un gré infini, et s'occupa de lui seul
tout le temps de la chasse. Horace l'y aida merveilleusement en ne la
quittant presque pas, et en montrant pour la chasse en elle-même toute
l'indifférence qu'il y portait. Il ne savait pas plus chasser que manier
un cheval, et comme il n'y eût fait que des fautes, il affecta un
profond mépris pour cette passion grossière.
«Pourquoi êtes-vous donc venu? lui dit madame de Chailly, qui voulait
provoquer une réponse galante.
--J'y viens pour être auprès de vous,» répondit-il sans façon.
C'était plus que n'avait attendu la vicomtesse. Mais les circonstances
servaient bien Horace; car cette brusque déclaration qu'il lui jetait
à la tête, et qu'un peu plus de savoir-vivre lui eût fait tourner plus
délicatement, sembla à celle qui la recevait l'effet d'une passion
violente et prête à tout oser. Cette femme, d'une beauté contestable et
d'un coeur problématique, n'avait jamais été aimée. On l'avait attaquée
et poursuivie par curiosité ou par amour-propre. Jamais on ne l'avait
désirée, et elle ne désirait rien tant elle-même que d'inspirer un amour
emporté, dût-il compromettre la réputation de délicatesse, de goût et de
fierté qu'elle avait travaillé à se faire. Elle espérait peut-être qu'un
tel amour éveillerait en elle les émotions d'un enthousiasme qu'elle ne
connaissait pas. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que son imagination
était satisfaite à tous autres égards; que sa vanité était blasée sur
les triomphes de l'esprit et de la coquetterie, et qu'elle n'avait
jamais éprouvé les transports que la beauté allume et que la passion
entretient. Elle était lasse d'adulations, de soins et de fadeurs. Elle
voulait voir faire des folies pour elle; elle voulait, non plus de
l'excitation, mais de l'enivrement, et Horace semblait tout disposé à ce
rôle d'amant furieux et téméraire dont la nouveauté devait faire cesser
la langueur et l'ennui des vulgaires amours.
Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans sa vie, et elle
l'avait conservé. C'était le marquis de Vernes, qui, à l'âge de
cinquante ans, avait été son premier amant. Il y avait de cela une
vingtaine d'années, et le monde ne l'avait pas su, ou n'en avait jamais
été certain. Ami de la maison, ce roué habile avait profité des premiers
sujets de dépit que l'infidélité du vicomte de Chailly avait donnés à sa
femme. Il avait été le confident des chagrins de Léonie, et il en avait
abusé pour séduire une enfant sans expérience, qui le regardait comme un
père et se fiait à lui. Jusque-là cette infortunée n'avait eu d'autre
défaut que la vanité; cet affreux début dans la vie, avec un vieux
libertin, développa des vices dans son coeur et dans son intelligence.
Elle eut horreur de sa chute, se sentit avilie, et se crut perdue à
jamais, si, à force de science et de coquetterie, elle ne parvenait à
s'en relever. Le marquis l'y aida; non qu'il fût accessible au remords,
mais parce que, dans l'espèce de morale qu'il s'était faite de ses
vices, il tenait à honneur de ne pas flétrir une femme aux yeux du monde
et aux siens propres. C'était un homme singulier, mystérieux, profond en
ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de laquelle régnait une
sorte de loyauté. Né pour la diplomatie, mais éloigné de cette carrière
par les événements de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrète
à satisfaire ses passions, non sans vanité, du moins sans scandale. Par
exemple, il se piquait d'être ce que les femmes du monde appellent un
_homme sûr_; et bien qu'à son regard doucereusement cynique, à ses
propos délicatement obscènes, à son ton finement dogmatique en matière
de galanterie, on reconnût en lui le libertin supérieur, le débauché de
premier ordre, jamais le nom d'une de ses maîtresses, fût-elle morte
depuis quarante ans en odeur de sainteté, ne s'était échappé de ses
lèvres; jamais une femme n'avait été compromise par lui. Éconduit, il
ne s'était jamais plaint; trahi, il ne s'était jamais vengé. Aussi le
nombre de ses conquêtes avait été fabuleux, quoiqu'il eût toujours été
fort laid. N'aimant point par le coeur, et sachant bien qu'il ne devait
ses triomphes qu'à son adresse, il n'avait jamais été aimé; mais partout
il s'était rendu nécessaire, et avait conservé ses droits plus longtemps
que ne le font les hommes qu'on aime, et qui nuisent à la réputation et
au repos. Tant qu'il désirait, il était le persécuteur le plus dangereux
du monde, et fascinait par une audace persévérante et glacée. Dès qu'il
possédait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais encore utile
et précieux. Il se conduisait généreusement, faisait les actes du
dévouement le plus délicat, travaillait à réparer l'existence de la
femme qu'il avait souillée, en un mot, relevait en public, par sa tenue,
ses discours et sa conduite, la réputation de celle qu'il avait perdue
en secret. Il faisait tout cela froidement, systématiquement, soumettant
toutes ses intrigues à trois phases bien distinctes, tromper, soumettre
et conserver. Au premier acte, il inspirait la confiance et l'amitié; au
second, le honte et la crainte; au troisième, la reconnaissance et même
une sorte de respect: bizarre résultat de l'amour à la fois le plus
déloyal et le plus chevaleresque qui soit jamais passé par une cervelle
humaine.
La vicomtesse Léonie avait été une des dernières victimes du marquis.
Désormais elle était la femme à laquelle il se montrait le plus dévoué.
Le drame immonde de la séduction avait été aussi plus sérieux pour lui,
avec elle, qu'avec la plupart des autres. Il n'avait pas trouvé chez
elle le moindre entraînement, et il avait été forcé d'attaquer et de
flatter sa vanité, plus ingénieusement et plus patiemment peut-être
qu'il ne l'avait fait de sa vie. Sa triste victoire avait excité chez
Léonie un dégoût profond, un ressentiment amer, voisin de la haine et de
la fureur. Elle l'avait menacé de dévoiler sa conduite à sa famille, de
demander vengeance à son mari, même de se faire justice elle-même en le
poignardant. Cette réaction violente n'était pas chez elle l'effet de la
vertu outragée, mais celui de la vanité blessée et humiliée. Elle, si
hautaine et si éprise d'elle-même, appartenir à un homme vieux, laid et
froid! Elle en faillit mourir, et ce fut là le le plus grand chagrin de
sa vie. Le marquis en fut effrayé, lui qui ne l'avait jamais été; aussi
travailla-t-il à la rassurer et à la relever à ses propres yeux avec
un soin et un zèle qui dépassaient tous ses miracles précédents en
ce genre. Pour rien au monde il n'eût voulu laisser dans une âme si
dédaigneuse et si vindicative un souvenir odieux. Il alla jusqu'à jouer
le remords, le désespoir et la passion, et il le fit si bien, que la
vicomtesse crut être le premier amour de ce vieillard blasé. Son premier
soin fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolât son
amour-propre, et il y parvint sans que cet homme se doutât de son plan
et s'aperçût de son concours. Léonie ne savait pas que le marquis avait
agi ainsi avec toutes les femmes dont il avait voulu rester l'ami; et
puis il fit pour elle cette différence, qu'avec les autres il avait
parlé en philosophe du dix-huitième siècle, et qu'avec elle il parla
en héros du dix-neuvième. Il feignit de se sacrifier, de s'arracher le
coeur en se donnant un rival; et comme elle aimait à se croire capable
d'inspirer un sentiment sublime, elle accepta le rôle nouveau qu'il
venait de créer pour elle. De son côté, il y goûta le plaisir d'inspirer
une reconnaissance exaltée; et ils jouèrent ensemble cette comédie tout
le reste de leur vie. Il fut le confident résigné de tous ses caprices
et l'entremetteur sentimental de toutes ses intrigues. Trop vieux
désormais pour prétendre au partage, il s'en consola en se voyant prôné
et cajolé ouvertement par une femme qui eût rougi d'avouer l'origine de
leur intimité, mais qui le déclarait l'homme le plus remarquable,
le plus grand esprit, et le plus beau caractère qu'elle eût jamais
rencontré. Les femmes de seconde et de troisième jeunesse, qui avaient
connu le marquis à leurs dépens, n'étaient pas dupes de cette amitié
filiale; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir deviné la cause; et
lorsqu'il arrivait à quelqu'une d'entre elles de dire _amen_ à tous les
éloges que décernait Léonie au marquis, c'était quelque chose d'assez
curieux que la contenance chaste et calme de ces deux femmes qui
espéraient se tromper réciproquement, et qui savaient très-bien l'amer
secret l'une de l'autre.
Il ne fallut qu'une journée au marquis pour deviner le penchant de la
vicomtesse pour Horace. Comme, au point de vue de la prudence, qui est
toute la morale du monde, il ne lui avait jamais donné que de bons
conseils, il vit d'abord cette inclination d'un mauvais oeil. Il
ne pouvait pas suivre la chasse; mais il lut sur le front du jeune
roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse à descendre de
cheval, que ses espérances avaient couru le grand galop. Il pénétra dans
les appartements de Léonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de
ces soubrettes comme il en reste peu, devant lesquelles on ne se gêne
pas. Assister à la toilette des dames était un privilège de l'ancien
régime auquel l'âge du marquis l'autorisait encore.
«Ah ça! ma chère enfant, dit-il à Léonie, j'espère que si vous vous
coiffez pour ce beau brun qui nous est tombé des nues, vous n'allez pas
du moins vous coiffer de lui. C'est un garçon de bonne mine, et qui
cause bien, j'en tombe d'accord; mais c'est un homme qui ne vous
convient pas.
--Comme je suis habituée à vos plaisanteries, je ne me défendrai pas
de cette supposition, répondit la vicomtesse en riant; mais dites-moi
toujours pourquoi cet homme-là ne me conviendrait pas.
--Vous le savez bien, vous la femme la plus clairvoyante et la plus
perspicace de la terre.
--Ma perspicacité ne m'a rien dit; car je n'ai pas fait à lui la moindre
attention.
--En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis, à qui ce mensonge
n'en imposait nullement: ce monsieur-là est un homme de rien, un être
commun, une _espèce_ en un mot.
--Cher ami, ceci n'a pas de sens pour moi, dit la vicomtesse; vous
oubliez toujours que je date mes opinions et mes idées d'après la
révolution.
--Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus de préjugés que
vous, ma chère vicomtesse; mais il y a des faits, et je les observe. Les
gens d'une certaine classe peuvent avoir des qualités qui nous manquent;
mais ils ont aussi des défauts que nous n'avons pas, et qui ne peuvent
pas transiger avec les nôtres. Je ne leur refuse ni le talent, ni
l'instruction, ni l'énergie; mais je leur refuse positivement le
savoir-vivre.
--Est-ce que ce garçon en a manqué? dit la vicomtesse d'un air distrait;
je n'y ai pas pris garde.
--Il n'en a pas manqué encore; il n'en manquera pas, tant qu'il ne
s'agira que de se tenir parmi vos humbles serviteurs. Il ne pourrait,
dans cette situation, que manquer parfois d'usage, et vous savez que je
n'attache pas d'importance à de telles misères; mais si vous releviez à
une hauteur pour laquelle il n'est point fait, vous le verriez bientôt,
comme tous ses pareils en pareil cas, manquer de tact, de réserve, de
goût et de tenue, et vous auriez bientôt à rougir de lui.
--Mais vraiment, s'écria la vicomtesse avec un rire forcé, vous en
parlez comme d'une chose arrêtée dans ma pensée, et je n'ai pas
seulement songé à regarder comment il a le nez fait.»
Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire, et, s'il s'en fût
douté, il l'aurait certainement indisposé encore plus par sa hauteur et
ses bravades. Mais le pauvre enfant était trop candide pour soupçonner
l'empire qu'exerçait le vieux roué sur l'esprit de sa belle vicomtesse.
Il s'en méfiait si peu, qu'il céda à cette bienveillante admiration que
lui inspiraient les gens de qualité. Malgré tout son républicanisme,
Horace était aristocrate dans l'âme. On pouvait lui appliquer le mot
pittoresque du Misanthrope: «_La qualité l'entête_.» Il éprouvait pour
ce monde-là une tolérance politique sans bornes, une sympathie de
nature. Il ne pouvait voir un crime dans les habitudes d'élévation et
de grandeur, lui qui était dévoré du besoin de ces choses, et qui
se sentait fait pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne
compagnie sans la respecter; il désirait s'y mettre à l'unisson par ses
manières, et il s'y essayait avec la pleine confiance d'y réussir bien
vite. Cette facilité à se transformer, cette absence de raideur et de
crainte, lui donnaient véritablement un grand charme. Il faisait vingt
gaucheries dont pas une ne déplaisait, parce qu'il s'en apercevait le
premier et en riait de bonne grâce, ne demandant pas pardon d'ignorer ce
qu'on ne lui avait pas appris, déclarant à qui voulait l'entendre qu'il
n'avait jamais vu le monde, et ne montrant ni fausse honte ni sot
orgueil. Le laisser-aller de la campagne venait à son secours. La
vicomtesse affectait de pousser ce sans-gêne aussi loin qu'il était
possible, et de friser le mauvais ton dans son enjouement avec une
mesure toujours exquise. Elle riait de tout son coeur des maladresses du
nouveau venu, après les avoir bien provoquées; mais elle n'en riait que
devant lui et avec lui; et il mettait de son côté tant de bonhomie et
d'ouverture de coeur, que, malgré toutes les préventions de l'entourage,
il gagna en un jour toutes les sympathies, même celle du comte de
Meilleraie, qui ne prit de lui aucun ombrage, se confiant dans la
supériorité de ses belles manières. Par malheur, le comte attribuait à
ces manières une importance dont la vicomtesse ne faisait plus aucun cas
depuis douze heures. Horace était cent fois plus aimable, avec sa tenue
étourdie et dégagée, que le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce
dernier mot fut celui dont elle se servit pour expliquer à Horace, qui
le lui demandait naïvement, ce que signifiait littéralement le premier.
Malgré la fatigue de la journée, on veilla longtemps au salon; à minuit
on prit le thé, et à deux heures du matin on causait encore avec
animation autour de la table chargée de fruits et de friandises
sur lesquels Horace faisait main basse sans cérémonie. Le comte de
Meilleraie, qui savait combien Léonie était romantique (au point de
déclarer que lord Byron, qu'elle n'avait jamais vu, était le seul homme
qu'elle eût aimé), se réjouissait de voir celui qui l'avait inquiété le
matin se présenter sous un aspect aussi prosaïque. Il le bourrait de
pâtisseries et de confitures, enchanté de voir la vicomtesse rire aux
éclats de cette voracité d'écolier, et plein d'amicale gratitude pour
Horace, qui se prêtait si bien à ce rôle d'homme sans conséquence. Mais
la vicomtesse riait pour la première fois de sa vie sans ironie;
elle comprenait qu'Horace se dévouait à la divertir pour être admis,
n'importe à quel prix, dans son intimité. Elle l'avait entendu parler
mieux qu'aucun des hommes par lesquels il se laissait maintenant
plaisanter; elle l'avait vu à la chasse franchir des fossés et des
barrières devant lesquels tous avaient reculé, parce qu'il y avait en
effet dix chances contre une de s'y briser. Elle savait donc qu'il était
supérieur à eux tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-là,
accepter le dernier rôle pour lui faire plaisir, c'était, selon elle, un
acte de dévouement admirable et la preuve d'un amour sans bornes.