XXV.

Le choléra fit assez de ravages dans la ville voisine de nos campagnes;

mais il ne passa point la rivière, et les habitants de la rive gauche,

desquels nous faisions partie, furent préservés. Dans l'attente d'une

irruption toujours possible, je restai dans ma petite propriété, voyant

tous les jours la famille de Chailly, dont le château était situé à

la distance d'un quart de lieue, et veillant avec sollicitude sur ma

vieille amie la comtesse, et sur ses petits-enfants dont elle était

beaucoup plus occupée que leur mère, la merveilleuse vicomtesse Léonie.

Cette dernière, quoique fort bienveillante pour moi dans ses manières,

me déplaisait de plus en plus. Ce n'est pas qu'elle manquât d'esprit, ni

de caractère. Elle avait certaines qualités brillantes à l'extérieur,

qui attiraient également les gens très-affectés et les gens

très-ingénus: ceux-ci, la prenant de bonne foi pour la femme supérieure

qu'elle voulait être, et ceux-là souscrivant à ses prétentions,

moyennant une convention tacite, passée avec elle, d'être reconnus pour

hommes supérieurs eux-mêmes. Elle avait à Chailly comme à Paris, une

petite cour assez ridicule, et même plus ridicule qu'à Paris; car elle

la recrutait de plusieurs gentilshommes campagnards, élégants frelatés

dont elle se moquait cruellement avec les élégants de meilleur aloi

qu'elle avait amenés de Paris. Ces pauvres jeunes gens du cru se

guindaient pour être à la hauteur de son bel esprit, et n'en étaient

que plus sots; mais ils montaient à cheval avec elle, la suivaient à

la chasse, bourdonnaient sur sa piste; où papillonnaient autour de son

étrier, sans s'apercevoir qu'ils n'étaient accueillis que pour faire

nombre au cortège, et afin que les femmes de la province eussent à dire,

avec dépit, que la vicomtesse accaparait tous les hommes du département.

[Illustration: Ils partirent en assez bonne intelligence]

La comtesse, habituée à la haute tolérance de la bonne compagnie, menait

une vie à part dans le château. Elle surveillait les enfants, les

précepteurs et gouvernantes, les travaux de la terre et l'ordre de

la maison. Alerte et vigilante, malgré son grand âge, elle était si

nécessaire à l'indolente Léonie, qu'elle en obtenait des égards et des

gracieusetés où l'affection n'entrait cependant pour rien. Le vicomte,

son fils, était un personnage fort nul, indulgent par insouciance, et

très-disposé à tout permettre à sa femme à condition qu'elle ne le

gênerait en rien. Riche et borné, il était plus occupé à dépenser son

bien avec des demoiselles de l'Opéra qu'à le faire prospérer avec sa

mère. Il était presque toujours à Paris, et, pour se faire pardonner

ses absences un peu équivoques, il s'acquittait scrupuleusement des

nombreuses emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse.

C'était là le véritable lien conjugal entre eux, et le secret de leur

bonne intelligence. Le pauvre homme aimait ses enfants instinctivement,

et sa mère avec plus de tendresse qu'il n'en avait jamais eu pour

personne; mais il ne la comprenait pas, et il était incapable de donner

à ses enfants une bonne direction. Tout dans cette famille respirait

extérieurement l'union et l'harmonie, quoique en réalité ce ne fût pas

une famille, et que, sans le dévouement absolu et infatigable de la

veille femme qui en était le chef et la providence, il n'eût pas été

possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous le même toit.

J'étais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je reçus un billet

d'Horace, daté de sa petite ville, «Ma mère est sauvée, me disait-il. Je

retourne à Paris la semaine prochaine; je passe à vingt lieues de chez

vous. Si vous y êtes encore, je puis faire un détour et aller causer

avec vous quelques heures sous les tilleuls qui vous ont vu naître. Un

mot, et je trace mon itinéraire en conséquence.»

Eugénie fit une petite moue quand je lui dis que j'avais répondu à ce

billet par une invitation empressée; mais lorsque Horace arriva, elle

ne lui en fit pas moins les honneurs de notre humble manoir avec

l'obligeance digne et simple dont elle ne pouvait se départir.

Madame Dumontet n'avait pas été aussi gravement malade que son mari

l'avait écrit à Horace sous l'influence d'une première inquiétude. Le

choléra n'avait pas été par là, et Horace avait trouvé sa mère presque

rétablie; mais il n'avait pu s'arracher tout à coup des bras de ses

parents, et s'il eût voulu les croire, il aurait passé avec eux le reste

de l'été.

«Mais cette petite ville m'est devenue intolérable, dit-il, et j'ai

senti cette fois plus vivement que jamais que j'en ai fini avec mon

pauvre pays. Quelle existence, mon ami, que cette économie sordide à

l'abri de laquelle on végète là, sans honneur, sans jouissance et sans

utilité! Quelles gens que ces provinciaux, envieux, ignares, encroûtés

et vains! S'il me fallait rester parmi eux trois mois entiers, je vous

jure que je me brûlerais la cervelle.»

Le fait est que les habitudes modestes, l'esprit de contrôle un peu

taquin, et l'obscurité un peu forcée des petites villes, étaient

inconciliables avec les goûts et les besoins que l'éducation avait créés

à Horace. Ses bons parents avaient tout fait pour qu'il en fût ainsi, et

cependant ils étaient naïvement stupéfaits du résultat de leur ambition.

Ils ne comprenaient rien aux énormes dépenses de ce jeune homme qu'ils

voyaient si dédaigneux des plaisirs de leur endroit, le bal public, le

café, les actrices ambulantes, la chasse, etc. Ils s'affligeaient de

l'ennui mortel qui le gagnait auprès d'eux, et qu'il n'avait pas la

force de leur cacher. Son intolérance pour leur prudence en matière de

politique, son mépris acerbe pour leurs vieux amis, son dégoût devant

les caresses et les avances des parents campagnards, sa mélancolie sans

cause avouée, ses déclamations contre le siècle de l'argent (avec de si

grands besoins d'argent), son humeur sombre et inégale, ses mystérieuses

réticences lorsqu'il était question de femmes, d'amour ou de mariage,

c'étaient là autant de chagrins profonds et dévorants pour eux, et

surtout pour la pauvre mère, qui voulait découvrir en lui quelque cause

de malheur exceptionnel, inouï, ne voyant pas que les autres enfants de

sa province, élevés comme lui, maudissaient comme lui leur sort.

Quelques heures d'entretien avec Horace m'apprirent toute l'anxiété de

sa famille, tout l'ennui qu'il en avait ressenti, et tous les torts

qu'il avait eus, quoiqu'il ne me les avouât qu'en les présentant comme

des conséquences inévitables de sa position. Il était _obsédé_ des

questions inquiètes que son père s'était permis de lui faire sur ses

études et sur ses projets. Il était _supplicié_ par les recommandations

et les instances de sa mère, relativement à son travail et à sa dépense.

Enfin, après avoir récriminé, déclamé, pleuré de rage et de tendresse en

me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers et insupportables

auteurs de ses jours, il conclut à un besoin immodéré de se distraire,

afin de secouer tous ses dégoûts, et il me demanda de le mener au

château de Chailly, où il avait appris qu'une belle partie de chasse se

préparait.

Une heure après, il fut invité par la comtesse elle-même, qui vint, au

milieu de sa promenade, se reposer un instant chez moi, comme elle le

faisait souvent. Elle avait compris Eugénie au premier coup d'oeil, et

avait conçu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut frappé de

l'amicale familiarité avec laquelle cette grande dame s'assit auprès de

la fille du peuple, de la maîtresse du carabin, et lui parla simplement

et affectueusement. Il remarqua aussi le bon sens et la dignité

qu'Eugénie mit dans cet entretien avec la comtesse. A partir de ce jour

il eut pour elle un respect qui se démentit rarement, et abjura presque

toutes ses anciennes préventions.

L'arrivée d'Horace au château fut une bonne fortune pour la vicomtesse,

qui commençait à s'ennuyer de son entourage, et qui se souvenait d'avoir

trouvé de l'esprit et de l'originalité à ce jeune homme. Elle lui fit

d'agréables reproches de l'avoir négligée à Paris.

«Vous avez trouvé notre maison ennuyeuse, lui dit-elle avec ce ton où

la flatterie tenait de si près à la moquerie qu'il était difficile de

savoir jamais laquelle des deux l'emportait; nous le serons peut-être

moins ici; et d'ailleurs à la campagne, on est moins difficile.

--C'est cette considération qui m'a donné le courage de me présenter

devant vous, Madame,» répondit Horace avec une humilité impertinente qui

ne fut pas mal reçue.

La vicomtesse ne se connaissait pas plus en véritable esprit qu'en

véritable mérite. Elle ne cherchait dans un homme qu'une seule capacité,

celle qui consiste à savoir louer et aduler une femme. Au premier coup

d'oeil elle se rendait compte de l'effet qu'elle pouvait produire sur

l'esprit d'un nouveau venu; et s'il n'y avait pas de prise pour elle sur

cet esprit-là, elle ne se donnait point de peine inutile, et le traitait

tout de suite en ennemi. En cela consistait tout son tact. Elle ne

se compromettait vis-à-vis de personne, et ne reculait devant aucune

inimitié. Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas craindre

les adversaires. Pour juger les hommes qui l'approchaient, elle n'avait

donc qu'un poids et qu'une mesure: quiconque ne l'appréciait pas était

tenu, sans retour et sans appel, pour un butor, un cuistre ou un sot;

quiconque la remarquait et cherchait à se faire remarquer par elle,

était noté et enrôlé d'avance dans la brigade de ses favoris ou de ses

protégés. Les manières timides, l'émotion d'un jeune adorateur, lui

plaisaient; mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage.

Froide et maladive, elle ne pouvait pas être tout à fait galante; mais

elle était coquette et dissolue à sa manière, et donnait de prétendus

droits sur son coeur, toutes sortes d'espérances, et du minces faveurs,

à plusieurs hommes à la fois, tout en ayant l'habileté de faire croire à

chacun, qu'il était le premier et le dernier qu'elle eût aimé ou qu'elle

dût aimer. Comme il n'est point de méchant caractère qui n'ait, comme on

dit, les qualités de ses défauts, on pouvait dire, à sa louange, qu'elle

n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait pas les

principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait beaucoup d'indépendance

dans ses idées et d'excentricité dans sa conduite. Elle ne croyait à

aucune vertu; mais, ne blâmant aucun vice, elle parlait des autres

femmes avec plus de loyauté que ne le font ordinairement les femmes du

monde. Elle le faisait sans ménagement et sans malice, ne se piquant pas

de pudeur à cet égard, et n'en ayant pas plus que de passion.

Horace ne songea pas même à douter de cette supériorité féminine qui

recherchait son hommage. Il l'accepta d'emblée, non-seulement parce

qu'elle était riche, patricienne, courtisée et parée, et que tout

cela était neuf et séduisant pour lui, mais encore parce qu'il avait

absolument la même manière de juger les gens, et de les prendre, comme

elle, en affection ou en antipathie selon qu'il était goûté ou dédaigné.

Dès le premier jour où le regard de la vicomtesse avait croisé le sien,

ce mutuel besoin de l'admiration d'autrui qui les possédait s'était

manifesté. Leurs vanités réciproques s'étaient prises corps à corps,

se défiant et s'attirant comme deux champions avides de mesurer leurs

forces et de se glorifier aux dépens l'un de l'autre.

La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes qu'elle ferait le

lendemain. D'abord elle apparut dès le matin sur le perron, en robe de

chambre si blanche, si fine, si flottante, qu'elle rappelait Desdemona

chantant la romance du Saule. Puis, pendant qu'on apprêtait les chevaux,

elle se costuma en amazone du temps de Louis XIII, risquant une plume

noire sur l'oreille, qui eût été de mauvais goût au bois de Boulogne, et

qui était fort piquante et fort gracieuse au fond des bois de Chailly.

Au retour de la chasse, elle fit une toilette de campagne d'un goût

exquis, et se couvrit de tant de parfums qu'Horace en eut la migraine.

Quant à lui, il s'était levé avant le jour pour s'équiper en chasseur

convenable, et grâce à ma garde-robe, il s'improvisa un costume qui ne

sentait pas trop le basochien de Paris. Je le prévins que mon cheval

était un peu vif, et l'engageai à le traiter doucement. Ils partirent

en assez bonne intelligence; mais quand le cavalier fut sous le feu des

regards de la châtelaine, il ne tint compte de mes avis, et eut de rudes

démêlés avec sa monture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement

gouverner un cheval.

«Vous montez en casse-cou, mon cher, lui cria familièrement le comte

de Meilleraie, adorateur principal de la vicomtesse; vous vous ferez

écraser contre la muraille.»

Horace trouva la leçon de mauvais goût, et, pour prouver qu'il la

méprisait, il fit cabrer son cheval avec rage. Il était hardi et solide,

quoiqu'il eût peu de leçons de manège, et sachant bien qu'il ne pouvait

lutter d'art et de science avec les écuyers expérimentés et pédants

qui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins les éclipser par son

audace. Il réussit à effrayer la dame de ses pensées, au point qu'elle

le supplia en pâlissant d'avoir plus de prudence. L'effet était produit,

et le triomphe d'Horace sur tous ses rivaux fut assuré. Les femmes

prisent plus le courage que l'adresse. Les hommes soutinrent que c'était

un genre détestable, et qu'aucun d'eux ne voudrait prêter son cheval

à un pareil fou; mais la vicomtesse leur dit qu'aucun d'eux n'oserait

faire de pareilles folies et risquer sa vie avec autant d'insouciance.

Comme elle voyait fort bien que toute cette crânerie d'Horace était en

son honneur, elle lui en sut un gré infini, et s'occupa de lui seul

tout le temps de la chasse. Horace l'y aida merveilleusement en ne la

quittant presque pas, et en montrant pour la chasse en elle-même toute

l'indifférence qu'il y portait. Il ne savait pas plus chasser que manier

un cheval, et comme il n'y eût fait que des fautes, il affecta un

profond mépris pour cette passion grossière.

«Pourquoi êtes-vous donc venu? lui dit madame de Chailly, qui voulait

provoquer une réponse galante.

--J'y viens pour être auprès de vous,» répondit-il sans façon.

C'était plus que n'avait attendu la vicomtesse. Mais les circonstances

servaient bien Horace; car cette brusque déclaration qu'il lui jetait

à la tête, et qu'un peu plus de savoir-vivre lui eût fait tourner plus

délicatement, sembla à celle qui la recevait l'effet d'une passion

violente et prête à tout oser. Cette femme, d'une beauté contestable et

d'un coeur problématique, n'avait jamais été aimée. On l'avait attaquée

et poursuivie par curiosité ou par amour-propre. Jamais on ne l'avait

désirée, et elle ne désirait rien tant elle-même que d'inspirer un amour

emporté, dût-il compromettre la réputation de délicatesse, de goût et de

fierté qu'elle avait travaillé à se faire. Elle espérait peut-être qu'un

tel amour éveillerait en elle les émotions d'un enthousiasme qu'elle ne

connaissait pas. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que son imagination

était satisfaite à tous autres égards; que sa vanité était blasée sur

les triomphes de l'esprit et de la coquetterie, et qu'elle n'avait

jamais éprouvé les transports que la beauté allume et que la passion

entretient. Elle était lasse d'adulations, de soins et de fadeurs. Elle

voulait voir faire des folies pour elle; elle voulait, non plus de

l'excitation, mais de l'enivrement, et Horace semblait tout disposé à ce

rôle d'amant furieux et téméraire dont la nouveauté devait faire cesser

la langueur et l'ennui des vulgaires amours.

Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans sa vie, et elle

l'avait conservé. C'était le marquis de Vernes, qui, à l'âge de

cinquante ans, avait été son premier amant. Il y avait de cela une

vingtaine d'années, et le monde ne l'avait pas su, ou n'en avait jamais

été certain. Ami de la maison, ce roué habile avait profité des premiers

sujets de dépit que l'infidélité du vicomte de Chailly avait donnés à sa

femme. Il avait été le confident des chagrins de Léonie, et il en avait

abusé pour séduire une enfant sans expérience, qui le regardait comme un

père et se fiait à lui. Jusque-là cette infortunée n'avait eu d'autre

défaut que la vanité; cet affreux début dans la vie, avec un vieux

libertin, développa des vices dans son coeur et dans son intelligence.

Elle eut horreur de sa chute, se sentit avilie, et se crut perdue à

jamais, si, à force de science et de coquetterie, elle ne parvenait à

s'en relever. Le marquis l'y aida; non qu'il fût accessible au remords,

mais parce que, dans l'espèce de morale qu'il s'était faite de ses

vices, il tenait à honneur de ne pas flétrir une femme aux yeux du monde

et aux siens propres. C'était un homme singulier, mystérieux, profond en

ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de laquelle régnait une

sorte de loyauté. Né pour la diplomatie, mais éloigné de cette carrière

par les événements de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrète

à satisfaire ses passions, non sans vanité, du moins sans scandale. Par

exemple, il se piquait d'être ce que les femmes du monde appellent un

_homme sûr_; et bien qu'à son regard doucereusement cynique, à ses

propos délicatement obscènes, à son ton finement dogmatique en matière

de galanterie, on reconnût en lui le libertin supérieur, le débauché de

premier ordre, jamais le nom d'une de ses maîtresses, fût-elle morte

depuis quarante ans en odeur de sainteté, ne s'était échappé de ses

lèvres; jamais une femme n'avait été compromise par lui. Éconduit, il

ne s'était jamais plaint; trahi, il ne s'était jamais vengé. Aussi le

nombre de ses conquêtes avait été fabuleux, quoiqu'il eût toujours été

fort laid. N'aimant point par le coeur, et sachant bien qu'il ne devait

ses triomphes qu'à son adresse, il n'avait jamais été aimé; mais partout

il s'était rendu nécessaire, et avait conservé ses droits plus longtemps

que ne le font les hommes qu'on aime, et qui nuisent à la réputation et

au repos. Tant qu'il désirait, il était le persécuteur le plus dangereux

du monde, et fascinait par une audace persévérante et glacée. Dès qu'il

possédait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais encore utile

et précieux. Il se conduisait généreusement, faisait les actes du

dévouement le plus délicat, travaillait à réparer l'existence de la

femme qu'il avait souillée, en un mot, relevait en public, par sa tenue,

ses discours et sa conduite, la réputation de celle qu'il avait perdue

en secret. Il faisait tout cela froidement, systématiquement, soumettant

toutes ses intrigues à trois phases bien distinctes, tromper, soumettre

et conserver. Au premier acte, il inspirait la confiance et l'amitié; au

second, le honte et la crainte; au troisième, la reconnaissance et même

une sorte de respect: bizarre résultat de l'amour à la fois le plus

déloyal et le plus chevaleresque qui soit jamais passé par une cervelle

humaine.

La vicomtesse Léonie avait été une des dernières victimes du marquis.

Désormais elle était la femme à laquelle il se montrait le plus dévoué.

Le drame immonde de la séduction avait été aussi plus sérieux pour lui,

avec elle, qu'avec la plupart des autres. Il n'avait pas trouvé chez

elle le moindre entraînement, et il avait été forcé d'attaquer et de

flatter sa vanité, plus ingénieusement et plus patiemment peut-être

qu'il ne l'avait fait de sa vie. Sa triste victoire avait excité chez

Léonie un dégoût profond, un ressentiment amer, voisin de la haine et de

la fureur. Elle l'avait menacé de dévoiler sa conduite à sa famille, de

demander vengeance à son mari, même de se faire justice elle-même en le

poignardant. Cette réaction violente n'était pas chez elle l'effet de la

vertu outragée, mais celui de la vanité blessée et humiliée. Elle, si

hautaine et si éprise d'elle-même, appartenir à un homme vieux, laid et

froid! Elle en faillit mourir, et ce fut là le le plus grand chagrin de

sa vie. Le marquis en fut effrayé, lui qui ne l'avait jamais été; aussi

travailla-t-il à la rassurer et à la relever à ses propres yeux avec

un soin et un zèle qui dépassaient tous ses miracles précédents en

ce genre. Pour rien au monde il n'eût voulu laisser dans une âme si

dédaigneuse et si vindicative un souvenir odieux. Il alla jusqu'à jouer

le remords, le désespoir et la passion, et il le fit si bien, que la

vicomtesse crut être le premier amour de ce vieillard blasé. Son premier

soin fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolât son

amour-propre, et il y parvint sans que cet homme se doutât de son plan

et s'aperçût de son concours. Léonie ne savait pas que le marquis avait

agi ainsi avec toutes les femmes dont il avait voulu rester l'ami; et

puis il fit pour elle cette différence, qu'avec les autres il avait

parlé en philosophe du dix-huitième siècle, et qu'avec elle il parla

en héros du dix-neuvième. Il feignit de se sacrifier, de s'arracher le

coeur en se donnant un rival; et comme elle aimait à se croire capable

d'inspirer un sentiment sublime, elle accepta le rôle nouveau qu'il

venait de créer pour elle. De son côté, il y goûta le plaisir d'inspirer

une reconnaissance exaltée; et ils jouèrent ensemble cette comédie tout

le reste de leur vie. Il fut le confident résigné de tous ses caprices

et l'entremetteur sentimental de toutes ses intrigues. Trop vieux

désormais pour prétendre au partage, il s'en consola en se voyant prôné

et cajolé ouvertement par une femme qui eût rougi d'avouer l'origine de

leur intimité, mais qui le déclarait l'homme le plus remarquable,

le plus grand esprit, et le plus beau caractère qu'elle eût jamais

rencontré. Les femmes de seconde et de troisième jeunesse, qui avaient

connu le marquis à leurs dépens, n'étaient pas dupes de cette amitié

filiale; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir deviné la cause; et

lorsqu'il arrivait à quelqu'une d'entre elles de dire _amen_ à tous les

éloges que décernait Léonie au marquis, c'était quelque chose d'assez

curieux que la contenance chaste et calme de ces deux femmes qui

espéraient se tromper réciproquement, et qui savaient très-bien l'amer

secret l'une de l'autre.

Il ne fallut qu'une journée au marquis pour deviner le penchant de la

vicomtesse pour Horace. Comme, au point de vue de la prudence, qui est

toute la morale du monde, il ne lui avait jamais donné que de bons

conseils, il vit d'abord cette inclination d'un mauvais oeil. Il

ne pouvait pas suivre la chasse; mais il lut sur le front du jeune

roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse à descendre de

cheval, que ses espérances avaient couru le grand galop. Il pénétra dans

les appartements de Léonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de

ces soubrettes comme il en reste peu, devant lesquelles on ne se gêne

pas. Assister à la toilette des dames était un privilège de l'ancien

régime auquel l'âge du marquis l'autorisait encore.

«Ah ça! ma chère enfant, dit-il à Léonie, j'espère que si vous vous

coiffez pour ce beau brun qui nous est tombé des nues, vous n'allez pas

du moins vous coiffer de lui. C'est un garçon de bonne mine, et qui

cause bien, j'en tombe d'accord; mais c'est un homme qui ne vous

convient pas.

--Comme je suis habituée à vos plaisanteries, je ne me défendrai pas

de cette supposition, répondit la vicomtesse en riant; mais dites-moi

toujours pourquoi cet homme-là ne me conviendrait pas.

--Vous le savez bien, vous la femme la plus clairvoyante et la plus

perspicace de la terre.

--Ma perspicacité ne m'a rien dit; car je n'ai pas fait à lui la moindre

attention.

--En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis, à qui ce mensonge

n'en imposait nullement: ce monsieur-là est un homme de rien, un être

commun, une _espèce_ en un mot.

--Cher ami, ceci n'a pas de sens pour moi, dit la vicomtesse; vous

oubliez toujours que je date mes opinions et mes idées d'après la

révolution.

--Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus de préjugés que

vous, ma chère vicomtesse; mais il y a des faits, et je les observe. Les

gens d'une certaine classe peuvent avoir des qualités qui nous manquent;

mais ils ont aussi des défauts que nous n'avons pas, et qui ne peuvent

pas transiger avec les nôtres. Je ne leur refuse ni le talent, ni

l'instruction, ni l'énergie; mais je leur refuse positivement le

savoir-vivre.

--Est-ce que ce garçon en a manqué? dit la vicomtesse d'un air distrait;

je n'y ai pas pris garde.

--Il n'en a pas manqué encore; il n'en manquera pas, tant qu'il ne

s'agira que de se tenir parmi vos humbles serviteurs. Il ne pourrait,

dans cette situation, que manquer parfois d'usage, et vous savez que je

n'attache pas d'importance à de telles misères; mais si vous releviez à

une hauteur pour laquelle il n'est point fait, vous le verriez bientôt,

comme tous ses pareils en pareil cas, manquer de tact, de réserve, de

goût et de tenue, et vous auriez bientôt à rougir de lui.

--Mais vraiment, s'écria la vicomtesse avec un rire forcé, vous en

parlez comme d'une chose arrêtée dans ma pensée, et je n'ai pas

seulement songé à regarder comment il a le nez fait.»

Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire, et, s'il s'en fût

douté, il l'aurait certainement indisposé encore plus par sa hauteur et

ses bravades. Mais le pauvre enfant était trop candide pour soupçonner

l'empire qu'exerçait le vieux roué sur l'esprit de sa belle vicomtesse.

Il s'en méfiait si peu, qu'il céda à cette bienveillante admiration que

lui inspiraient les gens de qualité. Malgré tout son républicanisme,

Horace était aristocrate dans l'âme. On pouvait lui appliquer le mot

pittoresque du Misanthrope: «_La qualité l'entête_.» Il éprouvait pour

ce monde-là une tolérance politique sans bornes, une sympathie de

nature. Il ne pouvait voir un crime dans les habitudes d'élévation et

de grandeur, lui qui était dévoré du besoin de ces choses, et qui

se sentait fait pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne

compagnie sans la respecter; il désirait s'y mettre à l'unisson par ses

manières, et il s'y essayait avec la pleine confiance d'y réussir bien

vite. Cette facilité à se transformer, cette absence de raideur et de

crainte, lui donnaient véritablement un grand charme. Il faisait vingt

gaucheries dont pas une ne déplaisait, parce qu'il s'en apercevait le

premier et en riait de bonne grâce, ne demandant pas pardon d'ignorer ce

qu'on ne lui avait pas appris, déclarant à qui voulait l'entendre qu'il

n'avait jamais vu le monde, et ne montrant ni fausse honte ni sot

orgueil. Le laisser-aller de la campagne venait à son secours. La

vicomtesse affectait de pousser ce sans-gêne aussi loin qu'il était

possible, et de friser le mauvais ton dans son enjouement avec une

mesure toujours exquise. Elle riait de tout son coeur des maladresses du

nouveau venu, après les avoir bien provoquées; mais elle n'en riait que

devant lui et avec lui; et il mettait de son côté tant de bonhomie et

d'ouverture de coeur, que, malgré toutes les préventions de l'entourage,

il gagna en un jour toutes les sympathies, même celle du comte de

Meilleraie, qui ne prit de lui aucun ombrage, se confiant dans la

supériorité de ses belles manières. Par malheur, le comte attribuait à

ces manières une importance dont la vicomtesse ne faisait plus aucun cas

depuis douze heures. Horace était cent fois plus aimable, avec sa tenue

étourdie et dégagée, que le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce

dernier mot fut celui dont elle se servit pour expliquer à Horace, qui

le lui demandait naïvement, ce que signifiait littéralement le premier.

Malgré la fatigue de la journée, on veilla longtemps au salon; à minuit

on prit le thé, et à deux heures du matin on causait encore avec

animation autour de la table chargée de fruits et de friandises

sur lesquels Horace faisait main basse sans cérémonie. Le comte de

Meilleraie, qui savait combien Léonie était romantique (au point de

déclarer que lord Byron, qu'elle n'avait jamais vu, était le seul homme

qu'elle eût aimé), se réjouissait de voir celui qui l'avait inquiété le

matin se présenter sous un aspect aussi prosaïque. Il le bourrait de

pâtisseries et de confitures, enchanté de voir la vicomtesse rire aux

éclats de cette voracité d'écolier, et plein d'amicale gratitude pour

Horace, qui se prêtait si bien à ce rôle d'homme sans conséquence. Mais

la vicomtesse riait pour la première fois de sa vie sans ironie;

elle comprenait qu'Horace se dévouait à la divertir pour être admis,

n'importe à quel prix, dans son intimité. Elle l'avait entendu parler

mieux qu'aucun des hommes par lesquels il se laissait maintenant

plaisanter; elle l'avait vu à la chasse franchir des fossés et des

barrières devant lesquels tous avaient reculé, parce qu'il y avait en

effet dix chances contre une de s'y briser. Elle savait donc qu'il était

supérieur à eux tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-là,

accepter le dernier rôle pour lui faire plaisir, c'était, selon elle, un

acte de dévouement admirable et la preuve d'un amour sans bornes.

Horace(#13671) · 第 29 / 38 题