Horace m'inspirait le plus vif intérêt. Je n'étais pas absolument
convaincu de cette force héroïque et de cet austère enthousiasme qu'il
s'attribuait dans la sincérité de son coeur. Je voyais plutôt en lui
un excellent enfant, généreux, candide, plus épris de beaux rêves que
capable encore de les réaliser. Mais sa franchise et son aspiration
continuelle vers les choses élevées me le faisaient aimer sans que
j'eusse besoin de le regarder comme un héros. Cette fantaisie de sa part
n'avait rien de déplaisant: elle témoignait de son amour pour le beau
idéal. De deux choses l'une, me disais-je: ou il est appelé à être un
homme supérieur, et un instinct secret auquel il obéit naïvement le lui
révèle, ou il n'est qu'un brave jeune homme, qui, cette fièvre apaisée,
verra éclore en lui une bonté douce, une conscience paisible, échauffée
de temps à autre par un rayon d'enthousiasme.
Après tout, je l'aimais mieux sous ce dernier aspect. J'eusse été plus
sûr de lui voir perdre cette fatuité candide sans perdre l'amour du beau
et du bien. L'homme supérieur a une terrible destinée devant lui. Les
obstacles l'exaspèrent, et son orgueil est parfois tenace et violent, au
point de l'égarer et de changer en une puissance funeste celle que Dieu
lui avait donnée pour le bien. D'une manière ou de l'autre, Horace me
plaisait et m'attachait. Ou j'avais à le seconder dans sa force, ou
j'avais à le secourir dans sa faiblesse. J'étais plus âgé que lui de
cinq à six ans; j'étais doué d'une nature plus calme; mes projets
d'avenir étaient assis et ne me causaient plus de souci personnel. Dans
l'âge des passions, j'étais préservé des fautes et des souffrances par
une affection pleine de douceur et de vérité. Je sentais que tout ce
bonheur était un don gratuit de la Providence, que je ne l'avais pas
mérité assez pour en jouir seul, et que je devais faire profiter
quelqu'un de cette sérénité de mon âme, en la posant comme un calmant
sur une autre âme irritable ou envenimée. Je raisonnais en médecin; mais
mon intention était bonne, et, sauf à répéter les innocentes vanteries
de mon pauvre Horace, je dirai que moi aussi, j'étais bon, et plus
aimant que je ne savais l'exprimer.
La seule chose clairement absurde et blâmable que j'eusse trouvée dans
mon nouvel ami, c'était cette aspiration vers la femme aristocratique,
en lui, républicain farouche, mauvais juge, à coup sûr, en fait de
belles manières, et dédaigneux avec exagération des formes naïves et
brusques, dont il n'était certes pas lui-même aussi _décrassé_ qu'il en
avait la prétention.
J'avais résolu de lui faire faire connaissance avec Eugénie plus tôt
que plus tard, m'imaginant que la vue de cette simple et noble créature
changerait ses idées ou leur donnerait au moins un cours plus sage. Il
la vit, et fut frappé de sa bonne grâce, mais il ne la trouva point
aussi belle qu'il s'était imaginé devoir être une femme aimée
sérieusement. «Elle n'est que _bien_, me dit-il entre deux portes. Il
faut qu'elle ait énormément d'esprit.--Elle a plus de jugement que
d'esprit, lui répondis-je, et ses anciennes compagnes l'ont jugée fort
sotte.
Elle servit notre modeste déjeuner, qu'elle avait préparé elle-même, et
cette action prosaïque souleva de dégoût le coeur altier d'Horace. Mais
lorsqu'elle s'assit entre nous deux, et qu'elle lui fit les honneurs
avec une aisance et une convenance parfaites, il fut frappé de respect,
et changea tout à coup de manière d'être. Jusque-là il avait écrasé ma
pauvre Eugénie de paradoxes fort spirituels qui ne l'avaient même pas
fait sourire, ce qu'il avait pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il
put pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il devint sérieux, et
prit autant de peine pour paraître grave, qu'il venait d'en prendre
pour paraître léger. Il était trop tard. Il avait produit sur la sévère
Eugénie une impression fâcheuse; mais elle ne lui en témoigna rien, et
à peine le déjeuner fut-il achevé, qu'elle se retira dans un coin de la
chambre et se mit à coudre, ni plus ni moins qu'une grisette ordinaire.
Horace sentit son respect s'en aller comme il était venu.
Mon petit appartement, situé sur le quai des Augustins, était composé de
trois pièces, et ne me coûtait pas moins de trois cents francs de loyer.
J'étais dans mes meubles: c'était du luxe pour un étudiant. J'avais une
salle à manger, une chambre à coucher, et, entre les deux, un cabinet
d'étude que je décorais du nom de salon. C'est là que nous primes le
café. Horace, voyant des cigares, en alluma un sans façon.--Pardon, lui
dis-je en lui prenant le bras, ceci déplaît à Eugénie; je ne fume jamais
que sur le balcon. Il prit la peine de demander pardon à Eugénie de sa
distraction; mais au fond il était surpris de me voir traiter ainsi une
femme qui était en train d'ourler mes cravates.
Mon balcon couronnait le dernier étage de la maison. Eugénie l'avait
ombragé de liserons et de pots de senteur, qu'elle avait semés dans deux
caisses d'oranger. Les orangers étaient fleuris, et quelques pots de
violettes et de réséda complétaient les délices de mon _divan_. Je fis
a Horace les honneurs du morceau de vieille tenture qui me servait de
tapis d'Orient, et du coussin de cuir sur lequel j'appuyais mon coude
pour fumer ni plus ni moins voluptueusement qu'un pacha. La vitre de la
fenêtre séparait le divan de la chaise sur laquelle Eugénie travaillait
dans le cabinet. De cette façon, je la voyais j'étais avec elle, sans
l'incommoder de la fumée de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le
tapis au lieu de moi, elle baissa doucement et sans affectation le
rideau de mousseline de la croisée entre elle et nous, feignant d'avoir
trop de soleil, mais effectivement par un sentiment de pudeur qu'Horace
comprit fort bien. Je m'étais assis sur une des caisses d'oranger,
derrière lui. Il y avait de la place bien juste pour deux personnes et
pour quatre ou cinq pots de fleurs sur cet étroit belvédère; mais nous
embrassions d'un coup d'oeil la plus belle partie du cours de la Seine,
toute la longueur du Louvre, jaune au soleil et tranchant sur le bleu du
ciel, tous les ponts et tous les quais jusqu'à l'Hôtel-Dieu. En face de
nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'un gris sombre et
son fronton aigu au-dessus des maisons de la Cité; la belle tour de
Saint-Jacques-la-Boucherie élevait un peu plus loin ses quatre lions
géants jusqu'au ciel, et la façade de Notre-Dame formait le tableau, à
droite, de sa masse élégante et solide. C'était un beau coup d'oeil;
d'un côté, le vieux Paris, avec ses monuments vénérables et son désordre
pittoresque; de l'autre, le Paris de la renaissance, se confondant avec
le Paris de l'Empire, l'oeuvre de Médicis, de Louis XIV et de Napoléon.
Chaque colonne, chaque porte était une page de l'histoire de la royauté.
Nous venions de lire dans sa nouveauté _Notre-Dame de-Paris_; nous nous
abandonnions naïvement, comme tout le monde alors, ou du moins comme
tous les jeunes gens, au charme de poésie répandu fraîchement par cette
oeuvre romantique sur les antiques beautés de notre capitale. C'était
comme un coloris magique à travers lequel les souvenirs effacés se
ravivaient; et, grâce au poête, nous regardions le faite de nos vieux
édifices, nous en examinions les formes tranchées et les effets
pittoresques avec des yeux que nos devanciers les étudiants de l'Empire
et de la Restauration, n'avaient certainement pas eus. Horace était
passionné pour Victor Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les
étrangetés, toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je ne
fusse pas toujours de son avis. Mon goût et mon instinct me portaient
vers une forme moins accidentée, vers une peinture aux contours moins
âpres et aux ombres moins dures. Je le comparais à Salvator Rosa, qui a
vu avec les yeux de l'imagination plus qu'avec ceux de la science. Mais
pourquoi aurais-je fait contre Horace la guerre aux mots et aux figures?
Ce n'est pas à dix-neuf ans qu'on recule devant l'expression qui rend
une sensation plus vive, et ce n'est pas à vingt-cinq ans qu'on la
condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pédante; elle ne trouve
jamais de traduction trop énergique pour rendre ce qu'elle éprouve avec
tant d'énergie elle-même, et c'est bien quelque chose pour un poète que
de donner à sa contemplation une certaine forme assez large et assez
frappante pour qu'une génération presque entière ouvre les yeux avec lui
et se mette à jouir des mêmes émotions qui l'ont inspiré!
Il en a été ainsi: les plus récalcitrants d'entre nous, ceux qui
avaient besoin, pour se rafraîchir la vue, de lire, en fermant
_Notre-Dame-de-Paris_, une page de _Paul et Virginie_, ou, comme a dit
un élégant critique, de repasser bien vite le plus _cristallin des
sonnets de Pétrarque_, n'en ont pas moins mis sur leurs yeux délicats
ces lunettes aux couleurs bigarrées qui faisaient voir tant de choses
nouvelles; et après qu'ils ont joui de ce spectacle plein d'émotions,
les ingrats ont prétendu que c'étaient là d'étranges lunettes. Étranges
tant que vous voudrez; mais, sans ce caprice du maître, et avec vos yeux
nus, auriez-vous distingué quelque chose?
Horace faisait à ma critique de minces concessions, j'en faisais de plus
larges à son enthousiasme; et, après avoir discuté, nos regards, suivant
au vol les hirondelles et les corbeaux qui rasaient nos têtes, allaient
se reposer avec eux sur les tours de Notre-Dame, éternel objet de notre
contemplation. Elle a eu sa part de nos amours, la vieille cathédrale,
comme ces beautés délaissées qui reviennent de mode, et autour
desquelles la foule s'empresse dès qu'elles ont retrouvé un admirateur
fervent dont la louange les rajeunit.
Je ne prétends pas faire de ce récit d'une partie de ma jeunesse un
examen critique de mon époque: mes forces n'y suffiraient pas; mais je
ne pouvais repasser certains jours dans mes souvenirs sans rappeler
l'influence que certaines lectures exercèrent sur Horace, sur moi, sur
nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-mêmes, pour ainsi
dire. Je ne sais point séparer dans ma mémoire les impressions poétiques
de mon adolescence de la lecture de _René_ et d'_Atala_.
Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna à la porte. Eugénie
m'en avertit en frappant un petit coup contre la vitre, et j'allai
ouvrir. C'était un élève en peinture de l'école d'Eugène Delacroix,
nommé Paul Arsène, surnommé _le petit Masaccio_ à l'atelier où j'allais
tous les jours faire un cours d'anatomie à l'usage des peintres.
«Salut au signor Masaccio, lui dis-je en le présentant à Horace, qui
jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre et ses cheveux mal
peignés. Voici un jeune maître qui ira loin, à ce qu'on assure, et qui
vient en attendant me chercher pour la leçon.
--Non pas encore, me répondit Paul Arsène; vous avez plus d'une heure
devant vous; je venais pour vous parler de choses qui me concernent
particulièrement. Auriez-vous le loisir de m'écouter?
--Certainement, répondis-je; et si mon ami est de trop, il retournera
fumer sur le balcon.
--Non, reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret à vous dire, et,
comme deux avis valent mieux qu'un, je ne serai pas fâché que monsieur
m'entende aussi.
--Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une quatrième chaise dans
l'autre chambre.
[Illustration: C'était le type peuple incarné dans un individu.]
--Ne faites pas attention,» dit le rapin en grimpant sur la commode;
et, ayant mis sa casquette entre son coude et son genou, il essuya d'un
mouchoir à carreaux sa figure inondée de sueur et parla en ces
termes, les jambes pendantes et le reste du corps dans l'altitude du
_Pensieroso_:
«Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'_entrer dans la
médecine_, parce qu'on me dit que c'est un meilleur état; je viens donc
vous demander ce que vous en pensez.
--Vous me faites une question, lui dis-je, à laquelle il est plus
difficile de répondre que vous ne pensez. Je crois toutes les
professions très-encombrées, et par conséquent tous les états, comme
vous dites, très-précaires. De grandes connaissances et une grande
capacité ne sont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne vois
pas en quoi la médecine vous offrirait plus de chances que les arts. Le
meilleur parti à prendre c'est celui que nos aptitudes nous indiquent;
et puisque vous avez, assure-t-on, les plus remarquables dispositions
pour la peinture, je ne comprends pas que vous en soyez déjà dégoûté.
--Dégoûté, moi! oh! non, répliqua le Masaccio; je ne suis dégoûté de
rien du tout, et si l'on pouvait gagner sa vie à faire de la peinture,
j'aimerais mieux cela que toute autre chose; mais il paraît que c'est si
long, si long! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modèle pendant
deux ans au moins avant de manier le pinceau. Et puis, avant d'exposer,
il paraît qu'il faut encore travailler la peinture au moins deux ou
trois ans. Et quand on a exposé, si on n'est pas refusé, on n'est
souvent pas plus avancé qu'auparavant. J'étais ce matin au Musée, je
croyais que tout le monde allait s'arrêter devant le tableau de mon
patron; car enfin c'est un maître, et un fameux, celui-là! Eh bien! la
moitié des gens qui passaient ne levaient seulement pas la tête, et ils
allaient tous regarder un monsieur qui s'était fait peindre en habit
d'artilleur et qui avait des bras de bois et une figure de carton. Passe
pour ceux-là: c'étaient de pauvres ignorants; mais voilà qu'il est venu
des jeunes gens, élèves en peinture de différents ateliers, et que
chacun disait son mot: ceux-ci blâmaient, ceux-là admiraient; mais pas
un n'a parlé comme j'aurais voulu. Pas un ne comprenait. Je me suis dit
alors: A quoi bon faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y
entend goutte. C'était bon _dans les temps!_ Moi je vais prendre un
autre métier pourvu que ça me rapporte de L'argent.
[Illustration: Au premier feu de la troupe, mon pauvre Jean tombe.]
--Voilà un sale crétin! me dit Horace en se penchant vers mon oreille.
Son âme est aussi crasseuse que sa blouse!»
Je ne partageais pas le mépris d'Horace. Je ne connaissais presque pas
le Masaccio, mais je le savais intelligent et laborieux. M. Delacroix en
faisait grand cas, et ses camarades avaient de l'estime et de l'amitié
pour lui. Il fallait qu'une pensée que je ne comprenais pas fût cachée
sous ces manifestations de cupidité ingénue; et comme il avait déclaré,
en commençant, n'avoir rien de secret à me dire, je prévoyais bien que
ce secret ne sortirait pas aisément. Il ne fallait, pour se convaincre
de l'obstination du Masaccio, et en même temps pour pressentir en lui
quelque motif non vulgaire, que regarder sa figure et observer ses
manières.
C'était le type peuple incarné dans un individu; non le peuple robuste
et paisible qui cultive la terre, mais le peuple artisan, chétif, hardi,
intelligent et alerte. C'est dire qu'il n'était pas beau. Cependant il
était de ceux dont les camarades d'atelier disent: «Il y a quelque chose
de fameux à faire avec cette tête-là!» C'est qu'il y avait dans sa tête,
en effet, une expression magnifique, sous la vulgarité des traits. Je
n'en ai jamais vu de plus énergique ni de plus pénétrante. Ses yeux
étaient petits et même voilés, sous une paupière courte et bridée;
cependant ces yeux là lançaient des flammes, et le regard était si
rapide qu'il semblait toujours prêt à déchirer l'orbite. Le nez était
trop court, et le peu de distance entre le coin de l'oeil et la narine
donnait au premier aspect l'air commun et presque bas à la face entière;
mais cette impression ne durait qu'un instant. S'il y avait encore de
l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le génie de l'indépendance
couvait intérieurement et se trahissait par des éclairs. La bouche
épaisse, ombragée d'une naissante moustache noire, irrégulièrement
plantée; la figure large, le menton droit, serré et un peu fendu au
milieu; les zygomas élevés et saillants; partout des plans fermes et
droits, coupés de lignes carrées, annonçaient une volonté peu commune
et une indomptable droiture d'intention. Il y avait à la commissure
des narines des délicatesses exquises pour un adepte de Lavater; et le
front, qui était d'une structure admirable dans le sens de la statuaire,
ne l'était pas moins au point de vue phrénologique. Pour moi, qui étais
dans toute la ferveur de mes recherches, je ne me lassais point de
le regarder; et lorsque je faisais mes démonstrations anatomiques à
l'atelier, je m'adressais toujours instinctivement à ce jeune homme, qui
était pour moi le type de l'intelligence, du courage et de la bonté.
Aussi je souffrais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une manière si
triviale.--Comment, Arsène, lui dis-je, vous quitteriez la peinture pour
un peu plus de profit dans une autre carrière?
--Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis, répondit-il sans le
moindre embarras. Si maintenant j'étais assuré de gagner mille francs
nets par an, je me ferais cordonnier.
--C'est un art comme un autre, dit Horace avec un sourire de mépris.
--Ce n'est point un art, répliqua froidement le Masaccio. C'est le
métier de mon père, et je n'y serais pas plus maladroit qu'un autre.
Mais cela ne me donnerait pas l'argent qu'il me faut.
--Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre garçon? lui dis-je.
--Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs; et, au lieu de
cela, j'en dépense la moitié.
--Comment pouvez-vous songer en ce cas à étudier la médecine! Il vous
faudrait avoir une trentaine de mille francs devant vous, tant pour les
années où l'on étudie que pour celles où l'on attend la clientèle. Et
puis...
--Et puis vous n'avez pas fait vos classes, dit Horace, impatienté de ma
patience.
---Cela c'est vrai, dit Arsène; mais je les ferais, ou du moins je
ferais l'équivalent. Je me mettrais dans ma chambre avec une cruche
d'eau et un morceau de pain, et il me semble bien que j'apprendrais
dans une semaine ce que les écoliers apprennent dans un mois. Car les
écoliers, en général, n'aiment pas à travailler; et quand on est enfant,
on joue, et on perd du temps. Quand on a vingt ans, et plus de raison,
et quand d'ailleurs on est forcé de se dépêcher, on se dépêche. Mais
d'après ce que vous me dites du reste de l'apprentissage, je vois bien
que je ne puis pas être médecin. Et pour être avocat?
Horace éclata de rire.
«Vous allez vous faire mal à l'estomac, lui dit tranquillement le
Masaccio, frappé de l'affectation d'Horace en cet instant.
--Mon cher enfant, repris-je, éloignez tous ces projets, à votre âge ils
sont irréalisables. Vous n'avez devant vous que les arts et l'industrie.
Si vous n'avez ni argent ni crédit, il n'y a pas plus de certitude d'un
côté que de l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du
temps, de la patience et de la résignation.»
Arsène soupira. Je me réservai de l'interroger plus tard.
«Vous êtes né peintre, cela est certain, continuai-je; c'est encore par
là que vous marcherez plus vite.
--Non, Monsieur, répliqua-t-il; je n'ai qu'à entrer demain dans un
magasin de nouveautés, je gagnerai de l'argent.
--Vous pouvez même être laquais, ajouta Horace, indigné de plus en plus.
--Cela me déplairait beaucoup, dit Arsène; mais s'il n'y avait que
cela!...
--Arsène! Arsène! m'écriai-je, ce serait un grand malheur pour vous et
une perte pour l'art. Est-il possible que vous ne compreniez pas qu'une
grande faculté est un grand devoir imposé par la Providence?
--Voilà une belle parole, dit Arsène, dont les yeux s'enflammèrent tout
à coup. Mais il y a d'autres devoirs que ceux qu'on remplit envers
soi-même. Tant pis! Allons, je m'en vais dire à l'atelier que vous
viendrez à trois heures, n'est-ce pas?»
Et il sauta à bas de la commode, me serra la main sans rien dire,
salua à peine Horace, et s'enfonça comme un chat dans la profondeur de
l'escalier, s'arrêtant à chaque étage pour faire rentrer ses talons dans
ses souliers délabrés.