Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques

la Bourse s'affole:

Oh l'or! là-bas, comme des tours dans les nuages,

Comme des tours, sur l'étagère des mirages,

L'or énorme! Comme des tours là-bas,

Avec des millions de bras vers lui,

Et des gestes et des appels la nuit

Et la prière unanime qui gronde,

De l'un à l'autre bout des horizons du monde[110]!

Ailleurs:

C'est un bazar tout en vertiges

Que bat, continûment, la foule, avec ses houles

Et ses vagues d'argent et d'or;

C'est un bazar tout en décors,

Avec des tours de feux et des lumières,

Si large et haut que, dans la nuit,

Il apparaît la bête éclatante de bruit

Qui monte épouvanter le silence stellaire[111].

Puis, nous traversons les quartiers mal famés du port où:

Des commères, blocs de viande tassée et lasse,

Interpellent, du seuil des portes basses,

Les gens qui passent[112];

Voici la Révolte:

La rue, en un remous de pas,

De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras

Sauvagement ramifiés vers la folie,

Semble passer volante,

Et ses fureurs, au même instant, s'allient

À des haines, à des appels, à des espoirs;

La rue en or,

La rue en rouge, au fond des soirs[113].

Admirables poèmes, haletants et convulsés, par quoi toute la vie

d'aujourd'hui se trouve glorifiée superbement! Ce pilote, naguère

désorienté, dont le navire faillit sombrer, dirige d'un oeil confiant,

d'un geste sûr, et contemplez: il a hissé le grand pavois! Éteints, les

flambeaux noirs! Maintenant, c'est la volonté, maintenant, c'est

l'ardeur, maintenant, c'est la merveilleuse folie du monde que Verhaeren

veut hurler! L'ancien désespéré entonne l'hosanna, devient le chantre

délirant de l'enthousiasme. La foi nouvelle s'accentue dans les _Visages

de la Vie_[114] grandit dans _Les Forces tumultueuses_[115], où

s'entrechoquent toutes les énergies humaines, où surgissent toutes les

audaces. Vigoureuse et vaillante, la sève jaillit, une autre religion

est née, celle des hommes et de l'univers:

Celui qui me lira dans les siècles, un soir,

Troublant mes vers, sous leur sommeil ou sous leur cendre,

Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre

Comment ceux d'aujourd'hui s'étaient armés d'espoir;

Qu'il sache avec quel violent élan, ma joie

S'est à travers les cris, les révoltes, les pleurs,

Ruée au combat fier et mâle des douleurs,

Pour en tirer l'amour, comme on conquiert sa proie.

J'aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs

Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse;

J'aime l'homme et le monde, et j'adore la force

Que donne et prend ma force à l'homme et l'univers[116]!

_La Multiple splendeur_[117] est un feu d'artifice de soleils. Elle

apothéose de ses rayons éblouissants la résurrection du poète. Comme il

aime la vie!

Tout m'est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie,

Je suis ivre du monde et je me multiplie

Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit

Que mon coeur en défaille et se délivre en cris[118]!

_La Multiple splendeur_ pourrait bien demeurer l'oeuvre essentielle de

Verhaeren. Du moins la chérit-il fort, car elle traduit intensément son

panthéisme délirant, sa ferveur acharnée.

Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes,

Des coeurs d'hommes nouveaux dans le vieil univers.

Les dieux sont loin et leur louange et leur blasphème;

Notre force est en nous et nous avons souffert[119].

Ces vers résument toute la philosophie de Verhaeren.

Elle reparaît dans le livre suivant, _Les Rythmes souverains_[120],

également ardente, mais enveloppée d'une forme plus paisible. J'entends

éclater dans _La Multiple splendeur_ l'hymne triomphant et désordonné du

pèlerin qui, parvenu au sommet de la montagne, après une ascension

longue et tumultueuse, découvre à l'infini de lumineux horizons. _Les

Rythmes souverains_ attestent une félicité aussi radieuse, seulement le

voyageur s'est reposé, il a ordonné un peu ses sensations; désormais, il

exaltera moins son «moi» que les gestes héroïques de l'activité humaine,

passés ou présents; les saccades diminueront au profit d'une harmonie

jusqu'alors inconnue. Presque toujours l'inspiration, souvent fougueuse

cependant, des _Rythmes souverains_, revêt une belle allure classique,

ample et souple. Mais Verhaeren n'aurait sans doute jamais créé des

chefs-d'oeuvre tels que _Le Paradis_, _Hercule_, _Les Barbares_,

_Michel-Ange_, _Le Maître_, s'il n'avait laissé jadis caracoler

furieusement Pégase; aux poussées chaotiques d'antan, il doit de libérer

son alexandrin des banalités et des fadeurs. D'autre part, je considère

_Les Rythmes souverains_ comme la conséquence du séjour prolongé de

Verhaeren en France. Cette «Légende des siècles» exhale un parfum des

plus latins, auquel contribuent et les sujets, empruntés pour la plupart

à l'antiquité, et la manière dont ils se développent. L'influence de

notre culture s'affirme brillamment: Verhaeren en convient; même il se

plaît à reconnaître que l'eurythmie de son livre doit beaucoup à

l'ordonnance et aux proportions du parc de Saint-Cloud où il habite une

partie de l'hiver.

Aussi bien, _Les Blés mouvants_, recueil récent de pastorales, de scènes

champêtres, de chansons mystiques, témoignent, avec évidence, d'un

tempérament qui, sans rien abandonner de sa naturelle exubérance,

s'exprime en une langue infiniment plus assagie et plus châtiée.

Aux côtés de l'oeuvre que nous venons de signaler s'en dressent deux

autres, moins imposantes certes, non moins importantes: une épopée,

_Toute la Flandre_ dont les cinq livres _Les Tendresses premières_[121],

_La Guirlande des dunes_[122], _Les Héros_[123], _Les Villes à

pignons_[124], _Les Plaines_[125], glorifient le pays natal, non plus

comme _Les Flamandes_ à travers des souvenirs de musée, mais après

l'expérience de la vie et la découverte du monde; une trilogie intime,

_Les Heures claires_[126], _Les Heures d'après-midi_[127], _Les Heures

du soir_[128]. Cette fois, Verhaeren délaisse l'univers; il nous confie

son amour pour la compagne admirablement compréhensive qui, l'ayant

sauvé de la noire détresse, illumine son labeur et sa vie. Aux fanfares

retentissantes succède un chant discret; l'orchestre cesse de bondir,

nous n'entendons que les notes mélodieuses du violon. Exquis petits

poèmes! Et comme ils s'imprègnent d'une dévotion respectueuse et

brûlante! Et comme ils fleurent bon! Et comme ils caressent doucement!

«Ô la tendresse des violents!» s'écrie Léon Bazalgette[129]:

Chaque heure où je pense à ta bonté

Si simplement profonde,

Je me confonds en prières vers toi.

Je suis venu si tard

Vers la douceur de ton regard

Et de si loin, vers tes deux mains tendues,

Tranquillement, par à travers les étendues!

J'avais en moi tant de rouille tenace

Qui me rongeait, à dents rapaces,

La confiance;

J'étais si lourd, j'étais si las,

J'étais si vieux de méfiance,

J'étais si lourd, j'étais si las

Du vain chemin de tous mes pas.

Je méritais si peu la merveilleuse joie

De voir tes pieds illuminer ma voie,

Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs,

Et humble, à tout jamais, en face du bonheur[130].

Nous eûmes l'occasion, au début de ce chapitre, d'associer au mot

romantisme le nom de Verhaeren Sans aucun doute, le poète des _Villes

tentaculaires_ fait souvent songer à Hugo, dans ce livre et dans

d'autres. Ils ont, tous les deux, le souffle, la force, le goût de

l'énorme, le sens de l'épique. Ils sont tous les deux de gigantesques

forgerons d'images, de prodigieux évocateurs et leurs vers ressemblent

parfois à des chevauchées fantastiques éclairées de foudroyantes

visions. Mais la puissance de Verhaeren s'excite plus que celle de Hugo:

elle se cabre, va volontiers jusqu'au fracas. Pour lui, tous les

phénomènes prennent des proportions titaniques et terrifiantes. Voilà

bien, selon la belle expression d'Albert Mockel, le poète du paroxysme!

Il aperçoit les routes et les bois, les foules et les villes à travers

une perpétuelle hallucination. L'univers l'émeut à ce point qu'il

l'exaspère, le transfigure avec passion. Certaines forces naturelles

l'attirent et le troublent singulièrement, la mer, le vent:

Si j'aime, admire et chante avec folie,

Le vent,

Et si j'en bois le vin fluide et vivant

Jusqu'à la lie,

C'est qu'il grandit mon être entier et c'est qu'avant

De s'infiltrer, par mes poumons et par mes pores,

Jusques au sang dont vit mon corps,

Avec sa force rude ou sa douceur profonde,

Immensément, il a étreint le monde[131].

Mais surtout, Verhaeren extrait d'une quantité de travaux matériels, en

particulier de l'industrie moderne, une poésie profonde que beaucoup ne

soupçonnaient guère[132]. Au cours de ses voyages, il a vu Londres,

Hambourg, Marseille; après Paris, il a connu Berlin, Dresde, Vienne,

l'Italie, l'Espagne et toujours il s'est promené par les quartiers

ouvriers et populeux, toujours il a rôdé près des fabriques ou des

docks. Et les foules, et les villes, et dans les villes, l'or, l'or

magique qui hypnotise tant d'hommes, et les usines, et les gares, et les

trains, et les quais des ports, et les steamers qui crachent la fumée

prennent pour Verhaeren, pour nous aussi maintenant, une signification

splendidement lyrique. Disséminés dans toute l'oeuvre, maints poèmes

clament ces foules, ces villes, cet or. Verhaeren en est hanté.

Oh ces villes, par l'or putride, envenimées!

Clameurs de pierre et vols et gestes de fumées,

Dômes et tours d'orgueil et colonnes debout

Dans l'espace qui vibre et le travail qui bout,

En aimas-tu l'effroi et les affres profondes

Ô toi, le voyageur

Qui t'en allais, triste et songeur

Par les gares de feu qui ceinturent le monde[133]?

Ailleurs:

Ô l'or! sang de la force implacable et moderne,

L'or merveilleux, l'or effarant, l'or criminel,

L'or des trônes, l'or des ghettos, l'or des autels;

L'or souterrain dont les banques sont les cavernes

Et qui rêve en leurs flancs, avant de s'en aller,

Sur la mer qu'il traverse ou la terre qu'il foule,

Nourrir ou affamer, grandir ou ravaler,

Le coeur myriadaire et rouge de la foule[134].

Aux images intrépides et rutilantes, aux transports véhéments,

correspond un rythme heurté, plutôt irrespectueux de la syntaxe (nous

avons noté, à cet égard, dans les derniers livres, un changement

appréciable), qui permit à Giraud d'accuser, certain jour,

spirituellement, Verhaeren de «mener la danse du scalpel autour de la

grammaire». Ne nous plaignons pas trop; ces intempérances nous valent de

beaux émois. Verhaeren aime frapper nos sens, soit en isolant à la fin

d'une longue strophe le mot essentiel, bref et saillant, soit au moyen

d'harmonies imitatives fort impressionnantes qui résultent des sonorités

obtenues par le rapprochement immédiat de syllabes à désinences

analogues et, généralement, rudes. Ainsi, qui ne perçoit le tumulte de

la mer en lisant à voix haute les vers suivants?

La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs

Et les granits du quai, la mer démente,

Tonnante et gémissante, en la tourmente

De ses houles montantes[135].

Écoutez ce bruit sec et cassant:

Puis il redescendit d'un pas précipité

Et verrouilla, d'une main forte,

La porte[136].

Voici enfin la bourrasque et le crépitement de la foudre, rendus par un

rythme essoufflé, crispé, où les mots ronflent et cognent comme les

grondements du tonnerre:

Le nuage approchait, livide et sulfureux,

Il était débordant de menaces tonnantes

Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux,

À l'endroit même où les herbes sauvages

Étaient chaudes encor

D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps,

Toute la rage

Du formidable et ténébreux nuage

Mordit[137].

Telle apparaît, succinctement résumée, l'oeuvre de celui qui «sur les

épaules de la muse belge, encore frêle et timide, a jeté, d'un geste

libre et puissant, une large étoffe aux couleurs étincelantes»[138].

Cette oeuvre est riche, réconfortante, idéaliste. Elle enseigne le culte

de l'effort, stimule les enthousiasmes, apprend à ne jamais désespérer

de la vie. Si Verhaeren conserve intact son noble tempérament

septentrional, sauvage, impétueux, et comme pris constamment dans une

tourmente de sensations, notre culture a remarquablement clarifié son

esprit, assoupli sa forme. Aujourd'hui, tous les pays d'Europe, où

existe un mouvement intellectuel, connaissent Verhaeren, l'aiment et le

traduisent. La France devrait lui rendre plus d'hommages, car,

d'éclatante manière, il illustre les Lettres françaises.

Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880 · 第 21 / 32 题