LES ROMANS ET LES CONTES

Le roman apparaît comme la véritable incarnation du tempérament flamand.

Nous avons indiqué déjà quelle parenté rattachait les romanciers

contemporains aux peintres du XVIIe siècle, il faut le répéter encore,

car, si tous les écrivains belges peuvent justement se réclamer des

artistes anciens, les romanciers surtout en descendent. Bien autrement

que la poésie ou le théâtre, le roman invite aux descriptions: ainsi

s'exaspère ce besoin de peindre qui gît au fond de tout auteur belge.

Les romanciers belges sont des peintres et, en général, ne sont que des

peintres. Cette remarque s'applique particulièrement, sinon

exclusivement, aux romanciers flamands; ne cherchez point en leurs

oeuvres d'études de caractère, de complications sentimentales: leur

psychologie reste courte, pour ne pas dire inexistante. Les livres de

Camille Lemonnier, de Georges Eekhoud, d'Eugène Demolder, de Georges

Virrès, forment, comme la merveilleuse légende de Charles de Coster,

leur maître à tous, une suite de tableaux d'où jaillit, en torrent, la

nature plantureuse, sensuelle et fauve. Ils dispensent soit la richesse

fastueuse, soit l'âpreté rude de la race flamande, sans grand souci

d'ordre ni d'harmonie. Les descriptions colorées, tantôt splendides,

tantôt ignobles, étalent la vie glorieuse ou tarée; rarement cependant

elles deviennent malsaines, comme dans bien des romans parisiens, parce

qu'elles conservent de la bonhomie et, disons le mot, de la candeur.

Quelle candeur, en effet, chez des artistes truculents, parfois même

grossiers! Sous leur écorce rugueuse, ces gaillards cachent une âme

presque enfantine; grâce à leur inaltérable fraîcheur, ils peuvent

écrire des pages ordurières, sans, le plus souvent, nous choquer. C'est

que leur dédain de toute affectation, leur insouciance de toute

coquetterie vaine, leur probité littéraire parfaite donnent à la plupart

d'entre eux une allure de spontanéité franche, de familiarité

bienveillante dont le charme exerce un irrésistible attrait.

Le superbe mâle que Camille Lemonnier! La robuste charpente massive et

riche! Il porte beau, il porte sain. Le front embroussaillé de mèches

rousses, la moustache fièrement dressée, les narines palpitantes et

avides, deux yeux, oh! très doux et très bons, mais qui flambent, toute

sa personne respire la vigueur et la crânerie.

Né le 24 mars 1844, à Ixelles, près de Bruxelles, Camille Lemonnier

n'était plus un débutant en 1880. Encore qu'_Un Mâle_, sa première oeuvre

importante, date de 1881, des contes flamands, quelques romans, surtout

de nombreuses et vaillantes critiques d'art lui assuraient, autant que

son âge, une incontestable autorité. Aussi, dès les premiers efforts de

la _Jeune Belgique_, Lemonnier voit-il se grouper autour de lui tous les

jeunes écrivains.

«À ce moment, écrit Léon Bazalgette[25], Camille Lemonnier apparaît bien

le chef et le père. Il avait été l'éveilleur, l'homme providentiel qui,

du rameau de son art, avait touché au front les endormis.»

Esquisser la silhouette de Camille Lemonnier, n'est-ce pas déjà

présenter son oeuvre? En elle se retrouve la véhémence sanguine et

voluptueuse de l'homme, comme la caresse naïve de son regard. Deux

douzaines de romans au moins et maints recueils de nouvelles affirment

la sève inépuisable, rajeunie sans cesse, de cet écrivain.

Chez Lemonnier, je distingue d'abord, avant tout, un peintre effréné de

la nature. Il aime la nature, il aime la terre, le murmure animal et

végétal qui l'enchante. Lui-même se grisa, à vingt-cinq ans, de la vie

au plein air, et, dans les livres où il l'exalte, on perçoit une émotion

plus intime que s'il tente de réduire son fougueux enthousiasme à la

mesure des villes ou des salons. _Un Mâle_ est l'hymne à l'existence

libre, violente, sauvage, par les futaies et les taillis. Ce Cachaprès,

quelle belle bête humaine! D'instinct, il braconne, hait les gardes,

aime les filles; il fait vraiment partie de la forêt, comme les arbres,

comme les plantes, comme les biches et ne raisonne guère plus qu'eux.

Dans ce roman tuméfié, par endroits, de rutilantes kermesses, mais

sentant si bon les bois et les fermes, si parfumé de fleurs, si chantant

de claires mélodies d'oiseaux, si miroitant de teintes subtiles et de

colorations rares, rien ne semble artificiel. Voici l'heure où le soleil

se lève:

La laiteuse clarté bientôt s'épandit comme une eau après que les

vannes sont levées. Elle coulait entre les branches, filtrait dans

les feuilles, dévalait les pentes herbues, faisant déborder

lentement l'obscurité. Une transparence aérisa les fourrés; les

feuilles criblaient le jour de taches glauques; les troncs gris

ressemblaient à des prêtres couverts de leurs étoles dans l'encens

des processions. Et petit à petit le ciel se lama de tons d'argent

neuf.

Il y eut un chuchotement vague, indéfini, dans la rondeur des

feuillages. Des appels furent siffles à mi-voix par les verdiers.

Les becs s'aiguisaient, grinçaient. Une secouée de plumes se mêla à

la palpitation des arbres; des ailes s'ouvraient avec des

claquements lents; et tout d'une fois, ce fut un large courant de

bruits qui domina le murmure du vent. Les trilles des fauvettes se

répondaient à travers les branches; les pinsons tirelirèrent; des

palombes roucoulèrent; les arbres furent emplis d'un égosillement

de roulades. Les merles s'éveillèrent à leur tour, les pies

garrulèrent et le sommet des chênes fut raboté par le cri rauque

des corneilles[26].

Aussi peu fardés, aussi éclatants sont les paysages dans _Le Mort_, bien

qu'autrement farouches, dans _L'Île Vierge_, dans _Adam et Ève_, dans ce

délicieux récit qui s'intitule: _Au coeur frais de la forêt_.

Mais ailleurs Lemonnier célèbre l'usine dévorante (_Happe-Chair_), conte

les aventures d'une étoile de café-concert (_Claudine Lamour_), les

souffrances de la femme adultère (_La Faute de Mme Charvet_); il écrit

_L'Hystérique_, _Le Possédé_, _l'Homme en amour_, et nous initie à des

vices honteux, à des dépravations infâmes... En de tels romans, bien

qu'il demeure peintre puissant et prodigieux évocateur, Lemonnier,

dirait-on, se fait violence pour brosser des toiles qui l'inspirent peu.

Nous le sentons gêné, incommodé par les turpitudes dont il nous

entretient. Ce souffle de mysticisme attendri s'évanouit qui, au cours

de certains romans, prête aux descriptions tant de grâce prenante sans

les dépouiller de leur énergie. Camille Lemonnier est l'homme de la

nature sincère et généreuse; il étouffe dans les atmosphères lourdes de

compromissions, de mensonges et de vice. Aussi, quand, après tous ces

ouvrages à l'âcre relent, paraissent _L'Île Vierge_, _Adam et Ève_,

surtout _Au Coeur frais de la forêt_, l'un de ses romans les plus exquis,

il semble savourer la joie de fuir un vilain cauchemar. Nous retrouvons

alors le Lemonnier d'_Un Mâle_, mais moins farouche, plus troublé, plus

prosterné devant cette Nature qu'il adore religieusement comme une

Divinité, que seule il croit capable de régénérer l'humanité. Et sa foi

se grandit de l'horreur des dépravations dont ses récents volumes lui

avaient imposé le spectacle. Elle est édifiante l'histoire des deux

jeunes vagabonds, Petit-Vieux et Frilotte... S'étant enfoncés dans la

forêt pour y vivre, insensiblement ils se débarrassent de toutes les

tares développées en eux par la ville, se purifient, redeviennent bons

et sains au contact de la nature. Le beau chant à la gloire de la Forêt,

magicienne qui guérit les mauvaises passions et ennoblit! Il y a dans ce

livre tant de séduction douce, tant d'innocence câline, qu'on aime à s'y

plonger comme en une source de réconfortante pureté pour oublier les

vilenies et les laideurs de l'existence:

Nous vivions innocents et charmés. Un sens nous inclina vers le

mystère, vers la beauté du ciel et des heures, une sensibilité

émerveillée d'enfants devant un prodige. C'était si gentil, cette

Iule, cueillant la rosée à ses cheveux et l'égouttant en

arc-en-ciel dans le matin frais avec des yeux éblouis! Couchée sur

le ventre, près de moi, elle regardait glisser à ma peau les filées

de soleil comme des scarabées vermeils et elle criait de plaisir.

Elle sentait bon le jour qui se lève, l'écorce humide, le

brouillard monté de l'eau, le vent venu de loin avec ses corbeilles

d'arômes. Elle avait l'odeur du froment mûr et du pain[27].

Bien des ouvrages de Lemonnier, _Un Mâle_, _Le Mort_, _Happe-Chair_, par

exemple, sont, autant que des tableaux, des épopées. Lemonnier considère

la Forêt, l'Usine comme des êtres animés qui dominent et inspirent son

récit. Il en fait une représentation symbolique de la vie rustique ou de

la vie des villes. À cet égard, sa conception rappelle celle d'Émile

Zola; chez lui, comme chez Zola, on observe une tendance à grossir le

symbole, à le transfigurer, à l'idéaliser, de sorte que les pages les

plus réalistes prennent souvent une allure hallucinante et fantastique.

Combien de critiques ont proclamé déjà que _Happe-Chair_, le poème de

l'Usine, était une transposition de _Germinal_, le poème de la Mine!

Sans doute, _Happe-Chair_ parut un an après _Germinal_, mais, à en

croire Léon Bazalgette, le roman de Lemonnier devance historiquement

celui de Zola. Peu importe d'ailleurs; car, même si _Happe-Chair_ fut

composé avant la publication de _Germinal_, la «manière» de Zola a

manifestement influencé Lemonnier dans cette oeuvre, et dans d'autres

comme _Mme Lupar_ ou _La Fin des Bourgeois_.

Aussi bien, puisque nous parlons d'influence française, convient-il de

noter à quel point Lemonnier s'est souvenu d'Alphonse Daudet, en

écrivant la plupart des nouvelles qui illustrèrent maints journaux

parisiens, avant de paraître en volumes. Toute cette partie de l'oeuvre

du romancier n'est pas appelée à de glorieuses destinées. En vérité,

Camille Lemonnier dégrade son admirable personnalité, s'il s'égare loin

de la vie naturelle et libre.

Toutefois, ce bon géant, dont des sujets si variés ont tenté la verve,

ne fit jamais preuve d'une spontanéité plus exquise qu'en composant ses

délicats, ses touchants _Noëls flamands_, ou encore _Le Vent dans les

moulins_, _Le Petit Homme de Dieu_, deux romans qui chantent la vie

intime du pays de Flandre, celui-là, les paysages chéris et les

multiples travaux des champs, celui-ci, les logis modestes et humbles,

les âmes simples et croyantes. Ne négligeons pas non plus _L'Histoire de

huit bêtes et d'une poupée_, _La Comédie des jouets_, _Les Joujoux

parlants_, autant de contes pour les enfants, où Lemonnier se fait

grand-papa avec une bonhomie souriante et amusée.

Il faut, enfin, mentionner ici, encore qu'il ne soit pas un roman, cet

ouvrage formidable et d'un lyrisme plus que turbulent, cette flamboyante

_Belgique_, où Lemonnier dépense, sans s'appauvrir jamais, en l'honneur

de son pays, toute sa force et toute sa foi.

Cet écrivain, qui fréquenta peut-être davantage les peintres que les

hommes de lettres, possède, pour évoquer la nature, des trésors de notes

tels, que peu de pinceaux en pourraient rendre plus subtilement les

mille teintes instables, les innombrables impressions fugitives. Camille

Lemonnier est un prestidigitateur du verbe. Non seulement il connaît la

propriété de tous les mots, de tous les mots spéciaux à toutes les

situations, à tous les métiers, mais il sait l'art de les distribuer

dans une phrase, les accouplant, les opposant, les postant en vedette,

selon les exigences du récit ou les harmonies du décor. Rappelez-vous

avec quelle magnificence somptueuse, il traduit, au commencement d'_Un

Mâle_, le faste d'une aurore printanière. Admirez en quel style sensuel

et gras, il projette la folie d'une fête villageoise:

Midi tomba sur la soûlerie. Le grésillement des côtelettes à la

poêle chuinta derrière les huis. On entendit remuer les vaisselles

dans les bahuts. Sur le relent des fumiers chauffés par le soleil

passa une odeur grasse de soupe au lard. La faim crispant les

estomacs, les cabarets se vidèrent. Les hommes allèrent nourrir

leur ivresse de tranches lourdes. Quelques-uns, après avoir mangé,

se jetèrent pendant une heure sur des bottes de paille, au fond des

hangars. Le soleil cuisait, du reste, allumant une réverbération

aveuglante, à ras du pavé. Les toits de chaume, tapés à cru du

jaune d'or de la lumière de midi, avaient des tons de poissons

rissolés dans le beurre[28].

Il faut reconnaître que, dans les premières productions de Lemonnier,

des expressions de mauvais goût déparent trop souvent l'originalité de

la langue. Elles sont devenues de moins en moins fréquentes, à mesure

que Lemonnier s'affinait à notre culture. Et puis, n'apparaissent-elles

pas un peu comme la rançon inévitable de ce tempérament toujours en

tumulte?

L'oeuvre de Camille Lemonnier restera l'une des plus honnêtes, des plus

franches, des plus émues, des plus vaillantes qu'on ait données. Il ne

semble guère possible de la mieux caractériser qu'en laissant la parole

au Maître lui-même, dont la solidité et la fraîcheur permettent

d'espérer de beaux livres encore:

Je ne me suis jamais séparé des choses et des hommes qui

m'entouraient: j'ai eu la passion de la vie, de toute la vie

mentale et physique. Si elle fut pour moi la cause d'erreurs

nombreuses, elle fut aussi l'aboutissement des puissances de mon

être et me valut des joies infinies. Peut-être avec un goût mieux

calculé pour ses entraînements, aurais-je pu atteindre à des

altitudes que je n'ai fait qu'entrevoir. J'ai le sentiment d'avoir

été un homme, un simple homme de travail, de lutte et d'instincts,

plus encore qu'un homme de lettres au sens exclusif du mot. J'ai

vécu surtout avec ténacité la vie des gens de mon pays[29].

Tout Lemonnier tient dans ces lignes. Que beaucoup d'écrivains veuillent

les méditer!

La renommée de Georges Eekhoud ne s'étend pas aussi loin que celle de

son illustre aîné. Georges Eekhoud est un sauvage, et un sauvage

révolté. Sa passion de la nature égale, en ardeur, celle de Camille

Lemonnier, mais elle reste âpre: jamais un sourire, jamais un abandon.

Ou entend mordre, sous cet amour féroce et jaloux, la haine de tant

d'autres choses! Sa jeunesse malheureuse développa chez Georges Eekhoud

des instincts de bête traquée et défiante. Il ne s'est jamais apprivoisé

depuis. La société lui inspire une sainte horreur; pour trouver grâce

auprès de ce réfractaire, il faut exhiber des titres de misère; les

vagabonds, les dévoyés, tous les parias de l'humanité qui grouillent

dans les bouges et les cloaques ont plus de chance de l'intéresser à

leur sort que l'homme honnête ou heureux. En eux seuls il sent des amis,

pour eux seuls il réserve sa tendresse. On comprend alors qu'Eekhoud

fasse siennes ces paroles de Thomas de Quincey, reproduites en exergue

sur _Mes Communions_:

Généralement, les rares individus qui ont excité mon dégoût en ce

monde, étaient des gens florissants et de bonne renommée. Quant aux

coquins, que j'ai connus, et ils ne sont pas en petit nombre, je

pense à eux, à tous, sans exception, avec plaisir et bienveillance.

Remarquer à quel point Georges Eekhoud possède peu les dons qui rendent

un écrivain séduisant ou seulement sympathique, n'est-ce pas superflu?

Tenacement attaché à sa terre, à sa Campine pauvre et ingrate, Eekhoud

se glorifie de rester le romancier de sa terre, de rester le romancier

de sa Campine, de sa Campine pauvre et ingrate, parce qu'elle est pauvre

et ingrate et que les habitants des pays riches la méprisent et qu'elle

fait figure de déclassée, sa Campine pauvre et ingrate, comme ces

malheureux dont le visage émacié rebute. Et il peint son pays avec un

acharnement rageur, féroce, pour le venger; dans presque tous ses livres

il le célèbre, lui, et ses villages, et ses paysans opiniâtres, têtus,

courbés sur la glèbe aride. Les descriptions sont d'un réalisme brutal

et terrifiant. Par exemple, les jours de kermesse, tous ces «gaillards

massifs, râblés comme des boeufs du terroir» s'abandonnent à d'excessives

folies; leurs instincts ne connaissent plus ni mesure ni pudeur; excités

par la bière, les salaisons, les victuailles fumées, la chair des

filles, ils se livrent aux plus grossières débauches. À ces récits, mais

à ceux-là seulement, Eekhoud prête une physionomie moins rébarbative,

plus plaisante et comme un petit air «sans façon», qui ne messied point.

Pour comprendre la vie de la Campine et de ses habitants, il faut lire

_Kees Doorik_, _Les Kermesses_, _Les Fusillés de Malines_, _Cycle

patibulaire_, _Mes Communions_, _Escal Vigor_; _Kees Doorik_ est

l'histoire d'un valet de ferme bâtard, qui devient amoureux de sa

patronne, jeune veuve provocante; mais Mie Andries épouse Jurgen, le

beau villageois. Kees, déjà fort agité par d'exagérées libations,

apprend la nouvelle en revenant d'une fête, de la bouche même de son

rival. En proie à un désespoir furieux, il le tue. Ce scénario banal

donne à Eekhoud l'occasion de brosser quelques-unes de ses fresques les

plus violentes, les plus atroces. Naturellement, Kees Doorik, parce que

bâtard, parce que méprisé et injurié, provoque sa sympathie. Dans _La

Nouvelle Carthage_, Eekhoud exalte la vie de la cité anversoise, du

moins, entendons-nous, il exalte les bas-fonds anversois: les gueux, les

coquins, tous ceux que la société poursuit de ses lois haineuses, lui

les accueille et les magnifie. Mais les gens honorables, mais les

bourgeois, mais les commerçants, mais les boursiers, mais tous ceux qui

doivent leur sécurité au triomphe de conventions scélérates, tous

ceux-là, le romancier les écrase sous son mépris. N'importe, le livre

nous vaut des peintures d'une énergie fauve vraiment saisissante et les

pages consacrées au monde des débardeurs comme celles qui évoquent une

séance de la Bourse comptent parmi les plus audacieuses que Georges

Eekhoud ait écrites.

Cet insurgé intrépide compromet cependant la richesse de son oeuvre par

des passages d'un caractère révoltant. Son exaspération l'entraîne

parfois hors des frontières du bon goût. Témoin, l'assassinat de Jurgen

par Kees Doorik:

Il (Kees) lui plongea le couteau dans le corps, retira l'arme, le

frappa de nouveau. Il avait eu soin d'écarter les vêtements du

malheureux au-dessus de la ceinture pour que la lame ne rencontrât

pas de résistance. Au premier coup porté dans les reins, la victime

supplia: Oh, Kees! Ne le fais pas! Pitié! Ah Maie!...

Kees n'écoutait plus. Il se tenait à califourchon sur ce vivant

dont il était absolument maître. Il serrait les hanches de Jurgen

entre ses genoux comme il eût serré le bon Kouss, le cheval moreau.

D'une main il empoignait son ennemi à la gorge pour étouffer ses

cris et de l'autre, il lui labourait les flancs, en se servant de

son couteau comme d'une houe dans la terre du Polder et en criant:

Harré! Et vlan, et encore!

Les gémissements du vaincu diminuaient. Pour le faire taire

complètement, Kees lui enfonça une dernière fois son lierrois dans

la nuque, comme on fait aux cochons sacrifiés. Tout râle cessa. Un

flot de sang sortit par la bouche. Les membres se détendirent,

rigides, refroidissant. Rien ne remua plus[30].

En vérité, la bestialité de cette scène écoeure: nous ne sommes point à

la boucherie. Trop d'abcès analogues gangrènent malheureusement les

romans ou nouvelles de Georges Eekhoud, qu'aucun souffle de pitié

attendrie, si fréquent chez Lemonnier, Demolder ou d'autres, ne

désinfecte jamais. Quant à la langue, elle manque essentiellement de

distinction, de souplesse aussi: des mots vulgaires, des expressions

rocailleuses, des phrases qui grincent comme des rouages privés

d'huile... Georges Eekhoud est, je crois, le seul écrivain belge

d'expression française, qui se défende de notre culture[31]; on s'en

aperçoit. Estimons les nobles parties de son oeuvre, respectons

l'intransigeance irréductible de son tempérament. Quant à l'aimer!...

Eugène Demolder, quel gai compagnon! Celui-là va nous ragaillardir! Son

oeuvre éclate d'orgies joyeuses; elle est l'apothéose de toutes les

passions du Flamand matérialiste et jouisseur. À côté d'Eugène Demolder,

Lemonnier semble un timide; même chez de Coster, on ne trouve point une

sève aussi effervescente ni une telle désinvolture dans l'étalage des

indécences. Et puis, circulant par toute cette grossière débauche, un

courant clair de mysticisme rafraîchissant... En Demolder se confondent

merveilleusement la nature sensuelle et le caractère religieux de la

race flamande:

Ainsi, écrit Désiré Horrent[32], Demolder, par ce mélange de piété

et de jovialité, montre qu'il appartient à la race des Flamands du

littoral qui, en quittant les messes et les processions, se ruent

aux folies et aux saouleries des kermesses, à la race de ces marins

et de ces pêcheurs dans les prunelles desquels le ciel et la mer

reflètent leur songe d'infini.

Plus que tous les autres romanciers, plus que tous les autres écrivains

de son pays, Demolder est peintre. Il transporte les musées dans ses

livres. Seul, peut-être, parmi les auteurs belges, il demeure aussi

indifférent à la vie moderne; il veut l'ignorer. Plaçant les tableaux

d'un Breughel ou d'un Jordaens entre le monde et lui, il les repeint,

dirait-on, avec sa plume sur son papier. _La légende d'Yperdamme_? Une

toile de Breughel. Voici, dans le même décor de la contrée natale, la

même cité imaginaire, la même foule bariolée et burlesque, les mêmes

tonalités somptueuses, la même puissance enveloppante de l'âme

patriarcale. _Les Récits de Nazareth_, _Le Royaume authentique du grand

Saint-Nicolas_, _Les Patins de la Reine de Hollande_, autant de légendes

dans lesquelles Demolder accorde son goût des descriptions sanguines à

un sens mystique délicieux. Une oeuvre imagée et enflammée s'il en fut,

_la Route d'émeraude_, exalte le monde des peintres hollandais du XVIIe

siècle. Autour de l'histoire amoureuse du jeune Kobus Barent et de la

courtisane Siska s'agitent les types les plus suggestifs de l'époque.

Devant nos yeux défilent les tableaux réalistes les plus osés. Nez

empourprés, trognes échauffées, silhouettes titubantes, buveurs en

ribote, qui vous empiffrez dans les tavernes ou bavez votre saoulerie

sur le sein nu des garces, au fond de bouges sordides, nul ne sait,

comme Demolder, vous animer! On croirait voir les personnages de Téniers

et de Jordaens se détacher de la toile, gesticuler, hurler... Ah! le

beau tapage, et que voilà de grasses agapes dont se fût régalé notre

Gargantua! Mais nous assistons aussi à la visite édifiante de Rembrandt

dans l'atelier de Franz Krul, nous l'entendons révéler devant Kobus

illuminé le mystère de son art et confier, avec quelle émotion! comment

il conçut _les Pèlerins d'Emmaüs_. Voici, d'autre part, la vie

grouillante et bigarrée d'Amsterdam, dans les bas-fonds de laquelle le

malheureux Kobus, ensorcelé par Siska, se dégrade et oublie son art.

C'est Rembrandt, dont les nobles paroles avaient jadis, à Harlem,

inspiré la vocation du jeune homme, qui sera l'artisan de son

relèvement. Dans l'ignoble taudis d'un brocanteur, Kobus Barent aperçoit

des tableaux et gravures du Maître.

Kobus penché sur les oeuvres se releva frémissant. Alors, au milieu

de cette exhibition après faillite, de ce bazar qu'attendaient les

enchères, au sein de cette foule qui suait le désir du lucre, une

rédemption s'opéra d'un coup. L'appel mystérieux qui avait sonné

dans les trompettes des anges de Lucas, à Leyde, chanta à nouveau

dans l'âme de Kobus. La flamme d'art, vacillante au souffle

énervant de Siska, se ralluma. Soudain Kobus retrouva cette extase

frissonnante naguère incompréhensible pour lui, cette ivresse dans

laquelle tous ses sens s'exaltaient, cette vie inconnue, jaillie

des forces secrètes de sa nature et qui ne s'était pas tarie[33].

Et le peintre ressuscité regagne le vieux moulin du père Barent où il

illustrera sur ses toiles le décor réconfortant du pays et les moeurs de

ceux qui l'entourent. Ainsi l'art triomphe et avec lui la toute

puissance de la nature.

Après cette reconstitution enthousiaste du XVIIe siècle hollandais,

Demolder, que décidément le présent séduit peu, tenta celle, plus

inattendue, du XVIIIe siècle français, dans _Le Jardinier de la

Pompadour_. De Harlem et d'Amsterdam, nous passons en Île de France: la

région de Melun, Bellevue, les méandres de la Seine formeront le cadre

de ces peintures nouvelles. Un pareil roman paraît singulièrement propre

à exciter notre curiosité, puisqu'il met en lumière l'empreinte de notre

culture sur Demolder. Jamais l'auteur de _La Route d'émeraude_ n'aurait

écrit le _Jardinier de la Pompadour_, s'il n'avait vécu dans les

environs de Corbeil. Mais comment ce Flamand saurait-il accorder sa rude

jovialité aux minauderies de notre XVIIIe siècle? Ne risquait-il point

d'habiller simplement en courtisans de Louis XV les gars truculents de

là-bas? N'allait-il point prêter aux dames d'honneur de la «Belle

Jardinière» les allures débraillées des gouges dans les kermesses? Telle

est la vertu de notre influence, que Demolder mit dans sa peinture

presque autant de mesure élégante que, jusqu'alors, de verve outrée. Je

dis «presque autant», car, malgré tout, et Dieu merci, il ne bâillonne

pas constamment sa virulence; certain repas de noce du _Jardinier de la

Pompadour_ et le genre de plaisanteries qui s'y échangent font plutôt

songer aux tableaux de Brower qu'à ceux de Lancret. Toutefois, quelques

pages exceptées, Demolder devient le confrère de Watteau et de

Fragonard. Ses descriptions, en demeurant charnues, prennent de la

grâce, de la joliesse caressante.

Soudain la brise réveilla tout à fait la Seine; dans un

frémissement, sous le soleil pâle en sa rondeur d'hostie, l'eau se

pailleta d'argent. Ébloui, Jasmin regarda les spirales opalines que

le vent poussait contre les buissons[34].

Ou bien:

Jasmin s'arrêta devant deux tubéreuses. Blanches, sur leurs longues

tiges vertes et rougissant, comme honteuses de la volupté qui

s'émanait de leurs corolles, capiteuses elles s'offraient au milieu

d'un groupe de bromélias bigarrés qui semblaient épris des

nouvelles venues[35].

Voici d'autres tableaux où Demolder ne ménage aucune des touches tenues

et mignardes, des harmonies maniérées et précieuses, si recherchées au

XVIIIe siècle:

Mme de Pompadour donnait souvent des fêtes. Et Jasmin prenait grand

plaisir à la voir célébrer par les seigneurs orgueilleux dont les

habits à pans bouillonnés se mariaient aux massifs et aux

parterres, grâce à leurs tons de fleurs de pommiers, de verts

résédas et de violettes fournis d'argent et d'or[36].

Plus loin:

Et parfois, flambant des rubans vifs de Lyon, de Gênes ou de

Palerme, toute la compagnie dansait la ronde (le Roi aimait cela!)

par les bosquets du baldaquin ou sous les arbres de Judée. Les

danseurs se tenaient à bras très allongés, à cause des paniers à

gondole ou à guéridon et Mme de Pompadour, d'une voix qui faisait

songer Jasmin à l'orgue de son église au printemps, chantait:

Nous n'irons plus au bois

Les lauriers sont coupés![37]

N'est-ce pas une pastorale galante de Watteau?

Dans cet aimable roman où le jardinier, qui répond au nom parfumé de

Jasmin Buguet[38], cache un tendre amour pour la belle Favorite, il y a

des héroïnes, les fleurs; elles répandent leur arôme par tout le livre.

Quant aux soins pieux dont Jasmin les entoure, ils rappellent fort le

culte de Kobus pour son art. De sorte que les romans d'Eugène Demolder

s'imprègnent toujours d'une émotion religieuse, ceux-là pénétrés de

mysticisme, ceux-ci rayonnant d'un idéal, et voilà bien le secret de

leur vivifiante joie.

On a fréquemment rapproché Georges Virrès de Georges Eekhoud, parce que

lui aussi célèbre la Campine. Si _Les Gens du Tiest_ illustrent

l'existence d'une petite ville de province, _En pleine terre_, _La

Bruyère ardente_, _L'Inconnu tragique_ sont des hymnes brûlants à ces

landes désolées, à ces hommes qu'une destinée invincible rive à leur

sol. Mais Virrès ressemble bien peu à Eekhoud! Ce châtelain, d'allure

élégante, est un croyant. Il se passionne pour la vie de sa terre, pour

les coutumes de ses paysans, avec l'exaltation d'un catholique fervent.

La vieille âme religieuse des Flandres se perpétue en lui. Comme les

autres romanciers, Virrès se préoccupe fort de la plastique, il peint,

il peint même des scènes violentes de débauche ou de sang, mais jamais

il ne s'y complaît, et je ne m'étonnerais point qu'il y vît un moyen de

rendre plus édifiante la partie mystique de son oeuvre. Dans _La Bruyère

ardente_, Roek, village de Campine, et Botsem, hameau voisin, luttent

haineusement: «Au fond des années, au delà des mémoires des plus

anciens, avait germé l'antipathie du village et du hameau. Ceux de Roek

et ceux de Botsem naissaient, ayant l'inimitié dans toutes les veines;

c'était le plus sûr héritage des parents[39].» Cette rivalité développe

chez les uns et les autres des sentiments détestables, excite tous leurs

sens, les pousse au meurtre: de là, le lugubre et le tragique du livre.

Mais au milieu de ces instincts sauvages se dresse, divinement pure, la

silhouette de Mina dont Georges Ramaekers a dit en une langue, un peu

prolixe, qu'elle «synthétise, idéalement et sans aucune invraisemblance,

parmi les crudités d'un réalisme aigu, la mysticité médiévale,

ataviquement perpétuée en cette terre campinoise avec l'héroïcité calme

et la vertu sublime des vertus primitives[40]».

Georges Virrès accorde à son style le plus grand soin. La distinction

naturelle s'accommode mal de formules banales. Il écrit avec infiniment

de recherche parfois et ses descriptions prouvent moins de puissance que

de sensibilité souple et de déférente émotion.

Une aube se levait tranquille; au ciel, il y avait des sourires

d'anges. Le paysan avait mis la tête à la fenêtre, et la grâce

balsamique de l'aurore l'enveloppait; il respirait profondément. La

saveur de la Campine automnale flottait dans les premières lueurs

de la journée. Un parfum de feuilles jaunies et l'arôme des pins

s'unissaient sur l'aile de la petite brise. Bientôt les terres

arables dégagèrent leurs odeurs lourdes, et puis s'insinua la

senteur des sablons, d'une rudesse sauvage, enfin brusquement il y

eut l'envahissement des bouffées chaudes qui venaient de la cour de

la ferme[41].

Nous devons à un jeune écrivain, Prosper-Henri Devos, le livre

remarquable qu'est _Monna Lisa_. Pour la première fois, sans doute, un

romancier belge compose son oeuvre non point seulement pour peindre ou

crier des sensations, mais aussi et surtout dans le dessein de

développer une idée. Voici la pensée de Devos: la femme revient

fatalement à l'homme qui modela son âme vierge; de même l'artiste a

toujours besoin de la femme avec laquelle il communia d'abord, dans

l'enthousiasme de son art[42]. Les nobles tendances idéalistes du roman,

trop touffu peut-être, mais singulièrement ardent et musclé, peuvent se

résumer en ces quelques lignes:

... Ce n'est pas impunément que deux âmes se mêlent à l'heure où un

grand rêve vient en elles de s'allumer. Il les fond au même creuset

et rien ne peut leur restituer ensuite leur substance première.

Chacun a laissé dans l'autre la moitié d'elle-même. Ainsi leur

amour sublime est moins en eux qu'au-dessus d'eux[43], et ils

peuvent bien, éloignés l'un de l'autre, devenir petits et vils, cet

amour reste immense et sacré[44].

Il convient aussi de rendre hommage au talent sincère et généreux

d'Horace Van Offel qui, dans ses contes, initie à la vie lamentable des

forçats militaires ou décrit avec crudité les maisons mal famées

d'Anvers. Voilà une nature robuste et pleine de souffle, très pitoyable

en même temps aux déshérités, mais en hostilité manifeste avec toute

forme d'expression un peu étudiée.

* * * * *

À côté de ces écrivains au tempérament bouillant, dont le coloris brutal

éblouit souvent, la Belgique possède des romanciers ou conteurs,

d'origine wallonne pour la plupart, d'un caractère autrement paisible,

qui peignent avec des tonalités moins sanguines les paysages plus

aimables, les moeurs plus douces de leur contrée. Les descriptions n'ont

ni l'envergure, ni l'héroïsme de celles des auteurs flamands. N'étant

point, comme un Lemonnier ou un Demolder, obligés de s'expatrier pour

chercher la culture française, puisque en leurs veines circule du sang

latin, les Wallons volontiers se calfeutrent dans leur petite province,

regardent autour d'eux, pas très loin, puis nous offrent des décors

discrets, nous confient des vies, navrantes parfois, mais rarement

fanatiques, avec un souci persistant de notations précises ou de

subtilités psychologiques moins en honneur sur les bords de l'Escaut que

sur les rives de la Meuse. Il leur arrive de voir trop menu. Au

matérialisme épais et au mysticisme se substituent la grâce et

l'émotion. Surtout les auteurs wallons dispensent par leurs écrits,

beaucoup plus largement que leurs confrères flamands, une bonhomie fort

touchante. Aussitôt nous devenons amis avec eux; même nous oublions un

peu que nous lisons un livre à la disposition de tout le monde.

L'histoire n'est-elle pas contée pour nous seuls dans la bonne intimité

d'une soirée d'hiver?

Louis Delattre chérit la vie: il en observe les manifestations de

manière clairvoyante, les interprète avec indulgence, les célèbre avec

amour. Tantôt il décrit le riant pays wallon et ses villes si cordiales

«qu'elles se jettent au cou du premier qui les aime, et, pour lui, n'ont

guère de caché». Tantôt il évoque, en des récits simples, naïfs, aux

dialogues vifs et colorés, les existences claires ou tristes des gens de

son village; il nous parle de leurs amours, de leurs infortunes; il

comprend si bien les petits, les humbles, leurs misères et jusqu'à leurs

vices! Comme il se penche vers eux, tendrement apitoyé, pour pardonner

et réconforter! Et que d'affection il voue aux enfants et aux bêtes! Le

ravissant roman que celui du Chien et de l'Enfant, tout frais, tout

parfumé d'innocence et de bonté! On se sent le coeur gros en lisant

l'agonie du pauvre Friquet «qui avait tant de bonheur à être chien»...

Louis Delattre a déjà beaucoup produit; un roman _La Loi de péché_, et

de nombreuses nouvelles réunies en une vingtaine de volumes. _Les Contes

de mon village_, _Une Rose à la bouche_, _Les Carnets d'un médecin de

village_, _Les Contes d'avant l'amour_ sont des recueils savoureux, trop

peu connus en France, où Delattre se révèle un charmeur exquis dont la

familiarité n'exclut point la délicatesse. Dans un récent volume, _Le

Parfum des Buis_ «avec six autres histoires pour exalter la radieuse

misère de vivre», son talent s'affirme encore plus séduisant, surtout

plus élevé, plus édifiant; et l'on déplore de ne point citer entièrement

des récits comme _La Bablutte_, _Le Réveillon de M. Piquet_, _La Chalée

Maclotte_, d'un développement aisé, d'une langue alerte et imagée, d'une

tendresse si enveloppante. Voyez et écoutez la marchande de marrons:

C'est grande fête, demain. C'est Noël. Les sous sortent facilement

des poches. Les pauvres eux-mêmes trouvent quelques vieux liards

couverts de vert de gris pour goûter à la pulpe fumante des

châtaignes craquantes. La marchande de la rue est heureuse de tenir

la boutique du feu. Les mains roulées dans son tablier, elle

piétine sur place, se dandine, chantonne, fait claquer ses sabots

sur les dalles. Son visage fripé étincelle comme une pomme rouge et

ratatinée, sous les replis de son châle de laine.

Le vent est dur. Il est tard. Voici les cloches qui s'ébranlent à

la petite église voisine.

Son nez goutte... Et elle agite la tête au rythme du bime-bame de

bronze...

Chauds, chauds, les marrons!

Il lui semble à chaque cri qu'elle pousse, que non sa voix seule,

mais toute elle-même, parcourt et couvre au galop la place autour

d'elle. Comme elle attise le feu du réchaud, et retourne à pleines

mains sur la tôle les marrons qui roussissent et crépitent! De sa

grande fourchette de fer elle frappe sur le lourd couvercle comme

sur une joyeuse cymbale... Voilà! Elle fait son pauvre métier ainsi

qu'une autre danserait. Elle crie ses marrons à vendre comme une

autre chanterait. Il y a dans ses mouvements une fièvre d'ardeur:

et c'est la joie[45].

Hubert Krains, en des teintes plus grises, s'apparente à Louis Delattre.

Il dit le caractère douloureux et angoissant des vies paysannes. _Les

Amours rustiques_ sont un beau livre, mais _Le Pain noir_ en est un très

beau et très affligeant, dans lequel s'épuisent lamentablement de

pauvres êtres traqués par le malheur. Point de calamités bruyantes; une

histoire effacée, qui se déroule avec simplicité, comme si l'infortune

faisait partie naturelle de certaines existences... On a vite compris

que les époux Leduc glissent à leur ruine, insensiblement, mais avec une

sûreté fatale; l'étau qui les serre, les diminue chaque jour. Cette

peinture, d'une observation nerveuse, d'une sobriété morne, trahit

l'immense pitié et le brûlant amour de Krains pour la profonde

souffrance des hommes.

Et c'est encore ce sentiment qui s'admire dans le roman poignant

d'Edmond Glesener, _Le Coeur de François Remy_. Le pauvre coeur de

François Remy, comme il est aimant, irrésolu, meurtri! Jamais François

ne trouve le courage de fuir la misérable vie où sa passion le réduit;

après la mort de Louise, il revient à la roulotte, tout de même, par

lâcheté..., par amour! Avec quelle intelligence compréhensive, avec quel

tact, quelle pudeur, Glesener analyse la détresse du malheureux!

Cependant, l'atmosphère du _Coeur de François Remy_ semble plus lumineuse

que celle du _Pain noir_. Le roman vibre davantage; bien des scènes

divertissantes l'animent; les notes claires se mêlent aux notes

plaintives, les romances aux gémissements. Et puis de jolies

descriptions le fleurissent:

Une fois on s'arrêta dans une gorge solitaire, près d'une maison

entourée de prairies, au milieu desquelles un ruisseau étalait une

nappe glauque, contre la vanne d'un moulin. François s'étant avancé

pour mieux voir, aperçut, à une fenêtre du rez-de-chaussée, deux

jeunes filles qui faisaient de la tapisserie sous une cage en osier

où des oiseaux chantaient; et il eut envie d'habiter cette maison

et d'y vivre avec Louise jusqu'à la fin de sa vie[46].

Ailleurs:

C'étaient de belles nuits d'été, sereines et transparentes. Les

forêts palpitaient doucement sous les astres d'un ciel paisible et

pur. La lune suspendait dans l'espace une lueur argentée, à travers

laquelle le frisson de la feuillée semblait continuer le

frémissement des étoiles. Un âpre parfum, la respiration nocturne

de la terre, passait par intervalles. On entendait des rumeurs

ardentes traîner au fond des bois, ou un cri de bête s'élever au

loin, mélancolique comme un appel d'amour[47].

Ferdinand Bouché, avant de publier son recueil de contes, _Les

Chrysalides_, avait raconté un drame d'amour farouche, en un roman trop

long, inégal, mais, par endroits, puissamment dramatique[48].

_Le Prestige_, _L'Impossible liberté_, _Vieilles amours_ de Paul André

témoignent également, chez cet amoureux de la terre wallonne, d'un

effort très heureux pour étudier les situations sentimentales complexes.

La littérature belge ne se montre point prodigue de romans

psychologiques, mais des oeuvres telles que celles d'Edmond Glesener et

de Paul André, autorisent toutes les espérances.

Maurice des Ombiaux nous ramène dans une atmosphère plus frivole et plus

joyeuse. Que n'est-il né en Flandre! Une pareille gaieté, une pareille

sève chez un Wallon! Avec lui, on ne se délasse des kermesses qu'en

suivant les cortèges aux mille couleurs aveuglantes: il y a fête

perpétuelle chez des Ombiaux. Après la lecture du _Joyau de la Mitre_,

de _Guidon d'Anderlecht_, des _Farces de Sambre-et-Meuse_, la tête vous

résonne de fanfares et de cloches. Soyez indulgents pour cet

étourdissement, tant il règne par les livres de bonne camaraderie

entraînante. Elle fait accepter la longueur de quelques anecdotes ou ces

interminables énumérations, pittoresques je veux bien, trop renouvelées

toutefois de Rabelais, par exemple celle des cloches dans le _Joyau de

la Mitre_. Le côté plus grave du talent de des Ombiaux apparaît dans _Le

Maugré_ où se dessinent en un relief saisissant les figures tragiques

des paysans jaloux de leur terre jusqu'au crime, sans que puisse

abdiquer devant les lois modernes leur instinct sauvage et fatal.

Ces écrivains, dont plus haut déjà nous avons tenté de fixer certaines

particularités, communient dans le culte de leur terre natale. Ils

n'entonnent point un cantique au son large des orgues; ils murmurent un

chant discret mais fervent, et leurs livres sont autant d'hymnes au pays

wallon, à ses coteaux, à ses vallées, à ses rivières. S'ils manquent

parfois de nerf et d'envergure, qu'ils embaument le terroir

délicieusement!

Nous voudrions présenter maints autres romanciers ou conteurs belges,

mais cette étude, comme son titre l'annonce, se propose moins d'examiner

par le détail toutes les productions d'une littérature que d'en indiquer

les tendances, d'en dresser l'inventaire que d'en esquisser la

physionomie. Ainsi, devrons-nous nous contenter de signaler toute une

pléiade d'écrivains dont le mérite exigerait souvent plus d'attention.

Nous retrouverons, il est vrai, plusieurs d'entre eux au moment

d'apprécier la Poésie, le Théâtre ou la Critique.

_L'Aïeule_ et _Les Contes de la Hulotte_ de Georges Rency, _Les Contes à

Marjolaine_ de Georges Garnir, _Les Nouvelles de Wallonie_ d'Arthur

Daxhelet, les pages délicates d'Alfred Lavachery, les récits coquets de

Sander Pierron répandent encore le parfum de la contrée wallonne ou du

Brabant.

André Fontainas dans _L'Indécis_, Blanche Rousseau, Henri Maubel

surtout, dont les _Âmes de couleur_ attestent la sensibilité intuitive,

aiguë et nuancée, Henri Vignemal, nous guident avec ingéniosité par le

dédale des complications de l'âme.

Albert Mockel développe ses aspirations lyriques dans les _Contes pour

les enfants d'hier_.

Les _Escales galantes_ permettent de goûter l'art probe et l'élégance

libertine d'André Ruyters.

D'autres auteurs, le Comte Albert du Bois, Maurice de Waleffe font

revivre l'antiquité par des ouvrages comme _Leuconoë_ ou le _Peplos

vert_, constellés d'images magnifiques et voluptueuses. Que nous voilà

loin de la vallée mosane!

Henry Carton de Wiart nous y reconduit au moyen d'un roman historique,

_La Cité ardente_, étincelante épopée à la gloire de Liège.

Dans un genre différent, et sans omettre ni l'ironiste Charles

Morisseaux, ni les nombreux romans, plus que parisiens, dus à

l'observation un peu caustique d'Henry Kistemaeckers, ni les contes de

Sylvain Bonmariage, notons encore la verve malicieuse et plaisante de

Léopold Courouble qui, à en croire Eugène Gilbert, découvrit «le frisson

de l'humour belge». En tous les cas, la parenté de _La Famille

Kaekebrouck_ avec la famille Beulemans, ne laisse aucun doute...

En face de tant d'oeuvres variées, inégales, mais généralement bien en

chair, qui, toutes, celles des Wallons comme celles des Flamands,

chantent la vie, âpre ou facile, dévergondée ou raffinée, qui, toutes,

honorent l'effort et la lutte, s'estompe misérablement la silhouette

falote d'un roman dont la séduction morbide conquit Paris jadis,

_Bruges-la-Morte_, par Georges Rodenbach. C'est, dans le décor figé de

Bruges, l'histoire d'amour d'un neurasthénique, accommodée aux goûts

d'un public perverti. Ce livre désolant engourdit l'âme, use l'énergie,

son charme malsain insinue un poison funeste... Oublions-le, pour garder

intacte l'impression de belle santé gaillarde et fière que nous a donnée

le roman belge.

Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880 · 第 15 / 32 题