PRÉFACE

Beaucoup d'érudits et de lettrés s'imaginent volontiers que la Belgique

est une création artificielle, oeuvre de l'histoire et des volontés

humaines, et ne s'appuyant sur aucun fait éternel de la nature: un nom

emprunté à la vieille chronique des Gaules, des intérêts communs

unissant les villes, quelques circonstances heureuses, des adversaires

qui ne peuvent s'entendre pour en finir avec ce petit peuple, voilà,

croit-on parfois, ce qui l'a fait et ce qui le maintiendra.--Que

l'histoire ou la vie des hommes ait fait pour lui plus que pour aucun

autre, même que pour la Hollande sa voisine, cela serait facile à

montrer. Mais la nature ou la vie de la terre, elle aussi, a présidé à

sa naissance, justifié sa grandeur, présagé peut-être son éternité.

Il a, quoi qu'on ait dit, ses frontières naturelles. Au nord, c'est le

Rhin, élargi par endroits en vastes marécages, ou c'est la Meuse aux

replis parfois larges comme des golfes. À l'est, c'est cette même Meuse

ou les terres basses qui l'accompagnent, et puis, toujours à l'est,

commencent les forêts, qui continuent vers le sud à encadrer la

Belgique. Que de fois, dans nos livres de classe français, on nous a

enseigné qu'entre la France et la Belgique il n'y avait que des lignes

de limites artificielles! Que se cachait-il sous cette assertion? une

erreur fondamentale sur la nature des frontières? un vague souvenir des

prétentions lointaines de notre patrie sur ce peuple? je ne sais: ce

n'en était pas moins une chose mauvaise que l'on disait, contrevérité et

contre-justice à la fois. En réalité, entre Belges et Français, il y a

la forêt, Ardennes ou Charbonnière, et la forêt, autrefois comme

aujourd'hui, c'est une barrière entre les peuples au moins aussi dure à

franchir que la rivière et que la montagne. C'est elle qui a fait que

les Rèmes au sud ont vécu tout à fait gaulois, et qui a fait que les

Nerviens au nord ont vécu à demi germains. Il m'est arrivé bien des fois

de traverser et couper cette forêt, de France en Belgique, de Belgique

en France, d'en constater l'état actuel, d'en repérer les vestiges

anciens (noms de lieux, etc.), et chaque fois, suivant les vieilles

routes romaines qui la franchissaient, j'ai mieux compris les ennuis et

les dangers qu'elle infligeait aux tribus et pourquoi elles se sont

arrêtées à sa lisière, plus craintives que devant des Pyrénées ou des

Alpes.

Du côté de l'ouest, cela va saris dire, la limite est l'Océan. Mais ici,

c'est une limite d'un genre particulier. Nous sommes en présence de ce

que j'appellerai volontiers la partie la plus humaine de l'Océan. Nulle

part il ne voit converger plus de routes, s'ouvrir plus d'estuaires,

s'insinuer de plus importants détroits. Du sud viennent les bouches de

l'Escaut et de la Meuse, au nord apparaît celle de la Tamise, et plus

loin c'est l'Elbe qui dégorge ses flots, et plus près c'est le passage

du Canal. Il y a là, pour l'Océan Atlantique, une sorte de noeud d'eaux,

marines et courantes, de prodigieux carrefour qui ne fera que grandir

par l'histoire. Mais c'est la nature qui l'a fait.

Voilà donc, somme toute, une terre bien délimitée, qui est faite pour

vivre d'elle-même et par elle-même. Et ce qui l'invite encore à cette

vie spéciale, ce sont les natures propres des régions auxquelles elle

tient: tout en demeurant attachée à elles, la Belgique, à certains

égards, peut se sentir repoussée par elles (j'emploie le mot dans un

sens purement physique).

Elle tient d'une part à la France, Mais elle est bien excentrique à

cette France, Celle-ci, c'est la région des grands fleuves qui circulent

autour du Massif Central, et les fleuves de la Belgique ne doivent rien

à ce Massif. Et elle tient d'autre part à l'Allemagne. Celle-là, c'est

surtout la région des grands fleuves parallèles sortis de la Forêt

Hercynienne et descendant vers le nord. Et les fleuves de la Belgique ou

n'empruntent rien à cette forêt, ou regardent tous vers le couchant.

Entre ces deux régions naturelles de France et d'Allemagne, la Belgique

s'intercale comme une région plus petite, mais également naturelle,

_faisant coin_ entre ses deux grandes voisines. Elle forme, aux

extrémités symétriques de l'une et de l'autre, ce qu'on peut appeler _un

phénomène d'angle_. Et presque toute son histoire s'explique par cette

providentielle situation.

À l'intérieur même de la Belgique, le sol appelait certaines conditions

de vie sociale et politique qui existaient déjà à l'état d'ébauches

avant les Romains, et qui ont atteint leur pleine réalisation dans la

glorieuse Belgique de nos jours.

Cette région n'a pas de centre naturel, qui puisse imposer sa loi aux

terres environnantes. La France a le sien, Lyon ou Paris. L'Allemagne a

fini par retrouver le sien, Berlin, héritier du grand sanctuaire des

Semnons. En Belgique, vous n'avez pas de capitale décisive. Et pour un

petit pays comme celui-là, c'est un très grand bien. L'absence d'un lieu

dominateur permet à tous les bons carrefours de devenir chacun une bonne

ville, jouant son rôle dans l'ensemble, prenant son caractère, donnant

sa note propre. Il y a Bruxelles, et il y a Gand, et Liège et Anvers,

dont chacune ne ressemble à personne. Comme l'État belge est peu

considérable, ces divergences ne nuisent pas à son unité, et elles lui

assurent l'immense bénéfice de cités qui se complètent, qui

s'entr'aident, pleines d'émulation, de groupes associés auxquels aucun

ne commande et qui tous travaillent pour tous.

Cela vient de ce que, je le répète, il ne se trouve pas en Belgique un

centre physique absorbant. Gand, Anvers, Liège, Bruxelles sont de

simples carrefours de détail: celle-ci est née de son port, celle-là

d'un passage de rivière, d'autres d'une convergence de terres agricoles.

Mais aucune n'est une _croisée_ générale de toutes les routes du pays,

comme l'est par exemple Paris pour l'Ile-de-France, Reims pour la

Champagne, Bordeaux pour le sud-ouest. Tant que les Belges demeureront

fidèles à cette loi d'alliance décentralisatrice, de _foedus oequum_; ils

sont sûrs de persister en une très belle nation, renfermant plus

d'_originalités_ (je mets le mot au pluriel) que l'Allemagne et

l'Angleterre mêmes.

* * * * *

Toutes ces choses étaient en germe dans la Belgique au temps de la

conquête romaine.

On a souvent noté la prodigieuse différence de cette Belgique primitive

d'avec celle de maintenant. Je ne crois pas qu'il y ait en Occident deux

spectacles plus dissemblables, deux sociétés plus opposées, que Belges

d'Ambiorix et Belges de Léopold. Tandis que sur tant de points de la

Gaule, l'histoire d'à présent rappelle celle du passé, sur l'Escaut

l'une semble un démenti de l'autre. Voyez en Provence: la Provence

gréco-gauloise a eu deux capitales, la capitale intérieure et agricole,

Aix ou Entremont son devancier, et la capitale maritime et commerciale,

Marseille; cela demeure vrai au Moyen Age, et cela définit encore la

Provence à deux têtes de maintenant. Voyez le Languedoc: ce qui le

caractérise aujourd'hui, c'est cette ligne ininterrompue de villes qui

s'y succèdent sur la même route, y apparaissant à chaque fin d'étapes,

Perpignan, Narbonne, Béziers, Montpellier, Nîmes; et tel était l'aspect

que présentaient déjà ces terres il y a deux mille ans sous les Romains,

il y a vingt-cinq siècles sous les Celtes, les Ibères et les Ligures;

dès lors le Languedoc était une série de bourgs, échelons d'une même

route.

Voyez au contraire la Belgique. Maintenant, c'est la plus belle

floraison de cités, de sociétés municipales qui existe au monde. Nulle

part le régime antique des cités, pressées l'une à côté de l'autre, n'a

plus brillamment reparu que sur les terres basses de l'Escaut et de la

Meuse. La Belgique est devenue la terre d'élection de la vie citadine,

de l'amour-propre urbain. Si vous voulez savoir comment et pourquoi,

lisez l'oeuvre de son plus grand historien, M. Pirenne.

Mais cela, c'est la négation de son passé primitif. Au temps de César,

elle était la région la moins municipale de la Gaule. Passé les

Ardennes, l'auteur des _Commentaires_ ne cite plus de nom de cité. Quand

il parle d'un refuge militaire, il donne simplement le nom du peuple

auquel il sert (exception faite pour le _castellum_ de Tongres,

_Aduatuca_). Rien, là, ne ressemble aux grandes villes du centre de la

Gaule, Bibracte, Avaricum, Gergovie. Ce ne sont que des villages, des

fermes dispersées, des redoutes sur des caps de fleuves, comme Namur. Un

ancien, sans doute Tite-Live (et je note en passant que la guerre des

Gaules, chez Tite-Live, fut peut-être racontée avec plus d'intelligence

du pays qu'elle ne le fut chez César lui-même), un ancien a précisément

fait remarquer ce caractère dispersé, rural, de la Belgique préromaine.

Et les Romains, loin de vouloir forcer les habitudes des hommes,

semblent avoir préféré les maintenir, et laisser les sociétés suivre

dans ce pays leur voie traditionnelle.

Contrairement à ce qui s'est passé dans la plupart de leurs provinces,

ils n'ont pas imposé à cette région le régime urbain. À l'est de

Boulogne, à l'ouest des bourgades militaires de la frontière, ils n'ont

point fondé de villes, et le système municipal y demeure dans l'enfance.

Thérouanne, Bavai furent peu de chose (et d'ailleurs ce n'est pas la

vraie Belgique de maintenant), A. Namur, à Tongres il n'y eut pas de ces

rassemblements permanents d'hommes qui font les vraies villes romaines

comme Reims ou Mayence. Cassel paraît bien être resté ou devenu le

centre administratif et le marché principal de la Flandre. Mais les

bâtisses urbaines y étaient bien peu de choses. Et sur son aire vaste et

à demi nue, isolé au sommet de sa colline, séparé encore des cultures de

la plaine par les rochers et les bois qui environnent ses flancs, Cassel

ressemblait beaucoup plus à la Bibracte des Celtes indépendants qu'au

Lyon des temps romains: lieu de marché ou lieu de foire à certains

jours, alors bruyant et populeux, et demi-désert en temps ordinaire.

Ce qui continuait à dominer en Belgique, c'était, comme avant César, le

vaste domaine, la ferme princière, ce que le proconsul appelait

_oedificium_, avec son château rustique, ses communs, son horizon de

forêts. Le lieu vraiment maître du pays, ce n'était pas la ville,

c'était la résidence du grand seigneur. Et il serait difficile de

concevoir un état en apparence plus différent de l'état actuel. Je

comprends que les Belges soient fiers d'une histoire qui a si

complètement changé les choses, si bien que l'on peut dire que nulle

part en Europe l'homme n'a plus radicalement transformé les conditions

de sa vie sociale.

Et toutefois, bien des réalités présentes viennent de ce passé, si

distant par les temps et par l'aspect.

D'abord les lieux habités sont demeurés les mêmes. De fermes ou de

châteaux, ils sont devenus villes: mais c'est sur le même point que

l'homme a travaillé.

Voici Liège, incontestablement une des villes, dans le monde moderne,

qu'on dirait la plus indépendante de l'histoire primitive, celtique ou

romaine; Liège, qui semble ne devoir sa prééminence qu'au vigoureux

labeur de ses sociétés humaines depuis le Moyen Age. Pourtant, ce point

de la Belgique fut prépondérant dès les temps les plus reculés. Sous les

Francs, c'est là qu'exista cette villa d'Héristal d'où est partie la

grande dynastie carolingienne. Sous les Romains, Héristal était le

centre d'un énorme domaine, dont la dynastie carolingienne n'a été sans

doute que l'héritière. Et sous les Gaulois, Ambiorix, qui a commandé au

pays, a habité près de là, à Jupille peut-être, ou plutôt à Héristal

même. Ambiorix, les Carolingiens, Liège enfin, c'est d'un même coin de

terre que ces trois puissances sont sorties.

Entre la villa romaine et la ville actuelle de Belgique, il ne faut pas

établir des oppositions irréductibles. Nous savons un peu ce qu'étaient

ces villas d'Héristal, de Jupille, d'Antes, etc., nous pouvons compléter

nos notions directes par la comparaison avec les villas du reste de la

Gaule, comme celle de Chiragan en Languedoc. C'étaient, ces villas, un

amas de bâtisses variées, où, à côté de la demeure du maître,

s'entassaient des centaines de feux de serviteurs, ouvriers agricoles,

et, notez bien ceci, ouvriers industriels. On y travaillait le métal et

la terre. Des ateliers y produisaient sans cesse ustensiles ou bijoux.

C'étaient déjà des usines en effervescence. On s'y activait sous les

ordres d'un maître, et non sous la discipline d'une cité: mais enfin on

sentait déjà sur ces lieux l'intensité de cette manufacture collective

qui est aujourd'hui une des forces de la Belgique. Et chaque jour je

crois davantage que cette force industrielle remonte au plus lointain

passé, date de bien au delà d'un millénaire, et par là n'en est que plus

durable, plus étroitement liée à la nature des choses du pays.

Cette Belgique primitive, romaine et préromaine, relevait, comme la

nôtre, des deux civilisations voisines, la gauloise et la germanique.

Dès le début de sa vie connue, et du fait même de sa situation d'angle

au contact de deux peuples, elle a participé de l'une et de l'autre.

Je me borne ici à citer les faits certains. Dans la région qui forme

aujourd'hui la Belgique, habitaient les Morins et les Ménapes de Flandre

et Brabant, qu'on dit Gaulois, les Nerviens de Hainaut et les Eburons ou

Tongres de Hesbaye, quelques Trévires des Ardennes, tous ceux-ci à

moitié germains. Et c'est le même dualisme que maintenant, entre gens de

langue française et gens de langue flamande.

Avec l'étrange différence que voici. De nos jours, l'élément

linguistique d'origine germanique, c'est du côté de la mer qu'il

apparaît, là où étaient autrefois les Ménapes et les Morins. Et ceux-ci

étaient censés d'origine gauloise, tandis qu'on attribuait des affinités

germaniques aux peuples de la Meuse et de la Sambre, Nerviens et

Eburons, lesquels correspondent, de nos jours, aux populations à langue

française. Il y a eu interversion d'influences, d'éléments ethniques ou

linguistiques. L'histoire de M. Pirenne nous montrera comment cela s'est

produit. Autrefois, les Germains venaient surtout de la Moselle, des

forêts, par voies transversales d'entre Maëstricht et Trêves; les

Gaulois s'étendaient surtout le long de la mer, s'arrangeant pour être

le plus possible les maîtres de la rive océanique, d'en occuper tous les

ports et les salines. Plus tard, c'est semble-t-il, le contraire qui

s'est produit. Le monde allemand a à son tour suivi les bords de la mer

du Nord, attiré comme par un chemin d'appel par ses eaux si passagères;

et les Français sont tout naturellement descendus par la célèbre vallée

de Sambre-et-Meuse, que le seuil du Vermandois met en rapports directs

et rapides avec le foyer parisien.

Cette opposition acquiert, aux yeux de l'histoire, une importance

considérable. Si cette région de Belgique a été divisée de façon si

différente entre Germains et Gaulois, Allemands et Français, mais si

elle a toujours été divisée, c'est que cette division, ce partage entre

deux langues et deux sortes d'habitudes est fatal et nécessaire, et une

loi inévitable de sa situation naturelle.

Quoi donc? ce sera donc toujours un peuple métis, fait moitié de

Flamands et moitié de Wallons, comme autrefois moitié de Ménapes et

moitié de Nerviens?

Mais quel déshonneur y a-t-il dans le métissage? Il n'est point de

peuple au monde, pas même ni surtout le nôtre, le peuple français, qui

ne soit un mélange. Chez nous, depuis des milliers d'années le flot des

envahisseurs d'outre-Rhin n'a cessé de se rencontrer avec le flot

d'émigrants d'outre-montagnes. Et il n'a pas empêché que la France n'ait

pour l'éternité la plus séduisante des physionomies personnelles. Et le

bilinguisme de la Belgique ne l'empêche pas d'être une nation,

individuelle et originale. Ce qui fait l'originalité d'un peuple, c'est

la façon dont il travaille avec les éléments divers que la race ou la

langue lui apportent. Il est à lui-même son Prométhée, suivant le mot

étincelant et juste de Michelet. Or il n'y a pas en ca moment dans

l'Europe de peuple qui, au même degré que la Belgique, travaille à la

fois son âme et sa terre, qui vive davantage de l'école, du foyer et de

la forge. Laissez-le faire quelques années encore, et il sortira de là

l'individualité nationale la plus intéressante, la plus sympathique

qu'on puisse voir.

Ce sont des fous ou des misérables, ceux qui parlent de supprimer, de

démembrer la Belgique. Nul n'a le droit de toucher aux nations qui

tiennent à vivre. Former sur elles des projets de conquérant, ce serait

un crime contre la société humaine et la vie divine du monde, crime

aussi grand «que de tuer son père ou de brûler le Capitole», comme

disait Marc-Aurèle.

Ce bilinguisme qu'on invoque parfois contre les destinées de la Belgique

est au contraire une force de plus. Il lui permet de recevoir deux

influences, de connaître plus de faits et d'attitudes, de savoir et de

pouvoir davantage. Les métissages font souvent les plus fortes espèces

d'hommes. Les Grecs le savaient bien, et, dans leur façon imagée de

traduire les faits qu'ils observaient, ils faisaient d'Hercule le père

de tous les métis. Les plus vigoureux des soldats de Carthage ont été

les Lybiphéniciens, et si les Gaulois ont été d'abord si puissants dans

le monde, c'est parce qu'ils furent des Celtoligures.

Que ne fera-t-on pas un jour du mélange de l'esprit français et de

l'esprit germanique, chacun ayant sa vertu propre, et droit tous deux à

une égale admiration? La Belgique est là pour faire ce mélange, d'où il

sortira, grâce à elle, quelque chose de plus que les deux éléments

initiaux.

Car la situation et le sol de la Belgique fourniront toujours quelque

chose qui ne viendra pas des pays voisins. Elle donnera l'aspect propre

de ses forêts des Ardennes, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, celui

de ses terres basses de Bruges, de ses longs rochers du pays nervien;

elle donnera ce que j'ai constaté ici tout d'abord, cette laboriosité

municipale qui rappelle Athènes et Corinthe. Et puis, il ne faut pas

l'oublier, cette Belgique regarde l'Océan, elle est une façade sur la

mer la plus passagère du Nord, le seul point de l'Atlantique,--entre

Calais et Hambourg,--qui par l'intensité du trafic puisse ressembler à

la mer Égée du monde antique.

Cet élément maritime explique bien des choses dans l'histoire de la

Belgique. J'ai déjà dit qu'il y expliquait la venue des Gaulois. En même

temps qu'ils occupaient le sud de l'Angleterre, ils ont voulu se

maintenir sur les terres d'en face: Tamise et Escaut, qui se regardent,

devaient être unis. Pareille chose s'est produite au temps des Romains

de l'Empire. Ceux-ci ont tenu, tout de suite, à conquérir les rivages de

la Flandre. C'est là qu'ont eu lieu les premières expéditions des

proconsuls ou des légats. Ils ont rêvé de faire de la mer du Nord une

mer romaine, et ce rêve est peut-être antérieur à celui d'une conquête

de la Germanie. Et depuis, tous les souverains du pays, jusqu'à

l'avant-dernier roi, ont bien compris que d'une certaine maîtrise de la

mer dépend le sort ou l'originalité du pays.

Tout cela fait que, même dans ses oeuvres françaises, même dans ses

oeuvres flamandes, la Belgique ne sera ni le reflet de la France, ni le

reflet des influences germaniques. Ce qu'elle apporte de sien, ce

qu'elle crée à l'aide de combinaisons nouvelles, c'est à l'auteur de ce

livre à nous le montrer.

Voilà plus ou près de trente ans que j'ai été moi-même en contact pour

la première fois avec la littérature française de la Belgique. Il

s'agissait, bien entendu, de livres d'érudition. C'est lorsque, débutant

dans l'étude de l'antiquité classique, je connus le traité de _Droit

public romain_, du regretté Willems, Entre ce livre et les chefs-d'oeuvre

de Maeterlinck, il y a évidemment un abîme: rien n'est plus concis, sec,

dur presque, que le livre de Willems. Mais tout de suite, un apprenti

érudit est émerveillé en l'ouvrant. Cela est d'une clarté, d'une

précision, d'une fermeté prenante et stable qui ne laisse aussitôt aucun

doute à la pensée: c'est du meilleur des habitudes françaises. Et à côté

de cela, quelle sûreté d'informations, quelles recherches

bibliographiques, quelle maîtrise de la matière! c'est du meilleur de la

discipline allemande.

Je n'ai pas assez étudié l'histoire de l'érudition en Belgique pour

savoir ce qu'elle doit à Willems, J'ai cependant la persuasion que c'est

beaucoup. En tout cas, chez tous ceux d'outre-Ardennes qui s'occupent de

Rome et de Grèce, il me semble sentir fortement son influence. Elle est

visible, franchement avouée, chez M. Waltzing, de Liège, et dans toute

l'école philologique qui se réclame de ce dernier.

Le beau travail qu'elle a livré! Waltzing, dans son livre sur les

Corporations romaines, nous a donné un pur chef-d'oeuvre d'érudition,

admirablement disposé et composé, sobrement écrit, où rien n'arrête et

ne fatigue la recherche, d'une conscience, d'une probité, d'une véracité

étonnantes. De là sont sortis tous ces mémoires sur les Préfets des

Ouvriers, sur les Collèges de Jeunes Gens, sur les Collèges de Vétérans,

oeuvres des élèves de Waltzing, et qui valent et passent les fameuses

thèses allemandes. Comme je comprends que Liège ait voulu célébrer, il y

a quelques années, le jubilé de M. Waltzing!

La bonne et belle besogne qui se fait dans cette Université de Liège!

Elle a ses revues, elle a ses traditions, et, si jeune qu'elle nous

paraisse, j'y sens un patriotisme universitaire qui manque encore à nos

facultés françaises. Nous avons beaucoup à prendre et à apprendre de la

Belgique.

Le travail local m'a paru mieux organisé que chez nous; des fédérations

de sociétés se sont fondées d'où il résulte une saine entente et des

recueils utiles. Chaque ville un peu importante a son association

scientifique et ses publications. D'ici à vingt ans, si cela se

maintient, l'exploration et l'inventaire historique de la Belgique

seront choses faites.

Il y restera, assurément, beaucoup à trouver. Mais ce sera surtout dans

le domaine de la préhistoire. Là est à la fois l'espérance et l'écueil

de la science belge, L'écueil, parce qu'elle ne se résigne pas, en ce

moment, à accepter les classifications, la méthode, la discipline des

préhistoriens français, jusqu'ici les vrais maîtres en la matière, parce

qu'elle se lance éperdument dans l'aventure, où j'ai peur qu'elle ne

trouve des déboires et pis encore. Et cependant c'est l'espérance de

l'avenir que cette exploration préhistorique de la Belgique: ce limon de

la Hesbaye, ces grottes ou abris de la Meuse, j'ai idée que dès les

temps de Chelles ou d'Aurignac, ils furent le patrimoine de populations

déjà nombreuses et déjà industrieuses. M. Commont, d'Amiens, a visité,

il y a un an, une partie de ces régions: il en est revenu émerveillé.

Nous sommes loin de la Belgique de Maeterlinck. Non! nous y revenons.

Car ce que la préhistoire nous montrera, c'est la densité de la vie dans

cette région, l'activité robuste de ses habitants, c'est-à-dire des

choses que la Belgique possède toujours. Je crois bien qu'à des

centaines de siècles en arrière, la nature et l'homme bâtissaient déjà

les assises qui portent la nation.

Voilà pourquoi, à qui veut étudier à fond la Belgique, analyser son

caractère comme un anatomiste le corps humain, il faut, non pas

seulement lire ses auteurs, mais regarder ses roches, et unir

l'admiration de Maeterlinck et de Verhaeren à la curiosité du travail

érudit et des aventures préhistoriques.

Après tout, Maeterlinck l'a fait. Avez-vous lu son morceau sur l'épée ou

son histoire du jeune chien? Je connais peu de choses semblables dans

notre littérature française. Cela est moins fameux que la _Vie des

Abeilles_, et c'est ce que je préfère à tout. Maeterlinck a

admirablement saisi ce que l'animal doit à l'éducation reçue des hommes,

et ce que l'âme de la bête tient de dix millénaires de traditions

humaines; et il a également montré ce que l'arme a apporté d'idées, de

sentiments, de passions nouvelles à l'homme des temps du bronze qui l'a

créée. Ces deux morceaux, c'est de la préhistoire réfléchie, faite par

un psychologue, c'est de la psychologie expliquée, faite par un

historien.

Vous trouverez des qualités de même ordre chez Verhaeren, que notre

jeune ami Heumann aime par-dessus tout, d'une amitié de tout instant et

d'une sympathie profonde. Vous les trouverez chez d'autres. Mais je

laisse à l'auteur de ce livre le soin d'en parler.

* * * * *

Heumann a bien fait d'écrire ces pages. Nous devons aimer les lettrés

belges comme des demi-frères, chez lesquels un sang différent du nôtre a

donné des qualités qui nous manquent. Car Verhaeren, Maeterlinck, il n'y

a pas à le nier, c'est autre chose que ce qu'il y a chez nous, et, à de

certaines pages, c'est quelque chose de supérieur à nous.

En cela encore se répète un fait constant dans l'histoire de la

Belgique. Sur la France même ou sur la Gaule elle a, à de certaines

heures et pour de certaines choses, exercé une véritable prééminence.

Maeterlinck, c'est un peu comme Ambiorix, un génie qui s'impose à la

France. Ambiorix l'Éburon était à demi germanique, mais il portait un

nom gaulois; il convia les Celtes à la liberté, il fut le précurseur de

Vercingétorix dans la cause de l'indépendance, et c'est au sud des

Ardennes qu'il regardait pour contempler ses amitiés morales et ses

alliances politiques.

Plus tard, c'est encore de Belgique que nous sont venus les maîtres de

la France romane, ces extraordinaires Carolingiens de Héristal, dont

j'ai parlé tout à l'heure. Étrange aberration que celle des Allemands

contemporains, qui veulent faire de ces Carolingiens, Charlemagne

compris et surtout, des Germains! Ils n'étaient ni Germains, ni Gaulois,

ni Romains. C'étaient de grands seigneurs du monde de la Belgique, dès

ce temps aussi distinct du reste de la Gaule qu'il l'a jamais été. En

eux, sans doute, il y avait du sang des Francs: mais faire des Francs de

purs Germains, alors que ces tribus du Salland et du Hamland étaient les

plus romanisées du pays rhénan, revendiquer les Francs pour la vraie

Germanie, m'a toujours également paru une bizarrerie incohérente. Chez

les maîtres de Héristal, il y avait l'éducation romaine, le contact avec

les choses classiques dont la grande villa ne cessa de leur montrer les

restes. Et il y avait aussi des éléments qui n'étaient ni romains ni

francs, et qui venaient du pays même, des traditions, du sol, de

l'horizon de Belgique.

Liège est la voisine, et, tout compte fait, l'héritière de Héristal.

Qu'elle continue à produire dans ses usines, à travailler dans ses

écoles, et il est possible que comme au temps d'Ambiorix et au temps de

Pépin, la vie de la Gaule et de la France soit obligée de lui payer un

tribut de reconnaissance.

C'est pour cela qu'Albert Heumann a songé à écrire ce livre. Il l'a fait

parce qu'il doit beaucoup à Verhaeren et Maeterlinck. Il l'a fait parce

qu'il a voulu faire une oeuvre d'allure éminemment française,

c'est-à-dire qui fût à la fois une marque de bon voisinage, un signe

d'amitié, un hommage de gratitude. Et moi, son maître et son vieil ami,

je crois aussi qu'il a ajouté de nouveaux matériaux, et d'une vraie

valeur, à cette tâche filiale qui est l'histoire de la pensée française.

Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880 · 第 9 / 32 题