Notre article du 15 novembre sur les Domaines français de Sainte-Hélène,
la publication de ces irrécusables témoignages que sont les
photographies de Longwood abandonné, ont vivement impressionné le publie
et la presse.
Les premiers, parmi nos confrères, le _Matin_ du 15 novembre, et le
_Journal_, du 18, ont donné à la situation dénoncée par notre
collaborateur Albéric Cahuet, la grande publicité de leurs colonnes. Le
_Petit Journal_, sous la signature de M. Jean Lecoq, lui consacre son
premier Paris du 22 novembre. Sur l'abandon définif de Longwood, notre
confrère écrit:
«Ce sera pour notre pays la pire des hontes. Mais qu'importe!...
L'administration aura fait 9.000 francs d'économie qu'on pourra employer
à créer un nouveau poste pour quelque fonctionnaire bien en cour...»
Dans un article de première page de _l'Éclair_ (21 novembre), M. Georges
Montorgueil observe:
«Nous sommes peu enclins à remplir les grands devoirs du souvenir. Ce
sont les affronts que nous recevons de l'étranger qui nous les
rappellent. Des Anglais ont demandé à entretenir la maison de la
captivité et le tombeau. Nous n'avons pas osé officiellement nous
débarrasser sur eux d'un tel soin. Jusqu'à hier, nous préférions encore
le remplir...»
M. Étienne Charles, dans la _Liberté_ du 22 novembre, après avoir
envisagé la question en un substantiel article, conclut, avec éloquence:
«Les descriptions et les photographies que M. Albéric Cahuet publie dans
_L'Illustration_ nous montrent la maison de Longwood déjà réduite à
l'état de maison croulante, faute d'un crédit suffisant pour
l'entretenir... La France a fait un musée de la maison natale de
Napoléon Ier à Ajaccio. Elle veille jalousement à la conservation, dans
l'état où ils étaient du temps qu'il les habitait, des appartements
qu'il occupa à Fontainebleau, à Compiègne, au Grand-Trianon. Elle a
transformé la Malmaison, où il passa les plus heureuses de ses années et
d'où il partit pour son dernier exil et pour la captivité, en musée
napoléonien. Elle recueille pieusement ses souvenirs qui attirent par
milliers les visiteurs non seulement dans ces palais et ces logis plus
modestes, mais encore au musée de l'Armée et au musée Carnavalet. Elle
étale à Versailles et au Louvre, sous les yeux du public, le spectacle
de ses victoires. Elle est fière de dresser sur l'une des plus belles
places de Paris la colonne Vendôme qui proclame sa gloire. Elle fait à
tous les visiteurs impériaux, royaux ou princiers, les honneurs de son
tombeau des Invalides. Va-t-elle laisser périr la maison où il est mort
après un martyre de cinq années dont l'humanité rougit encore comme
d'une honte qui l'atteint tout entière?»
Il nous faut ajouter aussi que, dès que l'abandon imminent a été signalé
au public, de touchantes et multiples protestations nous sont parvenues
par lettres. La plupart demandent que l'on fasse appel à d'initiative
privée pour suppléer à l'indifférence de l'administration. M. Paul
Robiquet, dont le grand-père, Louis-Édouard Lemarchand, ancien officier
de Waterloo et fournisseur du mobilier de la couronne sous le roi
Louis-Philippe, confectionna le dernier cercueil de l'Empereur, propose
de transformer en musée la modeste et légendaire demeure de Longwood. Et
il offre, comme premier don, une réduction du cercueil en ébène,
identique à celle dont il a déjà fait don au musée des Invalides.
Enfin, d'autres lettres nous apportent cette certitude que la fonction,
si peu rémunérée, de conservateur des domaines français dans l'île
perdue peut encore trouver des candidats français. Notamment, un
capitaine en retraite, chevalier de la Légion d'honneur, propose d'aller
continuer à Sainte-Hélène la tradition des conservateurs militaires du
tombeau impérial. Et il y aura, nous en sommes certains, d'autres
volontaires.
Avec un peu de bonne volonté, on n'en sera donc pas réduit à confier la
garde de ce domaine sentimental de la France à un insulaire illettré,
ignorant notre langue et étranger à notre âme nationale. Et nous voulons
nous persuader aussi que le gouvernement, éclairé maintenant sur la
situation lamentable de Longwood, et convaincu de l'émotion que
provoquerait en France un abandon définitif, se décidera à relever les
premières ruines.