«LE ROMAN MERVEILLEUX»
Il est bien vrai que, parfois, les morts parlent. Et leurs voix nous
émeuvent d'une émotion singulière lorsqu'elles proclament, comme une
révélation décisive de l'au delà, la beauté de la vie. Le fantôme, le
doux fantôme, pas encore lointain, toujours familier, qui nous
entretient aujourd'hui, c'est Pierre de Coulevain. Le roman posthume,
que publient ses éditeurs[2], s'appelle le _Roman merveilleux_.
[Note 2: Calmann-Lévy, 3 fr. 50.]
Ce livre, au contraire de beaucoup d'autres livres soudainement éclos
sur une tombe, appartient tout entier à la pensée de Pierre de
Coulevain. Et, jusqu'à la dernière ligne, il est de sa plume. Ce
volume-ci, écrivait l'«errante», en ses notes de Lausanne, me sera-t-il
donné de l'achever? J'en doute. Il m'achèvera, lui, je crois.» Pierre de
Coulevain n'est plus, et le livre qu'elle eut le temps de finir naît à
la vie des livres presque au lendemain du Jour des Morts, à l'instant
même où une modeste colonne du souvenir vient de marquer d'un signe et
d'un nom la sépulture anonyme du cimetière de Territet.
[Illustration: Le monument de Pierre de Coulevain au cimetière de
Territet.--_Phot. A. Schneeg._]
Le _Roman merveilleux_ sera, pour les amis inconnus de Pierre de
Coulevain, comme une dernière pensée de l'éminente disparue. En ces
pages, qui n'auront pas de suite, l'auteur de _Sur la Branche_, si peu
encline jusqu'alors aux confidences personnelles, nous livre, sur sa
vie, sur sa jeunesse, sur le mystère de sa destinée, quelques lueurs
dont s'éclaire la lente préparation de son oeuvre d'écrivain. «La
nature, dit-elle, m'avait donné un jeu assez complet de cellules
littéraires avec défense de m'en servir. De fait, pendant les trois
quarts de ma vie, elles ont été stériles... stériles mais non pas
inactives, je m'en rends compte aujourd'hui. Elles ont tout le temps
capté des impressions, des images, amassé des matériaux sans nombre, et,
à l'heure voulue, elles ont produit... ce qu'elles devaient produire.
Elles ont rendu mon enfance bizarre, «originale», mon adolescence
difficile, ma jeunesse douloureuse. Elles m'ont inspiré une ambition
démesurée, un besoin de beauté, de luxe, de bien-être que je ne pouvais
satisfaire. Elles ont affecté mon caractère, ma destinée, elles auraient
pu me jouer de mauvais tours si d'autres forces, en parfait équilibre
physique, une gaieté triomphante, le sens humoristique ne les avaient
tenues en respect. Elles étaient inconfortables, mais amusantes; grâce à
elles je n'ai jamais connu l'ennui. Elles ont bien pu faire de moi une
romanesque cérébrale, non une romanesque sentimentale, à cela je dois
mon salut.»
Et Pierre de Coulevain nous apprend que, dès sa quinzième année, elle
écrivit son premier roman sur un cahier d'écolière. Ce roman,
naturellement, est un roman d'amour. L'héroïne, au moment de son
mariage, «a sur le visage le radieux éclat de l'amour». Elle épouse un
officier de marine, car les marins avaient alors--comme aujourd'hui les
explorateurs--une grande place dans les rêves des jeunes filles. Or, il
advient que cet officier reprend la mer deux mois après les noces. Il
demeure absent pendant cinq années, et, quand il rentre dans son foyer,
il y trouve trois petits enfants «que Dieu lui avait envoyés pour le
dédommager de son exil». «Je suis étonnée, ajoute Pierre de Coulevain,
de n'en avoir pas mis une demi-douzaine, tant que j'y étais». Et voilà
comment, à quinze ans, l'auteur du _Roman merveilleux_ comprenait le
romanesque conjugal.
*
* *
Le _Roman merveilleux_, c'est le Roman de la Vie, la vie dans toutes ses
réalités «terriennes», dans toutes ses manifestations de joie ou de
deuil, dans tous ses élans vers l'idéal. Ce livre est un véritable essai
philosophique. Les proportions en sont vastes, ambitieuses, certes, et
faites, avoue son auteur, pour décourager une simple romancière. Il ne
s'agit de rien moins, en effet, que de nous donner une révélation des
buts de la vie, de nous expliquer les religions, l'amour, la mort, avec
des incursions dans le domaine des arts, des sciences et des lettres.
Tout cela est beaucoup pour une seule femme, voire pour une experte
moraliste. On sent la pensée qui se raidit à se rompre et le style qui
se tend avec la pensée. Ce n'est plus la conversation charmante et
familière de _Sur la Branche_ ou de _l'Ile inconnue_. Le dialogue
devient monologue et la causerie prend des allures de conférence.
... Tout concourt dans l'univers à une oeuvre divine, et nous sommes,
nous, les Terriens, les ouvriers admirables de cette oeuvre. Tout en
poursuivant nos chimères qui sont nos destinées, nous travaillons à
l'oeuvre divine. Notre libre arbitre n'existe pas et voici l'une des
preuves, au moins ingénieuse, qui nous est donnée:
«Vous n'ignorez pas l'influence de la température sur l'homme, sur sa
santé, sur ses actes, sur sa pensée même; essayez donc de faire monter
ou descendre le baromètre, ou le thermomètre. Les deux petits
instruments enregistrent des forces devant lesquelles tout le genre
humain est impuissant, ils devraient suffire à nous démontrer l'inanité
du libre arbitre.»
Nos défauts et nos qualités, nos vices et nos vertus sont autant de
«forces psychiques». «Ce sont les cartes avec lesquelles se joue le jeu
de la vie. Il y en a qui sont de gros atouts, il y en a qui font gagner
la partie, il y en a qui la font perdre, et elles sont toutes
nécessaires.» Ce déterminisme, d'ailleurs, selon Pierre de Coulevain, ne
doit pas être confondu avec le fatalisme. Nous ne sommes point créés
pour nous croiser les bras. Nous vivons «pour faire quelque chose», ou
du mal ou du bien. Oui, mais alors où est la justice divine? «Dans la
grâce d'état qui aide le malheureux à supporter sa peine, dans les
forces qui le pénètrent, dans les réincarnations qui l'attendent.»
Jansénisme, spiritisme, métempsychose. Tout cela un peu brouillé,
confus, contradictoire même, mais où l'on sent la volonté convaincue de
nous intéresser à la grande oeuvre où nous jouons notre rôle, de nous
faire accepter nos peines, utiles à cette oeuvre, et de nous imposer
l'indulgence pour les défaillances humaines. Le _Roman merveilleux_ est
un livre de sérénité. Il mêle son parfum au grand souffle d'optimisme
que, avec des pensées et des expressions tellement différentes, les
Bergson, les Maeterlinck, les Jean Pinot, ont mis dans notre littérature
d'idées.
En achevant ce livre qui l'avait épuisée, et au moment où elle pensait
aller se reposer à Rome, Pierre de Coulevain fut saisie de funèbres
pressentiments: «Je sais, écrivait-elle, combien s'est aminci le fil de
ma vie... il me semble que, par moment, j'entends ricaner la sinistre
ouvrière du destin, celle qui doit le couper... Oh! l'horrible femme!
Elle trouve sans doute qu'elle a été bien gentille de tarder si
longtemps... mais quitter la vie, alors que je la vois si immense, belle
d'une immortelle beauté, c'est dur! Le courage me viendra. Si c'est à
Rome que je dois succomber...»
Pierre de Coulevain devait recevoir à Lausanne même, près de son cher
Léman, la visite immédiate de la sinistre, de l'horrible femme... Pierre
de Coule van est morte avant d'avoir pu faire le voyage de Rome.