Beaucoup d'académiciens viendront se promener, ces jours-ci, place
Saint-Georges.
Deux inaugurations avaient, en ces derniers temps, appelé l'attention
sur cette place: il y a quelques années, celle du monument de Gavarni
et, plus récemment, celle d'une station du Nord-Sud... L'inauguration de
cette semaine fut celle d'une bibliothèque publique, ou à demi publique,
pourrait-on dire, et qui devient une annexe de celle de l'Institut.
L'entrepreneur Dosne ne se doutait guère --quand la place Saint-Georges
fut ouverte, en 1824, sur des terrains qu'il possédait à cet
endroit--des augustes destinées (augustes, et tragiques un instant!) que
réservait l'avenir à sa maison! L'une des filles du riche entrepreneur
allait être Mme Thiers; et ainsi, sur l'hôtel Dosne, devenu l'hôtel
Thiers, devait, quarante-six ans plus tard, s'abattre la fureur des
communards. La Commune avait ordonné la confiscation des biens de
Thiers; elle ordonna la destruction de sa maison, en même temps qu'elle
jetait à terre la colonne Vendôme. Mme Louise Michel, dans l'histoire de
la Commune qu'elle a publiée dix-sept ans après ces lamentables
événements, écrivait: «...La maison de Thiers, démolie, avait empli la
place Saint-Georges de la poussière de ses nids à rats. Elle devait lui
rapporter un palais.»
La maison de Thiers contenait-elle autant de nids à rats que le laisse
entendre Mme Louise Michel? Ce point n'a pas été fixé par l'Histoire. Ce
qu'on sait, c'est que la reconstruction de l'immeuble détruit fut,
aussitôt après la Commune, votée par le Parlement; que l'architecte
Aldrophe fit de cette maison non pas «un palais», mais une demeure
charmante, digne de l'homme illustre dont elle était le foyer, et de la
Compagnie qui devait plus tard en être l'héritière. Mlle Dosne a, en
effet, donné à l'Institut de France, il y a neuf ans, la maison dont
elle était restée, après la mort de Thiers, la seule occupante; en même
temps que l'hôtel, elle léguait à l'Institut la bibliothèque d'histoire
de l'ancien Président, et une somme importante destinée à l'achat de
nouveaux ouvrages. C'est cette bibliothèque qui s'est ouverte mardi
dernier pour la première fois. Le legs de Mlle Dosne a permis à la
commission académique, chargée de l'administrer, d'intéressantes
acquisitions, notamment celle de la collection militaire et
napoléonienne d'Henry Houssaye. Vingt mille volumes s'y trouvent
aujourd'hui rassemblés.
On dit que l'hôtel de la place Saint-Georges n'ouvrira ses portes que
trois fois par semaine, et l'après-midi, aux personnes munies de
l'autorisation d'y venir travailler.
Nous réclamons en faveur des simples visiteurs, de tous ceux pour qui
_regarder Paris_ est la plus noble et la plus intelligente des façons de
flâner, le droit de pénétrer dans cette maison, et d'en faire le tour,
comme on fait le tour d'un musée. Il serait tout naturel que l'Institut
nous reçût, au moins de temps en temps, chez Thiers, place
Saint-Georges, comme il nous reçoit chez le duc d'Aumale, à Chantilly.
Un souvenir: au centre du carrefour qui devint en 1824 la place
Saint-Georges, il y avait un bassin minuscule qu'affectionnaient les
deux petites filles de l'entrepreneur Dosne. Celui-ci spécifia
formellement que ce bassin serait respecté. Il l'a été... jusqu'au jour
où la construction du Nord-Sud obligea les ingénieurs à le supprimer.
L'entrepreneur n'avait pas prévu le vilain tour que devait lui jouer le
progrès des sciences. Ses enfants non plus! Mais aucun d'eux n'est plus
là pour en ressentir le chagrin.
*
* *
Un Salon chasse l'autre. La Société des Amis de l'Eau-Forte a organisé à
la galerie Devambez une Exposition extrêmement intéressante, qui durera
quelques jours,--jusqu'à jeudi. Avis aux retardataires... amis de
l'eau-forte.
A la galerie des Artistes modernes, c'est le _Vieux Paris_ qu'il faut
aller voir.
M. Charles Jouas est un enfant de Paris, très attaché je ne dirai pas à
son clocher, mais à ses clochers (car nous en avons, à Paris, plus de
quatre-vingts); et l'on trouvera dans son oeuvre une interprétation tout
à fait intéressante, originale, spirituelle, du Paris contemporain, en
même temps que la restitution si fidèle, et presque émouvante
quelquefois, du Paris d'autrefois, de ces «décors du passé» sur lesquels
Henri Lavedan a tellement raison de ne voir qu'avec terreur s'appesantir
davantage, d'année en année, la main des embellisseurs officiels de
Paris. Notre-Dame, le musée de Cluny, Saint-Julien le Pauvre,
Saint-Séverin... sans doute nos embellisseurs ne sauraient toucher à
tout cela; mais le Pont-Neuf, la place Dauphine, et tant d'autres
morceaux délicieux et vénérables de notre Cité, de notre Ile
Saint-Louis, dont M. Charles Jouas a si profondément compris, si
joliment exprimé le charme auguste et familier tout ensemble,
sommes-nous bien sûrs qu'ils survivront longtemps au besoin terrible
qu'on a de les _restaurer_?...
Déjà cette restauration redoutable est entreprise au quai des Orfèvres;
on est en train d'y achever les agrandissements du Palais de Justice; et
j'entends des artistes, des amoureux du vieux Paris se lamenter sur cet
ouvrage... Sur le quai, des échafaudages enveloppent une inquiétante
tour de pierre, dont l'architecture était appréciée, ces jours-ci, en
termes plutôt amers, par M. André Hallays, un écrivain dont la
compétence en ces matières n'est contestée par personne. Sur le
boulevard du Palais, la surprise est plus douloureuse encore: derrière
les murs de la façade neuve, la flèche de la Sainte-Chapelle a disparu
presque tout entière... Les Parisiens ne pourraient-ils être prévenus de
telles aventures avant qu'elles s'accomplissent? La semaine prochaine,
nous serons conviés par M. Léon Bérard à venir «juger», à l'École des
beaux-arts, les acquisitions faites par l'État, depuis un an, dans les
expositions et les ventes. Excellent usage. Mais pourquoi, de même,
l'usage ne s'établirait-il--je pose respectueusement la question à M. le
sous-secrétaire d'État--d'exposer, quelques mois avant l'exécution, les
maquettes des travaux d'architecture qui menacent la beauté des villes?
On demande au contribuable son avis sur les incommodités _(de commodo et
incommoda)_ d'une usine qu'on va bâtir. Quant à ce qu'il pense du
monument qui va s'ériger pour des siècles sur le sol de son pays, on
n'en a cure. Est-ce bien juste?