C'est le sort des quartiers de l'ancien Paris, si chers à ceux qui
aiment les visages du passé, de se modifier chaque année, et de perdre
un peu de leur aspect d'autrefois. Faut-il toujours le déplorer? Si leur
transformation inspire des regrets légitimes, elle apparaît souvent
heureuse, à ne considérer que le bénéfice de la propreté, qui est
l'élégance et la raison des villes modernes. Du moins conviendrait-il
que les maisons condamnées à disparaître ne périssent point tout
entières, et qu'un souvenir précis en restât. Combien de fois
souhaiterait-on, au hasard des promenades, de voir rappeler, sur les
édifices nouveaux, les monuments et les décors de jadis par des plans
qui seraient comme les testaments des vieilles pierres!
Ce voeu, un jeune et très distingué architecte, qui porte avec honneur
un nom célèbre, M. Pierre Sardou, l'a compris et réalisé. Chargé de la
construction d'une école maternelle, rue Paul-Dubois, il a eu
l'excellente idée de faire graver dans la pierre dure polie, sur le mur
de clôture, au coin de la rue Dupetit-Thouars et de la rue
Gabriel-Vicaire, un plan de l'Enclos du Temple et de ses alentours à la
fin du dix-huitième siècle, exactement en 1793, au moment où Louis XVI
et la famille royale étaient incarcérés dans la Tour.
Soumis, tout d'abord, à l'approbation de M. Bonifier, directeur des
services d'architecture de la Ville, et du comité des Inscriptions
parisiennes, le projet séduisit M. F. Hoffbauer, l'éminent
vice-président de la commission du Vieux-Paris, dont la collaboration
fut précieuse à M. Pierre Sardou. Tous deux, s'aidant des travaux des
multiples historiens de la capitale, et des collections du musée
Carnavalet, mises à leur disposition par M. Georges Cain, purent établir
le tracé du célèbre Enclos, qui permet d'évoquer, devant le bâtiment
tout neuf de l'école maternelle, le Marché, sur l'emplacement duquel
elle se dresse, le palais du Grand Prieur de France, la Tour, dont une
représentation très exacte en bas-relief est figurée dans l'angle du
plan, l'église du Temple, si curieuse avec la disposition de sa rotonde,
inspirée par l'église Saint-Jean de Jérusalem, les charniers, la Tour de
César, le Cloître, la Geôle, restes du moyen âge, la Rotonde, élevée en
1789 et démolie sous le Second Empire, la Fontaine, où, pendant la
tragique journée du 3 septembre 1792, on lava la tête de la princesse de
Lamballe pour la montrer à la reine, enfin toute cette profusion
d'hôtels particuliers, de cours et de maisons qui, à l'époque
révolutionnaire, couvraient environ 125 hectares, et formaient une
véritable cité de 4.000 habitants: il ne subsiste d'elle aujourd'hui que
de rares vestiges, la cour de la Carderie et une partie de l'hôtel de la
Trésorerie.
L'école même, officiellement inaugurée cette semaine, est une
construction gaie et claire, où la brique domine. Comme décoration
principale, M. Pierre Sardou a adopté des _sgrafitti_ figurant des
treilles qui supportent des guirlandes de feuillage. Dans le préau, de
semblables motifs encadrent des peintures aux sujets agrestes, dues à M.
Marcel Magne: la montagne et ses troupeaux, la forêt, les champs, la mer
et ses pêcheurs. Ainsi l'architecte a voulu mettre sous les yeux des
petits Parisiens les couleurs joyeuses des fleurs, des fruits, de la
verdure, le ciel libre et les grands horizons.
[Illustration: L'école maternelle de la rue Paul-Dubois, construite par
M. Pierre Sardou sur l'emplacement de l'ancien marché du Temple. Sur le
mur de clôture, en pan coupé, est gravé dans la pierre un plan de
l'Enclos et de ses alentours tels qu'ils étaient en 1793.--_Phot.
Trosley._]