CHAPITRE LIV.

_Le Sermon court la pretentaine._

Mon oncle Tobie fit un sourire agréable de plaisir à l'éloge de

Stévinus. Cela ne rompit point la conversation sur le sermon, et mon

père fit part de ses conjectures sur l'auteur.--Je crois le connoître,

dit-il; je gagerois quasi qu'il est du ministre de notre paroisse.

Ce qui faisoit croire à mon père qu'il étoit d'Yorick, c'en étoit le

style. Il étoit aussi dans sa méthode.--Ses conjectures se réalisèrent

deux jours après. Yorick envoya un domestique le demander à mon oncle

Tobie.

Mais comment s'étoit-il trouvé dans son Stévinus? Mon oncle Tobie

s'éclaircit de cette circonstance par la même occasion. Yorick, à qui

toutes espèces de connoissances étoient précieuses, lui avoit emprunté

son Stévinus. Il fit son sermon pendant qu'il avoit Stévinus; il le mit

par mégarde dans le livre, et en renvoyant le livre à mon oncle, il ne

songea point au sermon.

Le destin de ce sermon est assez singulier.--Le bon Yorick n'avoit pas

toujours des habits qui ne faisoient que de sortir des mains du

tailleur. Son sermon se perdit une seconde fois en glissant à travers la

poche et la doublure déchirée de sa veste. C'étoit un jour qu'il montoit

sur son bidet de quatre-vingt sous, le sermon tomba dans la boue, et le

bidet l'y enfonça en piétinant. Il y resta quelque temps. Un mendiant

qui passa l'aperçut, et l'en tira. Il le vendit au bedeau d'une paroisse

voisine pour un pot de bierre, et le bedeau en fit présent à son curé,

et depuis oncques il ne revint dans les mains de son propriétaire. Il

mourut sans le revoir.

Le curé sans doute en avoit fait usage. Cependant je ne l'assure pas. Un

curé peut être assez instruit pour se passer des ouvrages des

autres.--Celui-ci tomba, je ne sais comment, dans les mains d'un

chanoine de la cathédrale d'Yorck, et quelle trouvaille pour un

chanoine! M. le prébendaire d'Yorck l'apprit bientôt par cœur, et le

débita dans son église. Il fut applaudi, et le fit imprimer quelque

temps après, avec son nom en gros caractères au frontispice. Yorick

avoit essuyé plusieurs de ces revers pendant sa vie; mais il étoit cruel

de le dépouiller après sa mort, et d'enlever à sa mémoire l'honneur de

ses propres ouvrages.--Le ciel ne l'a pas voulu. Ce larcin fut découvert

quelque temps après. Je le publie pour trois raisons.

La première, c'est que cela n'empêchera point l'homme au canonicat

d'arriver aux dignités ecclésiastiques. Il n'y auroit peut-être pas

quatre personnages en Angleterre qui atteignissent à l'épiscopat, s'ils

n'y alloient que par leurs sermons; et si cela est en Angleterre, cela

peut bien être ailleurs, comme on sait.

L'autre raison, c'est que j'aime à rendre justice à qui elle appartient.

Enfin, c'est que je procurerai peut-être par-là du repos à l'ame

d'Yorick.--Les bonnes gens de la campagne, sans compter les personnes

qui passent pour avoir l'esprit fort, viennent me dire qu'elle se laisse

voir souvent. Yorick est devenu un esprit... Je calmerai par-là ses

agitations; et c'est un pas que je ne serai sûrement pas obligé de

prodiguer pour beaucoup d'autres. Je ne crois pas que ceux qui prêchent

ses sermons, ou qui en prêchent d'autres que les leurs, et même fort

souvent les leurs, subissent jamais une pareille métamorphose.--

_Fin du Tome premier._

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 112 / 116 题