SUR LA TOLÉRANCE.

J'en parlois un jour avec Voltaire; et il me félicitoit sur le bonheur

et l'avantage que j'avois de vivre dans une contrée, où quelques

expressions libres, quelques allusions piquantes, interprétées par la

malice et l'ignorance, et devenues aussitôt des blasphêmes contre

l'église et l'état, échappoient néanmoins à l'inquisition et à la

bastille.

Il me mit aussitôt entre les mains son traité _sur la tolérance_ qu'il

venoit de publier. Il est écrit, comme tous ses ouvrages, avec beaucoup

d'esprit et de savoir. Il prouve, à ceux qui ont besoin de preuves, que

la persécution _pour l'amour de dieu_, est le système le plus absurde et

le plus contraire à l'écriture.

J'ai, en effet, trouvé toujours fort extraordinaire, que depuis que les

hommes sont assez dépravés pour se persécuter au sujet de leur croyance,

il n'y ait pas eu cependant chez les payens des auto-da-fé, des

inquisitions, et des croisades.

Dans les siècles d'ignorance et de barbarie, où le diable, selon les

théologiens, gouvernoit l'Eglise, rendoit des oracles équivoques,

ordonnoit des impuretés, et exigeoit des victimes humaines, des frères

ne combattirent point contre des frères, des nations ne s'armèrent point

contre les nations, pour des opinions religieuses.

Et aussitôt que, par sa miraculeuse interposition, Dieu eut bien voulu

prendre l'église dans ses propres mains, le siècle de l'impiété et de la

cruauté commença: un peuple chrétien et pacifique tira l'épée; et des

préceptes de concorde et d'amour produisirent la haine et la dissention.

Un prêtre chrétien (ai-je dit _chrétien_?) m'apprend que la raison de

cette différence remarquable est, que les payens n'avoient pas un seul

article de foi pour lequel il valût la peine de se battre; qu'ils

supposoient tous que l'ame périssoit avec le corps; que la formule _post

mortem nihil est_, étoit leur symbole; et que ceux de leurs philosophes,

qui admettoient une existence postérieure au trépas, nioient les peines

de l'enfer. _Non est unus_, dit Cicéron, _tam excors, qui credat._

Ainsi donc, suivant ce bon prêtre catholique, pendant que les ténèbres

de la mortalité de l'ame et du matérialisme couvroient la surface de la

terre, la paix, l'amitié et la bienveillance régnoient sous ce voile

obscur: la guerre, les persécutions, et la haine vinrent à la lumière du

christianisme.

Lorsque l'immortalité de l'ame est confiée au soin du vicaire du Christ

sur la terre, comment des prêtres, qui jettent au feu le corps d'un

hérétique, et damnent son ame, peuvent-ils s'appeler _des prêtres de

l'agneau_?

Oui, je diffère en tout de l'orthodoxie d'un pareil article, et je

pencherois plutôt vers la doctrine de Cicéron, que je viens de citer,

quoiqu'il soit lui-même dans les ténèbres du paganisme. Croire à la

_post-existence_ de l'ame, et la damner, ce n'est pas éclairer; c'est

brûler.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 33 / 116 题