Vous vous êtes si souvent appesanti, dans nos conversations, dans vos
lettres, et particulièrement dans la dernière, sur cette sentence, _de
mortuis nil nisi bonum_: vous avez traité la matière avec un tel sérieux
et une telle sévérité, en me supposant, sans doute, transgresseur de cet
article de votre décalogue, que vous m'avez rendu aussi sérieux et aussi
sévère que vous; mais, afin que les passions que vous avez élevées en
moi, n'agissent pas trop vivement, j'ai différé quatre jours de vous
répondre, pour tempérer leur vivacité.
_De mortuis nil nisi bonum_. Eh bien! j'ai considéré les fondemens et la
sagesse de cette maxime, aussi froidement, aussi charitablement qu'un
chrétien peut le faire; et je n'y ai absolument rien trouvé: je n'en ai
rien pu faire qu'une mauvaise chanson de nourrice, mise en latin par
quelque pédant, pour être chantée par quelque hypocrite, à la
consolation de quelque libertin à l'agonie. Elle est, je l'avoue, en
latin; c'est une grande considération: mais en anglais, c'est la plus
foible et la plus futile proposition: _Vous ne direz des morts que du
bien_. Pourquoi? qui l'a dit? ni la raison, ni l'écriture. Les auteurs
sacrés ont fait tout autrement; et le sens commun m'apprend que si l'on
doit décrire les siècles et les hommes passés, ils faut les peindre
comme ils ont existé, c'est-à-dire, avec leurs vertus et leurs
foiblesses, et qu'il est de l'intérêt de la vertu que l'on ne défigure
pas leurs traits. Les passions et les égaremens du cœur sont les marques
distinctives du caractère des hommes; et si je les peignois, j'omettrois
aussi peu leurs fantaisies que leurs visages.
Si néanmoins on nous forçoit, pauvres diables de peintres, à nous
conformer à ce canon, _de mortuis_, dont le son résonne comme quelque
chose de pieux, si l'on nous obligeoit de prendre sur la même palette
nos anges et nos diables, j'en conclus qu'il faudroit élever sur le même
piédestal nos _Sidenhams_ et nos _Sangrados_, nos _Lucrèces_ et nos
_Messalines_, nos _Sommers_ et nos _Bolinbrokes_; et que tous les
historiens qui ont fait autrement depuis Saluste jusqu'à Smolet, sont
coupables des crimes dont vous m'accusez, _lâcheté_ et _injustice_.
Pourquoi lâcheté? parce qu'il n'y a pas de courage à attaquer un mort
qui ne peut se défendre. Eh! pourquoi, docteurs, l'attaquez-vous avec
vos bistouris? oh! c'est pour le bien des vivans. Voilà la bonne raison:
c'est la mienne. J'ai quelque chose à ajouter à ma défense. Non, je n'ai
pas meurtri le docteur _Phutatorius_, je ne l'ai qu'égratigné; à peine
a-t-il saigné. Je lui ai rendu d'abord tout honneur, en parlant de lui
comme d'un grand homme: il est vrai que j'ai souri à l'aspect d'un de
ses ridicules; mais il étoit connu avant moi des servantes et des
laquais. Si _Phutatorius_ est un personnage sacré, duquel il ne soit pas
permis de sourire, il est plus heureux que ceux qui valent mieux que
lui. Dans la même page, j'en ai dit autant, (sans lâcheté et sans
injustice), d'un roi qui avoit deux fois sa sagesse. C'est Salomon, sur
lequel j'ai fait cette remarque. C'étoient de grands hommes; mais il
partageoient également les foiblesses de l'humanité.
Vous me dites, pour me consoler, _que mon livre sera assez lu pour me
rapporter la taxe que j'ai voulu mettre sur la curiosité publique_. Cela
n'est pas consolant, docteur; et vous traitez l'écrivain beaucoup plus
mal qu'on ne traita jadis le pécheur à qui l'on dit: _Vous gagnerez un
sou par vos péchés; et c'est assez_. Il est vrai qu'en écrivant, j'ai
supposé, comme tous les autres, que mon travail pourroit tourner à mon
avantage.
Faites-vous autrement? mais permettez-moi d'ajouter que j'ai eu d'autres
vues. J'ai désiré de rendre le monde meilleur, en livrant au ridicule ce
qui m'a paru le mériter, et surtout la suffisance pédantesque. Mon livre
dira si je l'ai fait; et le monde en jugera, pourvu, docteur, que ce ne
soit pas ce petit monde _de votre connoissance_, dont vous appelez
pompeusement l'opinion, un modèle à oracles, et qui affirme, dites-vous,
que l'on ne peut pas confier mes ouvrages aux mains d'une femme à
_caractère_. Exceptons en d'abord les veuves, soit parce qu'elles sont
moins foibles, soit parce que les ai mises dans mon parti, par quelques
bons offices à elles rendus dans mon premier volume. Quant aux femmes
mariées, elles ne pourront pas lire mon livre; le ciel préserve leur
chasteté de l'atteinte de Shandy! Que Dieu les prenne sous sa
protection, dans cette épreuve périlleuse; et qu'il nous envoie une
quantité de duègnes, pour épier leur température, jusqu'à ce qu'elles
aient gagné, saines et sauves, les bords de mon dernier volume! Si cela
ne suffit pas, que sa bonté nous gratifie d'un bon nombre de
_Sangrados_, qui versent l'eau froide à pleines cruches, jusqu'à ce que
la fermentation soit passée!
Quand vous parlez de mes intérêts pécuniaires: vous me supposez sûrement
bien pauvre et bien endetté. Je remercie le ciel de ce que je ne le suis
pas davantage, et de ce qu'il m'en reste assez pour avoir, chaque jour,
une chemise blanche, une jate de lait et la paix. Avec cela, il m'est
impossible de désirer un état plus brillant, et les faveurs de la
fortune. Malédiction sur elle! je n'envie pas la posture de l'homme vil
qui s'agenouille dans la boue pour l'adorer.
Quels que soient, au reste, les succès que je me suis promis, en me
faisant auteur, je proteste d'abord que mon but est honnête, et que
j'écris plus pour la gloire que pour le gain. On ne m'humiliera pas par
des critiques injustes: car on n'humilie pas un auteur, quand on veut.
On rendroit, dites-vous, mon livre meilleur avec quelques ratures. Eh
bien! je vous assure que les passages dont vous me proposez le
sacrifice, sont ceux que d'excellens critiques ont le plus approuvés; et
je serai toujours assez au-dessus de la crainte des autres, pour ne pas
tailler et retailler mes ouvrages sur le patron que me donneroient les
prudes et les docteurs.
Cette lettre servira d'apologie à mon ouvrage. Je ne suspecterai jamais
la sincérité de mes amis; ils seront toujours mes vrais juges. Plusieurs
d'entr'eux estiment mes ouvrages meilleurs, à mesure qu'ils les lisent,
et peu les trouvent plus mauvais.
Je suis, etc.