Mais je pense qu'il est possible que les hommes se fussent accoutumés à
ne pas faire parade de leurs déportemens: c'étoit déjà gagner un grand
point en morale:
_Est quàdam prodire tenùs, si non datur ultrâ._
La prétention à avoir plus de vertu qu'on n'en a, est hypocrisie; mais
il y a aussi quelque mérite à ne pas exposer en public les vices dont on
est coupable.
Un homme de loi, opulent, auroit pu, malgré mes leçons, pourchasser un
emploi, à la moitié de sa valeur, parce que le malheureux propriétaire
avoit le gibet à éviter; mais après m'avoir lu, il ne se seroit jamais
vanté de son intelligence.
Un libertin auroit pu tromper la beauté et marchander l'innocence auprès
de la misère; mais il n'auroit pas cherché un confident à ses amours. Il
n'auroit pas plongé sa victime dans l'indigence, et proclamé son vil
triomphe.
Une autre de mes visions étoit de donner quelques idées sur
l'amélioration de la procréation humaine. J'avois préparé une nouvelle
édition de la _callipédie_, ou l'_art de faire de beaux enfans_;--je
l'aurois décorée de notes et d'estampes, et enrichie de traits
philosophiques, qui frappoient sans cesse mon _sensorium_, lorsque ce
projet alloit et venoit dans ma tête.
Mille écoles sont ouvertes pour le progrès des sciences et des arts. O
honte! il n'en est point pour l'art de la nature! Celui qui copie la
physionomie divine de l'homme, reçoit des couronnes et des
applaudissemens, tandis que celui qui présente la maîtresse pièce, le
prototype d'un travail mimique, n'a, comme la vertu, que son travail
pour récompense.
J'eusse encouragé l'antique, le moral, le politique ouvrage de la
propagation: j'eusse peut-être réveillé quelque idée semblable à
l'établissement des Romains, nommé _Jus trium liberorum_; et restreint
l'abus de ces mélanges adultères, qui se terminent toujours par la
stérilité, parce que la débauche est un monstre qui n'engendre pas.
Je ne puis concevoir comment cet objet n'est pas devenu celui d'une
fondation royale, à moins que l'exemple de notre roi, bon père et loyal
époux, n'en tienne lieu.
Je me suis quelquefois amusé, dans mes lubies philosophiques, de l'idée
de voir un couple d'enfans faits suivant mes principes. Je n'alarmerai
pas, par une description, les oreilles de mes auditeurs... quoique je
sois bien assuré que le suprême auteur de la beauté, de l'ordre et de
l'harmonie, ne pourroit se fâcher de pareilles recherches.
Le Dieu de la nature seroit-il jaloux de voir notre curiosité se plonger
dans la profondeur de ses secrets? la philosophie peut-elle devenir une
impiété?
Plusieurs autres projets de cette espèce, dont l'exposition suffiroit à
lasser l'infatigable _Fabius_, et dont l'exécution demanderoit une vie
patriarchale, se sont présentés à mon imagination active, indépendamment
de mille boutades, qui sont aussitôt avortées dans ma tête. Ces idées
ont été engendrées au milieu des chagrins, des peines, des maladies; et
je n'ai jamais pu les porter plus de quelques minutes.
Appelez à présent ceci, non mes _ouvrages_, mais mes _amusemens_; je le
veux bien: songez seulement, critiques, que j'écris beaucoup pour ma
santé, et un peu pour celle de mes lecteurs.
Bacon, dans son histoire de la vie et de la mort, recommande
expressement la lecture des ouvrages gais et légers; et je vais faire
insérer le mien dans la nouvelle édition du dispensaire de Londres.
Cherchera-t-on, après cela, minutieusement des fautes dans un livre fait
dans de pareilles vues? Quelle gaieté les chirurgiens ne sont-ils pas
forcé d'employer quand ils prêtent leur cruel ministère à la beauté
souffrante?
Les philosophes ont aussi approuvé les bagatelles dans les maladies de
l'esprit:
_Misce stultitiam consiliis brevem._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Lusus animo debent aliquando dari
Ad cogitandum, melior ut redeat sibi?
etc. etc. etc. etc._
Et moi, qui suis un parfait philosophe de l'école française, dont la
doctrine est toute renfermée dans cette formule: _Riez de tout_,
j'affirme que les ouvrages dont le seul but est d'égayer l'esprit,
quelques libres qu'ils semblent être, ne doivent pas être jugés avec une
sévérité aussi méthodique, tandis que ceux qui attentent, soit de front,
soit obliquement, aux principes de la morale et de la religion, ne
sauroient être trop hautement anathématisés.
Quel art, lecteur, que celui d'exciter le sourire, sans exciter la
rougeur, de provoquer le désir, sans offenser la décence! Ah! s'il eût
toujours existé, le calendrier ne regorgeroit pas de tant de saints! Il
y auroit du mérite à l'être.
Mais pourquoi cette division pénible de chapitres?
Ah! messieurs, cette méthode est un expédient admirable pour les petits
lecteurs et les petits auteurs. Elle sert à les reposer tous:
_Divisum sic breve fiet opus._
La bible même pourroit sembler ennuyeuse, sans le secourable repos des
chapitres.
Outre cela, les intervalles ou lignes en blanc, en style d'imprimerie,
remplissent bien adroitement le volume; on peut les comparer à ces
surtouts économiques qui couvrent une table, sans rien ajouter à la
bonne chère.
Je m'attends bien à voir ici mes journalistes précepteurs remarquer que
ces espaces sont les meilleurs passages de mon livre, par la raison que
le blanc vaut mieux que ce qui est maculé.
Qu'ils en jasent à leur aise. Il y a long-temps que mon marché est fait
avec eux; je suis aussi indifférent à leurs censures qu'à leurs éloges.
Les vrais critiques, comme des faucons généreux, chassent pour leur
plaisir; mais les hebdomadaires, comme les vautours, ne chassent que
pour la proie. Sous ce rapport, ils méritent plus de pitié que de
ressentiment.
Vous plaindriez-vous, lecteur, de la brièveté de mes chapitres? mais
songez que, s'ils étoient plus longs, ils deviendroient nécessairement
plus pesans.
Il est peu de sujets qui puissent être assez variés pour amuser dans le
cours suivi de plusieurs pages.
Vous plaindriez-vous de la longueur de mon ouvrage? ne craignez pas que
je l'alonge autant que je pourrois le faire. Je n'use point de l'art des
procureurs pour éterniser les procès; et je voudrois que le code
_Frédéric_ fût reçu en littérature, comme il l'est en pratique.
Au reste, vous trouverez dans ces volumes assez de choses pour votre
argent; un petit nombre de paroles suffit entre amis; un plus petit
nombre encore suffit entre ennemis; et vous êtes sûrement dans l'une de
ces deux classes, car je défie votre indifférence.