Pourquoi j’écris ces pages? Est-ce par ennui et désœuvrement?
Est-ce pour occuper d’une façon quelconque les heures lentes des
journées si lentes, si lourdes à vivre? Est-ce pour m’essayer dans
un art que je trouve beau, et tenter de faire avec la littérature
ce que je n’ai pu faire avec la musique d’abord, avec le dessin
ensuite? Est-ce pour m’expliquer mieux ce qu’il y a en moi, pour
moi-même, d’inexplicable? Je ne sais rien. D’ailleurs, à quoi bon
le savoir? Ces pages, que je commence et que je n’achèverai
peut-être jamais, n’ont besoin ni d’une raison, ni d’une excuse,
puisque c’est pour moi seul que je les écris.
* * * * *
Après la terrible scène où mon père avait menacé de me tuer, je fus
assez tranquille et libre. Quelle impression ma résistance calme et
résolue fit-elle sur l’esprit de mon père? Je ne pourrais le dire
exactement. A partir de ce jour, j’observai un changement dans sa
manière d’être avec moi. Non seulement la colère, état tout à fait
anormal chez lui, disparut, mais il m’épargna désormais l’éloquence
de ses reproches et la faconde oratoire de ses conseils. Il me
sembla qu’il était gêné, vis-à-vis de moi, et que s’il avait eu un
sentiment à manifester c’eût été celui du respect étonné, une sorte
d’admiration ébahie, comme on en a quelquefois devant un trait de
force physique.
Et il ne fut plus question de me remettre au collège; il ne fut
même plus question de rien. Je le voyais fort peu, du reste, et
seulement aux repas où il ne parlait presque jamais. Il avait
repris ses habitudes, passait une partie de son temps à la mairie
et dans la boutique de son successeur où il se vengeait en
conversations exubérantes, en discours interminables, du mutisme
obstiné qu’il s’imposait à la maison. Mais son mutisme était encore
une éloquence. Quant à moi, libre de mes actions, je demeurai assez
longtemps sans oser sortir. Une honte me retenait dans ma chambre;
je ne pouvais me décider à affronter le regard curieux de mes
compatriotes. Mes plus longues promenades furent le tour des allées
du jardin; ma seule distraction, le bassin où nageaient les
poissons rouges, lesquels étaient devenus blancs. Pourtant, une
matinée, je m’enhardis, et il ne m’arriva rien de fâcheux. Tout le
monde m’accueillit avec des sourires. Mme Lecautel me reçut
affectueusement et Marguerite, en me voyant, s’écria:
--Ah! il n’a pas de barbe!... moi qui aurais tant voulu qu’il eût
de la barbe!
Puis elle pleura et, ensuite, se mit à rire. Je trouvai qu’elle
était jolie, fantasque et nerveuse comme autrefois. Malgré cela, la
robe longue, dont elle était vêtue, une robe lilas, je me rappelle,
d’étoffe légère, me causa un tel respect pour sa personne, qu’à
partir de ce moment, je ne la tutoyai plus.
Je m’ennuyai énormément.
Peut-être vais-je dire une grosse sottise? J’attribue à la couleur
du papier de ma chambre, mes tristesses, mes dégoûts, mes
déséquilibrements d’aujourd’hui. C’est un papier horrible, d’un
brun sale, d’un brun de sauce brûlée, avec des fleurs qui ne sont
pas des fleurs, qui sont quelque chose d’inclassable dans l’ordre
des ornementations tapissières, quelque chose d’un jaune terreux,
n’évoquant que des idées abjectes et d’ignobles comparaisons. Ce
papier m’a toujours obsédé. Je n’ai jamais pu le voir--et je le
vois à toutes heures, puisque c’est entre les murs tendus de ce
papier que je vis--sans en ressentir des impressions d’accablante,
d’exaspérante, d’annihilante tristesse. Certes, le collège m’a
beaucoup ébranlé, il a été funeste pour moi. Mais si, au sortir du
collège, j’avais été transplanté dans un autre milieu que celui-là,
ou seulement relégué dans une autre chambre que celle-là, je ne
puis m’empêcher de croire que mon esprit, malade de souvenirs
guérissables, se fût peut-être guéri, et que je l’eusse peut-être
dirigé dans une voie normale et meilleure. Tous les papiers de la
maison sont d’un choix pareillement lugubre et déprimant, et mon
père en est très fier. Les peintures des portes, des plinthes, de
l’escalier, offensent la vue, comme un mauvais exemple, et glacent
le cerveau. L’homme, le jeune homme surtout, dont les idées
s’éveillent, a positivement besoin d’un peu de joie, de gaieté, du
sourire des choses, autour de lui; il y a des couleurs, des
sonorités, des formes, qui sont aussi nécessaires à son
développement mental que le pain et la viande le sont à son
développement physique. Je ne demande point le luxe des étoffes
drapées, ni les meubles dorés, ni les escaliers de marbre, je
voudrais seulement que les yeux fussent réjouis par de gaies
lumières et des formes harmonieuses, afin que l’intelligence se
pénétrât de cette gaieté saine et de cette indispensable harmonie.
Ici, tous les gens sont tristes, tristes affreusement; c’est qu’ils
vivent entourés de laideurs dans des maisons sombres et crasseuses
où rien n’a été ménagé pour l’éducation de leurs sens. Lorsqu’ils
ont payé leur pain et leurs habits, enfoui dans des tiroirs
cadenassés ce qui leur reste d’argent, il semble qu’ils aient
accompli leur tâche sociale. L’embellissement de la vie,
c’est-à-dire l’_intellectuel de la vie_, n’est pour eux que du
superflu, dont il est louable de se priver. Comme si nous ne
vivions pas réellement que par le superflu!
Il fallut me résigner--mais non m’habituer--à l’horreur
véritablement persécutrice de ce papier. Il fallut me résigner à
bien d’autres désagréments. La maison était fort mal tenue par la
mère Cébron, qui était une femme excellente et infiniment
malpropre. Ses torchons traînaient partout; une infecte odeur de
graillon montait de la cuisine dans les pièces du premier étage, et
incommodait mon odorat, autant que le papier affligeait ma vue. Un
jour, je surpris la bonne femme en train de lessiver, dans la
cafetière, une paire de bas qu’elle avait portés durant un mois. Ce
sont là des détails en apparence insignifiants et vulgaires, et si
je les rappelle, c’est que, pendant deux ans, je n’eus réellement
conscience de mon moi que par la révolte incessante qu’ils me
causèrent et le découragement dégoûté où ils me mirent. Même en
dehors de ce papier, et des petits inconvénients journaliers du
ménage, le sentiment que j’éprouvai, au milieu de ces meubles
grossiers, est assez bas, j’en conviens. Je m’y trouvais dépaysé,
j’en avais honte, pour tout dire, comme si j’eusse accoutumé
d’habiter de fastueux palais. Le collège, les conversations du
collège, avec des camarades riches, m’avaient révélé des élégances
que je sentais vivement, et que je souffrais de ne pas posséder.
Naturellement, je ne faisais rien que m’ennuyer. Et cette inaction,
favorisée par l’influence dépressive du papier brun à fleurs
jaunes, sur mes facultés agissantes et pensantes, m’incitait à
d’étranges rêveries. Je rêvais au Père de Kern souvent, sans
indignation, quelquefois avec complaisance, m’arrêtant sur des
souvenirs, dont j’avais le plus rougi, dont j’avais le plus
souffert. Peu à peu, me montant la tête, je me livrais à des actes
honteux et solitaires, avec une rage inconsciente et bestiale. Je
connus ainsi des jours, des semaines entières--car j’ai remarqué
que cela me prenait par séries--que je sacrifiai à la plus
déraisonnable obscénité! J’en avais ensuite un redoublement de
tristesse, de dégoûts, et des remords violents. Ma vie se passait à
satisfaire des désirs furieux, à me repentir de les avoir
satisfaits; et tout cela me fatiguait extrêmement.
Ce qui m’étonnait, c’était la conduite de mon père à mon égard.
Jamais il ne m’adressait une observation, jamais il ne s’enquérait
de ce que j’avais fait, où j’étais allé, si j’étais rentré tard. Il
semblait que je n’existasse plus pour lui. Le soir, après souper,
il dépliait son journal qu’il avait déjà lu deux fois, et se
mettait à le relire; moi, je lui disais bonsoir et je quittais la
salle. Et c’était tout. Nous ne nous parlions pas. J’avais du dépit
de cette attitude silencieuse et indifférente, une irritation
contre lui, un mécontentement contre moi-même. Il est vrai que je
ne faisais rien pour qu’elle cessât. S’il recevait quelqu’un à
table--ce qui était fort rare--et que ce quelqu’un, par politesse
de convive, s’informât de moi, mon père répondait d’une façon
évasive, avec une sorte de bienveillance laconique qui me blessait
beaucoup. Une fois, on lui demanda: «Eh bien! qu’est-ce que nous
ferons de ce jeune homme?» Et mon père dit: «N’aura-t-il pas, après
moi, de quoi vivre à rien faire?» Je faillis pleurer. La seule
circonstance où mon père crut devoir s’adresser directement à moi
est assez comique. On m’avait donné un jeune chien. Je le ramenais
à la maison, triomphant, heureux d’avoir un compagnon, quand mon
père, qui se promenait dans le jardin, l’aperçut:
--Qu’est-ce que c’est que ça? me dit-il.
--C’est un chien, papa.
--Je ne veux pas de chien chez moi. Je n’aime pas les bêtes.
De fait, il n’aimait ni les bêtes ni les fleurs. Je dus remporter
le chien.
Mme Lecautel était la seule personne qui me plût à voir. Elle
s’intéressait d’ailleurs à moi, me montrait une affection presque
maternelle qui m’était une douceur, et qui me relevait un peu à mes
propres yeux. Elle me fit comprendre que je ne pouvais rester
ainsi, en cette dégradante paresse, et m’engagea fort à retourner
au collège pour y achever mes études. Mais je m’y refusai avec une
telle force, avec de telles terreurs, qu’elle n’insista plus.
Alors, il fut convenu que je me destinerais au commerce, et que je
ferais mon apprentissage dans le métier de mon père. Cela ne me
souriait pas du tout. Cependant, je crus devoir condescendre aux
désirs de Mme Lecautel. Je parlai de cette idée à mon père qui,
aussitôt, sans un plaisir, sans une objection, me conduisit à son
successeur et dit: «Je vous amène un apprenti». La boutique n’avait
pas changé; elle était toujours peinte en vert; la devanture
offrait le même assemblage d’objets arrangés symétriquement;
c’étaient, à l’intérieur, les mêmes casseroles et les mêmes
marmites; dans le fond, la même porte vitrée, s’ouvrant sur la même
arrière-boutique, qui s’ouvrait sur la même cour, fermée des mêmes
murs suintants. Le successeur s’appelait François Trincard. C’était
un petit homme mielleux, dévot et rasé, ou plutôt mal rasé comme un
frère de collège, dont il avait toutes les allures incertaines et
méfiantes. Il était marguillier, lui aussi, et fort estimé dans la
ville. Il joignait à son métier notoire de quincaillier, celui plus
louche et plus lucratif encore de prêteur à la petite semaine. Il
les joint toujours. François Trincard me dit: «Ah! ah! c’est un bon
métier que le commerce!» et me fit ranger dans la cour de vieilles
ferrailles rouillées qu’il avait acquises d’une démolition. Pendant
huit jours, je rangeai des ferrailles, aidé parfois par Mme
Trincard, une grosse femme aux lèvres gourmandes, aux joues
luisantes, qui me regardait, en riant drôlement. Je ne pouvais
m’empêcher de penser: «Si mes camarades de Vannes me voyaient!» Et
cette pensée me faisait rougir. Mon père venait régulièrement,
chaque jour, à deux heures, dans le magasin. Il s’asseyait, causait
de mille choses. Moi, j’allais, je virais autour de lui. Il n’avait
pas l’air de me voir, ne s’informait pas de mes progrès dans l’art
de ranger les ferrailles. Un jour que «mon patron» s’était absenté,
sa femme m’appela dans l’arrière-boutique. Elle m’attira près
d’elle, tout près d’elle, et brusquement elle me demanda:
--Est-ce vrai, mon petit Sébastien, qu’on vous a pris, au collège,
avec un petit camarade?
Et comme, stupéfait de cette imprévue question, je rougissais sans
répondre:
--C’est donc vrai?... ajouta-t-elle... Mais c’est très mal!... Oh!
la petite canaille!
Je vis son corsage s’enfler comme une boule; je sentis ses grosses
lèvres se coller aux miennes dans un baiser goulu, ce baiser
s’accompagner d’un geste auquel je ne pouvais me méprendre.
--Laissez-moi! lui dis-je faiblement.
J’aurais bien voulu rester... Pourtant, je ne sais pourquoi, je me
dégageai de cette étreinte et m’enfuis. C’est ainsi que je quittai
le commerce.
Mon père ne montra ni étonnement, ni colère. Mme Lecautel me fit de
la morale longuement, et, s’acharnant à me trouver une occupation,
elle me persuada de «tâter» du notariat, puisque le commerce ne me
plaisait pas. Je m’en ouvris à mon père, qui, de même qu’il m’avait
conduit chez le quincaillier, me conduisit chez le notaire, en
disant: «Je vous amène un clerc». Le notaire, M. Champier, était un
homme très gai, très farceur, qui passait presque toutes ses
journées, sur le pas de sa porte, à siffloter des airs de chansons
comiques, et à héler les passants. Il ne faisait jamais rien que
de parapher les expéditions, et signer les actes; et il paraphait
et signait en sifflotant. Très souvent il allait à Paris, où,
disait-il, il avait des affaires importantes. Quant à son étude, il
s’en remettait au premier clerc
[Illustration]
du soin de la diriger. Il m’accueillit jovialement: «Ah! ah! c’est
un beau métier que le notariat!» me dit-il. Et, sifflotant, il
m’emmena à l’étude, où, pendant un mois, je copiai des rôles.
Mme Champier venait assez souvent à l’étude. Petite, sèche et
brune, la peau noire et grumeleuse, elle avait de grands yeux
humides, l’air malheureux et rêveur.
--Vous qui avez une si jolie écriture, monsieur Sébastien!
disait-elle d’une voix soupirante et langoureuse, je voudrais que
vous me copiiez ces vers...
Et je copiais, sur le petit cahier qu’elle m’apportait, des vers de
Mme Tastu et d’Hégésippe Moreau.
Lorsqu’elle reprenait son travail, elle gémissait:
--Pauvre jeune homme!... une si belle âme!... et mort si jeune!...
Merci, monsieur Sébastien!
Un jour que son mari était allé à Paris, pour ses importantes
affaires, Mme Champier me fit appeler. Elle était vêtue d’un
peignoir bleu, très lâche et flottant; une odeur d’eau de toilette
s’évaporait dans la chambre. Comme la quincaillière, elle m’attira
près d’elle, tout près d’elle et me demanda:
--Est-ce vrai, Sébastien, qu’on vous a surpris, au collège, avec un
de vos camarades?
Comme je n’avais pas eu le temps de revenir de l’étonnement où me
plongeait cette question éternelle:
--C’est très mal... soupira-t-elle... très mal... Oh! le petit
vilain!
Et je dus quitter le notariat de la même façon que j’avais quitté
le commerce.
Mme Lecautel, irritée de ma conduite, ne voulut plus s’occuper de
moi. Et la vie recommença, lourde, engourdie, sommeillante, atroce,
sous l’accablement du papier brun à fleurs jaunes.