2 janvier 1869.

Pourquoi j’écris ces pages? Est-ce par ennui et désœuvrement?

Est-ce pour occuper d’une façon quelconque les heures lentes des

journées si lentes, si lourdes à vivre? Est-ce pour m’essayer dans

un art que je trouve beau, et tenter de faire avec la littérature

ce que je n’ai pu faire avec la musique d’abord, avec le dessin

ensuite? Est-ce pour m’expliquer mieux ce qu’il y a en moi, pour

moi-même, d’inexplicable? Je ne sais rien. D’ailleurs, à quoi bon

le savoir? Ces pages, que je commence et que je n’achèverai

peut-être jamais, n’ont besoin ni d’une raison, ni d’une excuse,

puisque c’est pour moi seul que je les écris.

* * * * *

Après la terrible scène où mon père avait menacé de me tuer, je fus

assez tranquille et libre. Quelle impression ma résistance calme et

résolue fit-elle sur l’esprit de mon père? Je ne pourrais le dire

exactement. A partir de ce jour, j’observai un changement dans sa

manière d’être avec moi. Non seulement la colère, état tout à fait

anormal chez lui, disparut, mais il m’épargna désormais l’éloquence

de ses reproches et la faconde oratoire de ses conseils. Il me

sembla qu’il était gêné, vis-à-vis de moi, et que s’il avait eu un

sentiment à manifester c’eût été celui du respect étonné, une sorte

d’admiration ébahie, comme on en a quelquefois devant un trait de

force physique.

Et il ne fut plus question de me remettre au collège; il ne fut

même plus question de rien. Je le voyais fort peu, du reste, et

seulement aux repas où il ne parlait presque jamais. Il avait

repris ses habitudes, passait une partie de son temps à la mairie

et dans la boutique de son successeur où il se vengeait en

conversations exubérantes, en discours interminables, du mutisme

obstiné qu’il s’imposait à la maison. Mais son mutisme était encore

une éloquence. Quant à moi, libre de mes actions, je demeurai assez

longtemps sans oser sortir. Une honte me retenait dans ma chambre;

je ne pouvais me décider à affronter le regard curieux de mes

compatriotes. Mes plus longues promenades furent le tour des allées

du jardin; ma seule distraction, le bassin où nageaient les

poissons rouges, lesquels étaient devenus blancs. Pourtant, une

matinée, je m’enhardis, et il ne m’arriva rien de fâcheux. Tout le

monde m’accueillit avec des sourires. Mme Lecautel me reçut

affectueusement et Marguerite, en me voyant, s’écria:

--Ah! il n’a pas de barbe!... moi qui aurais tant voulu qu’il eût

de la barbe!

Puis elle pleura et, ensuite, se mit à rire. Je trouvai qu’elle

était jolie, fantasque et nerveuse comme autrefois. Malgré cela, la

robe longue, dont elle était vêtue, une robe lilas, je me rappelle,

d’étoffe légère, me causa un tel respect pour sa personne, qu’à

partir de ce moment, je ne la tutoyai plus.

Je m’ennuyai énormément.

Peut-être vais-je dire une grosse sottise? J’attribue à la couleur

du papier de ma chambre, mes tristesses, mes dégoûts, mes

déséquilibrements d’aujourd’hui. C’est un papier horrible, d’un

brun sale, d’un brun de sauce brûlée, avec des fleurs qui ne sont

pas des fleurs, qui sont quelque chose d’inclassable dans l’ordre

des ornementations tapissières, quelque chose d’un jaune terreux,

n’évoquant que des idées abjectes et d’ignobles comparaisons. Ce

papier m’a toujours obsédé. Je n’ai jamais pu le voir--et je le

vois à toutes heures, puisque c’est entre les murs tendus de ce

papier que je vis--sans en ressentir des impressions d’accablante,

d’exaspérante, d’annihilante tristesse. Certes, le collège m’a

beaucoup ébranlé, il a été funeste pour moi. Mais si, au sortir du

collège, j’avais été transplanté dans un autre milieu que celui-là,

ou seulement relégué dans une autre chambre que celle-là, je ne

puis m’empêcher de croire que mon esprit, malade de souvenirs

guérissables, se fût peut-être guéri, et que je l’eusse peut-être

dirigé dans une voie normale et meilleure. Tous les papiers de la

maison sont d’un choix pareillement lugubre et déprimant, et mon

père en est très fier. Les peintures des portes, des plinthes, de

l’escalier, offensent la vue, comme un mauvais exemple, et glacent

le cerveau. L’homme, le jeune homme surtout, dont les idées

s’éveillent, a positivement besoin d’un peu de joie, de gaieté, du

sourire des choses, autour de lui; il y a des couleurs, des

sonorités, des formes, qui sont aussi nécessaires à son

développement mental que le pain et la viande le sont à son

développement physique. Je ne demande point le luxe des étoffes

drapées, ni les meubles dorés, ni les escaliers de marbre, je

voudrais seulement que les yeux fussent réjouis par de gaies

lumières et des formes harmonieuses, afin que l’intelligence se

pénétrât de cette gaieté saine et de cette indispensable harmonie.

Ici, tous les gens sont tristes, tristes affreusement; c’est qu’ils

vivent entourés de laideurs dans des maisons sombres et crasseuses

où rien n’a été ménagé pour l’éducation de leurs sens. Lorsqu’ils

ont payé leur pain et leurs habits, enfoui dans des tiroirs

cadenassés ce qui leur reste d’argent, il semble qu’ils aient

accompli leur tâche sociale. L’embellissement de la vie,

c’est-à-dire l’_intellectuel de la vie_, n’est pour eux que du

superflu, dont il est louable de se priver. Comme si nous ne

vivions pas réellement que par le superflu!

Il fallut me résigner--mais non m’habituer--à l’horreur

véritablement persécutrice de ce papier. Il fallut me résigner à

bien d’autres désagréments. La maison était fort mal tenue par la

mère Cébron, qui était une femme excellente et infiniment

malpropre. Ses torchons traînaient partout; une infecte odeur de

graillon montait de la cuisine dans les pièces du premier étage, et

incommodait mon odorat, autant que le papier affligeait ma vue. Un

jour, je surpris la bonne femme en train de lessiver, dans la

cafetière, une paire de bas qu’elle avait portés durant un mois. Ce

sont là des détails en apparence insignifiants et vulgaires, et si

je les rappelle, c’est que, pendant deux ans, je n’eus réellement

conscience de mon moi que par la révolte incessante qu’ils me

causèrent et le découragement dégoûté où ils me mirent. Même en

dehors de ce papier, et des petits inconvénients journaliers du

ménage, le sentiment que j’éprouvai, au milieu de ces meubles

grossiers, est assez bas, j’en conviens. Je m’y trouvais dépaysé,

j’en avais honte, pour tout dire, comme si j’eusse accoutumé

d’habiter de fastueux palais. Le collège, les conversations du

collège, avec des camarades riches, m’avaient révélé des élégances

que je sentais vivement, et que je souffrais de ne pas posséder.

Naturellement, je ne faisais rien que m’ennuyer. Et cette inaction,

favorisée par l’influence dépressive du papier brun à fleurs

jaunes, sur mes facultés agissantes et pensantes, m’incitait à

d’étranges rêveries. Je rêvais au Père de Kern souvent, sans

indignation, quelquefois avec complaisance, m’arrêtant sur des

souvenirs, dont j’avais le plus rougi, dont j’avais le plus

souffert. Peu à peu, me montant la tête, je me livrais à des actes

honteux et solitaires, avec une rage inconsciente et bestiale. Je

connus ainsi des jours, des semaines entières--car j’ai remarqué

que cela me prenait par séries--que je sacrifiai à la plus

déraisonnable obscénité! J’en avais ensuite un redoublement de

tristesse, de dégoûts, et des remords violents. Ma vie se passait à

satisfaire des désirs furieux, à me repentir de les avoir

satisfaits; et tout cela me fatiguait extrêmement.

Ce qui m’étonnait, c’était la conduite de mon père à mon égard.

Jamais il ne m’adressait une observation, jamais il ne s’enquérait

de ce que j’avais fait, où j’étais allé, si j’étais rentré tard. Il

semblait que je n’existasse plus pour lui. Le soir, après souper,

il dépliait son journal qu’il avait déjà lu deux fois, et se

mettait à le relire; moi, je lui disais bonsoir et je quittais la

salle. Et c’était tout. Nous ne nous parlions pas. J’avais du dépit

de cette attitude silencieuse et indifférente, une irritation

contre lui, un mécontentement contre moi-même. Il est vrai que je

ne faisais rien pour qu’elle cessât. S’il recevait quelqu’un à

table--ce qui était fort rare--et que ce quelqu’un, par politesse

de convive, s’informât de moi, mon père répondait d’une façon

évasive, avec une sorte de bienveillance laconique qui me blessait

beaucoup. Une fois, on lui demanda: «Eh bien! qu’est-ce que nous

ferons de ce jeune homme?» Et mon père dit: «N’aura-t-il pas, après

moi, de quoi vivre à rien faire?» Je faillis pleurer. La seule

circonstance où mon père crut devoir s’adresser directement à moi

est assez comique. On m’avait donné un jeune chien. Je le ramenais

à la maison, triomphant, heureux d’avoir un compagnon, quand mon

père, qui se promenait dans le jardin, l’aperçut:

--Qu’est-ce que c’est que ça? me dit-il.

--C’est un chien, papa.

--Je ne veux pas de chien chez moi. Je n’aime pas les bêtes.

De fait, il n’aimait ni les bêtes ni les fleurs. Je dus remporter

le chien.

Mme Lecautel était la seule personne qui me plût à voir. Elle

s’intéressait d’ailleurs à moi, me montrait une affection presque

maternelle qui m’était une douceur, et qui me relevait un peu à mes

propres yeux. Elle me fit comprendre que je ne pouvais rester

ainsi, en cette dégradante paresse, et m’engagea fort à retourner

au collège pour y achever mes études. Mais je m’y refusai avec une

telle force, avec de telles terreurs, qu’elle n’insista plus.

Alors, il fut convenu que je me destinerais au commerce, et que je

ferais mon apprentissage dans le métier de mon père. Cela ne me

souriait pas du tout. Cependant, je crus devoir condescendre aux

désirs de Mme Lecautel. Je parlai de cette idée à mon père qui,

aussitôt, sans un plaisir, sans une objection, me conduisit à son

successeur et dit: «Je vous amène un apprenti». La boutique n’avait

pas changé; elle était toujours peinte en vert; la devanture

offrait le même assemblage d’objets arrangés symétriquement;

c’étaient, à l’intérieur, les mêmes casseroles et les mêmes

marmites; dans le fond, la même porte vitrée, s’ouvrant sur la même

arrière-boutique, qui s’ouvrait sur la même cour, fermée des mêmes

murs suintants. Le successeur s’appelait François Trincard. C’était

un petit homme mielleux, dévot et rasé, ou plutôt mal rasé comme un

frère de collège, dont il avait toutes les allures incertaines et

méfiantes. Il était marguillier, lui aussi, et fort estimé dans la

ville. Il joignait à son métier notoire de quincaillier, celui plus

louche et plus lucratif encore de prêteur à la petite semaine. Il

les joint toujours. François Trincard me dit: «Ah! ah! c’est un bon

métier que le commerce!» et me fit ranger dans la cour de vieilles

ferrailles rouillées qu’il avait acquises d’une démolition. Pendant

huit jours, je rangeai des ferrailles, aidé parfois par Mme

Trincard, une grosse femme aux lèvres gourmandes, aux joues

luisantes, qui me regardait, en riant drôlement. Je ne pouvais

m’empêcher de penser: «Si mes camarades de Vannes me voyaient!» Et

cette pensée me faisait rougir. Mon père venait régulièrement,

chaque jour, à deux heures, dans le magasin. Il s’asseyait, causait

de mille choses. Moi, j’allais, je virais autour de lui. Il n’avait

pas l’air de me voir, ne s’informait pas de mes progrès dans l’art

de ranger les ferrailles. Un jour que «mon patron» s’était absenté,

sa femme m’appela dans l’arrière-boutique. Elle m’attira près

d’elle, tout près d’elle, et brusquement elle me demanda:

--Est-ce vrai, mon petit Sébastien, qu’on vous a pris, au collège,

avec un petit camarade?

Et comme, stupéfait de cette imprévue question, je rougissais sans

répondre:

--C’est donc vrai?... ajouta-t-elle... Mais c’est très mal!... Oh!

la petite canaille!

Je vis son corsage s’enfler comme une boule; je sentis ses grosses

lèvres se coller aux miennes dans un baiser goulu, ce baiser

s’accompagner d’un geste auquel je ne pouvais me méprendre.

--Laissez-moi! lui dis-je faiblement.

J’aurais bien voulu rester... Pourtant, je ne sais pourquoi, je me

dégageai de cette étreinte et m’enfuis. C’est ainsi que je quittai

le commerce.

Mon père ne montra ni étonnement, ni colère. Mme Lecautel me fit de

la morale longuement, et, s’acharnant à me trouver une occupation,

elle me persuada de «tâter» du notariat, puisque le commerce ne me

plaisait pas. Je m’en ouvris à mon père, qui, de même qu’il m’avait

conduit chez le quincaillier, me conduisit chez le notaire, en

disant: «Je vous amène un clerc». Le notaire, M. Champier, était un

homme très gai, très farceur, qui passait presque toutes ses

journées, sur le pas de sa porte, à siffloter des airs de chansons

comiques, et à héler les passants. Il ne faisait jamais rien que

de parapher les expéditions, et signer les actes; et il paraphait

et signait en sifflotant. Très souvent il allait à Paris, où,

disait-il, il avait des affaires importantes. Quant à son étude, il

s’en remettait au premier clerc

[Illustration]

du soin de la diriger. Il m’accueillit jovialement: «Ah! ah! c’est

un beau métier que le notariat!» me dit-il. Et, sifflotant, il

m’emmena à l’étude, où, pendant un mois, je copiai des rôles.

Mme Champier venait assez souvent à l’étude. Petite, sèche et

brune, la peau noire et grumeleuse, elle avait de grands yeux

humides, l’air malheureux et rêveur.

--Vous qui avez une si jolie écriture, monsieur Sébastien!

disait-elle d’une voix soupirante et langoureuse, je voudrais que

vous me copiiez ces vers...

Et je copiais, sur le petit cahier qu’elle m’apportait, des vers de

Mme Tastu et d’Hégésippe Moreau.

Lorsqu’elle reprenait son travail, elle gémissait:

--Pauvre jeune homme!... une si belle âme!... et mort si jeune!...

Merci, monsieur Sébastien!

Un jour que son mari était allé à Paris, pour ses importantes

affaires, Mme Champier me fit appeler. Elle était vêtue d’un

peignoir bleu, très lâche et flottant; une odeur d’eau de toilette

s’évaporait dans la chambre. Comme la quincaillière, elle m’attira

près d’elle, tout près d’elle et me demanda:

--Est-ce vrai, Sébastien, qu’on vous a surpris, au collège, avec un

de vos camarades?

Comme je n’avais pas eu le temps de revenir de l’étonnement où me

plongeait cette question éternelle:

--C’est très mal... soupira-t-elle... très mal... Oh! le petit

vilain!

Et je dus quitter le notariat de la même façon que j’avais quitté

le commerce.

Mme Lecautel, irritée de ma conduite, ne voulut plus s’occuper de

moi. Et la vie recommença, lourde, engourdie, sommeillante, atroce,

sous l’accablement du papier brun à fleurs jaunes.

Sébastien Roch · 第 21 / 36 题