--Qui vous l'a dit? demanda étourdiment Paul Cormier.
--Vous le saviez donc? riposta le vicomte.
--Non... c'est-à-dire... je supposais...
--Eh! bien, moi, je n'en aurais rien su, si un homme qui a connu M. de
Ganges ne m'avait pas montré son cadavre.
--Son cadavre! répéta Paul Cormier qui pâlissait à vue d'oeil.
--Oui, cher monsieur; à la Morgue où il est exposé. Le marquis est mort
de mort violente. On croit qu'il a été assassiné.
Paul eut un geste de dénégation.
--Qu'il l'ait été ou non, madame de Ganges a un gros intérêt à être
informée de cet événement... ne fût-ce que pour faire constater le décès
qui la rend libre... à moins qu'elle n'aime mieux, par des raisons que
j'ignore, rester dans le _statu quo_.
--Mais il me semble qu'elle n'a pas le choix. L'homme qui a reconnu le
corps a dû aller faire sa déclaration.
--Pas encore. Il n'y a pas de temps perdu, car la reconnaissance vient
seulement d'avoir lieu. J'y étais.
--Vous, monsieur!
--Oui, et c'est ce qui m'a déterminé à me mettre immédiatement à votre
recherche. J'ai cru que mon devoir, en cette triste circonstance, était
de renseigner madame de Ganges. Je serais allé chez elle, si je n'avais
craint de n'être pas reçu.
--Je ne le serais pas plus que vous, dit Paul en secouant la tête.
Il ne regrettait guère qu'on n'annonçât pas à la marquise un événement
qu'elle connaissait déjà depuis vingt-quatre heures.
--Vous pouvez du moins lui écrire... si vous ne le faisiez pas, je le
ferais, car il y a urgence.
--Pourquoi? Les mauvaises nouvelles arrivent toujours assez tôt, murmura
Paul qui ne disait pas le véritable motif de la tiédeur qu'il mettait à
entrer dans les vues de M. de Servon.
--Bon! s'il ne s'agissait que d'une mauvaise nouvelle que madame de
Ganges connaîtra tôt ou tard. Mais un danger la menace.
--Quel danger? demanda l'étudiant.
--Je ne vous ai pas dit par qui le corps du marquis vient d'être
reconnu.
--Par un de vos amis, je crois.
--Non pas. Aucun de mes amis ne connaissait M. de Ganges quand il
vivait. L'homme dont je vous ai parlé est un mauvais drôle qui a fait
toutes sortes de vilains métiers et qui a beaucoup vu le marquis à
Monaco où il jouait encore tout récemment. Vous allez me demander
comment j'ai connu, moi, un individu de cette espèce. C'est bien simple.
Il a été jadis garçon dans un cercle où j'allais quelquefois. Je l'ai
rencontré un instant après vous avoir quitté, il m'a abordé pour me
demander un secours que je ne lui ai pas refusé et, sans doute pour me
remercier, il m'a appris qu'il venait de voir à la Morgue le corps du
marquis. Comment sait-il que je connais la marquise?... je l'ignore,
mais il le sait. Comme je n'avais pas l'air de croire beaucoup à la
nouvelle qu'il m'apprenait, il m'a proposé d'y aller voir... et par
curiosité, j'y suis allé... pas dans la même voiture que lui, je vous
prie de le croire... et il m'a montré sur les dalles de la Morgue... un
cadavre. Il m'a affirmé que c'était celui du marquis et je ne doute pas
que ce soit vrai. Je ne vois pas ce qu'il gagnerait à mentir, tandis que
je vois très bien ce qu'il gagnera à exploiter le secret qu'il a
découvert.
--L'exploiter!... comment?
--En faisant chanter madame de Ganges. En la menaçant, par exemple, de
la dénoncer comme ayant fait assassiner son mari.
Paul Cormier fit le mouvement d'un homme qui voit tout à coup s'ouvrir à
ses pieds un précipice sans fond.
Il avait bien eu déjà de vagues inquiétudes. Il s'était demandé si on ne
le soupçonnerait pas d'avoir trempé dans un complot organisé pour
supprimer un mari gênant. Mais ce malheur était si peu probable qu'il ne
s'en était pas beaucoup préoccupé.
Et voilà que ces craintes prenaient un corps, il existait un misérable
qui se préparait à menacer madame de Ganges, en lui proposant de lui
vendre très cher son silence, comme un autre coquin avait essayé, la
veille, de l'intimider, lui, Paul Cormier, simple témoin du duel où le
marquis était resté sur le carreau.
Il y avait de quoi s'effrayer... et se renseigner afin de se préparer à
se défendre.
--Vous venez de m'apprendre d'où sort ce venimeux gredin, dit-il, et je
vous en remercie... mais je voudrais bien savoir son nom...
--Il s'appelle Brunachon, répondit sans hésiter, le vicomte.
Brunachon, c'était le chenapan qui, dans le cabinet du juge
d'instruction, avait désigné Paul Cormier comme ayant pris part au
meurtre commis sur le boulevard Jourdan.
Et ce même coquin avait découvert que Paul Cormier était en relations
avec madame de Ganges, Paul Cormier qui avait refusé de donner dix mille
francs pour obliger le drôle à se taire.
C'était un comble: le comble du malheur, ou plutôt de la déveine, car il
aurait fallu que la justice eût sur les yeux trois bandeaux, au lieu
d'un, pour qu'elle en vînt à condamner des innocents, mais c'était
beaucoup trop qu'elle les soupçonnât..
--Est-ce que vous connaissez cet homme-là? demanda M. de Servon.
--Non, articula péniblement l'étudiant, mais il se peut qu'il me
connaisse... il me fait l'effet de connaître tout le monde...
--C'est un peu ça et il a une rude mémoire... j'en ai eu la preuve à la
Morgue.
--Que me conseillez-vous? demanda tout à coup Paul Cormier.
--Puisque vous me consultez, je vous conseille de prendre les devants...
c'est-à-dire d'aller trouver le juge d'instruction qui est chargé de
cette affaire... d'y aller, après vous êtes concerté avec madame de
Ganges... qui est toujours la principale intéressée.
Le conseil était peut-être excellent, mais il venait trop tard, puisque
Paul Cormier avait été interrogé la veille.
Jean de Mirande devait l'être au moment où le vicomte parlait et son
camarade s'inquiétait déjà de ne pas le voir arriver. Que faire en
attendant qu'il reparût? Comment différer encore de donner une réponse
catégorique à M. de Servon qui, tout en affectant de se désintéresser de
la situation, insistait pour tâcher d'en savoir plus long que Cormier ne
voulait lui en dire?
--Je ne puis rien faire avant d'avoir revu mon camarade, répondit enfin
Paul.
--Bon! mais quand le reverrez-vous?
--Il ne peut pas tarder beaucoup maintenant.
--J'ai entendu ce qu'il a dit tantôt, en vous quittant aux
Champs-Elysées... qu'il serait au café Soufflot dans deux heures. C'est
même ce qui m'a donné l'idée de vous y chercher. Mais il se peut qu'on
le retienne plus longtemps qu'il ne pensait. Dans ce cas, je serais
obligé de vous quitter.
Cormier devina que si le vicomte levait la séance, ce serait pour courir
chez la marquise, afin de se donner le mérite de la renseigner le
premier sur la tournure que semblaient prendre les événements.
Et, quoi qu'il en eût dit, Cormier n'était pas du tout disposé à se
désintéresser des affaires de madame de Ganges.
D'un autre côté, il craignait de mettre le feu aux poudres en abouchant
le vicomte avec Mirande qui était discret comme un coup de canon.
--Mais, le voici, votre camarade, s'écria M. de Servon. Je vois poindre
là-bas l'étonnant chapeau pointu qu'il a l'habitude de porter.
La question était tranchée. L'explication à deux allait se continuer par
une explication à trois, car c'était bien Jean de Mirande qui montait la
rue Soufflot, en se balançant sur ses hanches comme un tambour-major
d'autrefois.
Et grâce à sa taille de cinq pieds dix pouces, on l'apercevait d'aussi
loin que s'il eût porté au haut de son feutre un plumet gigantesque.
--Eh! bien, monsieur, s'empressa de dire Paul Cormier, je vais me
concerter avec lui, et si vous voulez bien me faire savoir où je pourrai
vous rejoindre ce soir, dans une heure...
--A quoi bon perdre du temps? répliqua le vicomte. Présentez-moi ce
jeune homme... ou présentez-moi à lui... comme il vous plaira... nous
nous communiquerons les renseignements que chacun de nous a pu
recueillir sur cette singulière affaire et après, nous délibérerons en
connaissance de cause.
C'est un homme comme il faut, n'est-ce pas?
--Très comme il faut, mais...
--C'est bien. Je vais me présenter moi-même.
Ayant dit, le vicomte se leva, Paul se leva aussi et tout surpris de cet
accueil cérémonieux, Mirande qui n'était plus qu'à deux pas ne put moins
faire que de lever son chapeau en lançant à Cormier un regard qui
signifiait évidemment:
--Qu'est-ce qu'il nous veut encore cet animal-là?... Et pourquoi est-ce
que je le trouve sans cesse sur tes talons?
Paul jugea prudent de laisser M. de Servon s'expliquer, et M. de Servon
commença par une explication qui ne fit qu'embrouiller la situation déjà
fort embrouillée:
--Monsieur, dit-il, je n'ai pas encore l'honneur d'être connu de vous,
mais vous savez comment j'ai connu votre ami, M. Cormier.
--Moi!... je ne m'en doute pas, répliqua sèchement Mirande.
--Nous nous sommes rencontrés, dimanche dernier, chez la baronne Dozulé,
qui recevait ce jour-là quelques dames... entre autres madame la
marquise de Ganges.
--Je n'en savais absolument rien, et il m'est tout à fait indifférent de
l'apprendre.
--Alors, vous ne connaissez pas du tout cette marquise?
--De nom seulement... Ganges est un nom du Languedoc et j'en suis du
Languedoc. J'ai vu aussi... dimanche soir... un monsieur qui prétendait
être le marquis de Ganges... seulement, mes relations avec lui n'ont pas
été de longue durée.
Mirande répondait avec une douceur et une prudence qu'on n'aurait guère
attendues de lui.
Paul Cormier n'en revenait pas.
--Maintenant, reprit Mirande sans élever la voix, j'ai répondu,
monsieur, à toutes les questions que vous m'avez posées. Il me semble
que c'est à mon tour de vous demander: de quel droit
m'interrogez-vous?...
--J'aurais dû, je le reconnais, commencer par vous le dire, puisque
votre ami a oublié de me nommer à vous.
Je m'appelle le vicomte de Servon.
Et vous, monsieur?
--Moi, je suis Jean de Mirande, et je crois que mon nom vaut le vôtre.
J'ignore quelles affaires vous pouvez avoir avec Cormier et je ne tiens
pas à le savoir, mais je veux savoir ce que vous me voulez.
--Je suis venu renseigner votre ami et vous renseigner, vous aussi,
monsieur.
--Sur quoi, je vous prie?
--Sur la mort de ce marquis de Ganges dont vous venez de parler... et
cela dans votre intérêt comme dans l'intérêt de M. Cormier.
--Vous êtes vraiment trop bon, dit l'étudiant avec une grimace ironique,
mais je n'ai que faire de vos renseignements, ni lui non plus, car je
lui en rapporte... j'en ai les mains pleines de renseignements...
Et comme Paul lui lançait des regards pour le prier de se taire:
--Tant pis pour toi, mon cher! si tu m'avais prévenu qu'il y avait
là-dessous je ne sais quelles histoires que je ne connais pas, je ne
marcherais pas sur tes plates-bandes. Au contraire, tu m'as poussé à
aller voir le juge d'instruction... eh! bien, j'en sors de son cabinet,
après une séance de deux heures, et je lui ai tout dit. Il sait
maintenant que c'est moi qui ai tué l'homme.
Jean de Mirande n'y allait plus, comme on dit, par quatre chemins. Il
commençait par dire devant M. de Servon: «J'ai tué l'homme» et M. de
Servon était déjà bien assez renseigné pour deviner que l'homme, c'était
le marquis de Ganges.
Cette déclaration avait au moins l'avantage de simplifier la situation,
en rendant inutiles les feintes et les réticences.
Il ne restait plus à Paul Cormier qu'à confesser franchement au vicomte
le rôle qu'il avait joué dans cette affaire du duel.
Paul avait eu le tort de s'en tenir avec ce gentilhomme à des
demi-confidences. Il aurait cent fois mieux fait de tout dire dès le
commencement.
A Jean de Mirande non plus, il n'avait pas tout dit, puisqu'il lui avait
caché son aventure du Luxembourg et les suites qu'elle avait eues.
De là, l'imbroglio inextricable où ils s'agitaient tous les trois. Il
était temps que la brusque franchise de l'ami Jean y mît fin.
Maintenant qu'il était lancé, il ne s'arrêterait pas en si beau chemin.
Et du reste, ni le vicomte, ni l'étudiant n'avaient envie d'arrêter ce
saint Jean Bouche d'or qui allait très probablement, si on le laissait
continuer, leur épargner de longues explications.
--Oui, reprit-il, je lui ai dit que c'est moi qui me suis battu et que
tu n'as fait que me servir de témoin. J'ai même commencé par là, sans
attendre qu'il m'interrogeât. Et je n'ai pas oublié de parler du
soufflet que j'ai campé à cet homme et qui a rendu le duel inévitable.
Je me suis, comme tu vois, donné tous les torts... et j'ai bien fait,
car il a pris assez tranquillement la chose.
Ça m'a l'air d'un brave garçon, ce fils de ce vieil avocat dont tu m'as
tant rebattu les oreilles.
--Nous lui devons, toi et moi, une fière reconnaissance, dit Paul. Si
nous avions eu à faire à un autre magistrat, nous ne causerions pas en
ce moment devant ce café.
--Je crois qu'il a eu bonne envie de m'envoyer en prison, mais il est
revenu de cette idée en causant avec moi. Je vais avoir à consigner
vingt-cinq mille francs dont le dépôt garantira que je ne brûlerai pas
la politesse à la justice de mon pays. C'est bête le Code!... comme si
ça m'empêcherait de décamper, si je me croyais coupable!
Il paraît que de toi on n'exigera pas de caution... ni des trois
farceurs qui nous ont si bien lâchés après le duel.
--Est-ce que tu les lui a nommés?
--Non... la police les a dénichés ce matin. Ils n'ont pas pu se tenir de
raconter l'affaire à d'autres gamins... tout le quartier la connaît. On
les a priés de passer au Palais et quand je suis sorti du cabinet de ton
M. Bardin, il les y attendait. J'aime autant ne pas les y avoir
rencontrés, car je n'aurais pas pu m'empêcher de leur dire ce que je
pense d'eux.
Voilà où nous en sommes. Quant à la suite, je ne sais rien, je ne
prévois rien. Ça peut finir par une ordonnance de non-lieu... mais ça
finira plus probablement devant la Cour d'assises... où nous serons
acquittés haut la main.
--Alors, l'accusation d'assassinat...
--Il n'en est plus question. Ça ne tenait pas debout. Te voilà rassuré,
je crois.
Ah! j'oubliais!... il paraît que, décidément, c'est le marquis de Ganges
que j'ai tué... le juge a reçu un télégramme de Nice qui ne laisse aucun
doute... je suppose d'ailleurs que tu savais déjà à quoi t'en tenir
puisque tu connais sa femme... c'est-à-dire sa veuve.
Quand il te plaira de me mettre au courant de tes relations avec elle,
je t'écouterai volontiers.
Maintenant que j'ai parlé devant monsieur, comme si monsieur était un de
tes plus anciens amis, devant monsieur que je n'avais jamais vu...
--Vous ne vous en souvenez pas, mais nous nous sommes déjà rencontrés,
interrompit doucement le vicomte...
--Où donc?
--D'abord, à la Closerie des Lilas, dimanche dernier. Je causais avec M.
Cormier, et je venais de le quitter quand vous l'avez rejoint...
--Alors, vous avez dû assister à la querelle?
--Non, pas même au commencement. Et aujourd'hui, je vous ai revu près du
rond-point des Champs-Elysées. Vous étiez assis sur un banc, à côté de
votre ami...
--Oui, et quand je me suis aperçu que vous alliez aborder Cormier, j'ai
filé sans vous regarder... mais je vous reconnais... et je ne mets pas
en doute que vous soyez lié avec Paul. C'est pour cela que j'ai parlé
devant vous de ma visite au juge d'instruction. Il me semble que le
moment serait venu pour vous de me renseigner un peu... sur...
--Sur tout ce que vous voudrez, monsieur, dit avec empressement le
vicomte, ou, pour mieux dire, sur tout ce qui peut vous intéresser. Je
vous ai dit qui j'étais et où j'avais rencontré M. Cormier. Il me reste
à vous expliquer les suites de cette rencontre et le rôle que madame de
Ganges y a joué.
--Précisément.
--Mon rôle, à moi, a été très effacé et je ne l'ai pas cherché. Votre
ami le sait bien. Et je tiens à le consulter avant de vous répondre au
sujet de la marquise. M'engage-t-il à vous raconter des faits qu'il
connaît aussi bien que moi ou bien préfère-t-il vous les raconter
lui-même? Je m'en rapporte entièrement à sa décision.
--Il vaut mieux que ce soit moi, dit Paul sans hésiter.
--C'est aussi mon avis. Je laisserai donc M. Cormier vous éclairer sur
une situation très délicate pour lui... pour madame de Ganges et pour
moi, si je m'en mêlais, ce qu'à Dieu ne plaise.
Je n'en reste pas moins à votre disposition, messieurs. Vous me
trouverez toujours prêt à vous servir.
Le vicomte n'alla pas jusqu'à la poignée de mains que Mirande aurait
peut-être refusée. Il salua poliment et il s'en alla par le boulevard
Saint-Michel.
Mirande le laissa filer avant de dire rageusement à Cormier:
--Ah! tu as un drôle d'ami, toi!... et tu t'y es si bien pris que si
nous ne sommes pas tous coffrés, ce n'est pas ta faute. Comment! tu
m'envoies chez le juge d'instruction, en me pressant de me déclarer et
tu me caches les dessous de l'affaire!... tu me laisses croire que tu ne
connaissais pas ce marquis de Ganges... et voilà que j'apprends que tu
es au mieux avec sa femme... tu aurais dû au moins m'avertir. Et tu me
permettras d'ajouter que puisque tu es son amant, c'était à toi de le
battre.
--Je ne suis pas son amant et je te somme de m'écouter, au lieu de
t'emporter et de m'adresser des reproches que je ne mérite pas.
--Soit!... qu'as-tu à me dire?
--Ici, rien. Ta vas me faire le plaisir de venir avec moi au Luxembourg.
Nous causerons en nous promenant sous les arbres. Ce sera long et je ne
veux pas qu'on nous dérange.
Mirande criait toujours plus fort que son ami Paul, mais toujours aussi,
il finissait par se ranger à son avis.
Il se tut donc et il le suivit jusqu'au jardin qui, dans la saison où on
était, reste ouvert très tard.
Paul lui fit traverser les allées qui entourent le bassin entre les deux
terrasses. Il s'était mis en tête de lui raconter ses aventures avec la
marquise à l'endroit où elles avaient commencé.
Le décor n'avait pas changé depuis le mémorable dimanche où Paul
Cormier, sans songer à mal, avait fait la connaissance d'une marquise.
Les grands marronniers de la Terrasse avaient toujours leurs panaches
blancs et le soleil à son déclin éclairait obliquement la longue allée
de l'Observatoire.
Seulement, il était tard et les promeneurs étaient moins nombreux. Les
bourgeoises assises en famille avaient quitté le jardin et les
étudiantes n'étaient pas encore en nombre.
C'est le chemin qu'elles préfèrent pour aller à Bullier, mais le bal ne
commence guère avant dix heures et ces dames achevaient leurs cigarettes
devant les cafés du Boul'Mich.
Les deux amis ne pensaient guère en ce moment aux plaisirs du quartier.
Paul, fort ému et assez inquiet, cherchait un moyen de sortir des
terribles embarras où il s'était mis et Jean, très rogue et très mal
disposé, attendait des explications que son ami ne se pressait pas de
lui fournir.
--Voyons, dit-il en s'arrêtant tout à coup, te décideras-tu à parler,
oui ou non? J'en ai assez de rôder sur cette terrasse et je te prie de
m'apprendre enfin ce que c'est que cette marquise de Ganges dont tout le
monde me rabat les oreilles.
--Tu la connais, répondit Cormier.
--Moi!... allons!... pas de blagues!... je n'ai pas envie de rire.
--Je te répète très sérieusement que tu as vu la marquise de Ganges et
que tu lui as parlé.
--Où?... quand?... vociféra Mirande, dont la voix avait l'éclat des
cymbales.
--Pas si haut, je te prie. Il est au moins inutile que les promeneurs
nous remarquent... et il peut y avoir des mouchards, ici comme ailleurs.
--C'est bon. Je me tais... mais explique-toi...
--Tu as vu madame de Ganges, dimanche dernier, pendant la musique, au
Luxembourg. Elle était assise là-bas, au pied de cette statue...
--Comment! la pimbêche blonde qui m'a si bien blackboulé...
--C'était la marquise.
--Alors, parbleu! toi qui la connaissais, tu aurais dû m'avertir qu'elle
était si farouche.
--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour t'empêcher de l'aborder. Tu n'as
pas voulu m'écouter. Mais, à ce moment-là, je ne la connaissais pas du
tout. C'est après... bien après... quand tu étais déjà parti avec tes
noceuses. C'est alors seulement que je l'ai revue et que j'ai eu avec
elle une conversation...
--Ah! je te reconnais bien!... tu fais tes coups à la sourdine, toi...
tu as attendu que je ne sois plus là pour me couper l'herbe sous le
pied... je m'en moque, mais je tiens à te dire qu'on ne se conduit pas
comme ça quand on pose pour le parfait gentleman.
--Laisse-moi donc parler... Je ne songeais pas à te supplanter.
--Mais tu y es arrivé tout de même... sans t'en douter... je comprends
que tu te sois laissé aller... Une marquise, c'est ton rêve depuis que
je te connais... et la première que tu as trouvée par hasard, tu ne l'as
pas manquée.
--Tu raisonnes à faux, car au moment où elle m'a adressé la parole, je
ne me doutais pas du tout qu'elle était marquise. Je la prenais même
pour une grande cocotte.
--Et c'est une illumination d'en haut qui t'a fait apercevoir sous son
chapeau une couronne de marquise!
--C'est plus tard que j'ai su qui elle était... et je l'ai su par
hasard... c'est-à-dire...
--Ne patauge donc pas dans les blagues...
--Ah! tu m'ennuies, à la fin! s'écria Paul Cormier. Tu m'interromps sans
cesse et je ne peux pas parvenir à placer un mot. Je te déclare que, si
tu continues, je vais te planter là... tu iras te renseigner ailleurs...
moi, je ne te reverrai plus.
--Allons!... je t'écoute... raconte et sois bref. Tu en es resté au
moment où tu as retrouvé la blonde que tu cherchais.
--Je ne la cherchais pas du tout. Je m'en allais tranquillement dîner
chez ma mère, au Marais. Au moment où je montais dans un fiacre, près de
la grille de la rue de Vaugirard, une femme voilée entrait dans ce
fiacre par l'autre portière et me faisait signe de prendre place à côté
d'elle. Naturellement, je ne me suis pas fait prier. Deux minutes après,
elle relevait sa voilette, et je reconnaissais la dame de la terrasse.
Alors, je l'avoue, je me suis cru en bonne fortune.
--Je m'y serais cru à moins!... une femme qui t'enlève en voiture!
--Eh bien, je me trompais complètement... Dès que j'ai essayé de lui
faire une cour un peu accentuée, elle m'a rembarré de la belle façon, en
me menaçant de descendre.
--Et tu as été assez nigaud pour te tenir tranquille!
--J'aurais peut-être insisté, si je ne m'étais promptement aperçu que je
lui étais tout à fait indifférent et qu'elle ne m'avait fait monter que
pour me parler d'un autre homme.
--Ça, c'est plus fort!
--Oui, mon cher, pour me demander une foule de détails sur la vie que
cet homme mène à Paris...
--Un homme que tu connais?
--Bien entendu! Si je n'étais pas lié avec lui, elle se serait adressée
à un autre que moi.
--Un de tes amis alors?... et tu ignorais qu'il a été l'amant de cette
femme?
--Je l'ignore encore et j'ajouterai que je ne le crois pas.
--Alors, pourquoi s'intéresse-t-elle tant à lui?
--Je n'ai pu le savoir.
--Ah! décidément, tu me fais là des contes à dormir debout... et je
commence à me lasser de deviner des énigmes. Finissons-en! Nomme-le moi
cet ami qui a tourné la tête à ta marquise. Je suppose que je le
connais, car autrement ce ne serait pas la peine de me dire un nom qui
ne m'apprendrait rien.
--Personne ne le connaît mieux que toi.
--Alors, vas-y... comment s'appelle-t-il?
--Tu ne devines pas?
--Pas du tout.
--Il s'appelle Jean de Mirande.
--Te moques-tu de moi?
--En aucune façon. Je te répète qu'elle ne m'a parlé que de toi, tout le
temps que le voyage a duré. Et sais-tu comment elle a commencé?... par
me remercier de ne pas l'avoir abordée lorsqu'elle était assise sur la
terrasse... et elle a ajouté en parlant de toi: «Quel dommage qu'un
garçon si bien né soit si mal élevé.»
--Qu'en savait-elle si j'étais bien né?
--C'est précisément ce que je lui ai demandé. Elle m'a répondu que tu
lui avais jeté à la volée ton nom et ton adresse. Elle ignorait ton
adresse, mais ton nom lui était parfaitement connu, parce qu'elle est,
comme toi, du Languedoc. Seulement, si elle a beaucoup entendu parler de
ta famille, il paraît, s'il faut l'en croire, que tu n'as jamais entendu
parler de la sienne.
--Ça prouve que la sienne n'est guère illustre, car je suis encore assez
ferré sur l'armorial de mon pays. Ainsi, je sais depuis longtemps qu'il
existe des comtes ou marquis de Ganges.
--Elle a épousé le dernier du nom.
--Et cette noble alliance ne me paraît pas lui avoir réussi, ricana
Mirande. Mais pourquoi s'occupe-t-elle de moi?
--Je ne suis pas en mesure de te répondre, répondit Paul Cormier. Elle
m'a questionné sur la vie que tu mènes à Paris. Elle a été jusqu'à me
demander si tu avais une maîtresse... et il m'a semblé qu'elle était
contente d'apprendre que tu courais beaucoup, sans t'attacher à aucune
femme.
--Si c'est comme ça que tu as fait mon panégyrique, je ne te remercie
pas.
--Je ne pouvais rien dire qui te fût plus favorable, car j'ai très bien
vu qu'elle craignait que tu n'eusses le coeur pris. Enfin, elle m'a tant
et tant parlé de toi que j'ai fini par me fâcher. Je lui ai demandé pour
qui elle me prenait. Alors, elle s'est excusée en me jurant que je
venais de lui rendre un immense service et que plus tard, elle me dirait
tout, à condition que, pour le moment, je ne lui en demanderais pas
davantage.
--Et tu t'es soumis à la condition?
--Faute de pouvoir faire autrement. Je suis descendu de la voiture sans
avoir rien obtenu que la promesse d'une lettre qu'elle devait m'écrire
et que j'attendrais encore si je m'en étais tenu là... Ah! j'oubliais de
te dire que, pour me calmer, elle m'avait juré qu'elle ne t'aimait pas,
et qu'elle ne t'aimerait jamais, parce qu'elle ne pouvait pas t'aimer...
Je n'ai pas compris.
--Et moi, je ne comprends pas... à moins que cette marquise ne soit une
soeur que feu mon père m'aurait donnée jadis sans me prévenir. Mais ça
m'est égal. Arrive au dénouement de l'aventure. Tu en es toujours à peu
près au même point. On dirait que tu ménages tes effets.
--Je vais abréger. Elle m'a planté là près du rond-point des
Champs-Elysées, mais je l'ai suivie si adroitement qu'elle ne m'a pas
vu. Elle est entrée dans une maison de l'avenue d'Antin. J'y suis entré
sur ses talons et je suis arrivé en même temps qu'elle au seuil d'une
espèce de _hall_ en plein vent où un domestique m'a pris pour son mari
et a annoncé bravement: M. le marquis et madame la marquise de Ganges..
--Ça, c'est amusant, dit Mirande en riant.
--Pas si amusant que tu crois. C'est à la méprise de cet imbécile de
larbin que nous devrons, toi et moi, des ennuis sans nombre. Je suppose
que tu commences à deviner la suite.
--Je l'entrevois, mais...
--Tu y as assisté... tu y as même joué le principal rôle dans une scène
à laquelle j'arrive. Chez la dame qui recevait avenue d'Antin, se
trouvait ce vicomte de Servon que je viens de te présenter. Il n'avait
jamais vu l'autre marquis de Ganges, le vrai... il a cru que c'était
moi... je ne pouvais pas le détromper sous peine de mettre la marquise
dans un terrible embarras. Je l'ai laissé dire et j'ai pu, au bout de
deux heures, m'esquiver sans qu'il y eût de scandale. Je me croyais
quitte; j'ai été dîner chez ma mère et après, je suis venu te rejoindre
à Bullier. Je ne prévoyais pas que la fatalité y amènerait ce vicomte de
Servon, qu'il m'appellerait très haut par mon faux nom et par mon faux
titre, que le mari, arrivé à Paris le jour même, se trouverait là tout à
point pour entendre... maintenant, tu sais le reste.
--Oui... et je conviens que tu es moins coupable que je ne pensais. Je
te reproche pourtant de ne pas m'avoir dit la vérité avant le duel.
--Tu ne m'en as pas laissé le temps. Le soufflet que tu as donné au
marquis m'a coupé la parole.
--Bon!... J'ai été trop vif... mais après l'affaire, pourquoi m'avoir
laissé croire que tu ne connaissais pas ce malheureux que je venais
d'embrocher?... c'était si simple de m'apprendre que...
--C'était impossible. Avant le combat, pendant le trajet que j'ai fait
côte à côte avec lui, il m'avait raconté son histoire et il m'avait
chargé de remettre, s'il lui arrivait malheur, son portefeuille à sa
femme. J'avais accepté et je ne pouvais rien te dire avant de m'être
acquitté cette triste mission.
--C'est juste, et il est survenu un tas d'incidents que tu m'as racontés
tantôt aux Champs-Elysées... entre autres l'intervention de ce chenapan
qui nous a vus au bastion et qui t'a dénoncé. Tout ça commence à se
débrouiller. Mais la marquise... cette marquise dont tu viens de me
parler ce soir pour la première fois, tu l'as revue, puisque tu lui as
remis le message de son mari.
--Je l'ai revue, hier, chez elle, et notre entrevue a duré plus d'une
heure.
--Alors, tu dois être fixé sur son compte.
--Pas beaucoup mieux que je ne l'étais le premier jour. D'abord, j'ai eu
beaucoup de peine à arriver jusqu'à elle. Je ne voulais pas faire passer
ma carte de peur qu'elle refusât de me recevoir. J'ai dit que je venais
de la part du marquis de Ganges. Je ne mentais pas. Mais l'homme à qui
j'ai eu à faire a commencé par me dire que c'était impossible... tu le
connais celui-là... tu as eu maille à partir avec lui, dimanche, au
Luxembourg.
--Cet escogriffe qui a l'air d'un gendarme en bourgeois?
--Précisément. Il paraît que c'est un ancien officier qui a été jadis
l'ami du père de la marquise et il occupe chez elle les fonctions de
garde du corps ou de porte-respect... Bref! madame de Ganges a fini par
me recevoir... dans le jardin de son hôtel où elle était avec une jeune
femme de ses amies, qui m'a cédé la place et que j'ai saluée en
passant... une merveilleuse beauté, mon cher, aussi brune que la
marquise est blonde... Je n'ai pas osé demander qui elle était.
--Et moi je ne tiens pas à le savoir. Arrive à ton explication avec la
marquise.
--Elle a été longue et orageuse, l'explication. Madame de Ganges m'a
amèrement reproché ma conduite de la veille. J'ai essayé de me justifier
en lui déclarant que j'étais amoureux d'elle... et c'est vrai, mon
cher... je suis pris...
--Tant pis pour toi!... Continue. Comment a-t-elle pris la nouvelle de
la mort de son mari?
--Elle a d'abord refusé d'y croire. Mais quand je lui ai remis le
portefeuille, elle a changé de note. Elle a été très émue, très
troublée... il ne m'a pas paru qu'elle fût très affligée... ce marquis
était un fort mauvais mari qui lui a joué tous les tours imaginables et
qui lui a mangé une partie de sa fortune. Elle ne peut pas le regretter
beaucoup.
--Lui as-tu raconté comment il est mort?
--Il le fallait bien, et je lui ai tout dit: les confidences que son
mari m'avait faites... les incidents qui ont amené la rencontre... et
même le nom de l'adversaire du marquis... Elle me l'a demandé.
--Et quand elle a su que c'était moi?
--Elle a eu un cri parti du coeur... une exclamation que je tiens à te
répéter comme je l'ai entendue... elle a dit: «Jean de Mirande! c'était
donc écrit qu'il troublerait encore une fois ma vie!...» Et comme je lui
ai naturellement demandé ce que tu lui avais fait, elle m'a répondu: «Il
a fait le malheur d'une personne à laquelle je m'intéresse.»
--Du diable si je devine qui! Elle aurait bien dû prendre la peine de me
le dire quand je l'ai abordée dimanche sur cette terrasse où tu m'as
ramené, ce soir.
--Nous n'en serions probablement pas où nous en sommes. Mais laisse-moi
te raconter comment s'est terminée mon entrevue. La marquise y a mis fin
en me congédiant, assez sèchement, sans me rien promettre et en me
laissant entendre qu'elle allait quitter Paris.
J'ai eu beau lui dire que rien ne la forçait à partir, que cette affaire
serait vite oubliée et que, s'il le fallait pour la tranquilliser, je
m'abstiendrais de la revoir; elle n'a rien voulu entendre et j'ai dû me
retirer sans avoir rien obtenu d'elle qui ressemblât à un engagement.
--Ça vaut mieux pour toi, dit philosophiquement Mirande. Cette marquise
ne porte pas bonheur. Ce que tu as de mieux à faire, c'est de ne plus
penser à elle.
--J'ajoute, reprit Cormier, toujours plein de son sujet, qu'on est venu,
pendant que j'étais là, apporter une lettre adressée au marquis de
Ganges--c'est-à-dire, à moi--une lettre contenant de l'argent... huit
mille francs que, la veille, j'avais gagnés sur parole à ce vicomte de
Servon chez la dame de l'avenue d'Antin. La marquise l'a renvoyée...
--Et tu n'en as plus entendu parler? demanda Mirande en éclatant de
rire.
--M. de Servon m'a remis la somme aujourd'hui, quand je l'ai rencontré
aux Champs-Elysées.
--Alors, tu roules sur l'or!... Je ne t'ai jamais connu tant d'argent à
la fois.
--Et je n'en ai jamais eu dont la possession m'ait fait si peu de
plaisir. Je le donnerais sans regret au premier mendiant que je
rencontrerai.
--Garde-le pour une meilleure occasion. Maintenant que tu m'as tout
dit..., car je suppose que c'est tout...
--Oui... tu sais le reste... ma visite au père Bardin et
l'interrogatoire dans le cabinet de son fils... l'entrée en scène de cet
abject coquin...
--Je connais tout ça. Maintenant, résumons-nous. Me voilà fortement
compromis, toi un peu moins, et ta marquise, pas du tout, jusqu'à
présent. Que comptes-tu faire? as-tu toujours l'intention de te faire
son champion, sans qu'elle t'y ait convié, ni même autorisé?
--Je ne peux pas la défendre malgré elle, mais je l'ai quittée en lui
jurant qu'elle me trouverait toujours prêt à faire ce qu'elle me
demanderait, et je tiendrai ma parole.
--Alors, tu en es décidément amoureux?
--Amoureux fou.
--Bien fou, en effet; mais ça te regarde. Je n'entreprendrai pas de te
guérir. Je n'ai qu'une simple question à t'adresser et je te prie d'y
répondre nettement.
--Parle!
--Trouveras-tu mauvais que moi qui ne suis pas amoureux de la dame en
question et qui ne le deviendrais jamais, je t'en réponds...
trouveras-tu mauvais que j'aille la voir?
--Non... mais tu ne la verras pas.
--C'est mon affaire. Je te demande seulement si tu ne m'en voudras pas
d'essayer.
--Pourquoi t'en voudrais-je?
--Tu aurais bien tort, car je te jure que je ne lui ferai pas la cour.
--Je te crois... mais tu peux bien me dire pourquoi tu tiens à la
connaître. Il me semble d'ailleurs que tu oublies un peu trop que tu as
tué son mari. Elle le sait, puisque je le lui ai dit, et je suis très
sûr qu'elle s'en souvient.
--C'est un rude service que je lui ai rendu là.
--Peut-être, mais il ne serait pas décent qu'elle en convînt... et
encore moins qu'elle te reçût..
--Qu'elle me reçoive ou non, je trouverai bien le moyen de lui parler.
--Lui parler de quoi?
--Du passé, parbleu!... de sa vie que, s'il faut l'en croire, j'ai déjà
troublée sans m'en douter... de cette personne enfin qui l'intéresse et
dont j'ai fait le malheur!... Je te cite ses propres paroles que tu m'as
répétées tout à l'heure.
--Et tu espères qu'elle t'en dira davantage?
--Non seulement je l'espère, mais je n'en doute pas. Il ferait beau voir
qu'elle refusât de s'expliquer. J'ai la prétention de n'avoir fait le
malheur de personne et je n'admets pas qu'on m'accuse sans preuves, même
quand c'est une femme qui m'accuse. Je sommerai donc catégoriquement ta
marquise de me nommer ma prétendue victime... quand ce ne serait que
pour me mettre à même de réparer mes torts, si, par impossible, j'en
avais eu. Je soupçonne qu'il y a là-dessous un malentendu, mais je veux
en avoir le coeur net... et si, comme elle le prétend, elle est du
Languedoc, nous arriverons vite à nous entendre.
Je n'ai pas, je pense, besoin d'ajouter que mes relations avec elle en
resteront là.
C'est tout au plus si je profiterai de cette première et unique entrevue
pour lui faire de toi un éloge bien senti, conclut en riant Jean de
Mirande.
--Comme tu voudras, dit Paul. Pourvu que je ne m'en mêle pas.
--Je l'espère bien. Tu me gênerais.
--Moi, je vais tâcher de voir notre juge. Il viendra peut-être ce soir
chez son père... je vais m'y transporter.
--Et dîner? interrogea Mirande.
--Tu penses à dîner, toi!
--Parfaitement. Et je te déclare que je vais de ce pas prendre chez
Foyot quelque nourriture.
--Eh! bien, moi, qui n'ai pas faim, je vais prendre... une voiture qui
me conduira au Marais...
--Alors, viens avec moi jusqu'à la rue de Vaugirard... Nous n'avons que
le temps... la retraite est battue... on va fermer les grilles.
En effet, la nuit tombait, la terrasse s'était vidée peu à peu, et les
gardiens avaient commencé leur ronde pour faire sortir les
retardataires.
Au bout du quinconce, sous les derniers marronniers, près d'une baraque
où ou vend des gâteaux et des jouets et que la marchande venait de
clore, un adjudant, médaillé, parlementait avec un enfant qui
s'obstinait à rester sur une chaise où il s'était assis à la turque, les
jambes croisées.
--Allons, petit, décampe! disait l'adjudant. On ferme.
--Ça m'est égal, j'attends maman, répondait l'enfant.
--Où est-elle, ta maman? si elle était au Luxembourg, elle viendrait te
chercher.
--Elle va venir.
--Eh bien! elle te trouvera à la maison. Allons! je n'ai pas le temps de
t'écouter. Houste!... décanille ou je te flanque au violon.
Le gardien allait empoigner le récalcitrant au collet; mais, le petit se
leva d'un bond, sauta au bas de la chaise, s'adossa au piédestal d'une
statue, et, brandissant une pelle en bois qu'il tenait dans sa petite
main, il cria de toute la force de sa voix enfantine:
--Vous, si vous me touchez, je vous casse la figure.
Il était si comique dans cette attitude menaçante que l'adjudant ne put
pas s'empêcher de faire comme les deux amis, qui riaient de bon coeur.
--Il me plaît, ce moucheron, dit Mirande.
--Il est gentil comme un amour, mais il me semble que son éducation a
été quelque peu négligée, reprit gaiement Paul Cormier.
--Je ne trouve pas. On veut le faire marcher, ça ne lui plaît pas. Il se
rebiffe. Il a raison. Si j'avais un garçon, je le voudrais comme ça.
Voyons un peu comment la discussion va finir.
--Allons, méchant môme, reprit le gardien, finissons-en. File, si tu ne
veux pas que je te mène au poste, où on te mettra jusqu'à demain dans un
cachot tout noir. Tu seras bien mieux chez ta maman.
L'enfant, au lieu de répondre, resta sur la défensive, le dos appuyé au
piédestal et la pelle levée comme un sabre.
Le gardien n'avait qu'à étendre la main pour l'enlever comme une plume,
mais le brave homme hésitait de peur de faire du mal à un récalcitrant
qui n'avait pas beaucoup plus de cinq ans et qui n'était guère plus gros
qu'un moineau.
Ce révolté précoce était très bien habillé, à la russe, toque en tête,
culotte de velours, chemise de soie rouge et bottes minuscules montant
jusqu'au genou.
Il avait tout à fait l'air d'un enfant de bonne maison, bien soigné et
bien nourri.
La figure était charmante, ronde avec un teint d'un blanc mat, de grands
yeux noirs bien ouverts, des cheveux bruns très fins coupés carrément
sur le front.
Sérieux avec cela comme un petit homme et pas plus intimidé devant ce
militaire à grandes moustaches que s'il avait eu à faire à sa bonne.
--Il est un peu jeune pour coucher au poste, dit en riant Mirande qui
s'était rapproché.
--Eh! parbleu! je n'ai pas envie de l'y mettre, s'écria l'adjudant.
C'est pas sa faute à ce gamin si ses parents l'ont oublié là. Bien sûr,
il n'est pas venu ici tout seul... il devait être avec sa mère et elle
est partie, sans s'inquiéter de lui... Faut être à Paris pour voir des
choses comme ça!
--Qu'est-ce que vous dites de ma mère? cria le petit en grossissant sa
voix et en faisant mine de se jeter sur le gardien.
Il était si drôle que le gardien se mit à rire et dit à Mirande qui se
tenait les côtes:
--C'est de la graine d'insurgé, ce crapaud-là. Ah! on les élève bien, à
présent, les mioches!... pour lui apprendre à vivre, j'ai bonne envie de
l'enfermer dans le jardin... quand il fera nuit noire, il aura peur et
il saura bien appeler au secours.
--C'est peut-être votre uniforme qui l'effarouche, dit Jean. Voulez-vous
que j'essaie de lui faire entendre raison?
--Comme vous voudrez, pourvu que ça ne traîne pas... car nous allons
fermer... et vous seriez pris, messieurs...
--Pas de danger et je réponds du petit.
L'adjudant haussa les épaules et reprit sa ronde pendant que Mirande
s'approchait de l'enfant qui n'avait pas cessé de le regarder depuis le
commencement de cette petite scène et qui l'attendit de pied ferme.
Cormier admirait la désinvolture de son camarade qui, dans la situation
où ils étaient tous les deux, prenait souci d'un marmot égaré sous les
arbres d'un jardin public, sans s'inquiéter de prévoir où le mènerait
cette fantaisie de jouer au saint Vincent de Paul.
Et Cormier n'avait garde de s'en mêler, car il lui tardait de se faire
conduire au Marais pour s'aboucher avec Bardin.
--Mon petit ami, dit Mirande au gamin toujours campé comme un jeune coq
qui s'apprête à jouer de l'ergot, ce militaire a eu tort de vouloir vous
emmener de force, mais c'est bien vrai qu'on va fermer le jardin. Vous
voyez que monsieur et moi nous nous en allons. Voulez-vous venir?
--Avec vous, je veux bien, répondit aussitôt l'enfant. Vous ne me
tutoyez pas et vous me parlez poliment, vous.
--Un fils de roi, déguisé, ricana entre ses dents Paul Cormier.
--Donnez-moi la main, reprit Mirande.
Le petit la lui donna, non sans l'avoir encore une fois toisé de la tête
aux pieds. Il avait commencé par là avant de lui répondre. Probablement
la physionomie de l'étudiant lui plaisait.
--Tu es fou, dit Paul à l'oreille de son ami; que vas-tu faire de cet
enfant?
--Je n'en sais rien... le reconduire chez sa mère... ça m'amusera...
elle est peut-être jolie...
--Tu seras toujours le même.
--Je l'espère.
--Mais, malheureux, une mère qui oublie son enfant au Luxembourg, comme
elle y oublierait son ombrelle, je te demande quelle espèce de femme ça
peut bien être!
--Une femme distraite, assurément.
--Moi, je crois qu'elle a fait exprès de le perdre.
--Comme le Petit Poucet, alors... ce serait amusant. Le conte a été mis
en féerie. J'ai vu ça à la Gaieté et je jouerais volontiers un rôle dans
une machine comme ça.
--Tu y jouerais un rôle de dupe si, comme je le soupçonne, cette mère
veut se débarrasser d'un fils qui la gêne.
--Je te parie, moi, que c'est une très brave femme qui me remerciera de
lui ramener son garçon. Et, du reste, quand même tu aurais deviné, je
n'abandonnerais pas ce petit. Il me va, parce qu'il a le diable au
corps.
--Comme toi, parbleu!
--Peut-être bien... mais ne te monte pas la tête, mon vieux Paul, et va
à tes... non, à nos affaires. Je verrai ce que je peux faire de ce
moutard, et quand je serais obligé de le garder jusqu'à demain matin, il
n'y aurait pas grand mal. J'ai de la place chez moi pour le coucher.
Mais, sois tranquille, je ne me propose pas encore de l'adopter. Et
demain, j'aurai d'autres chats à fouetter que de faire la bonne
d'enfants, car je veux voir madame de Ganges, quand je devrais escalader
le mur de son jardin.
Les deux amis étaient arrivés à la grille de la rue de Vaugirard,
Mirande tenant toujours par la main l'enfant qui ne disait mot.
--A demain matin! dit Paul, en tirant de son côté. Ne sors pas avant de
m'avoir vu.
Mirande le laissa partir et fila vers la rue de Tournon où il se
proposait de dîner, au restaurant Foyot.
Il eut soin, bien entendu, de raccourcir ses enjambées, afin de se
mettre au pas du petit, lequel trottinait à son côté, sans manifester la
moindre velléité de le quitter, et sans demander où le menait son
conducteur.
Et Mirande, qui ne s'étonnait pas facilement, commençait à s'étonner de
la hardiesse insouciante de ce gamin qu'il venait de ramasser au
Luxembourg.
Ce morveux ne s'inquiétait pas plus de sa mère que s'il n'en avait
jamais eu.
Devant le palais du Sénat, Véra, l'étudiante russe, et Maria, l'élève
sage-femme, leur barrèrent le passage.
Mirande, qui ne les avait pas revues depuis la soirée de dimanche à la
Closerie des Lilas, se serait bien passé de les rencontrer; mais il en
prit son parti, sachant bien qu'il ne pourrait pas toujours les éviter,
et comme il ne faisait jamais les choses à demi, il commença par les
inviter à dîner.
Ces demoiselles acceptèrent avec enthousiasme, et Maria s'écria:
--C'est à toi, ce mômaque?... oh! ne dis pas que non... Il te
ressemble... c'est toi, tout craché.
Mirande allait protester contre la paternité qu'on lui attribuait; mais
l'enfant dégagea sa main, vint se planter devant l'apprentie sage-femme,
et de sa voix grêle, il lui cria, en se haussant sur ses orteils:
--Pourquoi m'appelez-vous? _mômaque_? je ne suis pas un singe... et
d'abord, je ne vous connais pas et je vous défends de me parler.
--Il a entendu macaque, dit Véra en riant aux éclats.
--Ah! l'amour de mioche! s'écria Maria; fier et colère comme son père...
tu ne peux pas le renier, celui-là.
--Taisez-vous donc, vous autres!... vous ne dites que des bêtises,
interrompit Mirande. Laissez-moi parler à ce jeune homme.
Et s'accroupissant jusqu'à ce que sa figure se trouvât à la hauteur de
celle de l'enfant:
--Mon petit ami, lui dit-il doucement, ces dames, qui sont de mes amies
désireraient vous connaître. Voulez-vous nous dire votre nom?
--À elles, pas... à vous, oui, répliqua ce singulier gamin. Je m'appelle
Roch.
--Je vous remercie, mon ami! Roch, c'est votre petit nom. Comment se
nomme votre papa?
--Je n'ai pas de papa.
--Mais vous avez une maman?
--J'en ai deux.
A cette réponse, les étudiantes pouffèrent et Mirande eut beaucoup de
peine à tenir son sérieux. Il y parvint pourtant, et comme il ne se
souciait pas de continuer dans la rue cet interrogatoire qui aurait fini
par attirer l'attention des badauds, il reprit en changeant de sujet:
--Voulez-vous venir dîner avec moi, mon cher Roch?
--Avec vous, oui, répondit l'enfant terrible; avec ces vilaines, non..
Les vilaines, c'était les deux étudiantes qui se tordirent de plus
belle, en dépit des gros yeux que leur faisait Mirande.
--Ah! il ne nous l'envoie pas dire! s'écria l'élève de la Maternité.
--Je vous assure, mon petit ami, que ces demoiselles vous aiment
beaucoup et qu'elles ne demandent qu'à vous faire plaisir. Vous m'en
ferez un très grand à moi, si vous voulez venir.
Roch écouta gravement ce discours comme on n'en tient guère aux enfants
de cinq ans, et il finit par répondre, non moins gravement:
--Eh bien, je viendrai pour vous.
--A la bonne heure!... Avez-vous faim?
--Non. J'ai mangé beaucoup de gâteaux au Luxembourg. J'en mange toujours
beaucoup quand je sors avec maman Jacqueline.
--Elle était donc avec vous, maman Jacqueline?
--Oui. Et puis, une dame est venue la chercher. Alors, elle m'a dit de
l'attendre... mais elle n'est pas revenue... elle reviendra demain...
elle vient tous les jours... je serais resté dans le jardin, si ce
méchant soldat ne m'avait rien dit.
--Vous auriez eu grand'peur, la nuit.
--Non, je n'ai peur de rien.
--Vous avez tout de même bien fait de venir avec moi... parce que ce
soir, quand nous aurons dîné, je vous reconduirai chez votre maman.
--Vous savez donc où elle demeure?
--Non, mais vous me montrerez le chemin.
--Moi... je ne le connais pas... c'est très loin... avec maman
Jacqueline nous venons toujours en voiture.
--Et vous croyez qu'elle viendra demain?
--Oh! oui... à la place où j'étais quand vous êtes passé.
--Bien, mon petit ami, je vous y ramènerai... ce soir, vous coucherez
chez moi.
Les deux étudiantes ne perdaient pas un mot de cette causette qui
obligeait Mirande à marcher courbé en deux pour se faire entendre du
petit et qui les mena jusqu'à la porte du restaurant.
Il avait là ses grandes entrées et on l'y traitait avec toute la
considération due à un client qui fait régulièrement une grosse dépense.
On lui gardait tous les soirs une table au rez-de-chaussée, dans le bon
coin, et un cabinet au premier étage, pour le cas où il y aurait des
dames--et le cas n'était pas rare.
Ce soir-là, bien entendu, on prit possession du cabinet, et ces dames,
comme toujours, commandèrent le menu du dîner, pendant que Mirande
s'amusait à faire jacasser l'étonnant gamin qu'il venait de recueillir.
Jamais l'ami de Paul Cormier n'avait vu ni imaginé un pareil enfant.
Roch, par instants, raisonnait comme un homme et, en même temps, il
donnait des preuves d'une ignorance extraordinaire. Il ne savait rien,
il n'avait rien vu, et cependant rien ne paraissait le surprendre.
Ainsi, on voyait bien qu'il n'avait jamais mangé au restaurant, et
pourtant il ne fit pas une question à propos du service des garçons et
des bruits qui montaient du rez-de-chaussée.
C'était à croire qu'il avait passé sa toute jeune vie dans une tour,
comme certains princes des contes de fées.
Il ne faisait pas de fautes de français en parlant et il ne se servait
que de locutions d'une politesse recherchée, mais en lui montrant une
carte des prix de l'établissement, Mirande put constater qu'il ne savait
pas lire.
Les deux invitées étaient revenues de leurs premières idées de
ressemblance entre le gamin et Mirande, quoique Maria persistât à
soutenir qu'ils avaient tout à fait les mêmes yeux et la même façon de
porter la tête. Mais elles s'amusaient beaucoup de ce petit être qui les
examinait avec une insolence imperturbable.
Véra s'étant avisée de dire que son habillement à la russe n'était pas
réussi, il l'avait vertement rabrouée en lui disant que c'était maman
Jacqueline qui l'avait choisi et que maman Jacqueline avait très bon
goût.
Mirande aurait bien voulu le pousser sur cette maman Jacqueline, mais
quand il lui en parlait, l'enfant ne répondait pas grand'chose.
Son autre maman qu'il ne nommait pas devait être une amie de la vraie,
peut-être une soeur qu'on ne l'avait pas accoutumé à appeler ma tante.
De celle-là aussi, il parlait fort peu.
Du reste, le pauvre baby était visiblement fatigué. Mirande qui
commençait à le prendre en amitié eut pitié de lui et le laissa
s'assoupir peu à peu sur la petite chaise où on l'avait juché pour le
mettre à table après que Maria lui eut attaché une serviette au cou.
En sa qualité de future sage-femme, Maria avait des instincts maternels
qu'elle contenait pour ne pas troubler ses études, mais qui ne
demandaient qu'à se faire jour.
Le bruit du duel s'était répandu lentement dans le quartier et Mirande
qui y avait joué le principal rôle, dut subir de la part de ces
demoiselles un interview complet.
Il dit ce qu'il lui plut de dire et il n'eut pas trop de peine à éviter
de mettre en scène la marquise de Ganges dont les deux étudiantes
ignoraient absolument l'existence.
Puis il revint à l'enfant dont il commençait à se préoccuper, sans trop
savoir pourquoi.
Il l'avait emmené, sans se demander ce qu'il allait en faire.
Une idée qui lui était venue tout à coup et aux conséquences de laquelle
il n'avait pas pris le temps de réfléchir.
Jean de Mirande était l'homme du premier mouvement, qui n'était pas
toujours le bon.
Et, cette fois, il ne regrettait pas d'y avoir cédé.
Recueillir un enfant égaré ou abandonné, c'était une bonne action dont
il ne pouvait que se féliciter et qu'il se sentait tout disposé à
parfaire en s'occupant de rendre à sa mère ce singulier garçonnet.
Il n'aurait même pas répugné à le garder et à se charger de lui, s'il ne
retrouvait pas cette mère encore plus singulière qui était partie sans
son fils, et qu'on n'avait plus revue.
Depuis qu'il avait l'âge d'homme, Mirande ne s'était jamais occupé des
enfants que pour demander à quelle heure on les couchait. Il les
considérait comme des êtres malfaisants et surtout incommodes. Il avait
toujours fui comme la peste les femmes affligées de progéniture, et
comme celles-là sont rares au quartier latin, où il passait sa vie, il
n'avait jamais l'occasion d'être gêné par la marmaille.
Il approuvait fort le législateur d'avoir interdit la recherche de la
paternité et il ne lui était jamais arrivé de souhaiter de perpétuer le
nom de Mirande qui s'éteindrait en sa personne, s'il ne se décidait pas
à changer d'existence.
Et il n'en prenait pas le chemin.
Aussi n'en revenait-il pas de se découvrir des sentiments qu'il ne se
connaissait pas. Il n'y voulait pas croire et il comptait bien que cet
accès d'attendrissement paternel passerait comme beaucoup d'autres
caprices auxquels il était sujet.
Véra, la Russe, qui, comme lui, manquait absolument de vocation pour le
mariage et ses conséquences, se mit à le blaguer à propos du petit.
Maria, l'élève sage-femme, prit le contre-pied, et Mirande, pour
entretenir une discussion qui l'amusait, se fit un malin plaisir
d'exagérer en déclarant qu'il ne lui manquait, pour être heureux, que
d'avoir un intérêt dans la vie, et que son bonheur serait d'avoir un
enfant comme celui-là.
--Farceur, va! lui dit la nihiliste. Je voudrais bien t'y voir avec un
gosse sur les bras. Où le remiserais-tu, les soirs de Bullier?
--Il n'aurait qu'à me le confier, répliqua Maria.
--Pour l'élever au biberon, avec de l'absinthe au lieu de lait! Tu
ferais mieux, mon vieux Jean, de l'envoyer à l'école, puisqu'il ne sait
pas lire... à cinq ans!... c'est raide!
Qu'est-ce que ça peut bien être que son père et sa mère?
--Absent, le père. Le môme vient de vous dire qu'il n'en avait pas.
Probablement, la mère n'est pas pour l'instruction obligatoire.
--J'ai comme une idée qu'elle ne vaut pas cher, cette mère-là.
Roch qui sommeillait, ouvrit un oeil, regarda fixement Véra et se
rendormit presque aussitôt sur sa chaise.
--C'est drôle, murmura l'apprentie sage-femme on dirait qu'il a entendu
et qu'il a compris.
--Un enfant prodige, alors! ricana la Russe. Dis donc, Jean?... es-tu
bien sûr qu'il n'est pas à toi?
--On n'est jamais sûr de ces choses-là, répondit en riant Mirande.
--Si nous lui demandions un peu de nous raconter d'où il sort... et ce
qu'il a fait depuis qu'il n'est plus en nourrice?
--Oh! laissez-le en repos. Vous voyez bien qu'il n'en peut plus.
--Et du reste, reprit Véra, je parie que vous aurez beau le questionner,
il ne vous dira pas ce qu'on lui a défendu de vous dire.
--Comment! tu crois qu'on lui a fait la leçon.
--Parfaitement.
--Et dans quel but?
--Est-ce que je sais?... une femme qui t'en veut et qui cherche à te
jouer un tour...
--Je me demande quel tour on pourrait me jouer avec ce petit.
--Peut-être te compromettre... dire que tu es son père et te forcer à le
reconnaître...
--Si je croyais ça, grommela Mirande en fronçant le sourcil, je le
conduirais ce soir chez le commissaire de police et je l'y laisserais.
--Ce serait très mal! s'écria avec conviction Maria. Je l'emmènerais
plutôt chez moi. J'ai un petit lit pour le coucher, le pauvre Chérubin.
Mais vous voyez bien qu'il dort de tout son coeur. C'est cette Véra avec
ses imaginations!... si on l'écoutait, on verrait des mystères et des
complots partout, comme dans son pays.
Cette fois, il n'y avait pas à en douter. L'enfant dormait si bien qu'il
glissait insensiblement sur sa chaise et qu'il serait tombé si Mirande
ne l'eût enlevé et couché sur un divan qui n'avait pas été mis là pour
servir de berceau à un petit garçon.
La conversation prit un autre tour. Aussi bien, elle commençait à agacer
Mirande, qui se reprochait presque d'avoir fait dîner l'enfant perdu en
compagnie de deux demoiselles peu respectables.
--Si je retrouve sa mère, pensait-il, et s'il lui raconte que je l'ai
mené chez Foyot avec des habituées de la Closerie des Lilas, elle n'aura
pas une haute opinion de moi.
On se remit à parler du duel, et Mirande s'aperçut qu'il avait grandi de
cent coudées aux yeux de Véra depuis qu'elle savait qu'il avait
lestement expédié un homme dans l'autre monde. Cette moscovite ne rêvait
que batailles et exterminations.
Maria, moins féroce, mais plus curieuse, voulut avoir des détails sur le
drame où Jean avait joué le principal rôle, et elle lui en demanda tant
qu'il finit par ne plus lui répondre et qu'il songea à lever la séance.
On en était aux liqueurs et Véra, qui ne tenait pas en place, fumait de
grosses cigarettes à la fenêtre, pendant que la tendre Maria contemplait
le petit Roch, dormant du sommeil de l'innocence.
--J'en étais sûre, s'écria tout à coup la Russe, nous avons été suivis
par un mouchard.
--Oh! toi, dit Mirande, tu vois des mouchards partout.
--Je les vois où ils sont. Venez un peu ici que je vous montre celui-là.
Jean se leva, s'approcha et aperçut de l'autre côté de la rue de
Tournon, à l'angle de la rue de Vaugirard un homme, immobile comme une
borne, qui avait l'air de monter la garde.
--Eh bien! quoi? demanda-t-il en haussant les épaules. Il attend une
femme qui lui a donné rendez-vous là. Il en a bien le droit.
--Maria ou moi, alors, car il ne quitte pas des yeux la fenêtre de notre
cabinet.
--Ah! tu m'ennuies à la fin. Je ne me cache pas, et si c'est à moi qu'il
en a, il saura bien me le dire, car je vais rentrer chez moi à pied.
Et comme le garçon apportait la note qu'il avait demandée, Mirande la
paya sans vérifier l'addition, prit dans ses bras le petit Roch qui se
réveilla, marmotta quelques mots et se rendormit presque aussitôt,
descendit l'escalier, sortit du restaurant, tourna du côté de l'Odéon et
s'achemina à grands pas vers le boulevard Saint-Germain où il demeurait.
Il ne se retourna même pas pour regarder si le prétendu mouchard le
suivait, et il arriva chez lui sans incident d'aucune sorte.
Décidément, la fibre paternelle prenait le dessus et si ses amis du
quartier l'avaient rencontré faisant ainsi la bonne d'enfants, ils
auraient certainement cru qu'il était devenu fou.
V
Pendant que Jean de Mirande emmenait dîner chez Foyot un petit garçon
qu'il avait trouvé dans le Luxembourg, Paul Cormier, que l'enfant
n'intéressait guère, prenait en fiacre le chemin du Marais, mais ce
n'était pas pour aller dîner chez sa mère.
Il ne l'avait pas revue depuis le dimanche qui avait si mal fini et il
ne tenait pas à la revoir avant d'être certain que l'affaire du duel
n'aurait pas pour lui de suites trop graves.
Il allait chez Bardin pour lui demander où en étaient les choses depuis
la malencontreuse scène qui s'était passée la veille dans le cabinet du
juge d'instruction.
L'avocat devait être au courant, car il avait très certainement revu son
fils et il ne refuserait pas de renseigner Paul, en considération de sa
vieille amie madame Cormier, qui ne savait rien encore et qu'il fallait
préparer avant de lui apprendre la triste vérité.
Paul s'attendait pourtant à être très mal reçu rue des Arquebusiers,
mais il était décidé à tout supporter pour rentrer en grâce auprès du
père Bardin..
Il savait que le bonhomme dînait à six heures et demie et qu'après son
dîner, il était presque toujours de bonne humeur. Il prenait donc bien
son temps et il calculait qu'il arriverait juste au moment ou Bardin
sirotait son café, appuyé de deux ou trois verres d'une eau-de-vie
presque centenaire,--un cadeau de madame Cormier.
Paul s'était fort attardé à la grille du Luxembourg avec Mirande, et la
nuit était venue quand il arriva à la porte de la maison du vieil ami de
sa mère.
En levant les yeux pour regarder s'il y avait de la lumière au troisième
étage, il fut un peu étonné de voir les trois fenêtres de l'appartement
brillamment éclairées.
Bardin, d'ordinaire, n'illuminait pas ainsi, et comme il ne recevait
jamais que son fils, il était difficile de supposer qu'il donnait une
fête.
Enfin, cette profusion de clarté prouvait qu'il n'était pas sorti, et
Paul, qui ne craignait rien tant que de ne pas le rencontrer, s'empressa
de monter.
La servante qui vint lui ouvrir lui dit que son maître attendait
quelqu'un; mais elle le fit entrer et, en traversant la salle à manger,
il put voir sur la table un souper froid des plus appétissants.
Il remarqua même qu'il n'y avait qu'un couvert, ce qui prouvait
surabondamment que le bonhomme n'était pas en bonne fortune.
Paul le trouva assis dans son cabinet, devant un dossier étalé sur son
bureau; et Bardin, quand il entendit ouvrir la porte, se leva en
s'écriant sans se retourner:
--Te voilà, mon brave ami!... Je ne l'attendais qu'à neuf heures. Le
chemin de fer ne t'a pas trop fatigué?
Quand il fit volte-face et qu'il aperçut Cormier, ce fut une autre note:
--Comment, c'est toi! dit-il d'un ton bourru. Qu'est-ce que tu viens
faire ici?
--Vous demander pardon de tous les ennuis que je vous ai causés.
--Il est bien temps, ma foi!... Ah! tu peux te flatter de m'avoir fait
passer vingt-quatre heures agréables! Je n'ai pas fermé l'oeil de la
nuit. Et c'est à cette heure-ci que tu viens me faire des excuses? Tu
tombes mal. Ma soirée est prise.
--Je n'ai pas pu venir plus tôt. Hier, j'ai couru après Mirande toute la
soirée, sans parvenir à le trouver. C'est aujourd'hui seulement que j'ai
pu le voir... et le décider à se présenter au cabinet de votre fils...
Il y est resté deux heures...
--Je sais ça. Charles sort d'ici.
--Et j'ai attendu que Mirande revînt. Je viens de le quitter.
--Tu ne peux donc pas te passer de lui?
--Je voulais savoir quelle décision votre fils avait prise à son égard.
--Eh bien, tu dois être content et ton Mirande aussi! Charles a cru
devoir le laisser libre sous caution. Il a eu bien de la bonté. Moi,
j'aurais envoyé ce fier-à-bras coucher au Dépôt de la Préfecture... et
je ne dis pas que je ne t'y aurais pas envoyé aussi... Enfin! ça le
regarde, cet excellent Charles. Ah! il ne prend pas le chemin d'avancer,
mon cher fils! Encore une affaire qui s'annonçait bien... une affaire
superbe qui s'en va en eau claire.
--Ce n'est pas ma faute si le prétendu assassinat n'était qu'un duel,
dit Paul, en souriant à demi.
--Parbleu! je ne te le reproche pas, mais je dis que Charles n'a pas de
chance... et que toi et ton animal d'ami, vous en avez dix fois plus que
vous ne méritez. Avoue que tu en es quitte à bon marché!
--Oui, si j'en suis quitte. Il n'y a pas d'ordonnance de non-lieu.
--Et il n'y en aura pas, je te l'ai déjà dit; ce qui vous sauvera, c'est
qu'on ne trouvera pas de jurés pour vous condamner.
--Qui sait si cet homme n'inventera pas quelque chose contre nous?
--L'homme qui t'a dénoncé? On ne le croira pas. Charles a eu sur lui, à
la Préfecture de police, des renseignements détestables. C'est un
chenapan de la pire espèce.
--Il a essayé de me faire chanter.
--Quand ça?
--Hier, avant de venir au Palais, il m'a écrit pour me demander dix
mille francs, en me menaçant de me dénoncer si je ne les lui donnais
pas. Il a assisté au duel et il m'a suivi jusqu'à ma porte, rue
Gay-Lussac.
--Pourquoi n'as-tu pas dit ça à Charles?
--Je me réserve de le lui dire plus tard, murmura Paul, qui n'avait
garde d'avouer qu'il s'était tu parce qu'il craignait que ce coquin ne
s'attaquât à la marquise de Ganges.
--Tu en auras prochainement l'occasion, car je crois bien que Charles ne
tardera guère à te faire appeler de nouveau. Il a encore un tas de
choses à te demander et à t'apprendre. Il a reçu la réponse au
télégramme qu'il avait adressé au Parquet de Nice. Il connaît le nom de
l'homme que ton Mirande a tué.
--Ah!... il connaît... balbutia Paul. Comment s'appelait ce...
malheureux?
Paul ne le savait que trop, mais il restait dans son rôle en feignant de
l'ignorer; et Bardin, sans remarquer qu'il se troublait, s'écria:
--Parbleu! je ne me suis pas amusé à le demander. Qu'il s'appelle Pierre
ou Jacques, qu'il soit marquis ou commis-voyageur, c'est toujours un
homme mort et tu as aidé à l'expédier dans l'autre monde en servant de
témoin à ton joli camarade.
--Allons! pensa Paul, il n'a pas encore été question de madame de
Ganges. Pourvu que ce Brunachon ne la dénonce pas.
--Et dire, reprit Bardin, que tu t'es mis dans ce pétrin, juste au
moment où il n'aurait tenu qu'à toi de faire un mariage magnifique. Elle
va te coûter cher, ton incartade.
--Un mariage!... je ne songe guère à me marier.
--Bon! mais j'y avais songé pour toi.
--Ah! oui, l'héritière dont vous m'avez parlé chez maman. Mais vous
m'avez dit que vous en étiez encore à la chercher.
--Oui, je t'ai dit ça dimanche; mais depuis, il y a eu du nouveau, j'ai
reçu des nouvelles, ce matin. Elle est retrouvée, l'héritière aux six
millions.
--Où se cachait-elle donc? demanda Paul, pour dire quelque chose.
Cette découverte, qui semblait passionner le père Bardin, le touchait
médiocrement, et, s'il faisait semblant de s'y intéresser, c'était pour
flatter la manie du vieil avocat.
--Je n'en sais rien encore, reprit le bonhomme, mais je sais qu'elle est
à Paris.
--Diable!... c'est vague!...
--Jusqu'à présent, oui; mais, demain, je saurai où... dans quel
quartier... dans quelle maison.
--Est-ce que vous la ferez chercher par la police?
--Fi donc!... je sais maintenant à qui m'adresser pour m'aboucher avec
elle... Tu le saurais comme moi, si tu n'avais pas oublié son histoire
que je t'ai racontée dimanche dernier, en dînant avec toi chez ta
mère...
--J'avoue que je ne m'en souviens pas très bien. Il s'agissait, je
crois, d'une jeune fille qui habitait le département de l'Hérault.
--Oui... à Fabrègues... un village, pas très loin de Montpellier.
--Et qui a disparu depuis plusieurs années.
--Disparu... c'est-à-dire qu'elle a quitté le pays en même temps qu'une
personne qui s'intéressait à elle...
--Une demoiselle de grande famille...
--Une demoiselle de Marsillargues. Je t'avais même prié de demander à ce
Mirande s'il la connaissait, lui qui est du Languedoc.
--Je le lui ai demandé et je me rappelle très bien ce qu'il m'a répondu.
Il m'a dit qu'il avait entendu parler de la famille, mais qu'il n'avait
jamais vu la jeune fille qui portait ce nom. Tout ce qu'il en sait,
c'est qu'elle était très jolie, très riche et qu'elle avait le malheur
d'être paralysée d'une main...
--Paralysée?... c'est la première fois que j'entends parler de cela, dit
Bardin. Mirande doit se tromper.
--C'est possible. Du reste, elle a disparu aussi, celle-là, à ce qu'il
paraît, et Mirande croit qu'elle est morte.
--Elle est vivante et très vivante. Elle habite Paris, qui plus est, et
elle nous dira où est sa protégée.
--Sa protégée, c'est l'héritière?
--Parbleu!... seulement, elles ne savent ni l'une ni l'autre l'histoire
de l'héritage que je t'ai racontée et nous avons des raisons de croire
que la protégée ne vit pas dans l'opulence. Les millions vont lui tomber
du ciel.
C'est pour ça que j'avais pensé à te la faire épouser. J'y penserais
encore si tu n'avais pas pris soin de te rendre impossible en te
fourrant dans cette mauvaise affaire.
Nous ne pourrons pas décemment lui proposer d'épouser un garçon qui va
passer en Cour d'assises, un de ces jours.
--Ce serait, je crois, tout à fait inutile... Mais pourquoi parlez-vous
au pluriel?... vous dites: _nous_...
--Parce que je ne serai et ne puis être en cette affaire qu'un
auxiliaire... C'est mon vieil ami Lestrigou qui en tient tous les fils
et lui seul peut la mener à bien...
--Un avocat de Montpellier, je crois?
--Oui... un ancien bâtonnier de l'ordre qui va sur ses soixante seize
ans et qui a été longtemps l'avocat de la famille de Marsillargues. En
dépit de son âge, il a pris la chose à coeur et voilà un mois que nous
échangeons des lettres à propos de l'orpheline. Il est tout à fait dans
mes idées sur la nécessité de la marier promptement et convenablement...
Je lui avais parlé de toi et il n'avait pas dit: non... Maintenant, il
faut en rabattre... tes chances ont baissé de cinquante pour cent.
Cormier eut un geste d'indifférence et Bardin reprit, avec humeur:
--Oui, je sais que tu t'en moques. Tu préfères continuer la vie qui t'a
mené où tu en es. Eh bien! je te prédis que tu regretteras de l'avoir
manqué par ta faute, ce mariage que je t'avais trouvé.
--Vous en parlez comme si je n'avais qu'à me présenter pour le faire,
dit Paul en souriant. Il me semble qu'il serait bon de consulter d'abord
la principale intéressée.
--Ça, je m'en chargerais, d'accord avec ce brave Lestrigou qui m'est
tout dévoué et qui userait de son influence sur la dernière des
Marsillargues.
--Je croyais qu'il l'avait perdue de vue...
--Oui, depuis qu'elle s'est mariée; mais maintenant qu'il sait où la
prendre, il aura vite fait de redevenir ce qu'il était autrefois: son
ami, son conseil, presque son tuteur.
--Et le mari?... il aura bien voix au chapitre, je suppose.
--Le mari ne vit plus avec sa femme... et elle se gardera bien de le
consulter... il ne s'est d'ailleurs jamais occupé de l'orpheline de
Fabrègues. Si tu plaisais à la protectrice, tu plairais certainement à
la protégée.
--Vous me permettrez d'en douter... et de vous faire observer que vous
raisonnez comme si cette jeune fille n'avait jamais vu le monde. Quel
âge a-t-elle donc?
--Vingt ans... peut-être vingt-deux... je ne sais pas au juste...
Lestrigou te le dira...
--Lestrigou?... mais il est à Montpellier.
--Il arrive ce soir. Je l'attends... et il faut que le train ait eu du
retard, car il devrait déjà être ici.
--Comment! à son âge, il s'est décidé à faire un si long voyage.
--Mais très bien. Il se porte comme le Pont-Neuf, Lestrigou. Et puis, la
chose en vaut la peine. Six millions qu'il apporte à une pauvre fille
qui ne s'en doute pas! Il a pris assez de peine pour la trouver... il
tient à se donner le plaisir de lui annoncer cette grande nouvelle.
--C'est trop juste. Alors, il ne lui a pas écrit, ni à cette dame non
plus?
--A personne qu'à moi. Et il n'a pas perdu de temps, car il n'y a pas
deux jours qu'il sait où demeure la protectrice.
--La protectrice seulement?
--Ça suffit. La protégée ne sera pas difficile à découvrir. Lestrigou a
des raisons de croire qu'elles n'ont qu'un seul et même domicile. La
dame doit être assez grandement logée pour donner l'hospitalité à une
amie pauvre.
Du reste, nous parlons là fort inutilement, puisque tu ne te mets pas
sur les rangs... et tu n'as peut-être pas tort... au moins pour le
moment. Quand ta mauvaise affaire sera arrangée... si elle s'arrange
comme je le souhaite... nous recauserons de l'héritière.
Bardin s'interrompit pour prêter l'oreille à un bruit de roues qui lui
arrivait d'en bas.
--Une voiture qui s'arrête à ma porte, dit-il. A cette heure-ci, ce ne
peut être que Lestrigou.
--Alors, je vous laisse, murmura Paul. J'avais encore beaucoup de chose
à vous dire... mais je vous gênerais pour recevoir votre ami. Je
reviendrai demain, si vous le permettez.
--Eh! non, reste! grand nigaud, dit Bardin qui ne boudait jamais bien
longtemps le fils de madame Cormier. Je vais toujours te présenter à
Lestrigou. Il aime les jeunes gens. Il sera enchanté de te voir. Et
puis, ça ne peut pas nuire qu'il te connaisse. Tu es bon à montrer.
Après, nous verrons. On ne sait jamais ce qui peut arriver.
C'était bien Lestrigou qui arrivait dans un de ces fiacres à quatre
places et à grille qu'on ne trouve guère qu'aux gares des chemins de
fer.
Il n'en fallait pas davantage pour mettre en émoi la paisible maison de
la paisible rue des Arquebusiers.
Le portier, prévenu par Bardin, s'était précipité hors de sa loge pour
aider le cocher à décharger la malle de l'ancien bâtonnier du barreau de
Montpellier.
Quelques fenêtres s'étaient ouvertes et on y voyait des têtes de
locataires, curieux d'assister à ce débarquement.
Paul regarda aussi et vit descendre un grand vieillard sec comme une
allumette, qui, en trois enjambées, disparut sous la voûte de la
porte-cochère.
Bardin s'était précipité dans l'escalier pour courir au-devant de son
vieil ami. Lestrigou grimpait si vite qu'ils se rencontrèrent à
mi-chemin.
Ils entrèrent, en se tenant par la taille, dans la salle à manger, où
Paul les attendait, et Lestrigou commença par battre un entrechat pour
montrer que le voyage ne l'avait pas fatigué.
C'était un type que ce vieux bazochien, desséché par le soleil du
Languedoc. Il n'avait que la peau et les os, avec une petite tête ronde
comme une pomme de canne au bout d'un long corps qui se remuait tout
d'une pièce, une tête éclairée par deux petits yeux noirs, percés comme
avec une vrille et brillants comme deux tisons ardents.
--Hé! dit-il, sais-tu _qué_ tu es bien logé ici! _Té_ rappelles-tu _lé_
temps où nous perchions sur les gouttières dans une vieille _cassine dé_
la rue _dé_ la Pomme?
Bardin, jadis, avait fait sa première année de droit à Toulouse, où son
père était alors employé de l'enregistrement, et c'était là qu'il avait
connu Lestrigou.
--Ah! je crois bien! dit en se frottant les mains le vieil avocat.
Et il ajouta sagement:
--Mais si tu te lances dans les souvenirs de notre jeunesse, tu n'en
sortiras pas. Tu dois avoir faim.
--_Uné_ faim _dé_ loup des Cévennes. _Jé né mé_ suis rien mis sous la
dent _dé_puis _lé_ buffet _dé_ Vierzon.
--Eh! bien, mets-toi à table et mange, mon ami. Attaque cette terrine de
Nérac que j'ai achetée à ton intention. Demain, mon cordon-bleu te
cuisinera un _cassoulet_ dont tu me diras des nouvelles.
--Tu es donc toujours gourmand?
--Je n'ai pas perdu mes bonnes habitudes et j'ai encore bon appétit. Tu
pourras t'en convaincre à déjeuner. Mais ce soir, je ne te tiendrai pas
compagnie. J'ai dîné.
--Tu as bien fait, mon petit, et _jé_ vais _té_ rattraper; mais _jé né_
veux pas être incivil, et avant _dé mé_ mettre à table, tu vas _mé_
présenter _cé june_ homme...
Le _june_ homme c'était Paul, qui mourait d'envie de rire, en dépit de
ses chagrins et de ses préoccupations.
--C'est le fils de feu Cormier dont je t'ai souvent parlé dans mes
lettres, dit Bardin, et dont la veuve est restée mon amie. Tu goûteras
tout à l'heure d'un certain Corton qui sort de sa cave.
--Monsieur, permettez-moi _dé_ vous serrer la dextre, dit Lestrigou en
tendant la main à Paul qui ne demandait pas mieux que de fraterniser
avec ce joyeux compatriote de son ami Jean de Mirande.
--Tel que tu le vois, mon cher, reprit le papa Bardin, ce garçon fait sa
troisième année de droit. Je ne répondrais pas qu'il n'ait eu que des
boules blanches à ses examens, mais il sera reçu avocat tout de même.
--Tous confrères, alors! s'écria Lestrigou en s'attablant. _Pardiu_,
nous allons rire; _à démain_ les affaires sérieuses!...
--Ah! oui, l'héritage.
--Tu l'as dit, Bardin _dé_ mon coeur, _jé_ t'apporte _cé_ coquin
d'héritage; tout est en règle. _Jé_ n'ai plus qu'à faire une _hureusé_;
mais ton _june_ ami _né_ sait pas _dé_ quoi il est question.
--Je lui en ai dit un mot en t'attendant.
--As _bien_ fait. _Cé_ n'est plus un _sécret_. _Demain jé_ verrai
l'héritière et dans peu _dé_ jours, _toutés_ les gazettes en parleront.
--Elle est capable d'en devenir folle, ta petite payse. Lui as-tu écrit,
au moins, pour la préparer à recevoir la tuile d'or qui va lui tomber
sur la tête?
--Ta sais bien _qué jé né_ pouvais pas.
--C'est vrai. Tu n'as pas encore son adresse. Es-tu sûr qu'elle est à
Paris?
--Si _jé_ n'en étais pas sûr, _jé né sérais_ pas venu.
Tout en répondant aux questions de son vieil ami, le bonhomme ne
faisait, comme on dit, que tordre et avaler; et Paul admirait ce
vieillard de soixante-quinze ans qui n'avait pas l'air de savoir ce que
c'est qu'une indigestion.
--Ah! ça _séra_ un beau parti que ma _pétite_ Vénus de Fabrègues,
soupira Lestrigou en faisant clapper sa langue, après avoir vidé son
verre d'un trait.
--Vénus!... diable! comme tu y vas!... elle est donc bien belle?
--Comme la mère des Amours... si elle n'a pas changé.
--Hé! hé! changer, ça arrive aux jeunes comme aux vieilles. Combien y
a-t-il de temps que tu ne l'as vue?
--Il y aura six ans aux vendanges qu'elle est partie de Fabrègues avec
mademoiselle _dé_ Marsillargues, qui s'est mariée à Montpellier six mois
après, et qui l'a emmenée à Paris. Ça fait donc à peu près cinq ans.
Mais _jé_ suis bien sûr qu'elle est restée la même. Les filles _dé_ chez
nous ne sont pas comme les Parisiennes, des déjeuners de soleil. Ma
petite amie d'autrefois sera belle tant qu'elle vivra.
--Lestrigou, mon bon, le patriotisme t'égare. Les Languedociennes
vieillissent comme les autres et quelquefois même plus vite. A Toulouse,
on en voit sur les portes qui sont ridées comme des pommes cuites et qui
n'ont pas quarante ans.
Je ne dis pas ça pour ton héritière qui n'en a que vingt.
--Vingt-deux, _lé_ mois prochain. Mais _jé té_ garantis qu'elle est
charmante... Une brune avec _uné_ peau qu'on dirait _qué lé_ bon Dieu
s'est amusé à la dorer avec un rayon _dé_ soleil.
--Elle serait noire comme une taupe qu'elle trouverait des amoureux avec
ses six millions. Mais, dis moi... quelle éducation a-t-elle reçue dans
ce village de Fabrègues?
--Excellente, mon cher. Feu Marsillargues, _lé_ père, l'avait prise en
amitié, quand elle était toute petite. Elle passait toutes ses journées
au château et elle avait les mêmes maîtres que mademoiselle. Elle sait
l'anglais, elle chante dans la perfection et elle est de première force
sur _lé_ piano.
--Le piano... je l'en dispenserais, dit en riant Bardin qui n'aimait pas
la musique; mais comme ce n'est pas moi qui l'épouserai, je m'en
console. Maintenant, parle-moi un peu de sa protectrice qui lui a fait
apprendre tant de belles choses. Elle est donc revenue à Paris, après
avoir beaucoup voyagé.
--Oui, et elle demeure dans _lé_ quartier des Champs-Elysées.
--Comment s'appelle-t-elle de son nom de femme?
--Est-ce que _jé_ ne _té_ l'ai pas écrit?... alors, c'est _qué_ j'ai
oublié. Elle est marquise _dé_ Ganges, _dé_ par son mariage.
A ce nom, lâché _ex-abrupto_ par le ci-devant bâtonnier de Montpellier,
Paul tressaillit, et changea de visage.
Les écailles tombaient de ses yeux; et il s'étonnait de ne pas avoir
deviné plus tôt que la protectrice de cette héritière dont il ignorait
encore le nom, c'était la marquise.
--Et pourtant, comment aurait-il deviné, alors qu'il ne savait pas que
madame de Ganges s'appelait, avant son mariage, mademoiselle de
Marsillargues?
Bardin, lui, ne s'émut aucunement. Il n'avait jamais entendu parler du
marquis de Ganges. Son fils, qui venait d'apprendre le nom de l'homme
tué sur le boulevard Jourdan, ne l'avait pas prononcé pendant la courte
visite qu'il venait de faire au vieil avocat.
--C'est presque un nom historique, dit le vieil ami de madame Cormier.
Il figure dans le recueil des causes célèbres.
--Oui, _jé_ sais, répliqua Lestrigou. _Célui_ qui _lé_ porte maintenant
est _lé_ dernier de sa race, et il _né_ lui fait pas honneur. C'est un
très mauvais sujet, qui a rendu sa femme très _malhureuse_. _Jé_ crois
_qué jé té_ l'ai écrit.
--Tu m'as écrit qu'il s'était ruiné et qu'il ne vivait pas avec elle.
--C'est la vérité... mais _jé_ n'aurai rien à démêler avec lui... alors
même qu'il serait revenu à Paris, car il ne s'est jamais occupé _dé_ la
protégée _dé_ son épouse. C'est à madame _qué_ j'aurai à faire. Dès
demain, _jé mé_ présenterai chez elle.
--Tu as son adresse?
--Un peu _qué jé_ l'ai: avenue Montaigne, 22. Beau quartier, hein?
--Très beau... mais pas tout près d'ici.
--Peuh! les fiacres _né_ sont pas faits pour les chiens. Tu viendras
avec moi, n'est-ce pas, mon vieux Bardin?
--Jamais de la vie. Qu'est-ce que j'irais faire chez cette dame?
--Tu m'aideras à lui expliquer la situation. Et puis, elle _né mé_
connaît pas. Tu répondras _dé_ moi.
--Belle garantie, ma foi!... elle ne sait seulement pas que j'existe.
Autant vaudrait, puisque tu es si timide, te faire accompagner par mon
jeune ami, ici présent.
--Hé! hé! ça _né sérait pas si mal imaginé. La jeunesse aime la
jeunesse et elle est jeune, ma marquise... presque aussi jeune que sa
protégée... et si elle a tenu _cé_ qu'elle promettait, elle doit être
très jolie.
--Dis donc, Paul, demanda Bardin en clignant de l'oeil, tu ne serais
peut-être pas fâché de la voir? Elle te présenterait à l'héritière.
--Je ne crois pas, murmura Cormier.
--Hé! au fait! s'écria Lestrigou, il lui faudra bientôt un mari à ma
petite paysanne, et si monsieur lui plaisait...
--Je ne songe pas à me mettre en ménage, interrompit l'ami de Jean de
Mirande, sans se préoccuper des regards courroucés que lui lançait le
père Bardin.
Le bonhomme revenait à son idée fixe qui était de le conjoindre avec la
fille aux six millions, et il enrageait de voir que Paul faisait de son
mieux pour contrecarrer ce beau projet.
Lestrigou, du reste, semblait médiocrement disposé à l'appuyer, car il
reprit:
--A _té_ parler franchement, mon vieux Bardin, _jé né_ serais pas très
surpris que la petite eût déjà fait un choix. Elle a dû rencontrer des
beaux messieurs chez la marquise... et elle peut bien avoir un
sentiment...
--Oh! elle ne manquera pas de prétendants, dès qu'on saura qu'elle
hérite, grommela le père Bardin. J'avais rêvé de la faire épouser au
fils de ma vieille amie, mais il me paraît manquer d'enthousiasme... et
toi aussi. N'en parlons plus. Goûte-moi ce Corton, ça vaudra mieux que
de causer des chimères que je m'étais fourrées dans la tête.
Lestrigou ne tenait pas du tout à s'étendre sur ce sujet. Il se
recueillit pour déguster le nectar que Bardin venait de lui verser et il
déclara solennellement qu'il n'avait jamais rien bu qui en approchât.
Ce grand crû bourguignon le remit en belle humeur et lui délia si bien
la langue qu'il ne tarit plus en histoires du bon vieux temps. C'est
tout au plus s'il laissait à Bardin le temps de lui donner la réplique.
Leurs souvenirs de jeunesse défilèrent les uns après les autres, évoqués
par le bonhomme qui se grisait en parlant.
Il n'aurait pas fallu le prier beaucoup pour le déterminer à s'en aller
finir sa soirée à la Closerie des Lilas.
Ce que voyant, Paul Cormier, qui n'avait aucune envie de l'y conduire,
fit signe au père Bardin qu'il en avait assez et s'esquiva sans que
Lestrigou y prît garde.
Il tardait à Paul d'être seul pour remettre un peu d'ordre dans ses
idées fortement troublées par la nouvelle qu'il venait d'apprendre.
Madame de Ganges et mademoiselle de Marsillargues, protectrice de
l'héritière, n'étaient qu'une seule et même personne.
Paul n'en revenait pas et il s'en alla par les rues du Marais en
s'efforçant de rattacher les uns aux autres des faits dont il se
souvenait et qui semblaient au premier abord, n'avoir aucun lien entre
eux.
Il n'y réussissait guère, et de tout ce qu'il avait vu et entendu depuis
qu'il connaissait la marquise, il ne se dégageait rien de clair.
La lumière ne se faisait pas sur le passé de la veuve, ni même sur le
présent.
Comment avait-elle vécu depuis qu'elle avait épousé M. de Ganges? Où se
cachait cette protégée qui, s'il fallait en croire Lestrigou, ne l'avait
pas quittée depuis quatre ans.
Un fait revint tout à coup à la mémoire de Paul. Il se rappela que, dans
le jardin de l'hôtel de madame de Ganges, il s'était croisé avec une
jeune femme merveilleusement belle.
«Une de mes amies», avait dit la marquise; et cette amie avait bien
l'air d'être là chez elle.
Etait-ce l'orpheline aux six millions? Tout semblait l'indiquer.
Et, si c'était elle, Lestrigou n'aurait pas de peine à la trouver.
Madame de Ganges pourrait la lui montrer séance tenante, si elle
consentait à le recevoir.
Paul comptait voir le lendemain la marquise; et Mirande, en le quittant,
avait annoncé l'intention de se présenter, lui aussi, le lendemain, à
l'hôtel de l'avenue Montaigne.
--Il faut absolument que je m'entende avec lui, ce soir, se dit Cormier.
Après son dîner, il a dû rentrer. Je suis à peu près certain de le
trouver... et s'il était sorti, je chargerais son portier de le prévenir
que je reviendrai demain matin à la première heure, comme nous en étions
convenus.
Le boulevard Saint-Germain n'est pas aussi loin qu'on pourrait le croire
de la rue des Arquebusiers, et en coupant au plus court, Cormier, qui
marchait vite, ne mit pas beaucoup de temps pour y arriver.
Les passants y sont rares, passé une certaine heure, et les boutiques
éclairées n'y abondent pas.
En traversant la chaussée déserte, Cormier aperçut, devant la maison où
demeurait son ami, un homme qui se promenait lentement, allant et
revenant sur ses pas, sans jamais s'éloigner de la porte.
En d'autres temps, Paul Cormier n'aurait fait aucune attention à cet
homme qui pouvait bien être un simple flâneur; mais depuis qu'il avait
eu affaire à la justice, il était sur ses gardes et il se défiait de
tout.
Ce gredin qui s'était mis à ses trousses après le duel et qui l'avait
dénoncé au juge d'instruction continuait peut-être à l'espionner.
Paul ralentit le pas, obliqua un peu à droite afin de ne pas aborder le
trottoir devant la porte de la maison de Mirande, et observa, chemin
faisant, l'individu qui lui paraissait suspect.
Il n'eut qu'à l'examiner de loin avec beaucoup d'attention pour se
convaincre qu'il ne ressemblait pas du tout à l'affreux Brunachon.
Celui-ci était beaucoup plus grand et accoutré d'une tout autre façon:
longue redingote boutonnée, chapeau haute forme à larges bords, enfoncé
jusqu'aux yeux.
Il avait l'air d'un sergent de ville en bourgeois.
Dès qu'il aperçut Cormier, il démasqua la porte devant laquelle il avait
l'air de monter la garde, et sans se presser, il s'éloigna.
Cormier ne s'amusa point à le suivre. Il n'y aurait rien gagné, même en
supposant que ce personnage fût là en surveillance, et il n'avait aucune
envie de se faire une affaire en allant regarder sous le nez un monsieur
qui ne songeait pas à mal.
Que lui importait qu'on le vît entrer chez Mirande? On savait bien qu'il
était son ami et même son complice, si on qualifiait de complicité le
fait de lui avoir servi de témoin dans son duel.
Et il avait hâte de raconter à Mirande ce qu'il venait d'apprendre chez
Bardin; de le consulter même, quoique ce batailleur ne fût pas
précisément ce qu'on peut appeler un homme de bon conseil.
Paul n'avait qu'une peur: c'était de ne pas le trouver chez lui.
Le portier le rassura. Mirande venait de rentrer.
Ce fut lui qui vint ouvrir lorsque Paul sonna et, en le voyant, il
s'exclama joyeusement:
--Tu arrives bien, s'écria-t-il; j'allais passer ma soirée à avaler ma
langue. Tu vas me tenir compagnie. Nous allons causer en fumant des
pipes et en buvant des grogs.
--C'est que... j'en ai long à te raconter, murmura Paul.
--Et moi, donc!... Nous allons nous établir dans mon salon. Tu verras
pourquoi.
Mirande occupait un joli appartement de garçon, pas très grand, mais
très complet, qu'il s'était plu à meubler suivant ses goûts.
Peu d'objets d'art, mais des collections de pipes de tous les pays et
des ustensiles de salle d'armes, accrochés à tous les murs: masques,
fleurets, épées de combat et le reste.
Sur la table, des boîtes de cigares, des pots à tabac, des verres et une
bouteille d'eau-de-vie encore aux trois quarts pleine.
--A toi la parole, dit Mirande. Après, ce sera à mon tour. Sieds-toi,
verse-toi à boire, allume ce que tu voudras et vas-y de ta narration. Tu
viens de dîner au Marais?
--Je viens du Marais, mais je n'ai pas dîné et je ne dînerai pas ce
soir. Les nouvelles que j'ai apprises m'ont coupé l'appétit.
--Qu'est-ce qu'il y a encore? Est-ce qu'on va nous arrêter?... Ce juge
m'a pourtant dit...
--Il ne s'agit pas de ça. J'ai vu le père Bardin et j'ai trouvé chez lui
un monsieur qui arrive de Montpellier.
--C'est ça tes fameuses nouvelles!
--Il arrive tout exprès pour voir madame de Ganges.
--La marquise en question?... Celle qui m'accuse d'avoir troublé son
existence?
--Oui... laisse-moi achever. Ta n'as pas oublié que je t'ai demandé, de
la part du père Bardin, des renseignements sur une famille de ton pays,
la famille de Marsillargues.
--Je t'ai répondu que j'avais entendu parler de ces gens-là, mais que je
ne les connaissais pas.
--Eh bien! madame de Ganges est une demoiselle de Marsillargues, la
dernière de sa race.
--Grand bien lui fasse! dit Mirande, en haussant les épaules.
--Alors, ça ne t'intéresse pas de savoir qu'elle est, comme toi, du
Languedoc et que tu as pu la rencontrer autrefois?
--Ma foi! non.
--Tu m'as tenu, tantôt, un autre langage. Tu m'as dit que tu voulais
absolument savoir comment tu as, s'il faut l'en croire, troublé sa vie.
--Je le veux encore, et je suis plus décidé que jamais à aller la voir
demain pour le lui demander.
--Tu rencontreras peut-être chez elle l'ami du père Bardin..., l'homme
qui est venu de Montpellier, tout exprès pour s'aboucher avec elle... M.
Lestrigou, un ancien bâtonnier de l'ordre.
--Trop avocats à la clé, décidément, ricana Mirande. Eh bien! je verrai
ce qu'il a dans le ventre, ce bâtonnier.
Paul eut sur les lèvres le mot qui aurait pu mettre sur la voie son ami
Jean. Il ne lui avait jamais parlé de la protégée de madame de Ganges,
de cette orpheline qu'elle avait prise avec elle, depuis quatre ans et
qui ne savait pas encore qu'elle héritait de six millions. C'était le
cas de mettre Mirande au courant de la situation. Et Paul n'en fit rien;
non qu'il voulût garder pour lui cette héritière; mais il se dit que ce
secret ne lui appartenait pas, et que Lestrigou aurait le droit de
trouver mauvais qu'il le confiât à quelqu'un, même à un camarade.
Il se tut donc et Mirande reprit gaiement:
--Mon cher, tu me remets en mémoire la fable de la Fontaine: «la
montagne qui accouche d'une souris...» Les révélations que tu m'avais
annoncées si pompeusement me paraissent manquer d'intérêt...
--Pour toi, peut-être, interrompit Paul Cormier; et encore... si tu
voulais bien prendre la peine de réfléchir, tu reconnaîtrais qu'elles
devraient t'intéresser aussi... ne fût-ce qu'indirectement.
--Pardon! cher ami, je ne suis pas amoureux de la marquise, moi. Si je
tiens à l'interroger demain, c'est pure curiosité de ma part. Il me
suffit qu'on ne me tracasse plus à propos de ce duel et si j'ai bien
compris ce que tu m'as laissé entendre, le fils de ton vieil avocat n'a
pas l'intention de revenir sur sa décision. Demain, je verserai la
caution dont il a fixé le chiffre, et s'il ne finit pas par rendre une
ordonnance de non-lieu, j'en serai quitte pour passer aux assisses où je
serai acquitté. Ça me va d'autant mieux que j'ai de quoi m'occuper
d'ici-là.
--Une nouvelle maîtresse?
--Ah! non, exemple. J'en ai assez de passer mon temps à m'amouracher de
femmes dont je me dégoûte au bout d'un mois. Je cherche mieux...
--Quoi donc, mon Dieu?... Est-ce que tu rêves de te faire nommer député
dans ton pays?
--Je n'en suis pas encore là. Ce sera bon quand j'aurai cinquante ans.
Maintenant, je voudrais tout bonnement vivre à ma guise.
--Il me semble que tu ne t'en prives pas. Tu t'amuses vingt-quatre
heures par jour.
--Tu te figures ça! Eh bien! je m'embête à mort, et je n'aspire qu'à
changer d'existence.
--Voilà du nouveau, par exemple!... Depuis quand?
--J'y aspirais depuis longtemps, sans m'en apercevoir.
--Vraiment?... Je ne m'en doutais guère.
--Il n'a fallu qu'une occasion pour m'éclairer...
--Sur tes sentiments?
--Tu l'as dit. Il me manquait quelque chose et je ne savais pas quoi. Je
le sais maintenant. Il me manquait un intérêt dans ma vie.
--Tu tournes toujours dans le même cercle. Explique-toi un peu plus
clairement. Quelle espèce d'intérêt?
--J'éprouvais, sans m'en douter, le besoin de m'attacher...
--A qui? Tu viens de me dire que les femmes t'écoeuraient..
--Et je te le répète. Je me suis découvert une autre bosse...
Et comme Paul le regardait d'un air ébahi:
--La bosse de la paternité, reprit Mirande.
--Elle est forte, celle-là! Du diable si j'aurais deviné que tu
ambitionnes de t'élever à la dignité de père de famille.
--Non... pas précisément... mais...
--Alors, marie-toi... avec les avantages que tu possèdes, si tu t'y
décides, ce sera tôt fait.
--Peut-être, mais je ne m'y déciderai pas.
--As-tu un bâtard à reconnaître?
--Non... heureusement.
--Alors, je ne vois pas comment tu t'y prendras pour te procurer la joie
que tu rêves... à moins que tu ne t'adresses à l'hospice des
Enfants-trouvés. Là, tu n'auras que l'embarras du choix.
--Ce ne serait pas si bête, mais je n'ai pas besoin d'y aller. J'ai mon
affaire. Viens un peu avec moi, que je te montre ça.
Paul, ahuri, se leva et suivit son ami qui se dirigeait vers la chambre
à coucher, séparée du salon où ils causaient par une portière en
tapisserie.
Mirande s'approcha en marchant sur la pointe du pied, souleva doucement
le rideau et dit tout bas:
--Regarde-le dormir.
La chambre était éclairée par une lampe dont un abat-jour adoucissait la
lumière.
Allongé sur un canapé, la tête appuyée sur un coussin et les jambes
enveloppées dans un burnous, un enfant dormait à poings fermés.
Cormier avait complètement oublié ce qui s'était passé sur la terrasse
et à la grille du Luxembourg, mais il reconnut tout de suite le
singulier garçonnet que Mirande y avait trouvé.
--Quoi! s'écria-t-il, c'est à propos de ce petit malheureux que tu me
tiens de si beaux discours!
--Pas si haut! murmura Mirande en mettant un doigt sur ses lèvres. Tu
vas le réveiller... et il a besoin de repos... Laissons-le dormir et
revenons à nos grogs... et à ce que je te disais.
--Décidément, dit Paul, quand ils eurent repris leurs places à table, tu
es encore plus fou que je ne pensais. Comment! tu as emmené cet enfant!
--Parfaitement, mon cher, et je ne regrette pas du tout de l'avoir
emmené, répondit Mirande, sans s'émouvoir.
--Et où l'as-tu conduit, bon Dieu!
--Dîner chez Foyot, avec Véra et Maria, que j'ai rencontrées, en chemin,
rue de Vaugirard.
--Jolie société pour un morveux de son âge!
--Si tu avais entendu comme il les a traitées! Il les a appelées:
vilaines. Je me tenais les côtes.
--Tu n'as pas honte de l'avoir fait servir à l'amusement de ces
balocheuses?... Et tu te figures que tu as la bosse de la paternité!
--Je l'ai... et je m'en vante?
--Je parierais qu'elles l'ont grisé, le petit malheureux.
--Pas du tout, je m'y serais opposé; et, du reste, il ne se serait pas
laissé faire. Il a une volonté, je t'en réponds.
--Parbleu! je l'ai bien vu, tantôt, quand il se chamaillait avec
l'adjudant. Il a dû recevoir une drôle d'éducation.
--Pas si mauvaise. Quand il parle, il s'exprime comme un enfant de bonne
famille. Seulement, il a mauvais caractère. Il s'est fâché dix fois
depuis que nous l'avons rencontré... Pas contre moi, par exemple... il
ne me fait que des risettes... On dirait qu'il m'a toujours connu.
--Les affinités électives, parbleu!... Il a deviné que tu as toi-même un
affreux caractère... Vous êtes faits l'un pour l'autre.
--Je le crois, dit sérieusement Mirande.
--Bon! Mais il n'a donc pas de mère qu'il se jette comme ça à la tête du
premier venu?
--Pas de mère? Il en a deux, à ce qu'il dit.
--Et combien de pères? demanda ironiquement Cormier.
--Pas même un, je crois.
--Très bien. Voilà ton affaire. Tu lui en serviras... si les deux mères
veulent bien y consentir. Tu aurais bien dû commencer par le leur
demander.
--C'est ce que j'aurais fait, si j'avais su où les trouver...
c'est-à-dire où trouver la vraie; car je suppose que la mère numéro deux
est une tante ou une soeur aînée... Mais il n'a pas su me donner
l'adresse; il sait bien où c'est, et il reconnaîtra la maison... mais il
paraît qu'elle est très loin d'ici, cette maison... et le soir, il
n'aurait pas pu trouver son chemin.
--Bon! je reviens à l'idée que j'ai eue tantôt. Ses excellents parents
ont voulu se débarrasser de lui; et puisque tu as été assez sot pour le
recueillir, ils vont te le laisser sur les bras.
--Eh bien! il me restera. C'est ce que je demande.
--Ah ça! d'où t'est venue cette subite démangeaison de paternité?
--Que veux-tu que je réponde? Je n'en sais rien. Ça m'a pris tout d'un
coup et ça me tient ferme.
--La voix du sang, peut-être! ricana Paul Cormier.
--Ça expliquerait tout et j'y ai bien pensé, répondit très sérieusement
Mirande; mais j'ai eu beau interroger ma mémoire, je n'y ai rien trouvé
qui puisse me permettre de supposer que j'aie jamais été père.
--On peut l'être et ne pas s'en douter... Jean de Mirande ou le père
sans le savoir... drame en beaucoup d'actes.
--Blague tant que tu voudras. Je suis enchanté de ce qui m'arrive. Je ne
m'ennuierai plus.
--Tu vas te faire le précepteur de ce petit... et sa bonne par-dessus le
marché, car il est encore à l'âge où on a besoin d'être mouché. Ce sera,
en effet, très gai.
--Ne t'inquiète pas. Je lui donnerai tous les maîtres qu'il faudra...
mais je lui apprendrai moi-même l'équitation... l'escrime...
--Et la boxe, pendant que tu y seras. Pour peu qu'il profite de tes
leçons, ce sera un gentleman accompli. Mais... me feras-tu le plaisir de
me dire si tu te proposes de le garder sans essayer de retrouver la
mère?
--Oh! non, dit sans conviction Mirande. Le petit m'a dit qu'elle vient
tous les jours au Luxembourg... sur la terrasse où il était resté quand
nous l'avons rencontré tantôt. Je l'y mènerai demain, et si elle y est,
il faudra bien que je me résigne à le lui remettre.
--Je serais bien curieux de la voir.
--Rien ne t'empêche de te trouver là. Je compte y passer l'après-midi.
--Je ne sais pas si je pourrais venir. Je tiens absolument à voir demain
madame de Ganges.
--Moi aussi, parbleu! je tiens à la voir. Mais il y a temps pour tout...
Et maintenant que j'ai charge d'âmes...
--Tu es superbe dans ce rôle-là!... Heureusement ton sacerdoce va
prendre fin, si tu remets la main sur l'une des deux mères de cet
énigmatique garçon... oui, énigmatique, car tu auras beau dire, un
enfant ne se perd pas comme ça... il y a certainement quelque chose
là-dessous.
--C'est possible, mais je m'en moque.
--Sais-tu bien aussi que tu prends mal ton temps pour t'embarquer dans
une nouvelle affaire, quand nous en avons déjà une terrible sur le dos.
L'instruction n'est pas close et le gredin qui m'a dénoncé n'a pas dit
son dernier mot. Tout à l'heure, je viens de voir un homme qui se
promenait sur le trottoir devant la porte et qui avait l'air de
surveiller ta maison.
--Te voilà comme Véra qui voit des espions partout. Pendant que nous
dînions chez Foyot, elle m'a montré un individu planté au coin de la rue
de Vaugirard et elle a prétendu que c'était un mouchard.
--Véra s'est peut-être trompée, mais, moi, je suis sûr d'avoir bien vu.
Et je parierais que l'homme y est encore.
Mirande alla ouvrir la fenêtre tout doucement, se pencha en dehors pour
regarder dans la rue et revint dire à Paul:
--C'est vrai. Il se promène sur le trottoir... mais rien ne prouve qu'il
nous guette. Et puis, que nous importe? Maintenant que j'ai tout dit au
juge d'instruction, nous n'avons pas besoin de cacher ce que nous
faisons.
--Ce n'est pas la police que je redoute.
--Qui donc, alors?
--Je ne sais pas... mais je crains tout.
--Et moi, je ne crains rien... Nous ne serons jamais d'accord. Parlons
d'autre chose. A quelle heure verras-tu demain cette marquise?
--A l'heure où il lui conviendra de me recevoir; je me présenterai chez
elle dans la matinée. Très probablement, elle ne me recevra pas, mais je
lui ferai savoir que je reviendrai dans l'après-midi et j'espère que
cette fois je serai admis. Pourquoi me demandes-tu cela?
--Parce que, toutes réflexions faites, je ne la verrai que plus tard.
J'avais pensé à t'accompagner avenue Montaigne, mais je préfère rester
libre de disposer de ma journée. Il peut arriver tant de choses...
--Comme tu voudras. Je crois, du reste, que nous ferons mieux d'y aller
séparément, dit Paul, qui ne tenait pas du tout à emmener son ami chez
madame de Ganges.
--Demain, reprit Mirande, je ne m'occuperai que de mon moutard. Le
matin, je causerai longuement avec lui et je tâcherai d'en tirer des
renseignements sur ses mamans, comme il les appelle. Il ne demande qu'à
parler et il ne parle pas comme un enfant... il parle clairement,
posément, comme un petit homme. Ce soir, il s'est endormi à table, parce
qu'il était fatigué; mais demain, il sera éveillé comme une potée de
souris. Je le ferai bien déjeuner et après déjeuner, grande promenade au
Luxembourg. Je m'y établirai avec lui et pendant qu'il s'amusera, je
fumerai d'innombrables cigares. J'y resterai jusqu'à la nuit, s'il le
faut. Et si je ne le vois pas se jeter dans les bras d'une femme, j'en
conclurai qu'on l'a perdu exprès et qu'il n'a plus au monde que moi.
--Jolie perspective! dit Paul en faisant la grimace. Tu ferais beaucoup
mieux de le conduire chez le commissaire de police de ton quartier... Ce
commissaire recevrait ta déclaration; il donnerait des ordres pour qu'on
cherchât les parents du petit... et il te marquerait un bon point comme
ayant bien agi... tandis que si tu te tiens coi, on saura tout de même
que tu as chez toi un enfant qui ne t'appartient pas et...
--Chut! fit Mirande, en prêtant l'oreille et en baissant la voix.
Écoute!... il me semble qu'il appelle.
--Non, murmura Cormier, il rêve tout haut.
Mirande quitta encore une fois sa place et se rapprocha sans bruit de la
tapisserie qui séparait le salon de la chambre à coucher.
Il était curieux d'entendre ce que le petit disait en dormant.
Paul fit comme lui, quoique le dormeur l'intéressât beaucoup moins.
Ils n'entendirent que des mots sans suite, parmi lesquels revenait
souvent un nom: Maman Jacqueline.
--Bon! murmura Mirande, il rêve de sa mère.
--Sa mère! dit tout bas Paul, quoi! sa mère s'appelle Jacqueline!
--Une de ses mères, puisqu'il en a deux; mais il parle plus souvent de
celle-là que de l'autre. C'est sa préférée.
Ce nom, pour Mirande, était un nom comme un autre.
Pour Cormier, ce fut une révélation.
Il n'avait jamais oublié que, dans le fiacre où il était monté avec
elle, le jour où il l'avait vue pour la première fois, madame de Ganges,
au moment où il allait la quitter, il lui avait dit: «Quand vous
penserez à moi, pensez à Jacqueline.»
On les compte, les femmes qui s'appellent Jacqueline, et il était
étrange qu'il s'en trouvât deux à porter le même nom parmi les habituées
de la terrasse du Luxembourg.
L'enfant avait dit que sa maman y venait tous les jours.
Fallait-il en conclure qu'il était le fils de la marquise et que c'était
elle qui l'avait oublié sous les marronniers où les deux amis l'avaient
trouvé?
Paul était tenté de le croire.
Et si madame de Ganges était la mère de l'enfant, M. de Ganges n'était
pas son père, car ce malheureux gentilhomme, en se confessant à Cormier
avant le duel où il avait succombé, n'aurait pas manqué de lui parler de
son fils, s'il en avait eu un.
Ce fils, d'ailleurs, s'il eût été légitime, eût été élevé ostensiblement
dans l'hôtel de l'avenue Montaigne, et la marquise ne l'y aurait pas
laissé, lorsqu'il lui arrivait d'aller passer l'après-midi dans un
jardin public.
Il était donc bâtard on adultérin, suivant qu'il était né avant le
mariage de mademoiselle de Marsillargues, ou bien pendant une des
longues absences du mari, et madame de Ganges le faisait élever en
cachette.
Mais elle ne se privait pas de le voir souvent.
Ainsi s'expliquait la naïve erreur de l'enfant qui croyait avoir deux
mères.
L'autre, c'était une femme chargée de le garder.
Maman Jacqueline était la vraie.
Et cette marquise que tout le monde croyait irréprochable avait une
grosse tare dans sa vie.
Paul tombait du haut de ses illusions et sa figure s'allongeait à vue
d'oeil.
--Qu'est-ce que tu as? lui demanda Mirande. Est-ce que tu connais une
Jacqueline?
--Moi! pas du tout, répondit vivement Cormier, qui n'avait garde
d'exposer ses perplexités à son turbulent camarade.
Et presque aussitôt, il reprit:
--Comment s'appelle l'autre?
--La mère numéro deux?... Je n'en sais rien. Le petit ne m'en a rien
dit, et je n'ai pas pensé à le lui demander. Il me le dira demain. Ça
t'intéresse donc?
--Oh! c'est pure curiosité de ma part.
--Ta curiosité sera satisfaite. Je ne suis pas comme toi, qui m'as caché
tant que tu as pu ton histoire avec ta marquise. Je ne ferai pas le
mystérieux à propos de cet enfant, et de quelque façon que tourne
l'aventure, j'agirai au grand jour.
--Tu auras bien raison.
--Je prévois, du reste, que le dénouement ne se fera pas attendre.
Demain soir, après ma promenade au Luxembourg, je serai fixé.
--Moi aussi, se dit Cormier qui se promettait de raconter toute
l'histoire à la marquise et de lui demander hardiment ce qu'elle en
pensait.
Après ce court échange de questions et de réponses, la conversation
cessa, et chacun des deux amis s'absorba dans des réflexions qui
n'avaient pas le même objet.
Mirande se remit à caresser sa chimère de paternité et Paul à rappeler
ses souvenirs, à seule fin de se faire une idée nette du cas de madame
de Ganges.
Après tout, il l'accusait sans preuves, sur de simples apparences
fondées sur une coïncidence de nom.
Le jour où il l'avait rencontrée au Luxembourg, l'enfant n'était pas
avec elle. Peut-être jouait-il plus loin sur la terrasse, sous la
surveillance de sa bonne ou de sa nourrice. Mais, si elle eût été avec
sa mère, elle ne serait pas partie sans l'embrasser.
Restait le nom, ce nom de Jacqueline qu'il donnait à sa maman et qui
était resté gravé dans la mémoire de Paul, depuis le voyage en fiacre de
la rue de Vaugirard au rond-point des Champs-Elysées.
Il se souvint tout à coup que madame de Ganges en avait un autre. La
baronne Dozulé, en lui parlant, et en parlant d'elle, l'avait appelée:
ma chère Marcelle, devant quinze personnes assemblées dans le _hall_ à
ciel ouvert où elle recevait ses invités.
Donc, ce joli prénom était bien celui de la marquise.
Pourquoi en avait-elle pris un autre? Probablement, parce qu'elle ne
voulait pas dire le véritable à un homme que peut-être elle ne reverrait
jamais et que, à ce moment-là, elle connaissait à peine.
Et, sans doute, elle avait dit le premier qui lui était venu à l'esprit,
Jacqueline, comme elle aurait dit Jeanne ou Andrée.
Ce raisonnement, fondé sur un fait, rasséréna Cormier; et de peur de
s'assombrir de nouveau en écoutant discourir Jean de Mirande, il prit le
parti de s'en aller.
Ils avaient assez parlé de l'enfant. Le sujet était épuisé et ils
n'avaient plus rien à se dire.
Mirande ne demandait qu'à se remettre à veiller sur le sommeil du
mystérieux gamin qu'il hébergeait.
Cormier ne songeait qu'à rentrer chez lui pour rêver solitairement à la
marquise.
Ils se séparèrent donc d'un commun accord, en se disant: «Au revoir!» et
«À demain!» mais sans prendre de rendez-vous précis.
Ils pressentaient l'un et l'autre que des incidents imprévus
dérangeraient leurs projets, et il leur suffisait de savoir que, si rien
ne les en empêchait, ils pourraient se retrouver au Luxembourg.
Le petit dormeur ne donna plus signe d'existence avant le départ de
Paul, qui se garda bien de le réveiller.
Le temps avait marché et il était assez tard lorsque Cormier descendit.
Cependant, le portier n'était pas couché et il tira le cordon sans
attendre que l'ami de son locataire frappât au carreau de la loge.
La porte de la rue s'ouvrit sans bruit, et au moment où Cormier posa le
pied sur le large trottoir du boulevard Saint-Germain, il faillit
heurter un monsieur qui passait et qui se retourna pour l'éviter.
Il y avait justement là un bec de gaz dont la clarté tomba en plein sur
le visage de ce promeneur que Paul avait déjà remarqué en arrivant, et
que, cette fois, il reconnut.
L'homme le reconnut aussi et fit un bond de côté, en tournant le dos et
en s'éloignant à grands pas.
C'était le personnage qui avait eu maille à partir, au Luxembourg, avec
Mirande, et le lendemain, avenue Montaigne, avec Paul quand il s'était
présenté pour voir la marquise.
C'était le garde-du-corps de madame de Ganges, ancien ami de son père,
disait-elle, et ancien militaire.
Il s'appelait M. Coussergues, et certes, il n'était pas de la police,
quoiqu'il fût évidemment là en surveillance comme un simple agent.
Il y avait sans nul doute été envoyé par la marquise, et ce n'était pas
à Paul Cormier qu'il en avait, car il n'abandonna pas sa faction pour le
suivre, et Paul ne s'avisa pas de l'interpeller, car il devina sans
peine ce qu'il faisait là.
Il gardait l'enfant.
Il avait dû le suivre de loin, depuis que Mirande l'avait emmené du
Luxembourg; il avait pour mission de rester devant la maison où l'enfant
allait passer la nuit; d'y rester jusqu'à ce qu'il en sortît et de ne
pas le perdre de vue jusqu'à ce qu'il rencontrât sa mère.
La lumière se faisait enfin.
La mère, c'était bien madame de Ganges. Elle avait laissé l'enfant au
Luxembourg pour que Mirande l'y trouvât, et elle avait fait la leçon au
petit pour qu'il se laissât conduire par Mirande qu'elle avait dû lui
désigner de loin, sans se montrer elle-même.
Tout cela était le résultat d'un plan combiné d'avance, et la journée du
lendemain dénouerait la situation, car Mirande, renseigné par
l'intelligent gamin, ne manquerait pas de le ramener à l'endroit où il
l'avait trouvé.
Mais pourquoi Mirande? Elle le connaissait donc d'ancienne date? Oui,
puisqu'elle l'avait dit à Paul Cormier, qui l'accompagnait en voiture.
Alors, comment Mirande, en l'abordant sur la terrasse, ne l'avait-il pas
reconnue?
C'était incompréhensible, et Paul, tout en regagnant son domicile de la
rue Gay-Lussac, se creusait inutilement la tête pour tâcher de trouver
la clé de ce mystère.
Et cette pensée lui revenait sans cesse: le père, c'est Mirande. Voilà
pourquoi madame de Ganges m'a tant interrogé sur lui. Il est père sans
le savoir. Tout est possible. Une aventure de voyage, la nuit, avec une
femme dont il n'a pas vu le visage. Elle n'a peut-être pas su qui il
était; ce n'est que beaucoup plus tard qu'elle l'a appris, et depuis
qu'elle le sait, elle cherche à le revoir. Elle n'ose pas s'adresser à
lui directement et elle emploie des moyens détournés pour l'attirer à
elle.
C'est de moi qu'elle s'est servie. Le jour où elle nous a vus ensemble,
elle s'est dit qu'elle n'aurait pas de peine à me séduire et que je
serais entre ses mains un instrument docile. J'ai été sa dupe et j'ai
joué un rôle ridicule. Il faut qu'elle soit folle de lui, puisqu'elle
n'a pas renoncé à le ramener, lorsqu'elle a su qu'il avait tué son mari.
Cette femme est un monstre.
Ainsi déraisonnait Paul Cormier, oubliant des faits qu'il connaissait
bien et qui prouvaient que ses suppositions n'avaient pas le sens
commun.
La passion l'aveuglait à ce point qu'il aurait nié l'évidence plutôt que
de convenir qu'il se trompait.
Il en était à former des projets de vengeance contre une femme qu'il
aimait. Il souhaitait que Brunachon la dénonçât comme ayant fait
assassiner son mari. L'accusation ne tiendrait pas debout, mais la
marquise n'en serait pas moins perdue de réputation dans le monde où
elle vivait.
Il n'en voulait pas à Mirande; mais, elle, il la haïssait autant qu'il
l'avait adorée; ou du moins, il croyait la haïr, car il n'y voyait pas
encore très clair dans les sentiments qui l'agitaient.
Et il se jurait d'en finir avec elle.
Mais avant de la chasser de son coeur qu'elle occupait tout entier, il
voulait se donner la satisfaction de lui dire ce qu'il pensait de son
indigne conduite.
Il l'avait condamnée sans l'entendre; il résolut de l'exécuter, dès le
lendemain, et il rentra chez lui, sans se demander si la nuit ne lui
porterait pas conseil.