Un matin, pourtant, ces bruits se calmèrent; il se posséda mieux et
demanda au domestique de lui présenter une glace; elle lui glissa
aussitôt des mains; il se reconnaissait à peine; la figure était
couleur de terre, les lèvres boursouflées et sèches, la langue ridée,
la peau rugueuse; ses cheveux et sa barbe, que le domestique n'avait
plus taillés depuis la maladie, ajoutaient encore à l'horreur de la
face creuse, des yeux agrandis et liquoreux qui brûlaient d'un éclat
fébrile dans cette tête de squelette, hérissée de poils. Plus que sa
faiblesse, que ses vomissements incoercibles qui rejetaient tout essai
de nourriture, plus que ce marasme où il plongeait, ce changement
de visage l'effraya. Il se crut perdu; puis, dans l'accablement qui
l'écrasa, une énergie d'homme acculé le mit sur son séant, lui donna
la force d'écrire une lettre à son médecin de Paris et de commander au
domestique de partir à l'instant à sa recherche et de le ramener, coûte
que coûte, le jour même.
Subitement, il passa de l'abandon le plus complet au plus fortifiant
espoir; ce médecin était un spécialiste célèbre, un docteur renommé
pour ses cures des maladies nerveuses: «il doit avoir guéri des cas
plus têtus et plus périlleux que les miens, se disait des Esseintes;
à coup sûr, je serai sur pied dans quelques jours»; puis, à cette
confiance, un désenchantement absolu succédait; si savants, si
intuitifs qu'ils puissent être, les médecins ne connaissent rien
aux névroses, dont ils ignorent jusqu'aux origines. De même que les
autres, celui-là lui prescrirait l'éternel oxyde de zinc et la quinine,
le bromure de potassium et la valériane; qui sait, continuait-il,
se raccrochant aux dernières branches, si ces remèdes m'ont été
jusqu'alors infidèles, c'est sans doute parce que je n'ai pas su les
utiliser à de justes doses.
Malgré tout, cette attente d'un soulagement le ravitaillait, mais il
eut une appréhension nouvelle: pourvu que le médecin soit à Paris et
qu'il veuille se déranger, et aussitôt la peur que son domestique ne
l'eût pas rencontré, l'atterra. Il recommençait à défaillir, sautant,
d'une seconde à l'autre, de l'espoir le plus insensé aux transes les
plus folles, s'exagérant et ses chances de soudaine guérison et ses
craintes de prompt danger; les heures s'écoulèrent et le moment vint
où, désespéré, à bout de force, convaincu que décidément le médecin
n'arriverait pas, il se répéta rageusement que, s'il avait été secouru
à temps, il eût été certainement sauvé; puis sa colère contre le
domestique, contre le médecin qu'il accusait de le laisser mourir,
s'évanouit, et enfin il s'irrita contre lui-même, se reprochant d'avoir
attendu aussi longtemps pour requérir un aide, se persuadant qu'il
serait actuellement guéri s'il avait, depuis la veille seulement,
réclamé des médicaments vigoureux et des soins utiles.
Peu à peu, ces alternatives d'alarmes et d'espérances qui cahotaient
dans sa tête vide s'apaisèrent; ces chocs achevèrent de le briser;
il tomba dans un sommeil de lassitude traversé par des rêves
incohérents, dans une sorte de syncope entrecoupée par des réveils
sans connaissance; il avait tellement fini par perdre la notion de
ses désirs et de ses peurs qu'il demeura ahuri, n'éprouvant aucun
étonnement, aucune joie, alors que tout à coup le médecin entra.
Le domestique l'avait sans doute mis au courant de l'existence menée
par des Esseintes et des divers symptômes qu'il avait pu lui-même
observer depuis le jour où il avait ramassé son maître, assommé par
la violence des parfums, près de la fenêtre, car il questionna peu le
malade dont il connaissait d'ailleurs et depuis de longues années les
antécédents; mais il l'examina, l'ausculta et observa avec attention
les urines où certaines traînées blanches lui révélèrent l'une des
causes les plus déterminantes de sa névrose. Il écrivit une ordonnance
et, sans dire mot, partit, annonçant son prochain retour.
Cette visite réconforta des Esseintes qui s'effara pourtant de ce
silence et adjura le domestique de ne pas lui cacher plus longtemps
la vérité. Celui-ci lui affirma que le docteur ne manifestait aucune
inquiétude et, si défiant qu'il fût, des Esseintes ne put saisir
un signe quelconque qui décelât l'hésitation d'un mensonge sur le
tranquille visage du vieil homme.
[Illustration]
Alors ses pensées se déridèrent; d'ailleurs ses souffrances s'étaient
tues et la faiblesse qu'il ressentait par tous les membres s'entait
d'une certaine douceur, d'un certain dorlotement tout à la fois indécis
et lent; il fut enfin stupéfié et satisfait de ne pas être encombré
de drogues et de fioles, et un pâle sourire remua les lèvres quand le
domestique apporta un lavement nourrissant à la peptone et le prévint
qu'il répéterait cet exercice trois fois dans les vingt-quatre heures.
L'opération réussit et des Esseintes ne put s'empêcher de s'adresser
de tacites félicitations à propos de cet événement qui couronnait, en
quelque sorte, l'existence qu'il s'était créée; son penchant vers
l'artificiel avait maintenant, et sans même qu'il l'eût voulu, atteint
l'exaucement suprême; on n'irait pas plus loin; la nourriture ainsi
absorbée était, à coup sûr, la dernière déviation qu'on pût commettre.
Ce serait délicieux, se disait-il, si l'on pouvait, une fois en pleine
santé, continuer ce simple régime. Quelle économie de temps, quelle
radicale délivrance de l'aversion qu'inspire aux gens sans appétit, la
viande! quel définitif débarras de la lassitude qui découle toujours
du choix forcément restreint des mets! quelle énergique protestation
contre le bas péché de la gourmandise! enfin quelle décisive insulte
jetée à la face de cette vieille nature dont les uniformes exigences
seraient pour jamais éteintes!
Et il poursuivait, se parlant à mi-voix: il serait facile de s'aiguiser
la faim, en s'ingurgitant un sévère apéritif, puis lorsqu'on pourrait
logiquement se dire: «Quelle heure se fait-il donc? il me semble qu'il
serait temps de se mettre à table, j'ai l'estomac dans les talons,» on
dresserait le couvert, en déposant le magistral instrument sur la nappe
et alors, le temps de réciter le bénédicité, et l'on aurait supprimé
l'ennuyeuse et vulgaire corvée du repas.
Quelques jours après, le domestique présenta un lavement dont la
couleur et dont l'odeur différaient absolument de celles de la peptone.
--Mais ce n'est plus le même! s'écria des Esseintes, qui regarda
très ému le liquide versé dans l'appareil. Il demanda, comme dans un
restaurant, la carte, et, dépliant l'ordonnance du médecin, il lut:
_Huile de foie de morue_ 20 _grammes_
_Thé de bœuf_ 200 _grammes_
_Vin de Bourgogne_ 200 _grammes_
_Jaune d'œuf_ _n_º 1
Il resta rêveur. Lui qui n'avait pu, en raison du délabrement de son
estomac, s'intéresser sérieusement à l'art de la cuisine, il se surprit
tout à coup à méditer sur des combinaisons de faux gourmet; puis, une
idée biscornue lui traversa la cervelle. Peut-être le médecin avait-il
cru que l'étrange palais de son client était déjà fatigué par le goût
de la peptone; peut-être avait-il voulu, pareil à un chef habile,
varier la saveur des aliments, empêcher que la monotonie des plats
n'amenât une complète inappétence. Une fois lancé dans ces réflexions,
des Esseintes rédigea des recettes inédites, préparant des dîners
maigres, pour le vendredi, forçant la dose d'huile de foie de morue et
de vin et rayant le thé de bœuf ainsi qu'un manger gras, expressément
interdit par l'Église; mais il n'eut bientôt plus à délibérer de ces
boissons nourrissantes, car le médecin parvenait, peu à peu, à dompter
les vomissements et à lui faire avaler, par les voies ordinaires, un
sirop de punch à la poudre de viande dont le vague arome de cacao
plaisait à sa réelle bouche.
Des semaines s'écoulèrent, et l'estomac se décida à fonctionner; à
certains instants, des nausées revenaient encore, que la bière de
gingembre et la potion antiémétique de Rivière arrivaient pourtant à
réduire.
Enfin, peu à peu, les organes se restaurèrent; aidées par les pepsines,
les véritables viandes furent digérées; les forces se rétablirent
et des Esseintes put se tenir debout dans sa chambre et s'essayer à
marcher, en s'appuyant sur une canne et en se soutenant aux coins des
meubles; au lieu de se réjouir de ce succès, il oublia ses souffrances
défuntes, s'irrita de la longueur de la convalescence, et reprocha
au médecin de le traîner ainsi à petits pas. Des essais infructueux
ralentirent, il est vrai, la cure; pas mieux que le quinquina, le fer,
même mitigé par le laudanum, n'était accepté et l'on dut les remplacer
par les arséniates, après quinze jours perdus en d'inutiles efforts,
comme le constatait impatiemment des Esseintes.
Enfin, le moment échut où il put demeurer levé pendant des après-midi
entières et se promener, sans aide, parmi ses pièces. Alors son cabinet
de travail l'agaça; des défauts auxquels l'habitude l'avait accoutumé
lui sautèrent aux yeux, dès qu'il y revint après une longue absence.
Les couleurs choisies pour être vues aux lumières des lampes lui
parurent se désaccorder aux lueurs du jour; il pensa à les changer
et combina pendant des heures de factieuses harmonies de teintes,
d'hybrides accouplements d'étoffes et de cuirs.
--Décidément, je m'achemine vers la santé, se dit-il, relatant le
retour de ses anciennes préoccupations, de ses vieux attraits.
Un matin, tandis qu'il contemplait ses murs orange et bleu, songeant
à d'idéales tentures fabriquées avec des étoles de l'Église grecque,
rêvant à des dalmatiques russes d'orfroi, à des chapes en brocart,
ramagées de lettres slavones figurées par des pierres de l'Oural et
des rangs de perles, le médecin entra et, observant les regards de son
malade, l'interrogea.
Des Esseintes lui fit part de ses irréalisables souhaits, et il
commençait à manigancer de nouvelles investigations de couleurs, à
parler des concubinages et des ruptures de tons qu'il ménagerait, quand
le médecin lui asséna, une douche glacée sur la tête, en lui affirmant,
d'une façon péremptoire, que ce ne serait pas, en tout cas, dans ce
logis qu'il mettrait à exécution ses projets.
Et, sans lui laisser le temps de respirer, il déclara qu'il était
allé au plus pressé en rétablissant les fonctions digestives et qu'il
fallait maintenant attaquer la névrose qui n'était nullement guérie
et nécessiterait des années de régime et de soins. Il ajouta enfin
qu'avant de tenter tout remède, avant de commencer tout traitement
hydrothérapique, impossible d'ailleurs à suivre à Fontenay, il fallait
quitter cette solitude, revenir à Paris, rentrer dans la vie commune,
tâcher enfin de se distraire comme les autres.
--Mais, ça ne me distrait pas, moi, les plaisirs des autres, s'écria
des Esseintes indigné!
Sans discuter cette opinion, le médecin assura simplement que ce
changement radical d'existence qu'il exigeait était, à ses yeux,
une question de vie ou de mort, une question de santé ou de folie
compliquée à brève échéance de tubercules.
--Alors c'est la mort ou l'envoi au bagne! s'exclama des Esseintes
exaspéré.
Le médecin, qui était imbu de tous les préjugés d'un homme du monde,
sourit et gagna la porte sans lui répondre.