CAHIN-CAHA, quelques jours s'écoulèrent, grâce à des ruses qui
réussirent à leurrer la défiance de l'estomac, mais un matin, les
marinades qui masquaient l'odeur de graisse et le fumet de sang des
viandes ne furent plus acceptées et des Esseintes anxieux, se demanda
si sa faiblesse déjà grande, n'allait pas s'accroître et l'obliger
à garder le lit. Une lueur jaillit soudain dans sa détresse; il se
rappela que l'un de ses amis, jadis bien malade, était parvenu,
à l'aide d'un sustenteur, à enrayer l'anémie, à maintenir le
dépérissement, à conserver son peu de force.
Il dépêcha son domestique à Paris, à la recherche de ce précieux
instrument et, d'après le prospectus que le fabricant y joignit, il
enseigna lui-même à la cuisinière la façon de couper le rosbif en
petits morceaux, de le jeter à sec, dans cette marmite d'étain, avec
une tranche de poireau et de carotte, puis de visser le couvercle et de
mettre le tout bouillir, au bain-marie, pendant quatre heures.
Au bout de ce temps, on pressait les filaments et l'on buvait une
cuillerée du jus bourbeux et salé, déposé au fond de la marmite.
Alors, on sentait comme une tiède moelle, comme une caresse veloutée,
descendre.
Cette essence de nourriture arrêtait les tiraillements et les nausées
du vide, incitait même l'estomac qui ne se refusait pas à accepter
quelques cuillerées de soupe.
Grâce à ce sustenteur, la névrose stationna, et des Esseintes se
dit:--C'est toujours autant de gagné; peut-être que la température
changera, que le ciel versera un peu de cendre sur cet exécrable soleil
qui m'épuise, et que j'atteindrai ainsi, sans trop d'encombre, les
premiers brouillards et les premiers froids.
Dans cet engourdissement, dans cet ennui désœuvré où il plongeait, sa
bibliothèque dont le rangement demeurait inachevé, l'agaça; ne bougeant
plus de son fauteuil, il avait constamment sous les yeux ses livres
profanes, posés de guingois sur les tablettes, empiétant les uns sur
les autres, s'étayant entre eux ou gisant de même que des capucins
de cartes, sur le flanc, à plat; ce désordre le choqua d'autant plus
qu'il contrastait avec le parfait équilibre des œuvres religieuses,
soigneusement alignées à la parade, le long des murs.
Il tenta de faire cesser cette confusion, mais après dix minutes
de travail, des sueurs l'inondèrent; cet effort l'épuisait; il fut
s'étendre, brisé, sur un divan, et il sonna son domestique.
Sur ses indications, le vieillard se mit à l'œuvre, lui apportant, un à
un, les livres qu'il examinait et dont il désignait la place.
Cette besogne fut de courte durée, car la bibliothèque de des Esseintes
ne renfermait qu'un nombre singulièrement restreint d'œuvres laïques,
contemporaines.
A force de les avoir passées, dans son cerveau, comme on passe des
bandes de métal dans une filière d'acier d'où elles sortent ténues,
légères, presque réduites en d'imperceptibles fils, il avait fini par
ne plus posséder de livres qui résistassent à un tel traitement et
fussent assez solidement trempés pour supporter le nouveau laminoir
d'une lecture; à avoir ainsi voulu raffiner, il avait restreint et
presque stérilisé toute jouissance, en accentuant encore l'irrémédiable
conflit qui existait entre ses idées et celles du monde où le hasard
l'avait fait naître. Il était arrivé maintenant à ce résultat, qu'il ne
pouvait plus découvrir un écrit qui contentât ses secrets désirs; et
même son admiration se détachait des volumes qui avaient certainement
contribué à lui aiguiser l'esprit, à le rendre aussi soupçonneux et
aussi subtil.
En art, ses idées étaient pourtant parties d'un point de vue simple;
pour lui, les écoles n'existaient point; seul le tempérament de
l'écrivain importait; seul le travail de sa cervelle intéressait,
quel que fût le sujet qu'il abordât. Malheureusement, cette vérité
d'appréciation, digne de La Palisse, était à peu près inapplicable,
par ce simple motif que, tout en désirant se dégager des préjugés,
s'abstenir de toute passion, chacun va de préférence aux œuvres qui
correspondent le plus intimement à son propre tempérament et finit par
reléguer en arrière toutes les autres.
Ce travail de sélection s'était lentement opéré en lui; il avait
naguère adoré le grand Balzac, mais en même temps que son organisme
s'était déséquilibré, que ses nerfs avaient pris le dessus, ses
inclinations s'étaient modifiées et ses admirations avaient changé.
Bientôt même, et quoiqu'il se rendît compte de son injustice envers
le prodigieux auteur de la _Comédie humaine_, il en était venu à
ne plus ouvrir ses livres dont l'art valide le froissait; d'autres
aspirations l'agitaient maintenant, qui devenaient, en quelque sorte,
indéfinissables.
En se sondant bien, néanmoins, il comprenait d'abord que, pour
l'attirer, une œuvre devait revêtir ce caractère d'étrangeté que
réclamait Edgar Poë, mais il s'aventurait volontiers plus loin, sur
cette route et appelait des flores byzantines de cervelle et des
déliquescences compliquées de langue; il souhaitait une indécision
troublante sur laquelle il pût rêver, jusqu'à ce qu'il la fît, à sa
volonté, plus vague ou plus ferme selon l'état momentané de son âme.
Il voulait, en somme, une œuvre d'art et pour ce qu'elle était par
elle-même et pour ce qu'elle pouvait permettre de lui prêter; il
voulait aller avec elle, grâce à elle, comme soutenu par un adjuvant,
comme porté par un véhicule, dans une sphère où les sensations
sublimées lui imprimeraient une commotion inattendue et dont il
chercherait longtemps et même vainement à analyser les causes.
Enfin, depuis son départ de Paris, il s'éloignait, de plus en plus,
de la réalité et surtout du monde contemporain qu'il tenait en une
croissante horreur; cette haine avait forcément agi sur ses goûts
littéraires et artistiques, et il se détournait le plus possible des
tableaux et des livres dont les sujets délimités se reléguaient dans la
vie moderne.
Aussi, perdant la faculté d'admirer indifféremment la beauté sous
quelque forme qu'elle se présente, préférait-il, chez Flaubert, _La
Tentation de saint Antoine_ à _L'Education sentimentale_; chez de
Goncourt, la _Faustin_ à _Germinie Lacerteux_; chez Zola, _La Faute de
l'abbé Mouret_ à _L'Assommoir_.
Ce point de vue lui paraissait logique; ces œuvres moins immédiates,
mais aussi vibrantes, aussi humaines, le faisaient pénétrer plus loin
dans le tréfonds du tempérament de ces maîtres qui livraient avec un
plus sincère abandon les élans les plus mystérieux de leur être, et
elles l'enlevaient, lui aussi, plus haut que les autres, hors de cette
vie triviale dont il était si las.
Puis il entrait, avec elles, en complète communion d'idées avec les
écrivains qui les avaient conçues, parce qu'ils s'étaient alors trouvés
dans une situation d'esprit analogue à la sienne.
En effet, lorsque l'époque où un homme de talent est obligé de vivre,
est plate et bête, l'artiste est, à son insu même, hanté par la
nostalgie d'un autre siècle.
Ne pouvant s'harmoniser qu'à de rares intervalles avec le milieu
où il évolue; ne découvrant plus dans l'examen de ce milieu et des
créatures qui le subissent, des jouissances d'observation et d'analyse
suffisantes à le distraire, il sent sourdre et éclore en lui de
particuliers phénomènes. De confus désirs de migration se lèvent qui
se débrouillent dans la réflexion et dans l'étude. Les instincts, les
sensations, les penchants légués par l'hérédité se réveillent, se
déterminent, s'imposent avec une impérieuse assurance. Il se rappelle
des souvenirs d'êtres et de choses qu'il n'a pas personnellement
connus, et il vient un moment où il s'évade violemment du pénitencier
de son siècle et rôde, en toute liberté, dans une autre époque avec
laquelle, par une dernière illusion, il lui semble qu'il eût été mieux
en accord.
Chez les uns, c'est un retour aux âges consommés, aux civilisations
disparues, aux temps morts; chez les autres, c'est un élancement vers
le fantastique et vers le rêve, c'est une vision plus ou moins intense
d'un temps à éclore dont l'image reproduit, sans qu'il le sache, par un
effet d'atavisme, celle des époques révolues.
Chez Flaubert, c'étaient des tableaux solennels et immenses, des pompes
grandioses dans le cadre barbare et splendide desquels gravitaient
des créatures palpitantes et délicates, mystérieuses et hautaines,
des femmes pourvues, dans la perfection de leur beauté, d'âmes en
souffrance, au fond desquelles il discernait d'affreux détraquements,
de folles aspirations, désolées qu'elles étaient déjà par la menaçante
médiocrité des plaisirs qui pouvaient naître.
Tout le tempérament du grand artiste éclatait en ces incomparables
pages de _La Tentation de saint Antoine_ et de _Salammbô_ où, loin de
notre vie mesquine, il évoquait les éclats asiatiques des vieux âges,
leurs éjaculations et leurs abattements mystiques, leurs démences
oisives, leurs férocités commandées par ce lourd ennui qui découle,
avant même qu'on les ait épuisées, de l'opulence et de la prière.
Chez de Goncourt, c'était la nostalgie du siècle précédent, un retour
vers les élégances d'une société à jamais perdue. Le gigantesque décor
des mers battant les môles, des déserts se déroulant à perte de vue
sous de torrides firmaments, n'existait pas dans son œuvre nostalgique
qui se confinait, près d'un parc aulique, dans un boudoir attiédi
par les voluptueux effluves d'une femme au sourire fatigué, à la moue
perverse, aux prunelles irrésignées et pensives. L'âme dont il animait
ses personnages, n'était plus cette âme insufflée par Flaubert à ses
créatures, cette âme révoltée d'avance par l'inexorable certitude
qu'aucun bonheur nouveau n'était possible; c'était une âme révoltée
après coup, par l'expérience, de tous les inutiles efforts qu'elle
avait tentés pour inventer des liaisons spirituelles plus inédites
et pour remédier à cette immémoriale jouissance qui se répercute, de
siècle en siècle, dans l'assouvissement plus ou moins ingénieux des
couples.
Bien qu'elle vécût parmi nous et qu'elle fût bien et de vie et de corps
de notre temps, la Faustin était, par les influences ancestrales,
une créature du siècle passé, dont elle avait les épices d'âme, la
lassitude cérébrale, l'excèdement sensuel.
Ce livre d'Edmond de Goncourt était l'un des volumes les plus caressés
par des Esseintes; et, en effet, cette suggestion au rêve qu'il
réclamait, débordait de cette œuvre où sous la ligne écrite, perçait
une autre ligne visible à l'esprit seul, indiquée par un qualificatif
qui ouvrait des échappées de passion, par une réticence qui laissait
deviner des infinis d'âme qu'aucun idiome n'eût pu combler; puis, ce
n'était plus la langue de Flaubert, cette langue d'une inimitable
magnificence, c'était un style perspicace et morbide, nerveux et
retors, diligent à noter l'impalpable impression qui frappe les sens
et détermine la sensation, un style expert à moduler les nuances
compliquées d'une époque qui était par elle-même singulièrement
complexe. En somme, c'était le verbe indispensable aux civilisations
décrépites qui, pour l'expression de leurs besoins, exigent, à quelque
âge qu'elles se produisent, des acceptions, des tournures, des fontes
nouvelles et de phrases et de mots.
A Rome, le paganisme mourant avait modifié sa prosodie, transmué sa
langue, avec Ausone, avec Claudien, avec Rutilius dont le style
attentif et scrupuleux, capiteux et sonnant, présentait, surtout
dans ses parties descriptives de reflets, d'ombres, de nuances, une
nécessaire analogie avec le style des de Goncourt.
A Paris, un fait unique dans l'histoire littéraire s'était produit;
cette société agonisante du XVIIIe siècle, qui avait eu des peintres,
des sculpteurs, des musiciens, des architectes, pénétrés de ses goûts,
imbus de ses doctrines, n'avait pu façonner un réel écrivain qui rendît
ses élégances moribondes, qui exprimât le suc de ses joies fébriles,
si durement expiées; il avait fallu attendre l'arrivée de Goncourt,
dont le tempérament était fait de souvenirs, de regrets avivés encore
par le douloureux spectacle de la misère intellectuelle et des basses
aspirations de son temps, pour que, non seulement dans ses livres
d'histoire, mais encore dans une œuvre nostalgique comme la _Faustin_,
il pût ressusciter l'âme même de cette époque, incarner ses nerveuses
délicatesses dans cette actrice, si tourmentée à se presser le cœur et
à s'exacerber le cerveau, afin de savourer jusqu'à l'épuisement, les
douloureux révulsifs de l'amour et de l'art!
Chez Zola, la nostalgie des au-delà était différente. Il n'y avait
en lui aucun désir de migration vers les régimes disparus, vers les
univers égarés dans la nuit des temps; son tempérament, puissant,
solide, épris des luxuriances de la vie, des forces sanguines, des
santés morales, le détournait des grâces artificielles et des chloroses
fardées du dernier siècle, ainsi que de la solennité hiératique, de la
férocité brutale et des rêves efféminés et ambigus du vieil Orient.
Le jour où, lui aussi, il avait été obsédé par cette nostalgie, par
ce besoin qui est en somme la poésie même, de fuir loin de ce monde
contemporain qu'il étudiait, il s'était rué dans une idéale campagne
où la sève bouillait au plein soleil; il avait songé à de fantastiques
ruts de ciel, à de longues pamoisons de terre, à de fécondantes pluies
de pollen tombant dans les organes haletants des fleurs: il avait
abouti à un panthéisme gigantesque, avait, à son insu peut-être,
créé, avec ce milieu édénique où il plaçait son Adam et son Ève,
un prodigieux poème Hindoue, célébrant en un style dont les larges
teintes, plaquées à cru, avaient comme un bizarre éclat de peinture
Indienne, l'hymne de la chair, la matière, animée, vivante, révélant
par sa fureur de génération, à la créature humaine le fruit défendu de
l'amour, ses suffocations, ses caresses instinctives, ses naturelles
poses.
Avec Baudelaire, ces trois maîtres étaient, dans la littérature
française, moderne et profane, ceux qui avaient le mieux interné et le
mieux pétri l'esprit de des Esseintes, mais à force de les relire, de
s'être saturé de leurs œuvres, de les savoir, par cœur, tout entières,
il avait dû, afin de les pouvoir absorber encore, s'efforcer de les
oublier et les laisser pendant quelque temps sur ses rayons, au repos.
Aussi les ouvrait-il à peine, maintenant que le domestique les lui
tendait. Il se bornait à indiquer la place qu'elles devaient occuper,
veillant à ce qu'elles fussent classées, en bon ordre, et à l'aise.
Le domestique lui apporta une nouvelle série de livres; ceux-là
l'opprimèrent davantage; c'étaient des livres vers lesquels son
inclination s'était peu à peu portée, des livres qui le délassaient de
la perfection des écrivains de plus vaste encolure, par leurs défauts
mêmes; ici, encore, à avoir voulu raffiner, des Esseintes était arrivé
à chercher parmi de troubles pages des phrases dégageant une sorte
d'électricité qui le faisait tressaillir alors qu'elles déchargeaient
leur fluide dans un milieu qui paraissait tout d'abord réfractaire.
L'imperfection même lui plaisait; pourvu qu'elle ne fût, ni parasite,
ni servile, et peut-être y avait-il une dose de vérité dans sa
théorie que l'écrivain subalterne de la décadence, que l'écrivain
encore personnel mais incomplet, alambique un baume plus irritant,
plus apéritif, plus acide, que l'artiste de la même époque, qui
est vraiment grand, vraiment parfait. A son avis, c'était parmi
leurs turbulentes ébauches que l'on apercevait les exaltations de la
sensibilité les plus suraiguës, les caprices de la psychologie les plus
morbides, les dépravations les plus outrées de la langue sommée dans
ses derniers refus de contenir, d'enrober les sels effervescents des
sensations et des idées.
Aussi, forcément, après les maîtres, s'adressait-il à quelques
écrivains que lui rendait encore plus propices et plus chers, le mépris
dans lequel les tenait un public incapable de les comprendre.
L'un d'eux, Paul Verlaine, avait jadis débuté par un volume de vers,
les _Poèmes Saturniens_, un volume presque débile, où se coudoyaient
des pastiches de Leconte de Lisle et des exercices de rhétorique
romantique, mais où filtrait déjà, au travers de certaines pièces,
telles que le sonnet intitulé «Rêve familier», la réelle personnalité
du poète.
A chercher ses antécédents, des Esseintes retrouvait sous les
incertitudes des esquisses, un talent déjà profondément imbibé de
Baudelaire, dont l'influence s'était plus tard mieux accentuée sans
que néanmoins la sportule consentie par l'indéfectible maître, fût
flagrante.
Puis, d'aucuns de ses livres, _La Bonne Chanson_, les _Fêtes galantes_,
_Romances sans paroles_, enfin son dernier volume, _Sagesse_,
renfermaient des poèmes où l'écrivain original se révélait, tranchant
sur la multitude de ses confrères.
Muni de rimes obtenues par des temps de verbes, quelquefois même par de
longs adverbes précédés d'un monosyllabe d'où ils tombaient comme du
rebord d'une pierre, en une cascade pesante d'eau, son vers, coupé par
d'invraisemblables césures, devenait souvent singulièrement abstrus,
avec ses ellipses audacieuses et ses étranges incorrections qui
n'étaient point cependant sans grâce.
Maniant mieux que pas un la métrique, il avait tenté de rajeunir les
poèmes à forme fixe: le sonnet qu'il retournait, la queue en l'air, de
même que certains poissons Japonais en terre polychrome qui posent sur
leur socle, les ouïes en bas; ou bien il le dépravait, en n'accouplant
que des rimes masculines pour lesquelles il semblait éprouver une
affection; il avait également et souvent usé d'une forme bizarre, d'une
strophe de trois vers dont le médian restait privé de rime et d'un
tercet, monorime, suivi d'un unique vers, jeté en guise de refrain
et se faisant écho avec lui-même tels que les _streets_: «Dansons la
Gigue»; il avait employé d'autres rythmes encore où le timbre presque
effacé ne s'entendait plus que dans des strophes lointaines, comme un
son éteint de cloche.
[Illustration]
Mais sa personnalité résidait surtout en ceci: qu'il avait pu exprimer
de vagues et délicieuses confidences, à mi-voix, au crépuscule. Seul,
il avait pu laisser deviner certains au-delà troublants d'âme, des
chuchotements si bas de pensées, des aveux si murmurés, si interrompus,
que l'oreille qui les percevait, demeurait hésitante, coulant à l'âme
des langueurs avivées par le mystère de ce souffle plus deviné que
senti. Tout l'accent de Verlaine était dans ces adorables vers des
_Fêtes Galantes_:
_Le soir tombait, un soir équivoque d'automne:
Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,
Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,
Que notre âme, depuis ce temps, tremble et s'étonne._
Ce n'était plus l'horizon immense ouvert par les inoubliables portes de
Baudelaire, c'était, sous un clair de lune, une fente entrebâillée sur
un champ plus restreint et plus intime, en somme particulier à l'auteur
qui avait, du reste, en ces vers dont des Esseintes était friand,
formulé son système poétique:
_Car nous voulons la nuance encore,
Pas la couleur, rien que la nuance_
...........................
_Et tout le reste est littérature._
Volontiers, des Esseintes l'avait accompagné dans ses œuvres les plus
diverses. Après ses _Romances sans paroles_ parues dans l'imprimerie
d'un journal à Sens, Verlaine s'était assez longuement tu, puis en des
vers charmants où passait l'accent doux et transi de Villon, il avait
reparu, chantant la Vierge, «loin de nos jours d'esprit charnel, et de
chair triste». Des Esseintes relisait souvent ce livre de _Sagesse_ et
se suggérait devant ses poèmes des rêveries clandestines, des fictions
d'un amour occulte pour une Madone byzantine qui se muait, à un certain
moment, en une Cydalise égarée dans notre siècle, et si mystérieuse
et si troublante, qu'on ne pouvait savoir si elle aspirait à des
dépravations tellement monstrueuses qu'elles deviendraient, aussitôt
accomplies, irrésistibles; ou bien, si elle s'élançait, elle-même, dans
le rêve, dans un rêve immaculé, où l'adoration de l'âme flotterait
autour d'elle, à l'état continuellement inavoué, continuellement pur.
D'autres poètes l'incitaient encore à se confier à eux: Tristan
Corbière, qui, en 1873, dans l'indifférence générale, avait lancé
un volume des plus excentriques, intitulé: _Les Amours jaunes_. Des
Esseintes qui, en haine du banal et du commun, eût accepté les folies
les plus appuyées, les extravagances les plus baroques, vivait de
légères heures avec ce livre où le cocasse se mêlait à une énergie
désordonnée, où des vers déconcertants éclataient dans des poèmes
d'une parfaite obscurité, telles que les litanies du _Sommeil_, qu'il
qualifiait, à un certain moment, d'
_Obscène confesseur des dévotes mort-nées_.
C'était à peine français; l'auteur parlait nègre, procédait par un
langage de télégramme, abusait des suppressions de verbes, affectait
une gouaillerie, se livrait à des quolibets de commis-voyageur
insupportable, puis tout à coup, dans ce fouillis, se tortillaient des
concetti falots, des minauderies interlopes, et soudain jaillissait
un cri de douleur aiguë, comme une corde de violoncelle qui se brise.
Avec cela, dans ce style rocailleux, sec, décharné à plaisir, hérissé
de vocables inusités, de néologismes inattendus, fulguraient des
trouvailles d'expression, des vers nomades amputés de leur rime,
superbes; enfin, en sus de ses _Poèmes Parisiens_ où des Esseintes
relevait cette profonde définition de la femme:
_Éternel féminin de l'éternel jocrisse_,
Tristan Corbière avait, en un style d'une concision presque puissante,
célébré la mer de Bretagne, les sérails marins, le Pardon de
Sainte-Anne, et il s'était même élevé jusqu'à l'éloquence de la haine,
dans l'insulte dont il abreuvait, à propos du camp de Conlie, les
individus qu'il désignait sous le nom de «forains du Quatre-Septembre».
Ce faisandage dont il était gourmand et que lui présentait ce poète,
aux épithètes crispées, aux beautés qui demeuraient toujours à l'état
un peu suspect, des Esseintes le retrouvait encore dans un autre poète,
Théodore Hannon, un élève de Baudelaire et de Gautier, mû par un sens
très spécial des élégances recherchées et des joies factices.
A l'encontre de Verlaine qui dérivait, sans croisement, de Baudelaire,
surtout par le côté psychologique, par la nuance captieuse de la
pensée, par la docte quintessence du sentiment, Théodore Hannon
descendait du maître, surtout par le côté plastique, par la vision
extérieure des êtres et des choses.
Sa corruption charmante correspondait fatalement aux penchants de
des Esseintes qui, par les jours de brume, par les jours de pluie,
s'enfermait dans le retrait imaginé par ce poète et se grisait les
yeux avec les chatoiements de ses étoffes, avec les incandescences de
ses pierres, avec ses somptuosités, exclusivement matérielles, qui
concouraient aux incitations cérébrales et montaient comme une poudre
de cantharide dans un nuage de tiède encens vers une Idole Bruxelloise,
au visage fardé, au ventre tanné par des parfums.
A l'exception de ces poètes et de Stéphane Mallarmé qu'il enjoignit à
son domestique de mettre de côté, pour le classer à part, des Esseintes
n'était que bien faiblement attiré par les poètes.
En dépit de sa forme magnifique, en dépit de l'imposante allure de ses
vers qui se dressaient avec un tel éclat que les hexamètres d'Hugo
même semblaient, en comparaison, mornes et sourds, Leconte de Lisle ne
pouvait plus maintenant le satisfaire. L'antiquité, si merveilleusement
ressuscitée par Flaubert, restait entre ses mains immobile et froide.
Rien ne palpitait dans ses vers tout en façade que n'étayait, la
plupart du temps, aucune idée; rien ne vivait dans ces poèmes déserts
dont les impassibles mythologies finissaient par le glacer. D'autre
part, après l'avoir longtemps choyée, des Esseintes arrivait aussi à se
désintéresser de l'œuvre de Gautier; son admiration pour l'incomparable
peintre qu'était cet homme, était allée en se dissolvant de jour
en jour, et maintenant il demeurait plus étonné que ravi, par ses
descriptions en quelque sorte indifférentes. L'impression des objets
s'était fixée sur son œil si perceptif, mais elle s'y était localisée,
n'avait pas pénétré plus avant dans sa cervelle et dans sa chair;
de même qu'un prodigieux réflecteur, il s'était constamment borné à
réverbérer, avec une impersonnelle netteté, des alentours.
Certes, des Esseintes aimait encore les œuvres de ces deux poètes,
ainsi qu'il aimait les pierres rares, les matières précieuses et
mortes, mais aucune des variations de ces parfaits instrumentistes ne
pouvait plus l'extasier, car aucune n'était ductile au rêve, aucune
n'ouvrait, pour lui du moins, l'une de ces vivantes échappées qui lui
permettaient d'accélérer le vol lent des heures.
Il sortait de leurs livres à jeun, et il en était de même de ceux
d'Hugo; le côté Orient et patriarche était trop convenu, trop
vide, pour le retenir; et le côté tout à la fois bonne d'enfant et
grand-père, l'exaspérait; il lui fallait arriver aux _Chansons des rues
et des bois_ pour hennir devant l'impeccable jonglerie de sa métrique,
mais combien, en fin de compte, il eût échangé tous ces tours de force
pour une nouvelle œuvre de Baudelaire qui fût l'égale de l'ancienne,
car décidément celui-là était à peu près le seul dont les vers
continssent, sous leur splendide écorce, une balsamique et nutritive
moelle.
En sautant d'un extrême à l'autre, de la forme privée d'idées aux idées
privées de forme, des Esseintes demeurait non moins circonspect et non
moins froid. Les labyrinthes psychologiques de Stendhal, les détours
analytiques de Duranty le séduisaient, mais leur langue administrative,
incolore, aride, leur prose en location, tout au plus bonne pour
l'ignoble industrie du théâtre, le repoussait. Puis les intéressants
travaux de leurs astucieux démontages s'exerçaient, pour tout dire,
sur des cervelles agitées par des passions qui ne l'émouvaient plus.
Il se souciait peu des affections générales, des associations d'idées
communes, maintenant que la rétention de son esprit s'exagérait et
qu'il n'admettait plus que les sensations superfines et que les
tourmentes catholiques et sensuelles.
Afin de jouir d'une œuvre qui joignît, suivant ses vœux, à un style
incisif, une analyse pénétrante et féline, il lui fallait arriver au
maître de l'Induction, à ce profond et étrange Edgar Poë, pour lequel,
depuis le temps qu'il le relisait, sa dilection n'avait pu déchoir.
Plus que tout autre, celui-là peut-être répondait par d'intimes
affinités aux postulations méditatives de des Esseintes.
Si Baudelaire avait déchiffré dans les hiéroglyphes de l'âme le retour
d'âge des sentiments et des idées, lui avait, dans la voie de la
psychologie morbide, plus particulièrement scruté le domaine de la
volonté.
En littérature, il avait, le premier, sous ce titre emblématique:
«Le démon de la Perversité», épié ces impulsions irrésistibles que
la volonté subit sans les connaître et que la pathologie cérébrale
explique maintenant d'une façon à peu près sûre; le premier aussi,
il avait sinon signalé, du moins divulgué l'influence dépressive de
la peur qui agit sur la volonté, de même que les anesthésiques qui
paralysent la sensibilité et que le curare qui anéantit les éléments
nerveux moteurs; c'était sur ce point, sur cette léthargie de la
volonté, qu'il avait fait converger ses études, analysant les effets
de ce poison moral, indiquant les symptômes de sa marche, les troubles
commençant avec l'anxiété, se continuant par l'angoisse, éclatant enfin
dans la terreur qui stupéfie les volitions, sans que l'intelligence,
bien qu'ébranlée, fléchisse.
La mort dont tous les dramaturges avaient tant abusé, il l'avait, en
quelque sorte, aiguisée, rendue autre, en y introduisant un élément
algébrique et surhumain; mais c'était, à vrai dire, moins l'agonie
réelle du moribond qu'il décrivait, que l'agonie morale du survivant
hanté, devant le lamentable lit, par les monstrueuses hallucinations
qu'engendrent la douleur et la fatigue. Avec une fascination atroce,
il s'appesantissait sur les actes de l'épouvante, sur les craquements
de la volonté, les raisonnait froidement, serrant peu à peu la gorge
du lecteur, suffoqué, pantelant devant ces cauchemars mécaniquement
agencés de fièvre chaude.
Convulsées par d'héréditaires névroses, affolées par des chorées
morales, ses créatures ne vivaient que par les nerfs; ses femmes,
les Morella, les Ligeia, possédaient une érudition immense, trempée
dans les brumes de la philosophie allemande et dans les mystères
cabalistiques du vieil Orient, et toutes avaient des poitrines
garçonnières et inertes d'anges, toutes étaient, pour ainsi dire,
insexuelles.
[Illustration]
Baudelaire et Poë, ces deux esprits qu'on avait souvent appariés, à
cause de leur commune poétique, de leur inclination partagée pour
l'examen des maladies mentales, différaient radicalement par les
conceptions affectives qui tenaient une si large place dans leurs
œuvres; Baudelaire avec son amour, altéré et inique, dont le cruel
dégoût faisait songer aux représailles d'une inquisition; Poë, avec ses
amours chastes, aériennes, où les sens n'existaient pas, où la cervelle
solitaire s'érigeait, sans correspondre à des organes qui, s'ils
existaient, demeuraient à jamais glacés et vierges.
Cette clinique cérébrale où, vivisectant dans une atmosphère
étouffante, ce chirurgien spirituel devenait, dès que son attention
se lassait, la proie de son imagination qui faisait poudroir, comme
de délicieux miasmes, des apparitions somnambulesques et angéliques,
était pour des Esseintes une source d'infatigables conjectures; mais
maintenant que sa névrose s'était exaspérée, il y avait des jours
où ces lectures le brisaient, des jours où il restait, les mains
tremblantes, l'oreille au guet, se sentant, ainsi que le désolant
Usher, envahi par une transe irraisonnée, par une frayeur sourde.
Aussi devait-il se modérer, toucher à peine à ces redoutables élixirs,
de même qu'il ne pouvait plus visiter impunément son rouge vestibule et
s'enivrer la vue des ténèbres d'Odilon Redon et des supplices de Jan
Luyken.
Et cependant, lorsqu'il était dans ces dispositions d'esprit, toute
littérature lui semblait fade après ces terribles philtres importés
de l'Amérique. Alors, il s'adressait à Villiers de l'Isle-Adam, dans
l'œuvre éparse duquel il notait des observations encore séditieuses,
des vibrations encore spasmodiques, mais qui ne dardaient plus, à
l'exception de sa Claire Lenoir du moins, une si bouleversante horreur.
Parue, en 1867, dans la _Revue des lettres et des arts_, cette Claire
Lenoir ouvrait une série de nouvelles comprises sous le titre générique
d'«Histoires moroses». Sur un fond de spéculations obscures empruntées
au vieil Hégel, s'agitaient des êtres démantibulés, un docteur Tribulat
Bonhomet, solennel et puéril, une Claire Lenoir, farce et sinistre,
avec les lunettes bleues, rondes et grandes comme des pièces de cent
sous, qui couvraient ses yeux à peu près morts.
Cette nouvelle roulait sur un simple adultère et concluait à un
indicible effroi, alors que Bonhomet, déployant les prunelles de
Claire, à son lit de mort, et les pénétrant avec de monstrueuses
sondes, apercevait distinctement réfléchi le tableau du mari qui
brandissait, au bout du bras, la tête coupée de l'amant, en hurlant,
tel qu'un Canaque, un chant de guerre.
Basé sur cette observation plus ou moins juste que les yeux de certains
animaux, des bœufs, par exemple, conservent jusqu'à la décomposition,
de même que des plaques photographiques, l'image des êtres et des
choses situés, au moment où ils expiraient, sous leur dernier regard,
ce conte dérivait évidemment de ceux d'Edgar Poë, dont il s'appropriait
la discussion pointilleuse et l'épouvante.
Il en était de même de l'«Intersigne» qui avait été plus tard réuni
aux _Contes cruels_, un recueil d'un indiscutable talent, dans lequel
se trouvait «Véra», une nouvelle, que des Esseintes considérait ainsi
qu'un petit chef-d'œuvre.
Ici, l'hallucination était empreinte d'une tendresse exquise; ce
n'étaient plus les ténébreux mirages de l'auteur américain, c'était
une vision tiède et fluide, presque céleste; c'était, dans un genre
identique, le contre-pied des Béatrice et des Ligeia, ces mornes et
blancs fantômes engendrés par l'inexorable cauchemar du noir opium!
Cette nouvelle mettait aussi en jeu les opérations de la volonté, mais
elle ne traitait plus de ses affaiblissements et de ses défaites, sous
l'effet de la peur; elle étudiait, au contraire, ses exaltations, sous
l'impulsion d'une conviction tournée à l'idée fixe; elle démontrait sa
puissance qui parvenait même à saturer l'atmosphère, à imposer sa foi
aux choses ambiantes.
Un autre livre de Villiers, _Isis_, lui semblait curieux à d'autres
titres. Le fatras philosophique de Claire Lenoir obstruait également
celui-là qui offrait un incroyable tohu-bohu d'observations verbeuses
et troubles et de souvenirs de vieux mélodrames, d'oubliettes, de
poignards, d'échelles de corde, de tous ces ponts-neufs romantiques que
Villiers ne devait point rajeunir dans son «Elên», dans sa «Morgane»,
des pièces oubliées, éditées chez un inconnu, le sieur Francisque
Guyon, imprimeur à Saint-Brieuc.
L'héroïne de ce livre, une marquise Tullia Fabriana, qui était censée
s'être assimilé la science chaldéenne des femmes d'Edgar Poë et les
sagacités diplomatiques de la Sanseverina-Taxis de Stendhal, s'était,
en sus, composé l'énigmatique contenance d'une Bradamante mâtinée
d'une Circé antique. Ces mélanges insolubles développaient une vapeur
fuligineuse au travers de laquelle des influences philosophiques et
littéraires se bousculaient, sans avoir pu s'ordonner, dans le cerveau
de l'auteur, au moment où il écrivait les prolégomènes de cette œuvre
qui ne devait pas comprendre moins de sept volumes.
Mais, dans le tempérament de Villiers, un autre coin, bien autrement
perçant, bien autrement net, existait, un coin de plaisanterie noire
et de raillerie féroce; ce n'étaient plus alors les paradoxales
mystifications d'Edgar Poë, c'était un bafouage d'un comique lugubre,
tel qu'en ragea Switt. Une série de pièces, _Les Demoiselles de
Bienfilâtre_, _L'Affichage céleste_, _La Machine à gloire_, _Le
Plus beau dîner du monde_, décelaient un esprit de goguenardise
singulièrement inventif et âcre. Toute l'ordure des idées utilitaires
contemporaines, toute l'ignominie mercantile du siècle, étaient
glorifiées en des pièces dont la poignante ironie transportait des
Esseintes.
Dans ce genre de la fumisterie grave et acerbe, aucun autre livre
n'existait en France; tout au plus, une nouvelle de Charles Cros, _La
science de l'amour_, insérée jadis dans la _Revue du Monde Nouveau_,
pouvait-elle étonner par ses folies chimiques, son humour pincé, ses
observations froidement bouffonnes, mais le plaisir n'était plus que
relatif, car l'exécution péchait d'une façon mortelle. Le style ferme,
coloré, souvent original de Villiers, avait disparu pour faire place à
une rillette raclée sur l'établi littéraire du premier venu.
--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il existe donc peu de livres qu'on puisse
relire, soupira des Esseintes, regardant le domestique qui descendait
de l'escabelle où il était juché et s'effaçait pour lui permettre
d'embrasser d'un coup d'œil tous les rayons.
Des Esseintes approuva de la tête. Il ne restait plus sur la table que
deux plaquettes. D'un signe, il congédia le vieillard et il parcourut
quelques feuilles reliées en peau d'onagre, préalablement satinée à la
presse hydraulique, pommelée à l'aquarelle de nuées d'argent et nantie
de gardes de vieux lampas, dont les ramages un peu éteints, avaient
cette grâce des choses fanées que Mallarmé célébra dans un si délicieux
poème.
Ces pages, au nombre de neuf, étaient extraites d'uniques exemplaires
des deux premiers Parnasses, tirés sur parchemin, et précédées de
ce titre: _Quelques vers de Mallarmé_, dessiné par un surprenant
calligraphe, en lettres onciales, coloriées, relevées, comme celles des
vieux manuscrits, de points d'or.
Parmi les onze pièces réunies sous cette couverture, quelques-unes,
_Les fenêtres_, _L'Épilogue_, _Azur_, le requéraient; mais une entre
autres, un fragment de l'_Hérodiade_, le subjuguait de même qu'un
sortilège, à certaines heures.
Combien de soirs, sous la lampe éclairant de ses lueurs baissées la
silencieuse chambre, ne s'était-il point senti effleuré par cette
l'Hérodiade qui, dans l'œuvre de Gustave Moreau maintenant envahie par
l'ombre, s'effaçait plus légère, ne laissant plus entrevoir qu'une
confuse statue, encore blanche, dans un brasier éteint de pierres!
L'obscurité cachait le sang, endormait les reflets et les ors,
enténébrait les lointains du temple, noyait les comparses du crime
ensevelis dans leurs couleurs mortes, et, n'épargnant que les
blancheurs de l'aquarelle, sortait la femme du fourreau de ses
joailleries et la rendait plus nue.
Invinciblement, il levait les yeux vers elle, la discernait à ses
contours inoubliés et elle revivait, évoquant sur ses lèvres ces
bizarres et doux vers que Mallarmé lui prête:
«..... _O miroir!_
«_Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée_
«_Que de fois, et pendant les heures, désolée_
«_Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont_
«_Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,_
«_Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine!_
«_Mais, horreur! des soirs, dans ta sévère fontaine,_
«_J'ai de mon rêve épars connu la nudité!_»
Ces vers, il les aimait comme il aimait les œuvres de ce poète qui,
dans un siècle de suffrage universel et dans un temps de lucre, vivait
à l'écart des lettres, abrité de la sottise environnante par son
dédain, se complaisant, loin du monde, aux surprises de l'intellect,
aux visions de sa cervelle, raffinant sur des pensées déjà spécieuses,
les greffant de finesses byzantines, les perpétuant en des déductions
légèrement indiquées que reliait à peine un imperceptible fil.
Ces idées nattées et précieuses, il les nouait avec une langue
adhésive, solitaire et secrète, pleine de rétractions de phrases, de
tournures elliptiques, d'audacieux tropes.
Percevant les analogies les plus lointaines, il désignait souvent d'un
terme donnant à la fois, par un effet de similitude, la forme, le
parfum, la couleur, la qualité, l'éclat, l'objet ou l'être auquel il
eût fallu accoler de nombreuses et de différentes épithètes pour en
dégager toutes les faces, toutes les nuances, s'il avait été simplement
indiqué par son nom technique. Il parvenait ainsi à abolir l'énoncé
de la comparaison qui s'établissait, toute seule, dans l'esprit du
lecteur, par l'analogie, dès qu'il avait pénétré le symbole, et il
se dispensait d'éparpiller l'attention sur chacune des qualités
qu'auraient pu présenter, un à un, les adjectifs placés à la queue leu
leu, la concentrait sur un seul mot, sur un tout, produisant, comme
pour un tableau par exemple, un aspect unique et complet, un ensemble.
Cela devenait une littérature condensée, un coulis essentiel, un
sublimé d'art; cette tactique d'abord employée d'une façon restreinte,
dans ses premières œuvres, Mallarmé l'avait hardiment arborée dans
une pièce sur Théophile Gautier et dans _L'Après-midi du faune_, une
églogue, où les subtilités des joies sensuelles se déroulaient en des
vers mystérieux et câlins que trouaient tout à coup ce cri fauve et
délirant du faune:
«_Alors m'éveillerai-je à la ferveur première,_
«_Droit et seul sous un flot antique de lumière,_
«_Lys! et l'un de vous tous pour l'ingénuité._»
Ce vers qui avec le monosyllabe lys! en rejet, évoquait l'image
de quelque chose de rigide, d'élancé, de blanc, sur le sens duquel
appuyait encore le substantif ingénuité mis à la rime, exprimait
allégoriquement, en un seul terme, la passion, l'effervescence, l'état
momentané du faune vierge, affolé de rut par la vue des nymphes.
Dans cet extraordinaire poème, des surprises d'images nouvelles et
invues surgissaient, à tout bout de vers, alors que le poète décrivait
les élans, les regrets du chèvre-pied contemplant sur le bord du
marécage les touffes des roseaux gardant encore, en un moule éphémère,
la forme creuse des naïades qui l'avaient empli.
Puis, des Esseintes éprouvait aussi de captieuses délices à palper
cette minuscule plaquette, dont la couverture en feutre du Japon, aussi
blanche qu'un lait caillé, était fermée par deux cordons de soie, l'un
rose de Chine, et l'autre noir.
Dissimulée derrière la couverture, la tresse noire rejoignait la tresse
rose qui mettait comme un souffle de veloutine, comme un soupçon de
fard japonais moderne, comme un adjuvant libertin, sur l'antique
blancheur, sur la candide carnation du livre, et elle l'enlaçait,
nouant en une légère rosette, sa couleur sombre à la couleur claire,
insinuant un discret avertissement de ce regret, une vague menace
de cette tristesse qui succèdent aux transports éteints et aux
surexcitations apaisées des sens.
Des Esseintes reposa sur la table _L'Après-midi du faune_, et il
feuilleta une autre plaquette qu'il avait fait imprimer, à son usage,
une anthologie du poème en prose, une petite chapelle, placée sous
l'invocation de Baudelaire, et ouverte sur le parvis de ses poèmes.
Cette anthologie comprenait un selectæ du _Gaspard de la nuit_ de ce
fantasque Aloysius Bertrand qui a transféré les procédés du Léonard
dans la prose et peint, avec ses oxydes métalliques, des petits
tableaux dont les vives couleurs chatoient, ainsi que celles des émaux
lucides. Des Esseintes y avait joint le _Vox populi_, de Villiers, une
pièce superbement frappée dans un style d'or, à l'effigie de Leconte
de Lisle et de Flaubert, et quelques extraits de ce délicat _livre de
Jade_ dont l'exotique parfum de ginseng et de thé se mêle à l'odorante
fraîcheur de l'eau qui babille sous un clair de lune, tout le long du
livre.
Mais, dans ce recueil, avaient été colligés certains poèmes sauvés de
revues mortes: _Le Démon de l'analogie_, _La Pipe_, _Le Pauvre enfant
pâle_, _Le Spectacle interrompu_, _Le Phénomène futur_, et surtout
_Plaintes d'automne et Frisson d'hiver_, qui étaient les chefs-d'œuvre
de Mallarmé et comptaient également parmi les chefs-d'œuvre du poème en
prose, car ils unissaient une langue si magnifiquement ordonnée qu'elle
berçait, par elle-même, ainsi qu'une mélancolique incantation, qu'une
enivrante mélodie, à des pensées d'une suggestion irrésistible, à des
pulsations d'âme de sensitif dont les nerfs en émoi vibrent avec une
acuité qui vous pénètre jusqu'au ravissement, jusqu'à la douleur.
De toutes les formes de la littérature, celle du poème en prose était
la forme préférée de des Esseintes. Maniée par un alchimiste de génie,
elle devait, suivant lui, renfermer, dans son petit volume, à l'état
d'of meat, la puissance du roman dont elle supprimait les longueurs
analytiques et les superfétations descriptives. Bien souvent, des
Esseintes avait médité sur cet inquiétant problème, écrire un roman
concentré en quelques phrases qui contiendraient le suc cohobé des
centaines de pages toujours employées à établir le milieu, à dessiner
les caractères, à entasser à l'appui les observations et les menus
faits. Alors les mots choisis seraient tellement impermutables qu'il
suppléeraient à tous les autres; l'adjectif posé d'une si ingénieuse et
d'une si définitive façon qu'il ne pourrait être légalement dépossédé
de sa place, ouvrirait de telles perspectives que le lecteur pourrait
rêver, pendant des semaines entières, sur son sens, tout à la fois
précis et multiple, constaterait le présent, reconstruirait le passé,
devinerait l'avenir d'âmes des personnages révélés par les lueurs de
cette épithète unique.
Le roman, ainsi conçu, ainsi condensé en une page ou deux, deviendrait
une communion de pensée entre un magique écrivain et un idéal lecteur,
une collaboration spirituelle consentie entre dix personnes supérieures
éparses dans l'univers, une délectation offerte aux délicats,
accessible à eux seuls.
En un mot, le poème en prose représentait, pour des Esseintes, le suc
concret, l'osmazome de la littérature, l'huile essentielle de l'art.
Cette succulence développée et réduite en une goutte, elle existait
déjà chez Baudelaire, et aussi dans ces poèmes de Mallarmé qu'il humait
avec une si profonde joie.
Quand il eut fermé son anthologie, des Esseintes se dit que sa
bibliothèque, arrêtée sur ce dernier livre, ne s'augmenterait
probablement jamais plus.
En effet, la décadence d'une littérature, irréparablement atteinte dans
son organisme, affaiblie par l'âge des idées, épuisée par les excès
de la syntaxe, sensible seulement aux curiosités qui enfièvrent les
malades et cependant pressée de tout exprimer à son déclin, acharnée à
vouloir réparer toutes les omissions de jouissance, à léguer les plus
subtils souvenirs de douleur, à son lit de mort, s'était incarnée en
Mallarmé, de la façon la plus consommée et la plus exquise.
C'étaient, poussées jusqu'à leur dernière expression, les quintessences
de Baudelaire et de Poë; c'étaient leurs fines et puissantes substances
encore distillées et dégageant de nouveaux fumets, de nouvelles
ivresses.
C'était l'agonie de la vieille langue qui, après s'être persillée
de siècle en siècle, finissait par se dissoudre, par atteindre ce
deliquium de la langue latine qui expirait dans les mystérieux concepts
et les énigmatiques expressions de saint Boniface et de saint Adhelme.
Au demeurant, la décomposition de la langue française s'était faite
d'un coup. Dans la langue latine, une longue transition, un écart de
quatre cents ans existait entre le verbe tacheté et superbe de Claudien
et de Rutilius, et le verbe faisandé du VIIIe siècle. Dans la langue
française aucun laps de temps, aucune succession d'âges n'avait eu
lieu; le style tacheté et superbe des de Goncourt et le style faisandé
de Verlaine et de Mallarmé se coudoyaient à Paris, vivant en même
temps, à la même époque, au même siècle.
Et des Esseintes sourit, regardant l'un des in-folio ouverts sur son
pupitre de chapelle, pensant que le moment viendrait où un érudit
préparerait pour la décadence de la langue française, un glossaire
pareil à celui dans lequel le savant du Cange a noté les dernières
balbuties, les derniers spasmes, les derniers éclats, de la langue
latine râlant de vieillesse au fond des cloîtres.