Imp. Vernant et Dollé]

La pluie entrait en diagonale par les portières; des Esseintes dut

relever les glaces que l'eau raya de ses cannelures tandis que des

gouttes de fange rayonnaient comme un feu d'artifice de tous les

côtés du fiacre. Au bruit monotone des sacs de pois secoués sur sa

tête par l'ondée dégoulinant sur les malles et sur le couvercle de la

voiture, des Esseintes rêvait à son voyage; c'était déjà un acompte de

l'Angleterre qu'il prenait à Paris par cet affreux temps; un Londres

pluvieux, colossal, immense, puant la fonte échauffée et la suie,

fumant sans relâche dans la brume se déroulait maintenant devant ses

yeux; puis des enfilades de docks s'étendaient à perte de vue, pleins

de grues, de cabestans, de ballots, grouillant d'hommes perchés sur des

mâts, à califourchon sur des vergues, alors que, sur les quais, des

myriades d'autres hommes étaient penchés, le derrière en l'air, sur des

barriques qu'ils poussaient dans des caves.

Tout cela s'agitait sur des rives, dans des entrepôts gigantesques,

baignés par l'eau teigneuse et sourde d'une imaginaire Tamise, dans une

futaie de mâts, dans une forêt de poutres crevant les nuées blafardes

du firmament, pendant que des trains filaient, à toute vapeur, dans

le ciel, que d'autres roulaient dans les égouts, éructant des cris

affreux, vomissant des flots de fumée par des bouches de puits, que

par tous les boulevards, par toutes les rues, où éclataient, dans

un éternel crépuscule, les monstrueuses et voyantes infamies de la

réclame, des flots de voitures coulaient, entre des colonnes de gens,

silencieux, affairés, les yeux en avant, les coudes au corps.

Des Esseintes frissonnait délicieusement à se sentir confondu dans

ce terrible monde de négociants, dans cet isolant brouillard, dans

cette incessante activité, dans cet impitoyable engrenage broyant des

millions de déshérités que des philanthropes excitaient, en guise de

consolation, à réciter des versets et à chanter des psaumes.

Puis, la vision s'éteignit brusquement avec un cahot du fiacre qui

le fit rebondir sur la banquette. Il regarda par les portières; la

nuit était venue; les becs de gaz clignotaient, au milieu d'un halo

jaunâtre, en pleine brume; des rubans de feux nageaient dans des mares

et semblaient tourner autour des roues des voitures qui sautaient dans

de la flamme liquide et sale; il tenta de se reconnaître, aperçut

le Carrousel et, subitement, sans motif, peut-être par le simple

contre-coup de la chute qu'il faisait du haut d'espaces feints, sa

pensée rétrograda jusqu'au souvenir d'un incident trivial: il se

rappela que le domestique avait négligé de mettre, tandis qu'il le

regardait préparer ses malles, une brosse à dents parmi les ustensiles

de son nécessaire de toilette; alors il passa en revue la liste des

objets empaquetés; tous avaient été rangés dans sa valise, mais la

contrariété d'avoir omis cette brosse persista jusqu'à ce que le

cocher, en s'arrêtant, rompît la chaîne de ces réminiscences et de ces

regrets.

Il était dans la rue de Rivoli, devant le _Galignani's Messenger_.

Séparées par une porte aux verres dépolis couverts d'inscriptions et

munis de passe-partout encadrant des découpures de journaux et des

bandes azurées de télégrammes, deux grandes vitrines regorgeaient

d'albums et de livres. Il s'approcha, attiré par la vue de ces

cartonnages en papier bleu-perruquier et vert-chou gaufrés, sur toutes

les coutures, de ramages d'argent et d'or, de ces couvertures en

toiles couleur carmélite, poireau, caca d'oie, groseille, estampées

au fer froid, sur les plats et le dos, de filets noirs. Tout cela

avait une touche antiparisienne, une tournure mercantile, plus brutale

et pourtant moins vile que celles des reliures de camelote, en

France; çà et là, au milieu d'albums ouverts, reproduisant des scènes

humoristiques de du Maurier et de John Leech, ou lançant au travers

de plaines en chromo les délirantes cavalcades de Caldecott, quelques

romans français apparaissaient, mêlant à ces verjus de teintes, des

vulgarités bénignes et satisfaites.

Il finit par s'arracher à cette contemplation, poussa la porte, pénétra

dans une vaste bibliothèque, pleine de monde; des étrangères assises

dépliaient des cartes et baragouinaient, en des langues inconnues, des

remarques. Un commis lui apporta toute une collection de guides. A son

tour, il s'assit, retournant ces livres dont les flexibles cartonnages

pliaient entre ses doigts. Il les parcourut, s'arrêta sur une page du

Baedeker, décrivant les musées de Londres. Il s'intéressait aux détails

laconiques et précis du guide; mais son attention dévia de l'ancienne

peinture anglaise sur la nouvelle qui le sollicitait davantage. Il se

rappelait certains spécimens qu'il avait vus, dans les expositions

internationales, et il songeait qu'il les reverrait peut-être à

Londres: des tableaux de Millais, la «Veillée de sainte Agnès» d'un

vert argenté si lunaire, des tableaux de Watts, aux couleurs étranges,

bariolés de gomme-gutte et d'indigo, des tableaux esquissés par un

Gustave Moreau malade, brossés par un Michel-Ange anémié et retouchés

par un Raphaël noyé dans le bleu; entre autres toiles, il se rappelait

une «Dénonciation de Caïn», une «Ida» et des «Èves», où, dans le

singulier et mystérieux amalgame de ces trois maîtres, sourdait la

personnalité tout à la fois quintessenciée et brute d'un Anglais docte

et rêveur, tourmenté par des hantises de tons atroces.

Toutes ces toiles assaillaient en foule sa mémoire. Le commis, étonné

par ce client qui s'oubliait devant une table, lui demanda sur lequel

de ces guides il fixait son choix. Des Esseintes demeura ébaubi,

puis il s'excusa, fit l'emplette d'un Baedeker et franchit la porte.

L'humidité le glaça; le vent soufflait de côté, cinglait les arcades

de ses fouets de pluie.--Allez là, fit-il, au cocher, en désignant du

doigt au bout d'une galerie, un magasin qui formait l'angle de la rue

de Rivoli et de la rue Castiglione et ressemblait avec ses carreaux

blanchâtres, éclairés en dedans, à une gigantesque veilleuse, brûlant

dans le malaise de ce brouillard, dans la misère de ce temps malade.

C'était la «Bodéga». Des Esseintes s'égara dans une grande salle qui

s'allongeait, en couloir, soutenue par des piliers de fonte, bardée, de

chaque côté de ses murs, de hautes futailles posées tout debout sur des

chantiers.

Cerclées de fer, la panse garnie de créneaux de bois simulant un

ratelier de pipes dans les crans duquel pendaient des verres en forme

de tulipes, le pied en l'air, le bas-ventre troué et emmanché d'une

cannelle de grès, ces barriques armoriées d'un blason royal étalaient

sur des étiquettes en couleur le nom de leur cru, la contenance de

leurs flancs, le prix de leur vin, acheté à la pièce, à la bouteille,

ou dégusté au verre.

Dans l'allée restée libre entre ces rangées de tonneaux, sous les

flammes du gaz qui bourdonnait aux becs d'un affreux lustre peint en

gris-fer, des tables couvertes de corbeilles de biscuits Palmers, de

gâteaux salés et secs, d'assiettes où s'entassaient des mince-pie et

des sandwichs cachant sous leurs fades enveloppes d'ardents sinapismes

à la moutarde, se succédaient entre une haie de chaises, jusqu'au fond

de cette cave encore bardée de nouveaux muids portant sur leur tête de

petits barils, couchés sur le flanc, estampillés de titres gravés au

fer chaud, dans le chêne.

Un fumet d'alcool saisit des Esseintes lorsqu'il prit place dans cette

salle où sommeillaient de puissants vins. Il regarda autour de lui:

ici, les foudres s'alignaient, détaillant toute la série des porto, des

vins âpres ou fruiteux, couleur d'acajou ou d'amarante, distingués par

de laudatives épithètes: «old port, light delicate, cockburn's very

fine, magnificent old Regina»; là, bombant leurs formidables abdomens,

se pressaient, côte à côte, des fûts énormes renfermant le vin martial

de l'Espagne, le xérès et ses dérivés, couleur de topaze brûlée ou

crue, le sanlucar, le pasto, le pale dry, l'oloroso, l'amontilla,

sucrés ou secs.

La cave était pleine; accoudé sur un coin de table, des Esseintes

attendait le verre de porto commandé à un gentleman, en train de

déboucher d'explosifs sodas contenus dans des bouteilles ovales qui

rappelaient, en les exagérant, ces capsules de gélatine et de gluten

employées par les pharmacies pour masquer le goût de certains remèdes.

Tout autour de lui, des Anglais foisonnaient: des dégaines de pâles

clergymen, vêtus de noir de la tête aux pieds, avec des chapeaux mous,

des souliers lacés, des redingotes interminables constellées sur la

poitrine de petits boutons, des mentons ras, des lunettes rondes, des

cheveux graisseux et plats; des trognes de tripiers et des mufles de

dogues avec des cous apoplectiques, des oreilles comme des tomates,

des joues vineuses, des yeux injectés et idiots, des colliers de barbe

pareils à ceux de quelques grands singes; plus loin, au bout du chai,

un long dépendeur d'andouilles aux cheveux d'étoupe, au menton garni de

poils blancs ainsi qu'un fond d'artichaut, déchiffrait, au travers d'un

microscope, les minuscules romains d'un journal anglais; en face, une

sorte de commodore américain, boulot et trapu, les chairs boucanées et

le nez en bulbe, s'endormait, regardant, un cigare planté dans le trou

velu de sa bouche, des cadres pendus aux murs renfermant des annonces

de vins de Champagne, les marques de Perrier et de Rœderer, d'Heidsieck

et de Mumm, et une tête encapuchonnée de moine, avec le nom écrit en

caractères gothiques de Dom Pérignon, à Reims.

Un certain amollissement enveloppa des Esseintes dans cette atmosphère

de corps de garde; étourdi par les bavardages des Anglais causant entre

eux, il rêvassait, évoquant devant la pourpre des porto remplissant

les verres, les créatures de Dickens qui aiment tant à les boire,

peuplant imaginairement la cave de personnages nouveaux, voyant ici

les cheveux blancs et le teint enflammé de Monsieur Wickfield; là, la

mine flegmatique et rusée et l'œil implacable de Monsieur Tulkinghorn,

le funèbre avoué de Bleak-house. Positivement, tous se détachaient

de sa mémoire, s'installaient, dans la Bodéga, avec leurs faits

et leurs gestes; ses souvenirs, ravivés par de récentes lectures,

atteignaient une précision inouïe. La ville du romancier, la maison

bien éclairée, bien chauffée, bien servie, bien close, les bouteilles

lentement versées par la petite Dorrit, par Dora Copperfield, par la

sœur de Tom Pinch, lui apparurent naviguant ainsi qu'une arche tiède,

dans un déluge de fange et de suie. Il s'acagnarda dans ce Londres

fictif, heureux d'être à l'abri, écoutant naviguer sur la Tamise les

remorqueurs qui poussaient de sinistres hurlements, derrière les

Tuileries, près du pont. Son verre était vide; malgré la vapeur éparse

dans cette cave encore échauffée par les fumigations des cigares et

des pipes, il éprouvait, en retombant dans la réalité, par ce temps

d'humidité fétide, un petit frisson.

Il demanda un verre d'amontillado, mais alors devant ce vin sec et

pâle, les lénitives histoires, les douces malvacées de l'auteur

anglais se défeuillèrent et les impitoyables révulsifs, les douloureux

rubéfiants d'Edgar Poe, surgirent; le froid cauchemar de la barrique

d'amontillado, de l'homme muré dans un souterrain, l'assaillit; les

faces bénévoles et communes des buveurs américains et anglais qui

occupaient la salle, lui parurent refléter d'involontaires et d'atroces

pensées, d'instinctifs et d'odieux desseins; puis il s'aperçut qu'il

s'esseulait, que l'heure du dîner était proche; il paya, s'arracha

de sa chaise, et gagna, tout étourdi, la porte. Il reçut un soufflet

mouillé dès qu'il mit les pieds dehors; inondés par la pluie et par

les rafales, les réverbères agitaient leurs petits éventails de

flamme, sans éclairer; encore descendu de plusieurs crans, le ciel

s'était abaissé jusqu'au ventre des maisons. Des Esseintes considéra

les arcades de la rue de Rivoli, noyées dans l'ombre et submergées

par l'eau, et il lui sembla qu'il se tenait dans le morne tunnel

creusé sous la Tamise; des tiraillements d'estomac le rappelèrent à

la réalité; il rejoignit sa voiture, jeta au cocher l'adresse de la

taverne de la rue d'Amsterdam, près de la gare, et il consulta sa

montre: sept heures. Il avait juste le temps de dîner; le train ne

partait qu'à huit heures cinquante minutes, et il comptait sur ses

doigts, supputait les heures de la traversée de Dieppe à Newhaven, se

disant:--Si les chiffres de l'indicateur sont exacts, je serai demain,

sur le coup de midi et demi, à Londres.

Le fiacre s'arrêta devant la taverne; de nouveau, des Esseintes

descendit et il pénétra dans une longue salle, sans dorure, brune,

divisée par des cloisons à mi-corps, en une série de compartiments

semblables aux boxs des écuries; dans cette salle, évasée près de la

porte, d'abondantes pompes à bières se dressaient sur un comptoir, près

de jambons aussi culottés que de vieux violons, de homards peints au

minium, de maquereaux marinés, avec des ronds d'oignons et de carottes

crus, des tranches de citron, des bouquets de laurier et de thym, des

baies de genièvre et du gros poivre nageant dans une sauce trouble.

L'un de ces boxs était vide. Il s'en empara et héla un jeune homme en

habit noir, qui s'inclina en jargonnant des mots incompréhensibles.

Pendant que l'on préparait le couvert, des Esseintes contempla ses

voisins; de même qu'à la Bodéga, des insulaires, aux yeux faïence, au

teint cramoisi, aux airs réfléchis ou rogues, parcouraient des feuilles

étrangères; seulement des femmes, sans cavaliers, dînaient, entre

elles, en tête à tête, de robustes Anglaises aux faces de garçon, aux

dents larges comme des palettes, aux joues colorées, en pomme, aux

longues mains et aux longs pieds. Elles attaquaient, avec une réelle

ardeur, un rumpsteak-pie, une viande chaude, cuite dans une sauce aux

champignons et revêtue, de même qu'un pâté, d'une croûte.

Après avoir perdu depuis si longtemps l'appétit, il demeura confondu

devant ces gaillardes dont la voracité aiguisa sa faim. Il commanda un

potage ox-tail, se régala de cette soupe à la queue de bœuf, tout à la

fois onctueuse et veloutée, grasse et ferme; puis, il examina la liste

des poissons, demanda un haddock, une sorte de merluche fumée qui lui

parut louable et, pris d'une fringale, à voir s'empiffrer les autres,

il mangea un rosbif aux pommes et s'enfourna deux pintes d'ale, excité

par ce petit goût de vacherie musquée que dégage cette fine et pâle

bière.

Sa faim se comblait; il chipota un bout de fromage bleu de Stilton dont

la douceur s'imprégnait d'amertume, picora une tarte à la rhubarbe, et,

pour varier, étancha sa soif avec le porter, cette bière noire qui sent

le jus de réglisse dépouillé de sucre.

Il respirait; depuis des années il n'avait et autant bâfré et autant

bu; ce changement d'habitude, ce choix de nourritures imprévues et

solides avait tiré l'estomac de son somme. Il s'enfonça dans sa chaise,

alluma une cigarette et s'apprêta à déguster sa tasse de café qu'il

trempa de gin.

La pluie continuait à tomber; il l'entendait crépiter sur les vitres

qui plafonnaient le fond de la pièce et dégouliner en cascades dans les

gargouilles; personne ne bougeait dans la salle; tous se dorlotaient,

ainsi que lui, au sec, devant des petits verres.

Les langues se délièrent; comme presque tous ces Anglais levaient,

en parlant, les yeux en l'air, des Esseintes conclut qu'ils

s'entretenaient du mauvais temps; aucun d'eux ne riait et tous étaient

vêtus de cheviote grise, réglée de jaune nankin et de rose de papier

buvard. Il jeta un regard ravi sur ses habits dont la couleur et la

coupe ne différaient pas sensiblement de celles des autres, et il

éprouva le contentement de ne point détonner dans ce milieu, d'être,

en quelque sorte et superficiellement, naturalisé citoyen de Londres;

puis il eut un sursaut. Et l'heure du train? se dit-il. Il consulta

sa montre: huit heures moins dix; j'ai encore près d'une demi-heure à

rester là; et une fois de plus, il songea au projet qu'il avait conçu.

Dans sa vie sédentaire, deux pays l'avaient seulement attiré, la

Hollande et l'Angleterre.

Il avait exaucé le premier de ses souhaits; n'y tenant plus, un beau

jour, il avait quitté Paris et visité les villes des Pays-Bas, une à

une.

Somme toute, il était résulté de cruelles désillusions de ce voyage.

Il s'était figuré une Hollande, d'après les œuvres de Teniers et de

Steen, de Rembrandt et d'Ostade, se façonnant d'avance, à son usage,

d'incomparables juiveries aussi dorées que des cuirs de Cordoue par le

soleil; s'imaginant de prodigieuses kermesses, de continuelles ribotes

dans les campagnes; s'attendant à cette bonhomie patriarcale, à cette

joviale débauche célébrée par les vieux maîtres.

Certes, Haarlem et Amsterdam l'avaient séduit; le peuple, non décrassé,

vu dans les vraies campagnes, ressemblait bien à celui peint par van

Ostade, avec ses enfants non équarris et taillés à la serpe et ses

commères grasses à lard, bosselées de gros tetons et de gros ventres;

mais de joies effrénées, d'ivrogneries familiales, point; en résumé,

il devait le reconnaître, l'école hollandaise du Louvre l'avait égaré;

elle avait simplement servi de tremplin à ses rêves; il s'était élancé,

avait bondi sur une fausse piste et erré dans des visions inégalables,

ne découvrant nullement sur la terre ce pays magique et réel qu'il

espérait, ne voyant point, sur des gazons semés de futailles, des

danses de paysans et de paysannes pleurant de joie, trépignant de

bonheur, s'allégeant, à force de rire, dans leurs jupes et dans leurs

chausses.

Non, décidément, rien de tout cela n'était visible; la Hollande

était un pays tel que les autres et, qui plus est, un pays nullement

primitif, nullement bonhomme, car la religion protestante y sévissait,

avec ses rigides hypocrisies et ses solennelles raideurs.

Ce désenchantement lui revenait; il consulta de nouveau sa montre:

dix minutes le séparaient encore de l'heure du train. Il est grand

temps de demander l'addition et de partir, se dit-il. Il se sentait

une lourdeur d'estomac et une pesanteur, par tout le corps, extrêmes.

Voyons, fit-il, pour se verser du courage, buvons le coup de l'étrier;

et il remplit un verre de brandy, tout en réclamant sa note. Un

individu, en habit noir, une serviette sur le bras, une espèce de

majordome au crâne pointu et chauve, à la barbe grisonnante et dure,

sans moustaches, s'avança, un crayon derrière l'oreille, se posta, une

jambe en avant, comme un chanteur, tira de sa poche un calepin, et,

sans regarder son papier, les yeux fixés sur le plafond, près d'un

lustre, inscrivit et compta la dépense. Voilà, dit-il, en arrachant

la feuille de son calepin, et il la remit à des Esseintes qui le

considérait curieusement, ainsi qu'un animal rare. Quel surprenant

John Bull, pensait-il, en contemplant ce flegmatique personnage à qui

sa bouche rasée donnait aussi la vague apparence d'un timonier de la

marine américaine.

[Illustration]

A ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit; des gens entrèrent

apportant avec eux une odeur de chien mouillé à laquelle se mêla

une fumée de houille, rabattue par le vent dans la cuisine dont la

porte sans loquet claqua; des Esseintes était incapable de remuer

les jambes; un doux et tiède anéantissement se glissait par tous ses

membres, l'empêchait même d'étendre la main pour allumer un cigare.

Il se disait: Allons, voyons, debout, il faut filer; et d'immédiates

objections contrariaient ses ordres. A quoi bon bouger, quand on peut

voyager si magnifiquement sur une chaise? N'était-il pas à Londres dont

les senteurs, dont l'atmosphère, dont les habitants, dont les pâtures,

dont les ustensiles, l'environnaient? Que pouvait-il donc espérer,

sinon de nouvelles désillusions, comme en Hollande?

Il n'avait plus que le temps de courir à la gare, et une immense

aversion pour le voyage, un impérieux besoin de rester tranquille

s'imposaient avec une volonté de plus en plus accusée, de plus en plus

tenace. Pensif, il laissa s'écouler les minutes, se coupant ainsi la

retraite, se disant: Maintenant il faudrait se précipiter aux guichets,

se bousculer aux bagages; quel ennui! quelle corvée ça serait!--Puis,

se répétant, une fois de plus: En somme, j'ai éprouvé et j'ai vu ce

que je voulais éprouver et voir. Je suis saturé de vie anglaise depuis

mon départ; il faudrait être fou pour aller perdre, par un maladroit

déplacement, d'impérissables sensations. Enfin quelle aberration

ai-je donc eue pour avoir tenté de renier des idées anciennes, pour

avoir condamné les dociles fantasmagories de ma cervelle, pour avoir,

ainsi qu'un véritable béjaune, cru à la nécessité, à la curiosité, à

l'intérêt d'une excursion?--Tiens, fit-il, regardant sa montre, mais

l'heure est venue de rentrer au logis; cette fois, il se dressa sur

ses jambes, sortit, commanda au cocher de le reconduire à la gare de

Sceaux, et il revint avec ses malles, ses paquets, ses valises, ses

couvertures, ses parapluies et ses cannes, à Fontenay, ressentant

l'éreintement physique et la fatigue morale d'un homme qui rejoint son

chez soi, après un long et périlleux voyage.

A rebours · 第 31 / 44 题