A en juger par les quelques portraits conservés au château de Lourps,
la famille des Floressas des Esseintes avait été, au temps jadis,
composée d'athlétiques soudards, de rébarbatifs reîtres. Serrés, à
l'étroit dans leurs vieux cadres qu'ils barraient de leurs fortes
épaules, ils alarmaient avec leurs yeux fixes, leurs moustaches en
yatagans, leur poitrine dont l'arc bombé remplissait l'énorme coquille
des cuirasses.
Ceux-là étaient les ancêtres; les portraits de leurs descendants
manquaient; un trou existait dans la filière des visages de cette race;
une seule toile servait d'intermédiaire, mettait un point de suture
entre le passé et le présent, une tête mystérieuse et rusée, aux traits
morts et tirés, aux pommettes ponctuées d'une virgule de fard, aux
cheveux gommés et enroulés de perles, au col tendu et peint, sortant
des cannelures d'une rigide fraise.
Déjà, dans cette image de l'un des plus intimes familiers du duc
d'Épernon et du marquis d'O, les vices d'un tempérament appauvri, la
prédominance de la lymphe dans le sang, apparaissaient.
La décadence de cette ancienne maison avait, sans nul doute, suivi
régulièrement son cours; l'effémination des mâles était allée en
s'accentuant; comme pour achever l'œuvre des âges, les des Esseintes
marièrent, pendant deux siècles, leurs enfants entre eux, usant leur
reste de vigueur dans les unions consanguines.
De cette famille naguère si nombreuse qu'elle occupait presque tous les
territoires de l'Ile-de-France et de la Brie, un seul rejeton vivait,
le duc Jean, un grêle jeune homme de trente ans, anémique et nerveux,
aux joues caves, aux yeux d'un bleu froid d'acier, au nez éventé et
pourtant droit, aux mains sèches et fluettes.
Par un singulier phénomène d'atavisme, le dernier descendant
ressemblait à l'antique aïeul, au mignon, dont il avait la barbe en
pointe d'un blond extraordinairement pâle et l'expression ambiguë, tout
à la fois lasse et habile.
Son enfance avait été funèbre. Menacée de scrofules, accablée par
d'opiniâtres fièvres, elle parvint cependant, à l'aide de grand air
et de soins, à franchir les brisants de la nubilité, et alors les
nerfs prirent le dessus, matèrent les langueurs et les abandons de la
chlorose, menèrent jusqu'à leur entier développement les progressions
de la croissance.
La mère, une longue femme, silencieuse et blanche, mourut d'épuisement;
à son tour le père décéda d'une maladie vague; des Esseintes atteignait
alors sa dix-septième année.
Il n'avait gardé de ses parents qu'un souvenir apeuré, sans
reconnaissance, sans affection. Son père, qui demeurait d'ordinaire à
Paris, il le connaissait à peine; sa mère, il se la rappelait, immobile
et couchée, dans une chambre obscure du château de Lourps. Rarement, le
mari et la femme étaient réunis, et de ces jours-là il se remémorait
des entrevues décolorées, le père et la mère assis, en face l'un de
l'autre, devant un guéridon qui était seul éclairé par une lampe au
grand abat-jour très baissé, car la duchesse ne pouvait supporter sans
crises de nerfs la clarté et le bruit; dans l'ombre, ils échangeaient
deux mots à peine, puis le duc s'éloignait indifférent et ressautait
au plus vite dans le premier train.
Chez les Jésuites où Jean fut dépêché pour faire ses classes, son
existence fut plus bienveillante et plus douce. Les Pères se mirent à
choyer l'enfant dont l'intelligence les étonnait; cependant, en dépit
de leurs efforts, ils ne purent obtenir qu'il se livrât à des études
disciplinées; il mordait à certains travaux, devenait prématurément
ferré sur la langue latine, mais, en revanche, il était absolument
incapable d'expliquer deux mots de grec, ne témoignait d'aucune
aptitude pour les langues vivantes, et il se révéla tel qu'un être
parfaitement obtus, dès qu'on s'efforça de lui apprendre les premiers
éléments des sciences.
Sa famille se préoccupait peu de lui; parfois son père venait le
visiter au pensionnat: «Bonjour, bonsoir, sois sage et travaille bien».
Aux vacances, l'été, il partait pour le château de Lourps; sa présence
ne tirait pas sa mère de ses rêveries; elle l'apercevait à peine, ou
le contemplait, pendant quelques secondes, avec un sourire presque
douloureux, puis elle s'absorbait de nouveau dans la nuit factice dont
les épais rideaux des croisées enveloppaient la chambre.
Les domestiques étaient ennuyés et vieux. L'enfant, abandonné à
lui-même, fouillait dans les livres, les jours de pluie; errait, par
les après-midi de beau temps, dans la campagne.
Sa grande joie était de descendre dans le vallon, de gagner Jutigny,
un village planté au pied des collines, un petit tas de maisonnettes
coiffées de bonnets de chaume parsemés de touffes de joubarbe et de
bouquets de mousse. Il se couchait dans la prairie, à l'ombre des
hautes meules, écoutant le bruit sourd des moulins à eau, humant le
souffle frais de la Voulzie. Parfois, il poussait jusqu'aux tourbières,
jusqu'au hameau vert et noir de Longueville, ou bien il grimpait sur
les côtes balayées par le vent et d'où l'étendue était immense. Là, il
avait d'un côté, sous lui, la vallée de la Seine, fuyant à perte de vue
et se confondant avec le bleu du ciel fermé au loin; de l'autre, tout
en haut, à l'horizon, les églises et la tour de Provins qui semblaient
trembler, au soleil, dans la pulvérulence dorée de l'air.
[Illustration]
Il lisait ou rêvait, s'abreuvait jusqu'à la nuit de solitude: à force
de méditer sur les mêmes pensées, son esprit se concentra et ses
idées encore indécises mûrirent. Après chaque vacance, il revenait
chez ses maîtres plus réfléchi et plus têtu; ces changements ne leur
échappaient pas; perspicaces et retors, habitués par leur métier à
sonder jusqu'au plus profond des âmes, ils ne furent point les dupes
de cette intelligence éveillée mais indocile; ils comprirent que
jamais cet élève ne contribuerait à la gloire de leur maison, et comme
sa famille était riche et paraissait se désintéresser de son avenir,
ils renoncèrent aussitôt à le diriger sur les profitables carrières
des écoles; bien qu'il discutât volontiers avec eux sur toutes les
doctrines théologiques qui le sollicitaient par leurs subtilités et
leurs arguties, ils ne songèrent même pas à le destiner aux Ordres,
car malgré leurs efforts sa foi demeurait débile; en dernier ressort,
par prudence, par peur de l'inconnu, ils le laissèrent travailler
aux études qui lui plaisaient et négliger les autres, ne voulant pas
s'aliéner cet esprit indépendant, par des tracasseries de pions laïques.
Il vécut ainsi, parfaitement heureux, sentant à peine le joug paternel
des prêtres; il continua ses études latines et françaises, à sa guise,
et, encore que la théologie ne figurât point dans les programmes de
ses classes, il compléta l'apprentissage de cette science qu'il avait
commencée au château de Lourps, dans la bibliothèque léguée par son
arrière-grand-oncle Dom Prosper, ancien prieur des chanoines réguliers
de Saint-Ruf.
Le moment échut pourtant où il fallut quitter l'institution des
Jésuites; il atteignait sa majorité et devenait maître de sa fortune;
son cousin et tuteur le comte de Montchevrel lui rendit ses comptes.
Les relations qu'ils entretinrent furent de durée courte, car il ne
pouvait y avoir aucun point de contact entre ces deux hommes dont l'un
était vieux et l'autre jeune. Par curiosité, par désœuvrement, par
politesse, des Esseintes fréquenta cette famille et il subit, plusieurs
fois, dans son hôtel de la rue de la Chaise, d'écrasantes soirées où
des parentes, antiques comme le monde, s'entretenaient de quartiers de
noblesse, de lunes héraldiques, de cérémoniaux surannés.
Plus que ces douairières, les hommes rassemblés autour d'un whist, se
révélaient ainsi que des êtres immuables et nuls; là, les descendants
des anciens preux, les dernières branches des races féodales,
apparurent à des Esseintes sous les traits de vieillards catarrheux et
maniaques, rabâchant d'insipides discours, de centenaires phrases. De
même que dans la tige coupée d'une fougère, une fleur de lis semblait
seule empreinte dans la pulpe ramollie de ces vieux crânes.
Une indicible pitié vint au jeune homme pour ces momies ensevelies dans
leurs hypogées pompadour à boiseries et à rocailles, pour ces maussades
lendores qui vivaient, l'œil constamment fixé sur un vague Chanaan, sur
une imaginaire Palestine.
Après quelques séances dans ce milieu, il se résolut, malgré les
invitations et les reproches, à n'y plus jamais mettre les pieds.
Il se prit alors à frayer avec les jeunes gens de son âge et de son
monde.
Les uns, élevés avec lui dans les pensions religieuses, avaient gardé
de cette éducation une marque spéciale. Ils suivaient les offices,
communiaient à Pâques, hantaient les cercles catholiques et ils se
cachaient ainsi que d'un crime des assauts qu'ils livraient aux filles,
en baissant les yeux. C'étaient, pour la plupart, des bellâtres
inintelligents et asservis, de victorieux cancres qui avaient lassé la
patience de leurs professeurs, mais avaient néanmoins satisfait à leur
volonté de déposer, dans la société, des êtres obéissants et pieux.
Les autres, élevés dans les collèges de l'État ou dans les lycées,
étaient moins hypocrites et plus libres, mais ils n'étaient ni plus
intéressants ni moins étroits. Ceux-là étaient des noceurs, épris
d'opérettes et de courses, jouant le lansquenet et le baccarat, pariant
des fortunes sur des chevaux, sur des cartes, sur tous les plaisirs
chers aux gens creux. Après une année d'épreuve, une immense lassitude
résulta de cette compagnie dont les débauches lui semblèrent basses et
faciles, faites sans discernement, sans apparat fébrile, sans réelle
surexcitation de sang et de nerfs.
Peu à peu, il les quitta, et il approcha les hommes de lettres avec
lesquels sa pensée devait rencontrer plus d'affinités et se sentir
mieux à l'aise. Ce fut un nouveau leurre; il demeura révolté par leurs
jugements rancuniers et mesquins, par leur conversation aussi banale
qu'une porte d'église, par leurs dégoûtantes discussions, jaugeant la
valeur d'une œuvre selon le nombre des éditions et le bénéfice de la
vente. En même temps il aperçut les libres penseurs, les doctrinaires
de la bourgeoisie, des gens qui réclamaient toutes les libertés pour
étrangler les opinions des autres, d'avides et d'éhontés puritains,
qu'il estima, comme éducation, inférieurs au cordonnier du coin.
Son mépris de l'humanité s'accrut; il comprit enfin que le monde est,
en majeure partie, composé de sacripants et d'imbéciles. Décidément, il
n'avait aucun espoir de découvrir chez autrui les mêmes aspirations et
les mêmes haines, aucun espoir de s'accoupler avec une intelligence
qui se complût, ainsi que la sienne, dans une studieuse décrépitude,
aucun espoir d'adjoindre un esprit pointu et chantourné tel que le
sien, à celui d'un écrivain ou d'un lettré.
Énervé, mal à l'aise, indigné par l'insignifiance des idées échangées
et reçues, il devenait comme ces gens dont a parlé Nicole, qui sont
douloureux partout; il en arrivait à s'écorcher constamment l'épiderme,
à souffrir des balivernes patriotiques et sociales débitées, chaque
matin, dans les journaux, à s'exagérer la portée des succès qu'un
tout-puissant public réserve toujours et quand même aux œuvres écrites
sans idées et sans style.
[Illustration]
Déjà il rêvait à une thébaïde raffinée, à un désert confortable, à une
arche immobile et tiède où il se réfugierait loin de l'incessant déluge
de la sottise humaine.
Une seule passion, la femme, eût pu le retenir dans cet universel
dédain qui le poignait, mais celle-là était, elle aussi, usée. Il avait
touché aux repas charnels, avec un appétit d'homme quinteux, affecté
de malacie, obsédé de fringales et dont le palais s'émousse et se
blase vite; au temps où il compagnonnait avec les hobereaux, il avait
participé à ces spacieux soupers où des femmes soûles se dégrafent au
dessert et battent la table avec leur tête; il avait aussi parcouru
les coulisses, tâté des actrices et des chanteuses, subi, en sus de
la bêtise innée des femmes, la délirante vanité des cabotines; puis
il avait entretenu des filles déjà célèbres et contribué à la fortune
de ces agences qui fournissent, moyennant salaire, des plaisirs
contestables; enfin, repu, las de ce luxe similaire, de ces caresses
identiques, il avait plongé dans les bas-fonds, espérant ravitailler
ses désirs par le contraste, pensant stimuler ses sens assoupis par
l'excitante malpropreté de la misère.
Quoi qu'il tentât, un immense ennui l'opprimait. Il s'acharna, recourut
aux périlleuses caresses des virtuoses, mais alors sa santé faiblit
et son système nerveux s'exacerba; la nuque devenait déjà sensible et
la main remuait, droite encore lorsqu'elle saisissait un objet lourd,
capricante et penchée quand elle tenait quelque chose de léger tel
qu'un petit verre.
[Illustration]
Les médecins consultés l'effrayèrent. Il était temps d'enrayer cette
vie, de renoncer à ces manœuvres qui alitaient ses forces. Il demeura
pendant quelque temps, tranquille; mais bientôt le cervelet s'exalta,
appela de nouveau aux armes. De même que ces gamines qui, sous le
coup de la puberté, s'affament de mets altérés ou abjects, il en vint
à rêver, à pratiquer les amours exceptionnelles, les joies déviées;
alors, ce fut la fin; comme satisfaits d'avoir tout épuisé, comme
fourbus de fatigues, ses sens tombèrent en léthargie, l'impuissance fut
proche.
Il se retrouva sur le chemin, dégrisé, seul, abominablement lassé,
implorant une fin que la lâcheté de sa chair l'empêchait d'atteindre.
Ses idées de se blottir, loin du monde, de se calfeutrer dans une
retraite, d'assourdir, ainsi que pour ces malades dont on couvre la rue
de paille, le vacarme roulant de l'inflexible vie, se renforcèrent.
Il était d'ailleurs temps de se résoudre; le compte qu'il fit de sa
fortune l'épouvanta; en folies, en noces, il avait dévoré la majeure
partie de son patrimoine, et l'autre partie, placée en terres, ne
rapportait que des intérêts dérisoires.
Il se détermina à vendre le château de Lourps où il n'allait plus et
où il n'oubliait derrière lui aucun souvenir attachant, aucun regret;
il liquida aussi ses autres biens, acheta des rentes sur l'État, réunit
de la sorte un revenu annuel de cinquante mille livres et se réserva,
en plus, une somme ronde destinée à payer et à meubler la maisonnette
où il se proposait de baigner dans une définitive quiétude.
Il fouilla les environs de la capitale, et découvrit une bicoque à
vendre, en haut de Fontenay-aux-Roses, dans un endroit écarté, sans
voisins, près du fort: son rêve était exaucé; dans ce pays peu ravagé
par les Parisiens, il était certain d'être à l'abri; la difficulté des
communications mal assurées par un ridicule chemin de fer, situé au
bout de la ville, et par de petits tramways, partant et marchant à leur
guise, le rassurait. En songeant à la nouvelle existence qu'il voulait
organiser, il éprouvait une allégresse d'autant plus vive qu'il se
voyait retiré assez loin déjà, sur la berge, pour que le flot de Paris
ne l'atteignît plus et assez près cependant pour que cette proximité
de la capitale le confirmât dans sa solitude. Et, en effet, puisqu'il
suffit qu'on soit dans l'impossibilité de se rendre à un endroit pour
qu'aussitôt le désir d'y aller vous prenne, il avait des chances, en
ne se barrant pas complètement la route, de n'être assailli par aucun
regain de société, par aucun regret.
Il mit les maçons sur la maison qu'il avait acquise, puis, brusquement,
un jour, sans faire part à qui que ce fût de ses projets, il se
débarrassa de son ancien mobilier, congédia ses domestiques et
disparut, sans laisser au concierge aucune adresse.
[Illustration: AUGUSTE LEROUX]
I
PLUS de deux mois s'écoulèrent avant que des Esseintes pût s'immerger
dans le silencieux repos de sa maison de Fontenay; des achats de toute
sorte l'obligeaient à déambuler encore dans Paris, à battre la ville
d'un bout à l'autre.
Et pourtant à quelles perquisitions n'avait-il pas eu recours, à
quelles méditations ne s'était-il point livré, avant que de confier son
logement aux tapissiers!
Il était depuis longtemps expert aux sincérités et aux faux-fuyants
des tons. Jadis, alors qu'il recevait chez lui des femmes, il avait
composé un boudoir où, au milieu des petits meubles sculptés dans le
pâle camphrier du Japon, sous une espèce de tente en satin rose des
Indes, les chairs se coloraient doucement aux lumières apprêtées que
blutait l'étoffe.
Cette pièce où des glaces se faisaient écho et se renvoyaient à perte
de vue, dans les murs, des enfilades de boudoirs roses, avait été
célèbre parmi les filles qui se complaisaient à tremper leur nudité
dans ce bain d'incarnat tiède qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée
par le bois des meubles.
Mais, en mettant même de côté les bienfaits de cet air fardé qui
paraissait transfuser un nouveau sang sous les peaux défraîchies et
usées par l'habitude des céruses et l'abus des nuits, il goûtait
pour son propre compte, dans ce languissant milieu, des allégresses
particulières, des plaisirs que rendaient extrêmes et qu'activaient, en
quelque sorte, les souvenirs des maux passés, des ennuis défunts.
Ainsi, par haine, par mépris de son enfance, il avait pendu au plafond
de cette pièce une petite cage en fil d'argent où un grillon enfermé
chantait comme dans les cendres des cheminées du château de Lourps;
quand il écoutait ce cri tant de fois entendu, toutes les soirées
contraintes et muettes chez sa mère, tout l'abandon d'une jeunesse
souffrante et refoulée, se bousculaient devant lui, et alors, aux
secousses de la femme qu'il caressait machinalement et dont les paroles
ou le rire rompaient sa vision et le ramenaient brusquement dans la
réalité, dans le boudoir, à terre, un tumulte se levait en son âme, un
besoin de vengeance des tristesses endurées, une rage de salir par des
turpitudes des souvenirs de famille, un désir furieux de panteler sur
des coussins de chair, d'épuiser jusqu'à leurs dernières gouttes, les
plus véhémentes et les plus âcres des folies charnelles.
D'autres fois encore, quand le spleen le pressait, quand par les temps
pluvieux d'automne, l'aversion de la rue, du chez soi, du ciel en boue
jaune, des nuages en macadam, l'assaillait, il se réfugiait dans
ce réduit, agitait légèrement la cage et la regardait se répercuter
à l'infini dans le jeu des glaces, jusqu'à ce que ses yeux grisés
s'aperçussent que la cage ne bougeait point, mais que tout le boudoir
vacillait et tournait, emplissant la maison d'une valse rose.
Puis, au temps où il jugeait nécessaire de se singulariser, des
Esseintes avait aussi créé des ameublements fastueusement étranges,
divisant son salon en une série de niches, diversement tapissées et
pouvant se relier par une subtile analogie, par un vague accord de
teintes joyeuses ou sombres, délicates ou barbares, au caractère des
œuvres latines et françaises qu'il aimait. Il s'installait alors dans
celle de ces niches dont le décor lui semblait le mieux correspondre à
l'essence même de l'ouvrage que son caprice du moment l'amenait à lire.
Enfin, il avait fait préparer une haute salle, destinée à la réception
de ses fournisseurs; ils entraient, s'asseyaient les uns à côté des
autres, dans des stalles d'église, et alors il montait dans une
chaire magistrale et prêchait le sermon sur le dandysme, adjurant ses
bottiers et ses tailleurs de se conformer, de la façon la plus absolue,
à ses brefs en matière de coupe, les menaçant d'une excommunication
pécuniaire s'ils ne suivaient pas, à la lettre, les instructions
contenues dans ses monitoires et ses bulles.
Il s'acquit la réputation d'un excentrique qu'il paracheva en se vêtant
de costumes de velours blanc, de gilets d'orfroi, en plantant, en guise
de cravate, un bouquet de Parme dans l'échancrure décolletée d'une
chemise, en donnant aux hommes de lettres des dîners retentissants,
un entre autres renouvelé du XVIIIe siècle, où, pour célébrer la plus
futile des mésaventures il avait organisé un repas de deuil.
Dans la salle à manger tendue de noir, ouverte sur le jardin de sa
maison subitement transformé, montrant ses allées poudrées de charbon,
son petit bassin maintenant bordé d'une margelle de basalte et rempli
d'encre et ses massifs tout disposés de cyprès et de pins, le dîner
avait été apporté sur une nappe noire, garnie de corbeilles de
violettes et de scabieuses, éclairée par des candélabres où brûlaient
des flammes vertes et par des chandeliers où flambaient des cierges.
Tandis qu'un orchestre dissimulé jouait des marches funèbres, les
convives avaient été servis par des négresses nues, avec des mules et
des bas en toile d'argent, semée de larmes.
[Illustration]
On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes à la
tortue, des pains de seigle russe, des olives mûres de Turquie, du
caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de Francfort, des
gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis
de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons,
des raisinés, des mûres et des guignes; bu, dans des verres sombres,
les vins de la Limagne et du Roussillon, des Tenedos, des Porto et des
Val de Peñas; savouré, après le café et le brou de noix, des kwas, des
porter et des stout.
Le dîner de faire-part d'une virilité momentanément morte, était-il
écrit sur les lettres d'invitations semblables à celles des
enterrements.
Mais ces extravagances dont il se glorifiait jadis s'étaient,
d'elles-mêmes, consumées; aujourd'hui, le mépris lui était venu de ces
ostentations puériles et surannées, de ces vêtements anormaux, de ces
embellies de logements bizarres. Il songeait simplement à se composer,
pour son plaisir personnel et non plus pour l'étonnement des autres, un
intérieur confortable et paré néanmoins d'une façon rare, à se façonner
une installation curieuse et calme, appropriée aux besoins de sa future
solitude.
Lorsque la maison de Fontenay fut prête et agencée, suivant ses
désirs et ses plans, par un architecte; lorsqu'il ne resta plus qu'à
déterminer l'ordonnance de l'ameublement et du décor, il passa de
nouveau et longuement en revue la série des couleurs et des nuances.
Ce qu'il voulait, c'étaient des couleurs dont l'expression s'affirmât
aux lumières factices des lampes; peu lui importait même qu'elles
fussent, aux lueurs du jour, insipides ou rêches, car il ne vivait
guère que la nuit, pensant qu'on était mieux chez soi, plus seul, et
que l'esprit ne s'excitait et ne crépitait réellement qu'au contact
voisin de l'ombre; il trouvait aussi une jouissance particulière à se
tenir dans une chambre largement éclairée, seule éveillée et debout, au
milieu des maisons enténébrées et endormies, une sorte de jouissance
où il entrait peut-être une pointe de vanité, une satisfaction toute
singulière que connaissent les travailleurs attardés alors que,
soulevant les rideaux des fenêtres, ils s'aperçoivent autour d'eux que
tout est éteint, que tout est muet, que tout est mort.
Lentement, il tria, un à un, les tons.
Le bleu tire aux flambeaux sur un faux vert; s'il est foncé comme le
cobalt et l'indigo, il devient noir; s'il est clair, il tourne au gris;
s'il est sincère et doux comme la turquoise, il se ternit et se glace.
A moins donc de l'associer, ainsi qu'un adjuvant, à une autre couleur,
il ne pouvait être question d'en faire la note dominante d'une pièce.
D'un autre côté, les gris fer se renfrognent encore et s'alourdissent;
les gris de perle perdent leur azur et se métamorphosent en un blanc
sale; les bruns s'endorment et se froidissent; quant aux verts foncés,
ainsi que les verts empereur et les verts myrte, ils agissent de même
que les gros bleus et fusionnent avec les noirs; restaient donc les
verts plus pâles, tels que le vert paon, les cinabres et les laques,
mais alors la lumière exile leur bleu et ne détient plus que leur
jaune qui ne garde, à son tour, qu'un ton faux, qu'une saveur trouble.
Il n'y avait pas à songer davantage aux saumons, aux maïs et aux roses
dont les efféminations contrarieraient les pensées de l'isolement;
il n'y avait pas enfin à méditer sur les violets qui se dépouillent;
le rouge surnage seul, le soir, et quel rouge! un rouge visqueux,
un lie-de-vin ignoble; il lui paraissait d'ailleurs bien inutile de
recourir à cette couleur, puisqu'en s'ingérant de la santonine, à
certaine dose, l'on voit violet et qu'il est dès lors facile de se
changer, et sans y toucher, la teinte de ses tentures.
Ces couleurs écartées, trois demeuraient seulement: le rouge, l'orangé,
le jaune.
A toutes il préférait l'orangé, confirmant ainsi, par son propre
exemple, la vérité d'une théorie qu'il déclarait d'une exactitude
presque mathématique: à savoir, qu'une harmonie existe entre la nature
sensuelle d'un individu vraiment artiste et la couleur que ses yeux
voient d'une façon plus spéciale et plus vive.
En négligeant, en effet, le commun des hommes dont les grossières
rétines ne perçoivent ni la cadence propre à chacune des couleurs, ni
le charme mystérieux de leurs dégradations et de leurs nuances; en
négligeant aussi ces yeux bourgeois, insensibles à la pompe et à la
victoire des teintes vibrantes et fortes; en ne conservant plus alors
que les gens aux pupilles raffinées, exercées par la littérature et
par l'art, il lui semblait certain que l'œil de celui d'entre eux qui
rêve d'idéal, qui réclame des illusions, sollicite des voiles dans le
coucher, est généralement caressé par le bleu et ses dérivés, tels
que le mauve, le lilas, le gris de perle, pourvu toutefois qu'ils
demeurent attendris et ne dépassent pas la lisière où ils aliènent leur
personnalité et se transforment en de purs violets, en de francs gris.
Les gens, au contraire, qui hussardent, les pléthoriques, les beaux
sanguins, les solides mâles qui dédaignent les entrées et les épisodes
et se ruent, en perdant aussitôt la tête, ceux-là se complaisent, pour
la plupart, aux lueurs éclatantes des jaunes et des rouges, aux coups
de cymbales des vermillons et des chromes qui les aveuglent et qui les
soûlent.
Enfin, les yeux des gens affaiblis et nerveux dont l'appétit sensuel
quête des mets relevés par les fumages et les saumures, les yeux des
gens surexcités et étiques chérissent, presque tous, cette couleur
irritante et maladive, aux splendeurs fictives, aux fièvres acides:
l'orangé.
Le choix de des Esseintes ne pouvait donc prêter au moindre doute; mais
d'incontestables difficultés se présentaient encore. Si le rouge et le
jaune se magnifient aux lumières, il n'en est pas toujours de même de
leur composé, l'orangé, qui s'emporte, et se transmue souvent en un
rouge capucine, en un rouge feu.
[Illustration]
Il étudia aux bougies toutes ses nuances, en découvrit une qui lui
parut ne pas devoir se déséquilibrer et se soustraire aux exigences
qu'il attendait d'elle; ces préliminaires terminés, il tâcha de ne pas
user, autant que possible, pour son cabinet au moins, des étoffes et
des tapis de l'Orient, devenus, maintenant que les négociants enrichis
se les procurent dans les magasins de nouveautés, au rabais, si
fastidieux et si communs.
Il se résolut, en fin de compte, à faire relier ses murs comme des
livres, avec du maroquin, à gros grains écrasés, avec de la peau du
Cap, glacée par de fortes plaques d'acier, sous une puissante presse.
Les lambris une fois parés, il fit peindre les baguettes et les
hautes plinthes en un indigo foncé, en un indigo laqué, semblable à
celui que les carrossiers emploient pour les panneaux des voitures,
et le plafond, un peu arrondi, également tendu de maroquin, ouvrit
tel qu'un immense œil-de-bœuf, enchâssé dans sa peau d'orange, un
cercle de firmament en soie bleu de roi, au milieu duquel montaient à
tire-d'aile, des séraphins d'argent, naguère brodés par la confrérie
des tisserands de Cologne, pour une ancienne chape.
Après que la mise en place fut effectuée, le soir, tout cela se
concilia, se tempéra, s'assit: les boiseries immobilisèrent leur bleu
soutenu et comme échauffé par les oranges qui se maintinrent, à leur
tour, sans s'adultérer, appuyés et, en quelque sorte, attisés qu'ils
furent par le souffle pressant des bleus.
En fait de meubles, des Esseintes n'eut pas de longues recherches à
opérer, le seul luxe de cette pièce devant consister en des livres
et des fleurs rares; il se borna, se réservant d'orner plus tard, de
quelques dessins ou de quelques tableaux, les cloisons demeurées nues,
à établir sur la majeure partie de ses murs des rayons et des casiers
de bibliothèque en bois d'ébène, à joncher le parquet de peaux de bêtes
fauves et de fourrures de renards bleus, à installer près d'une massive
table de changeur du XVe siècle, de profonds fauteuils à oreillettes et
un vieux pupitre de chapelle, en fer forgé, un de ces antiques lutrins
sur lesquels le diacre plaçait jadis l'antiphonaire et qui supportait
maintenant l'un des pesants in-folio du _Glossarium mediæ et infimæ
latinitatis_ de du Cange.
Les croisées dont les vitres, craquelées, bleuâtres, parsemées de culs
de bouteille aux bosses piquetées d'or, interceptaient la vue de la
campagne et ne laissaient pénétrer qu'une lumière feinte, se vêtirent,
à leur tour, de rideaux taillés dans de vieilles étoles, dont l'or
assombri et quasi sauré s'éteignait dans la trame d'un roux presque
mort.
Enfin, sur la cheminée dont la robe fut, elle aussi, découpée
dans la somptueuse étoffe d'une dalmatique florentine, entre deux
ostensoirs, en cuivre doré, de style byzantin, provenant de l'ancienne
Abbaye-au-Bois de Bièvre, un merveilleux canon d'église, aux trois
compartiments séparés, ouvragés comme une dentelle, contint, sous le
verre de son cadre, copiées sur un authentique vélin, avec d'admirables
lettres de missel et de splendides enluminures, trois pièces de
Baudelaire: à droite et à gauche, les sonnets portant ces titres: «la
Mort des Amants»,--«l'Ennemi»;--au milieu, le poème en prose intitulé:
«_Any where out of the world_.--N'importe où, hors du monde».