ÉCRITE VINGT ANS APRÈS LE ROMAN

JE pense que tous les gens de lettres sont comme moi, que jamais ils

ne relisent leurs œuvres lorsqu'elles ont paru. Rien n'est, en effet,

plus désenchantant, plus pénible, que de regarder, après des années,

ses phrases. Elles se sont en quelque sorte décantées et déposent au

fond du livre; et, la plupart du temps, les volumes ne sont pas ainsi

que les vins qui s'améliorent en vieillissant; une fois dépouillés par

l'âge, les chapitres s'éventent et leur bouquet s'étiole.

J'ai eu cette impression pour certains flacons rangés dans le casier

d'_A Rebours_, alors que j'ai dû les déboucher.

Et, assez mélancoliquement, je tâche de me rappeler, en feuilletant ces

pages, la condition d'âme que je pouvais bien avoir au moment où je les

écrivis.

On était alors en plein naturalisme; mais cette école, qui devait

rendre l'inoubliable service de situer des personnages réels dans des

milieux exacts, était condamnée à se rabâcher, en piétinant sur place.

Elle n'admettait guère, en théorie du moins, l'exception; elle se

confinait donc dans la peinture de l'existence commune, s'efforçait,

sous prétexte de faire vivant, de créer des êtres qui fussent aussi

semblables que possible à la bonne moyenne des gens. Cet idéal s'était,

en son genre, réalisé dans un chef-d'œuvre qui a été beaucoup plus que

_L'Assommoir_ le parangon du naturalisme, _L'Éducation sentimentale_

de Gustave Flaubert; ce roman était, pour nous tous, «des Soirées

de Médan», une véritable bible; mais il ne comportait que peu de

moutures. Il était parachevé, irrecommençable pour Flaubert même; nous

en étions donc tous réduits, en ce temps-là, à louvoyer, à rôder par

des voies plus ou moins explorées, tout autour.

La vertu étant, il faut bien l'avouer, ici-bas une exception, était

par cela même écartée du plan naturaliste. Ne possédant pas le concept

catholique de la déchéance et de la tentation, nous ignorions de quels

efforts, de quelles souffrances elle est issue; l'héroïsme de l'âme,

victorieuse des embûches, nous échappait. Il ne nous serait pas venu à

l'idée de décrire cette lutte, avec ses hauts et ses bas, ses attaques

retorses et ses feintes et aussi ses habiles aides qui s'apprêtent très

loin souvent de la personne que le Maudit attaque, dans le fond d'un

cloître; la vertu nous semblait l'apanage d'êtres sans curiosités ou

dénués de sens, peu émouvante, en tout cas, à traiter, au point de vue

de l'art.

Restaient les vices; mais le champ en était, à cultiver, restreint. Il

se limitait aux territoires des Sept péchés capitaux et encore, sur ces

sept, un seul, celui contre le sixième Commandement de Dieu, était à

peu près accessible.

Les autres avaient été terriblement vendangés et il n'y demeurait guère

de grappes à égrener. L'Avarice, par exemple, avait été pressurée

jusqu'à sa dernière goutte par Balzac et par Hello. L'Orgueil,

la Colère, l'Envie avaient traîné dans toutes les publications

romantiques, et ces sujets de drames avaient été si violemment gauchis

par l'abus des scènes qu'il eût vraiment fallu du génie pour les

rajeunir dans un livre. Quant à la Gourmandise et à la Paresse, elles

semblaient pouvoir s'incarner plutôt en des personnages épisodiques

et convenir mieux à des comparses qu'à des chefs d'emploi ou à des

premières chanteuses de romans de mœurs.

La vérité est que l'Orgueil eût été le plus magnifique des forfaits

à étudier, dans ses ramifications infernales de cruauté envers le

prochain et de fausse humilité, que la Gourmandise remorquant à sa

suite la Luxure et la Paresse, le Vol, eussent été matière à de

surprenantes fouilles, si l'on avait scruté ces péchés avec la lampe

et le chalumeau de l'Église et en ayant la Foi; mais aucun de nous

n'était préparé pour cette besogne; nous étions donc acculés à remâcher

le méfait le plus facile à décortiquer de tous, le péché de Luxure,

sous toutes ses formes; et Dieu sait si nous le remâchâmes; mais cette

sorte de carrousel était court. Quoi qu'on inventât, le roman se

pouvait résumer en ces quelques lignes: savoir pourquoi monsieur Un

tel commettait ou ne commettait pas l'adultère avec madame Une telle;

si l'on voulait être distingué et se déceler, ainsi qu'un auteur du

meilleur ton, l'on plaçait l'œuvre de chair entre une marquise et un

comte; si l'on voulait, au contraire, être un écrivain populacier, un

prosateur à la coule, on la campait entre un soupirant de barrière et

une fille quelconque; le cadre seul différait. La distinction me paraît

avoir prévalu maintenant dans les bonnes grâces du lecteur, car je vois

qu'à l'heure actuelle il ne se repaît guère des amours plébéiennes ou

bourgeoises, mais continue à savourer les hésitations de la marquise,

allant rejoindre son tentateur dans un petit entresol dont l'aspect

change suivant la mode tapissière du temps. Tombera? Tombera pas? cela

s'intitule étude psychologique. Moi je veux bien.

J'avoue pourtant que, lorsqu'il m'arrive d'ouvrir un livre et que

j'y aperçois l'éternelle séduction et le non moins éternel adultère,

je m'empresse de le fermer, n'étant nullement désireux de connaître

comment l'idylle annoncée finira. Le volume où il n'y a pas de

documents avérés, le livre qui ne m'apprend rien ne m'intéresse plus.

Au moment où parut _A Rebours_, c'est-à-dire en 1884, la situation

était donc celle-ci: le naturalisme s'essoufflait à tourner la

meule dans le même cercle. La somme d'observations que chacun avait

emmagasinée, en les prenant sur soi-même et sur les autres, commençait

à s'épuiser. Zola, qui était un beau décorateur de théâtre, s'en tirait

en brossant des toiles plus ou moins précises; il suggérait très bien

l'illusion du mouvement et de la vie; ses héros étaient dénués d'âme,

régis tout bonnement par des impulsions et des instincts, ce qui

simplifiait le travail de l'analyse. Ils remuaient, accomplissaient

quelques actes sommaires, peuplaient d'assez franches silhouettes

des décors qui devenaient les personnages principaux de ses drames.

Il célébrait de la sorte les halles, les magasins de nouveautés,

les chemins de fer, les mines, et les êtres humains égarés dans ces

milieux n'y jouaient plus que le rôle d'utilités et de figurants; mais

Zola était Zola, c'est-à-dire un artiste un peu massif, mais doué de

puissants poumons et de gros poings.

Nous autres, moins râblés et préoccupés d'un art plus subtil et plus

vrai, nous devions nous demander si le naturalisme n'aboutissait pas à

une impasse et si nous n'allions pas bientôt nous heurter contre le mur

du fond.

A vrai dire, ces réflexions ne surgirent en moi que bien plus tard.

Je cherchais vaguement à m'évader d'un cul-de-sac où je suffoquais,

mais je n'avais aucun plan déterminé et _A Rebours_, qui me libéra

d'une littérature sans issue, en m'aérant, est un ouvrage parfaitement

inconscient, imaginé sans idées préconçues, sans intentions réservées

d'avenir, sans rien du tout.

Il m'était d'abord apparu, tel qu'une fantaisie brève, sous la forme

d'une nouvelle bizarre; j'y voyais un peu un pendant d'_A vau-l'eau_

transféré dans un autre monde; je me figurais un monsieur Folantin,

plus lettré, plus raffiné, plus riche et qui a découvert, dans

l'artifice, un dérivatif au dégoût que lui inspirent les tracas de la

vie et les mœurs américaines de son temps; je le profilais fuyant à

tire-d'aile dans le rêve, se réfugiant dans l'illusion d'extravagantes

féeries, vivant, seul, loin de son siècle, dans le souvenir évoqué

d'époques plus cordiales, de milieux moins vils.

Et, à mesure que j'y réfléchissais, le sujet s'agrandissait et

nécessitait de patientes recherches: chaque chapitre devenait le coulis

d'une spécialité, le sublimé d'un art différent; il se condensait en

un «of meat» de pierreries, de parfums, de fleurs, de littérature

religieuse et laïque, de musique profane et de plain-chant.

L'étrange fut que, sans m'en être d'abord douté, je fus amené par la

nature même de mes travaux à étudier l'Église sous bien des faces. Il

était, en effet, impossible de remonter jusqu'aux seules ères propres

qu'ait connues l'humanité, jusqu'au moyen âge, sans constater qu'Elle

tenait tout, que l'art n'existait qu'en Elle et que par Elle. N'ayant

pas la foi, je la regardais, un peu défiant, surpris de son ampleur et

de sa gloire, me demandant comment une religion qui me semblait faite

pour des enfants avait pu suggérer de si merveilleuses œuvres.

Je rôdais un peu à tâtons autour d'Elle, devinant plus que je ne

voyais, me reconstituant, avec les bribes que je retrouvais dans les

musées et les bouquins, un ensemble. Et aujourd'hui que je parcours,

après des investigations plus longues et plus sûres, les pages

d'_A Rebours_ qui ont trait au catholicisme et à l'art religieux,

je remarque que ce minuscule panorama, peint sur des feuilles de

bloc-notes, est exact. Ce que je peignais alors était succinct,

manquait de développements, mais était véridique. Je me suis borné

depuis à agrandir mes esquisses et à les mettre au point.

Je pourrais très bien signer maintenant les pages d'_A Rebours_ sur

l'Église, car elles paraissent avoir été, en effet, écrites par un

catholique.

Je me croyais loin de la religion pourtant! Je ne songeais pas que,

de Schopenhauer, que j'admirais plus que de raison, à l'_Ecclésiaste_

et au _Livre de Job_, il n'y avait qu'un pas. Les prémisses sur le

Pessimisme sont les mêmes, seulement, lorsqu'il s'agit de conclure,

le philosophe se dérobe. J'aimais ses idées sur l'horreur de la vie,

sur la bêtise du monde, sur l'inclémence de la destinée; je les aime

également dans les Livres Saints; mais les observations de Schopenhauer

n'aboutissent à rien; il vous laisse, pour ainsi parler, en plan;

ses aphorismes ne sont, en somme, qu'un herbier de plaintes sèches;

l'Église, elle, explique les origines et les causes, signale les fins,

présente les remèdes; elle ne se contente pas de vous donner une

consultation d'âme, elle vous traite et elle vous guérit, alors que le

médicastre allemand, après vous avoir bien démontré que l'affection

dont vous souffrez est incurable, vous tourne, en ricanant, le dos.

Son Pessimisme n'est autre que celui des Écritures auxquelles il l'a

emprunté. Il n'a pas dit plus que Salomon, plus que Job, plus même que

l'_Imitation_ qui a résumé, bien avant lui, toute sa philosophie en une

phrase: «C'est vraiment une misère que de vivre sur la terre!»

A distance, ces similitudes et ces dissemblances s'avèrent nettement,

mais à cette époque, si je les percevais, je ne m'y attardais point; le

besoin de conclure ne me tentait pas; la route tracée par Schopenhauer

était carrossable et d'aspect varié, je m'y promenais tranquillement,

sans désir d'en connaître le bout; en ce temps-là, je n'avais aucune

clarté réelle sur les échéances, aucune appréhension des dénouements;

les mystères du catéchisme me paraissaient enfantins; comme tous les

catholiques, du reste, j'ignorais parfaitement ma religion; je ne me

rendais pas compte que tout est mystère, que nous ne vivons que dans le

mystère, que si le hasard existait, il serait encore plus mystérieux

que la Providence. Je n'admettais pas la douleur infligée par un Dieu,

je m'imaginais que le Pessimisme pouvait être le consolateur des âmes

élevées. Quelle bêtise! c'est cela qui était peu expérimental, peu

document humain, pour me servir d'un terme cher au naturalisme. Jamais

le Pessimisme n'a consolé et les malades de corps et les alités d'âme!

Je souris, alors qu'après tant d'années, je relis les pages où ces

théories, si résolument fausses, sont affirmées.

Mais ce qui me frappe le plus, en cette lecture, c'est ceci: tous les

romans que j'ai écrits depuis _A Rebours_ sont contenus en germe dans

ce livre. Les chapitres ne sont, en effet, que les amorces des volumes

qui les suivirent.

Le chapitre sur la littérature latine de la Décadence, je l'ai sinon

développé, au moins plus approfondi, en traitant de la liturgie dans

_En route_ et dans _L'Oblat_. Je l'imprimerais, sans y rien changer

aujourd'hui, sauf pour saint Ambroise dont je n'aime toujours pas la

prose aqueuse et la rhétorique ampoulée. Il m'apparaît encore tel que

je le qualifiais «d'ennuyeux Cicéron chrétien», mais en revanche, le

poète est charmant; et ses hymnes et celles de son école qui figurent

dans le Bréviaire sont parmi les plus belles qu'ait conservées

l'Église; j'ajoute que la littérature un peu spéciale, il est vrai, de

l'hymnaire aurait pu trouver place dans le compartiment réservé de ce

chapitre.

Pas plus qu'en 1884, je ne raffole présentement du latin classique

du Maro et du Pois chiche; comme au temps d'_A Rebours_, je préfère

la langue de la Vulgate à la langue du siècle d'Auguste, voire même

à celle de la Décadence, plus curieuse pourtant, avec son fumet de

sauvagine et ses teintes persillées de venaison. L'Église qui, après

l'avoir désinfectée et rajeunie, a créé, pour aborder un ordre d'idées

inexprimées jusqu'alors, des vocables grandiloques et des diminutifs

de tendresse exquis, me semble donc s'être façonné un langage fort

supérieur au dialecte du Paganisme, et Durtal pense encore, à ce sujet,

tel que des Esseintes.

Le chapitre des pierreries, je l'ai repris dans _La Cathédrale_ en m'en

occupant alors au point de vue de la symbolique des gemmes. J'ai manié

les pierreries mortes d'_A Rebours_. Sans doute, je ne nie pas qu'une

belle émeraude puisse être admirée pour les étincelles qui grésillent

dans le feu de son eau verte, mais n'est-elle point, si l'on ignore

l'idiome des symboles, une inconnue, une étrangère avec laquelle on ne

peut s'entretenir et qui se tait, elle-même, parce que l'on ne comprend

pas ses locutions? Or, elle est plus et mieux que cela.

Sans admettre avec un vieil auteur du XVIe siècle, Estienne de Clave,

que les pierreries s'engendrent, ainsi que des personnes naturelles,

d'une semence éparse dans la matrice du sol, l'on peut très bien dire

qu'elles sont des minéraux significatifs, des substances loquaces,

qu'elles sont, en un mot, des symboles. Elles ont été envisagées sous

cet aspect depuis la plus haute antiquité et la tropologie des gemmes

est une des branches de cette symbolique chrétienne si parfaitement

oubliée par les prêtres et les laïques de notre temps et que j'ai

essayé de reconstituer en ses grandes lignes dans mon volume sur la

basilique de Chartres.

Le chapitre d'_A Rebours_ n'est donc que superficiel et à fleur

de chaton. Il n'est pas ce qu'il devrait être, une joaillerie de

l'au-delà. Il se compose d'écrins plus ou moins bien décrits, plus ou

moins bien rangés en une montre, mais c'est tout et ce n'est pas assez.

La peinture de Gustave Moreau, les gravures de Luyken, les

lithographies de Bresdin et de Redon sont telles que je les vois

encore. Je n'ai rien à modifier dans l'ordonnance de ce petit musée.

Pour le terrible chapitre VI dont le chiffre correspond, sans

intentions préconçues, à celui du Commandement de Dieu qu'il offense,

et pour certaines parties du IXe qui peuvent s'y joindre, je ne les

écrirais plus évidemment de la sorte. Il eût au moins fallu les

expliquer, d'une façon plus studieuse, par cette perversité diabolique

qui s'ingère, au point de vue luxurieux surtout, dans les cervelles

épuisées des gens. Il semble, en effet, que les maladies de nerfs, que

les névroses ouvrent dans l'âme des fissures par lesquelles l'Esprit

du Mal pénètre. Il y a là une énigme qui reste illucidée; le mot

hystérie ne résout rien; il peut suffire à préciser un état matériel,

à noter des rumeurs irrésistibles des sens, il ne déduit pas les

conséquences spirituelles qui s'y rattachent et, plus particulièrement,

les péchés de dissimulation et de mensonge, qui presque toujours s'y

greffent. Quels sont les tenants et les aboutissants de cette maladie

peccamineuse, dans quelle proportion s'atténue la responsabilité de

l'être atteint dans son âme d'une sorte de possession qui vient s'enter

sur le désordre de son malheureux corps? Nul ne le sait; en cette

matière, la médecine déraisonne et la théologie se tait.

A défaut d'une solution qu'il ne pouvait évidemment apporter, des

Esseintes eût dû envisager la question au point de vue de la faute

et en exprimer au moins quelque regret; il s'abstint de se vitupérer,

et il eut tort; mais bien qu'élevé par les Jésuites dont il fait--plus

que Durtal--l'éloge, il était devenu, par la suite, si rebelle aux

contraintes divines, si entêté à patauger dans son limon charnel!

[Illustration: Aug. Leroux pinx. E. Decisy sc.

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