JE pense que tous les gens de lettres sont comme moi, que jamais ils
ne relisent leurs œuvres lorsqu'elles ont paru. Rien n'est, en effet,
plus désenchantant, plus pénible, que de regarder, après des années,
ses phrases. Elles se sont en quelque sorte décantées et déposent au
fond du livre; et, la plupart du temps, les volumes ne sont pas ainsi
que les vins qui s'améliorent en vieillissant; une fois dépouillés par
l'âge, les chapitres s'éventent et leur bouquet s'étiole.
J'ai eu cette impression pour certains flacons rangés dans le casier
d'_A Rebours_, alors que j'ai dû les déboucher.
Et, assez mélancoliquement, je tâche de me rappeler, en feuilletant ces
pages, la condition d'âme que je pouvais bien avoir au moment où je les
écrivis.
On était alors en plein naturalisme; mais cette école, qui devait
rendre l'inoubliable service de situer des personnages réels dans des
milieux exacts, était condamnée à se rabâcher, en piétinant sur place.
Elle n'admettait guère, en théorie du moins, l'exception; elle se
confinait donc dans la peinture de l'existence commune, s'efforçait,
sous prétexte de faire vivant, de créer des êtres qui fussent aussi
semblables que possible à la bonne moyenne des gens. Cet idéal s'était,
en son genre, réalisé dans un chef-d'œuvre qui a été beaucoup plus que
_L'Assommoir_ le parangon du naturalisme, _L'Éducation sentimentale_
de Gustave Flaubert; ce roman était, pour nous tous, «des Soirées
de Médan», une véritable bible; mais il ne comportait que peu de
moutures. Il était parachevé, irrecommençable pour Flaubert même; nous
en étions donc tous réduits, en ce temps-là, à louvoyer, à rôder par
des voies plus ou moins explorées, tout autour.
La vertu étant, il faut bien l'avouer, ici-bas une exception, était
par cela même écartée du plan naturaliste. Ne possédant pas le concept
catholique de la déchéance et de la tentation, nous ignorions de quels
efforts, de quelles souffrances elle est issue; l'héroïsme de l'âme,
victorieuse des embûches, nous échappait. Il ne nous serait pas venu à
l'idée de décrire cette lutte, avec ses hauts et ses bas, ses attaques
retorses et ses feintes et aussi ses habiles aides qui s'apprêtent très
loin souvent de la personne que le Maudit attaque, dans le fond d'un
cloître; la vertu nous semblait l'apanage d'êtres sans curiosités ou
dénués de sens, peu émouvante, en tout cas, à traiter, au point de vue
de l'art.
Restaient les vices; mais le champ en était, à cultiver, restreint. Il
se limitait aux territoires des Sept péchés capitaux et encore, sur ces
sept, un seul, celui contre le sixième Commandement de Dieu, était à
peu près accessible.
Les autres avaient été terriblement vendangés et il n'y demeurait guère
de grappes à égrener. L'Avarice, par exemple, avait été pressurée
jusqu'à sa dernière goutte par Balzac et par Hello. L'Orgueil,
la Colère, l'Envie avaient traîné dans toutes les publications
romantiques, et ces sujets de drames avaient été si violemment gauchis
par l'abus des scènes qu'il eût vraiment fallu du génie pour les
rajeunir dans un livre. Quant à la Gourmandise et à la Paresse, elles
semblaient pouvoir s'incarner plutôt en des personnages épisodiques
et convenir mieux à des comparses qu'à des chefs d'emploi ou à des
premières chanteuses de romans de mœurs.
La vérité est que l'Orgueil eût été le plus magnifique des forfaits
à étudier, dans ses ramifications infernales de cruauté envers le
prochain et de fausse humilité, que la Gourmandise remorquant à sa
suite la Luxure et la Paresse, le Vol, eussent été matière à de
surprenantes fouilles, si l'on avait scruté ces péchés avec la lampe
et le chalumeau de l'Église et en ayant la Foi; mais aucun de nous
n'était préparé pour cette besogne; nous étions donc acculés à remâcher
le méfait le plus facile à décortiquer de tous, le péché de Luxure,
sous toutes ses formes; et Dieu sait si nous le remâchâmes; mais cette
sorte de carrousel était court. Quoi qu'on inventât, le roman se
pouvait résumer en ces quelques lignes: savoir pourquoi monsieur Un
tel commettait ou ne commettait pas l'adultère avec madame Une telle;
si l'on voulait être distingué et se déceler, ainsi qu'un auteur du
meilleur ton, l'on plaçait l'œuvre de chair entre une marquise et un
comte; si l'on voulait, au contraire, être un écrivain populacier, un
prosateur à la coule, on la campait entre un soupirant de barrière et
une fille quelconque; le cadre seul différait. La distinction me paraît
avoir prévalu maintenant dans les bonnes grâces du lecteur, car je vois
qu'à l'heure actuelle il ne se repaît guère des amours plébéiennes ou
bourgeoises, mais continue à savourer les hésitations de la marquise,
allant rejoindre son tentateur dans un petit entresol dont l'aspect
change suivant la mode tapissière du temps. Tombera? Tombera pas? cela
s'intitule étude psychologique. Moi je veux bien.
J'avoue pourtant que, lorsqu'il m'arrive d'ouvrir un livre et que
j'y aperçois l'éternelle séduction et le non moins éternel adultère,
je m'empresse de le fermer, n'étant nullement désireux de connaître
comment l'idylle annoncée finira. Le volume où il n'y a pas de
documents avérés, le livre qui ne m'apprend rien ne m'intéresse plus.
Au moment où parut _A Rebours_, c'est-à-dire en 1884, la situation
était donc celle-ci: le naturalisme s'essoufflait à tourner la
meule dans le même cercle. La somme d'observations que chacun avait
emmagasinée, en les prenant sur soi-même et sur les autres, commençait
à s'épuiser. Zola, qui était un beau décorateur de théâtre, s'en tirait
en brossant des toiles plus ou moins précises; il suggérait très bien
l'illusion du mouvement et de la vie; ses héros étaient dénués d'âme,
régis tout bonnement par des impulsions et des instincts, ce qui
simplifiait le travail de l'analyse. Ils remuaient, accomplissaient
quelques actes sommaires, peuplaient d'assez franches silhouettes
des décors qui devenaient les personnages principaux de ses drames.
Il célébrait de la sorte les halles, les magasins de nouveautés,
les chemins de fer, les mines, et les êtres humains égarés dans ces
milieux n'y jouaient plus que le rôle d'utilités et de figurants; mais
Zola était Zola, c'est-à-dire un artiste un peu massif, mais doué de
puissants poumons et de gros poings.
Nous autres, moins râblés et préoccupés d'un art plus subtil et plus
vrai, nous devions nous demander si le naturalisme n'aboutissait pas à
une impasse et si nous n'allions pas bientôt nous heurter contre le mur
du fond.
A vrai dire, ces réflexions ne surgirent en moi que bien plus tard.
Je cherchais vaguement à m'évader d'un cul-de-sac où je suffoquais,
mais je n'avais aucun plan déterminé et _A Rebours_, qui me libéra
d'une littérature sans issue, en m'aérant, est un ouvrage parfaitement
inconscient, imaginé sans idées préconçues, sans intentions réservées
d'avenir, sans rien du tout.
Il m'était d'abord apparu, tel qu'une fantaisie brève, sous la forme
d'une nouvelle bizarre; j'y voyais un peu un pendant d'_A vau-l'eau_
transféré dans un autre monde; je me figurais un monsieur Folantin,
plus lettré, plus raffiné, plus riche et qui a découvert, dans
l'artifice, un dérivatif au dégoût que lui inspirent les tracas de la
vie et les mœurs américaines de son temps; je le profilais fuyant à
tire-d'aile dans le rêve, se réfugiant dans l'illusion d'extravagantes
féeries, vivant, seul, loin de son siècle, dans le souvenir évoqué
d'époques plus cordiales, de milieux moins vils.
Et, à mesure que j'y réfléchissais, le sujet s'agrandissait et
nécessitait de patientes recherches: chaque chapitre devenait le coulis
d'une spécialité, le sublimé d'un art différent; il se condensait en
un «of meat» de pierreries, de parfums, de fleurs, de littérature
religieuse et laïque, de musique profane et de plain-chant.
L'étrange fut que, sans m'en être d'abord douté, je fus amené par la
nature même de mes travaux à étudier l'Église sous bien des faces. Il
était, en effet, impossible de remonter jusqu'aux seules ères propres
qu'ait connues l'humanité, jusqu'au moyen âge, sans constater qu'Elle
tenait tout, que l'art n'existait qu'en Elle et que par Elle. N'ayant
pas la foi, je la regardais, un peu défiant, surpris de son ampleur et
de sa gloire, me demandant comment une religion qui me semblait faite
pour des enfants avait pu suggérer de si merveilleuses œuvres.
Je rôdais un peu à tâtons autour d'Elle, devinant plus que je ne
voyais, me reconstituant, avec les bribes que je retrouvais dans les
musées et les bouquins, un ensemble. Et aujourd'hui que je parcours,
après des investigations plus longues et plus sûres, les pages
d'_A Rebours_ qui ont trait au catholicisme et à l'art religieux,
je remarque que ce minuscule panorama, peint sur des feuilles de
bloc-notes, est exact. Ce que je peignais alors était succinct,
manquait de développements, mais était véridique. Je me suis borné
depuis à agrandir mes esquisses et à les mettre au point.
Je pourrais très bien signer maintenant les pages d'_A Rebours_ sur
l'Église, car elles paraissent avoir été, en effet, écrites par un
catholique.
Je me croyais loin de la religion pourtant! Je ne songeais pas que,
de Schopenhauer, que j'admirais plus que de raison, à l'_Ecclésiaste_
et au _Livre de Job_, il n'y avait qu'un pas. Les prémisses sur le
Pessimisme sont les mêmes, seulement, lorsqu'il s'agit de conclure,
le philosophe se dérobe. J'aimais ses idées sur l'horreur de la vie,
sur la bêtise du monde, sur l'inclémence de la destinée; je les aime
également dans les Livres Saints; mais les observations de Schopenhauer
n'aboutissent à rien; il vous laisse, pour ainsi parler, en plan;
ses aphorismes ne sont, en somme, qu'un herbier de plaintes sèches;
l'Église, elle, explique les origines et les causes, signale les fins,
présente les remèdes; elle ne se contente pas de vous donner une
consultation d'âme, elle vous traite et elle vous guérit, alors que le
médicastre allemand, après vous avoir bien démontré que l'affection
dont vous souffrez est incurable, vous tourne, en ricanant, le dos.
Son Pessimisme n'est autre que celui des Écritures auxquelles il l'a
emprunté. Il n'a pas dit plus que Salomon, plus que Job, plus même que
l'_Imitation_ qui a résumé, bien avant lui, toute sa philosophie en une
phrase: «C'est vraiment une misère que de vivre sur la terre!»
A distance, ces similitudes et ces dissemblances s'avèrent nettement,
mais à cette époque, si je les percevais, je ne m'y attardais point; le
besoin de conclure ne me tentait pas; la route tracée par Schopenhauer
était carrossable et d'aspect varié, je m'y promenais tranquillement,
sans désir d'en connaître le bout; en ce temps-là, je n'avais aucune
clarté réelle sur les échéances, aucune appréhension des dénouements;
les mystères du catéchisme me paraissaient enfantins; comme tous les
catholiques, du reste, j'ignorais parfaitement ma religion; je ne me
rendais pas compte que tout est mystère, que nous ne vivons que dans le
mystère, que si le hasard existait, il serait encore plus mystérieux
que la Providence. Je n'admettais pas la douleur infligée par un Dieu,
je m'imaginais que le Pessimisme pouvait être le consolateur des âmes
élevées. Quelle bêtise! c'est cela qui était peu expérimental, peu
document humain, pour me servir d'un terme cher au naturalisme. Jamais
le Pessimisme n'a consolé et les malades de corps et les alités d'âme!
Je souris, alors qu'après tant d'années, je relis les pages où ces
théories, si résolument fausses, sont affirmées.
Mais ce qui me frappe le plus, en cette lecture, c'est ceci: tous les
romans que j'ai écrits depuis _A Rebours_ sont contenus en germe dans
ce livre. Les chapitres ne sont, en effet, que les amorces des volumes
qui les suivirent.
Le chapitre sur la littérature latine de la Décadence, je l'ai sinon
développé, au moins plus approfondi, en traitant de la liturgie dans
_En route_ et dans _L'Oblat_. Je l'imprimerais, sans y rien changer
aujourd'hui, sauf pour saint Ambroise dont je n'aime toujours pas la
prose aqueuse et la rhétorique ampoulée. Il m'apparaît encore tel que
je le qualifiais «d'ennuyeux Cicéron chrétien», mais en revanche, le
poète est charmant; et ses hymnes et celles de son école qui figurent
dans le Bréviaire sont parmi les plus belles qu'ait conservées
l'Église; j'ajoute que la littérature un peu spéciale, il est vrai, de
l'hymnaire aurait pu trouver place dans le compartiment réservé de ce
chapitre.
Pas plus qu'en 1884, je ne raffole présentement du latin classique
du Maro et du Pois chiche; comme au temps d'_A Rebours_, je préfère
la langue de la Vulgate à la langue du siècle d'Auguste, voire même
à celle de la Décadence, plus curieuse pourtant, avec son fumet de
sauvagine et ses teintes persillées de venaison. L'Église qui, après
l'avoir désinfectée et rajeunie, a créé, pour aborder un ordre d'idées
inexprimées jusqu'alors, des vocables grandiloques et des diminutifs
de tendresse exquis, me semble donc s'être façonné un langage fort
supérieur au dialecte du Paganisme, et Durtal pense encore, à ce sujet,
tel que des Esseintes.
Le chapitre des pierreries, je l'ai repris dans _La Cathédrale_ en m'en
occupant alors au point de vue de la symbolique des gemmes. J'ai manié
les pierreries mortes d'_A Rebours_. Sans doute, je ne nie pas qu'une
belle émeraude puisse être admirée pour les étincelles qui grésillent
dans le feu de son eau verte, mais n'est-elle point, si l'on ignore
l'idiome des symboles, une inconnue, une étrangère avec laquelle on ne
peut s'entretenir et qui se tait, elle-même, parce que l'on ne comprend
pas ses locutions? Or, elle est plus et mieux que cela.
Sans admettre avec un vieil auteur du XVIe siècle, Estienne de Clave,
que les pierreries s'engendrent, ainsi que des personnes naturelles,
d'une semence éparse dans la matrice du sol, l'on peut très bien dire
qu'elles sont des minéraux significatifs, des substances loquaces,
qu'elles sont, en un mot, des symboles. Elles ont été envisagées sous
cet aspect depuis la plus haute antiquité et la tropologie des gemmes
est une des branches de cette symbolique chrétienne si parfaitement
oubliée par les prêtres et les laïques de notre temps et que j'ai
essayé de reconstituer en ses grandes lignes dans mon volume sur la
basilique de Chartres.
Le chapitre d'_A Rebours_ n'est donc que superficiel et à fleur
de chaton. Il n'est pas ce qu'il devrait être, une joaillerie de
l'au-delà. Il se compose d'écrins plus ou moins bien décrits, plus ou
moins bien rangés en une montre, mais c'est tout et ce n'est pas assez.
La peinture de Gustave Moreau, les gravures de Luyken, les
lithographies de Bresdin et de Redon sont telles que je les vois
encore. Je n'ai rien à modifier dans l'ordonnance de ce petit musée.
Pour le terrible chapitre VI dont le chiffre correspond, sans
intentions préconçues, à celui du Commandement de Dieu qu'il offense,
et pour certaines parties du IXe qui peuvent s'y joindre, je ne les
écrirais plus évidemment de la sorte. Il eût au moins fallu les
expliquer, d'une façon plus studieuse, par cette perversité diabolique
qui s'ingère, au point de vue luxurieux surtout, dans les cervelles
épuisées des gens. Il semble, en effet, que les maladies de nerfs, que
les névroses ouvrent dans l'âme des fissures par lesquelles l'Esprit
du Mal pénètre. Il y a là une énigme qui reste illucidée; le mot
hystérie ne résout rien; il peut suffire à préciser un état matériel,
à noter des rumeurs irrésistibles des sens, il ne déduit pas les
conséquences spirituelles qui s'y rattachent et, plus particulièrement,
les péchés de dissimulation et de mensonge, qui presque toujours s'y
greffent. Quels sont les tenants et les aboutissants de cette maladie
peccamineuse, dans quelle proportion s'atténue la responsabilité de
l'être atteint dans son âme d'une sorte de possession qui vient s'enter
sur le désordre de son malheureux corps? Nul ne le sait; en cette
matière, la médecine déraisonne et la théologie se tait.
A défaut d'une solution qu'il ne pouvait évidemment apporter, des
Esseintes eût dû envisager la question au point de vue de la faute
et en exprimer au moins quelque regret; il s'abstint de se vitupérer,
et il eut tort; mais bien qu'élevé par les Jésuites dont il fait--plus
que Durtal--l'éloge, il était devenu, par la suite, si rebelle aux
contraintes divines, si entêté à patauger dans son limon charnel!
[Illustration: Aug. Leroux pinx. E. Decisy sc.