M. Daburon avait été surpris de la visite de Claire.

M. de Commarin le fut bien davantage lorsque son valet de chambre, se

penchant à son oreille, lui annonça que Mlle d'Arlange demandait à

monsieur le comte un instant d'entretien.

M. Daburon avait laissé choir une coupe admirable; M. de Commarin, qui

était à table, laissa tomber son couteau sur son assiette.

Comme le juge encore, il répéta:

--Claire!

Il hésitait à la recevoir, redoutant une scène pénible et désagréable.

Elle ne pouvait avoir, il ne l'ignorait pas, qu'une très faible

affection pour lui qui l'avait si longtemps repoussée avec tant

d'obstination. Que lui voulait-elle? Sans doute elle venait pour

s'informer d'Albert. Que répondrait-il? Elle aurait probablement une

attaque de nerfs, et sa digestion, à lui, en serait troublée. Cependant

il songea à l'immense douleur qu'elle avait dû éprouver, et il eut un

bon mouvement. Il se dit qu'il serait mal et indigne de son caractère de

se celer pour celle qui aurait été sa fille, la vicomtesse de Commarin.

Il donna l'ordre de la prier d'attendre un moment dans un des petits

salons du rez-de-chaussée.

Il ne tarda pas à s'y rendre, son appétit ayant été coupé par la seule

annonce de cette visite. Il était préparé à tout ce qu'il y a de plus

fâcheux.

Dès qu'il parut, Claire s'inclina devant lui avec une de ces belles

révérences de dignité première qu'enseignait madame la marquise

d'Arlange.

--Monsieur le comte..., commença-t-elle.

--Vous venez, n'est-il pas vrai, ma pauvre enfant, chercher des

nouvelles de ce malheureux? demanda M. de Commarin.

Il interrompait Claire et allait droit au but pour en finir au plus

vite.

--Non, monsieur le comte, répondit la jeune fille, je viens vous en

donner au contraire. Vous savez qu'il est innocent?

Le comte la regarda bien attentivement, persuadé que la douleur lui

avait troublé sa raison. Sa folie, en ce cas, était fort calme.

--Je n'en avais jamais douté, continua Claire, mais maintenant j'en ai

la preuve la plus certaine.

--Songez-vous bien à ce que vous avancez, mon enfant? interrogea le

comte, dont les yeux trahissaient la défiance.

Mlle d'Arlange comprit les pensées du vieux gentilhomme. Son

entretien avec M. Daburon lui avait donné de l'expérience.

--Je n'avance rien qui ne soit de la dernière exactitude, répondit-elle,

et facile à vérifier. Je sors à l'instant de chez le juge d'instruction,

monsieur Daburon, qui est des amis de ma grand-mère, et après ce que je

lui ai révélé, il est persuadé qu'Albert n'est pas coupable.

--Il vous l'a dit, Claire! s'exclama le comte. Mon enfant, en êtes-vous

sûre, ne vous trompez-vous pas?

--Non, monsieur. Je lui ai appris une chose que tout le monde ignorait;

qu'Albert, qui est un gentilhomme, ne pouvait lui dire. Je lui ai appris

qu'Albert a passé avec moi, dans le jardin de ma grand-mère, toute cette

soirée où le crime a été commis. Il m'avait demandé un rendez-vous...

--Mais votre parole ne peut suffire.

--Il y a des preuves, et la justice les a maintenant.

--Est-ce bien possible, grand Dieu! s'écria le comte hors de lui.

--Ah! monsieur le comte, fit amèrement Mlle d'Arlange, vous êtes

comme le juge, vous avez cru l'impossible. Vous êtes son père et vous

l'avez soupçonné. Vous ne le connaissez donc pas! Vous l'abandonniez

sans chercher à le défendre! Ah! je n'ai pas hésité, moi!

On croit aisément à la vraisemblance de ce qu'on désire de toute son

âme. M. de Commarin ne devait pas être difficile à convaincre. Sans

raisonnements, sans discussion, il ajouta foi aux assertions de Claire.

Il partagea son assurance sans se demander si cela était sage et

prudent.

Oui, il avait été accablé par la certitude du juge, il s'était dit que

l'invraisemblance était vraie et il avait courbé le front. Un mot d'une

jeune fille le ramenait. Albert innocent! Cette pensée descendait sur

son cœur comme une rosée céleste.

Claire lui apparaissait ainsi qu'une messagère de bonheur et d'espoir.

Depuis trois jours seulement, il avait mesuré la grandeur de son

affection pour Albert. Il l'avait tendrement aimé, puisque jamais,

malgré ses affreux soupçons sur sa paternité, il n'avait pu se résigner

à l'éloigner de lui.

Depuis trois jours, le souvenir du crime imputé à ce malheureux, l'idée

du châtiment qui l'attendait le tuaient. Et il était innocent!

Plus de honte, plus de procès scandaleux, plus de boue sur l'écusson; le

nom de Commarin ne retentirait pas devant les tribunaux.

--Mais alors, mademoiselle, demanda le comte, on va le relâcher?

--Hélas! monsieur, je demandais, moi, qu'on le mît en liberté à

l'instant même. C'est juste, n'est-ce pas, puisqu'il n'est pas coupable?

Mais le juge m'a répondu que ce n'était pas possible, qu'il n'est pas le

maître, que le sort d'Albert dépend de beaucoup de personnes. C'est

alors que je me suis décidée à venir vous demander assistance.

--Puis-je donc quelque chose?

--Je l'espère, du moins. Je ne suis qu'une pauvre fille bien ignorante,

moi, et je ne connais personne au monde. Je ne sais pas ce qu'on peut

faire pour qu'on ne le retienne plus en prison. Il doit cependant y

avoir un moyen de se faire rendre justice. Est-ce que vous n'allez pas

tout tenter, monsieur le comte, vous qui êtes son père?

--Si, répondit vivement M. de Commarin, si, et sans perdre une minute.

Depuis l'arrestation d'Albert, le comte était resté plongé dans une

morne stupeur. Dans sa douleur profonde, ne voyant autour de lui que

ruines et désastres, il n'avait rien fait pour secouer l'engourdissement

de sa pensée. Cet homme, si actif d'ordinaire, remuant jusqu'à la

turbulence, avait été stupéfié. Il se plaisait dans cet état de

paralysie cérébrale qui l'empêchait de sentir la vivacité de son

malheur. La voix de Claire sonna à son oreille comme la trompette de la

résurrection. La nuit affreuse se dissipait, il entrevoyait une lueur à

l'horizon, il retrouva l'énergie de sa jeunesse.

--Marchons, dit-il.

Mais soudain sa physionomie rayonnante se voila d'une tristesse mêlée de

colère.

--Mais encore, reprit-il, où? À quelle porte frapper sûrement? Dans un

autre temps, je serais allé trouver le roi. Mais aujourd'hui!... Votre

empereur lui-même ne saurait se mettre au-dessus de la loi. Il me

répondrait d'attendre la décision de ces messieurs du tribunal, et qu'il

ne peut rien. Attendre!... Et Albert compte les minutes avec une

mortelle angoisse! Certainement on obtient justice, seulement, se la

faire rendre promptement est un art qui s'enseigne dans des écoles que

je n'ai pas fréquentées.

--Essayons toujours, monsieur, insista Claire, allons trouver les juges,

les généraux, les ministres, que sais-je, moi! Conduisez-moi simplement,

je parlerai, moi, et vous verrez si nous ne réussissons pas!

Le comte prit entre ses mains les petites mains de Claire et les retint

un moment, les pressant avec une paternelle tendresse.

--Brave fille! s'écria-t-il, vous êtes une brave et courageuse fille,

Claire! Bon sang ne peut mentir. Je ne vous connaissais pas. Oui, vous

serez ma fille, et vous serez heureux, Albert et vous... Mais nous ne

pouvons pourtant pas nous lancer comme des étourneaux. Il nous faudrait,

pour m'indiquer à qui je dois m'adresser, un guide quelconque, un

avocat, un avoué. Ah! s'écria-t-il, nous tenons notre affaire, Noël!...

Claire leva sur le comte ses beaux yeux surpris.

--C'est mon fils, répondit M. de Commarin, visiblement embarrassé, mon

autre fils, le frère d'Albert. Le meilleur et le plus digne des hommes,

ajouta-t-il, rencontrant fort à propos une phrase toute faite de M.

Daburon. Il est avocat, il sait son Palais sur le bout du doigt, il nous

renseignera.

Ce nom de Noël, ainsi jeté au milieu de cette conversation qu'enchantait

l'espérance, serra le cœur de Claire. Le comte s'aperçut de son effroi.

--Soyez sans inquiétude, chère enfant, reprit-il. Noël est bon, et je

vous dirai plus, il aime Albert. Ne hochez pas la tête ainsi, jeune

sceptique, Noël m'a dit ici même qu'il ne croyait pas à la culpabilité

d'Albert. Il m'a déclaré qu'il allait tout faire pour dissiper une

erreur fatale, et qu'il voulait être son avocat.

Ces affirmations ne semblèrent pas rassurer la jeune fille. Elle se

disait: qu'a-t-il donc fait pour Albert, ce Noël? Pourtant elle ne

répliqua pas.

--Nous allons l'envoyer chercher, continua M. de Commarin; il est en ce

moment près de la mère d'Albert, qui l'a élevé et qui se meurt.

--La mère d'Albert!

--Oui, mon enfant. Albert vous expliquera ce qui peut vous paraître une

énigme. En ce moment le temps nous presse. Mais j'y pense...

Il s'arrêta brusquement. Il pensait qu'au lieu d'envoyer chercher Noël

chez Mme Gerdy il pouvait s'y rendre. Ainsi il verrait Valérie; et

depuis si longtemps il désirait la revoir!

Il est de ces démarches auxquelles le cœur pousse, et qu'on n'ose

risquer cependant, parce que mille raisons subtiles ou intéressées

arrêtent.

On souhaite, on a envie, on voudrait, et pourtant on lutte, on combat,

on résiste. Mais vienne une occasion, on est tout heureux de la saisir

aux cheveux. Alors, vis-à-vis de soi, on a une excuse.

Tout en cédant à l'impulsion de sa passion, on peut se dire: ce n'est

pas moi qui l'ai voulu, c'est le sort.

--Il serait plus court, observa le comte, d'aller trouver Noël.

--Partons, monsieur.

--C'est que, ma chère enfant, dit en hésitant le vieux gentilhomme,

c'est que je ne sais si je puis, si je dois vous emmener. Les

convenances...

--Eh! monsieur, il s'agit bien de convenances! répliqua impétueusement

Claire. Avec vous et pour lui, ne puis-je pas aller partout? N'est-il

pas indispensable que je donne des explications? Envoyez seulement

prévenir ma grand-mère par Schmidt, qui reviendra ici attendre notre

retour. Je suis prête, monsieur.

--Soit! dit le comte.

Et sonnant à tout rompre, il cria:

--Ma voiture!...

Pour descendre le perron, il voulut absolument que Claire prît son bras.

Le galant et élégant gentilhomme du comté d'Artois reparaissait.

--Vous m'avez ôté vingt ans de dessus la tête, disait-il, il est bien

juste que je vous fasse hommage de la jeunesse que vous me rendez.

Lorsque Claire fut installée...

--Rue Saint-Lazare, dit-il au valet de pied, et vite!

Quand le comte disait en montant en voiture: «Et vite!», les passants

n'avaient qu'à bien se garer. Le cocher était un habile homme, on arriva

sans accident. Aidés des indications du portier, le comte et la jeune

fille se dirigèrent vers l'appartement de Mme Gerdy. Le comte monta

lentement, se tenant fortement à la rampe, s'arrêtant à tous les paliers

pour respirer. Il allait donc la revoir! L'émotion lui serrait le cœur

comme dans un étau.

--Monsieur Noël Gerdy? demanda-t-il à la domestique.

L'avocat venait de sortir à l'instant. On ne savait où il était allé,

mais il avait dit qu'il ne serait pas absent plus d'une demi-heure.

--Nous l'attendrons donc, dit le comte.

Il s'avança, et la bonne s'effaça pour le laisser passer ainsi que

Claire. Noël avait formellement défendu d'admettre qui que ce fût, mais

l'aspect du comte de Commarin était de ceux qui font oublier aux

domestiques toutes leurs consignes. Trois personnes se trouvaient dans

le salon où la bonne introduisit le comte et Mlle d'Arlange. C'était

le curé de la paroisse, le médecin et un homme de haute stature,

officier de la Légion d'honneur, dont la tenue et la tournure

trahissaient l'ancien soldat. Ils causaient, debout près de la cheminée,

et l'arrivée d'étrangers parut les étonner beaucoup.

Tout en s'inclinant pour répondre au salut de M. de Commarin et de

Claire, ils s'interrogeaient et se consultaient du regard.

Ce mouvement d'hésitation fut court.

Le militaire dérangea un fauteuil qu'il roula près de Mlle d'Arlange.

Le comte crut comprendre que sa présence était importune.

Il ne pouvait se dispenser de se présenter lui-même et d'expliquer sa

visite.

--Vous m'excuserez, messieurs, dit-il, si je suis indiscret. Je ne

pensais pas l'être en demandant à attendre Noël, que j'ai le plus

pressant besoin de voir. Je suis le comte de Commarin.

À ce nom, le vieux soldat lâcha le fauteuil dont il tenait encore le

dossier et se redressa de toute la hauteur de sa taille. Un éclair de

colère brilla dans ses yeux, et il eut un geste menaçant. Ses lèvres se

remuèrent pour parler, mais il se contint et se retira, la tête baissée,

près de la fenêtre.

Ni le comte ni les deux autres hommes ne remarquèrent ces divers

mouvements. Ils n'échappèrent pas à Claire.

Pendant que Mlle d'Arlange s'asseyait, passablement interdite, le

comte, assez embarrassé lui-même de sa contenance, s'approcha du prêtre

et à voix basse demanda:

--Quel est, je vous prie, monsieur l'abbé, l'état de madame Gerdy?

Le docteur, qui avait l'oreille fine, entendit la question et s'avança

vivement.

Il était bien aise de parler à un personnage presque célèbre comme le

comte de Commarin et d'entrer en relation avec lui.

--Il est à croire, monsieur le comte, répondit-il, qu'elle ne passera

pas la journée.

Le comte appuya sa main sur son front comme s'il y eût ressenti une

douleur. Il hésitait à interroger encore. Après un moment de silence

glacial, il se décida pourtant.

--A-t-elle repris connaissance? murmura-t-il.

--Non, monsieur. Depuis hier soir cependant nous avons de grands

changements. Elle a été fort agitée; toute la nuit, elle a eu des

moments de délire furieux. Il y a une heure, on a pu supposer que la

raison lui revenait, et on a envoyé chercher monsieur le curé.

--Oh! bien inutilement, répondit le prêtre, et c'est un grand malheur.

La tête n'y est plus du tout. Pauvre femme! Il y a dix ans que je la

connais, je venais la voir presque toutes les semaines, il est

impossible d'en imaginer une plus excellente.

--Elle doit souffrir horriblement, dit le docteur.

Presque aussitôt, et comme pour donner raison au médecin, on entendit

des cris étouffés partant de la chambre voisine, dont la porte était

restée ouverte.

--Entendez-vous? dit le comte en tressaillant de la tête aux pieds.

Claire ne comprenait rien à cette scène étrange. De sinistres

pressentiments l'oppressaient; elle se sentait comme enveloppée par une

atmosphère de malheur. La frayeur la prenait. Elle se leva et s'approcha

du comte.

--Elle est sans doute là? demanda M. de Commarin.

--Oui, monsieur, répondit d'une voix dure le vieux soldat, qui s'était

avancé, lui aussi.

À tout autre moment le comte aurait remarqué le ton de ce vieillard et

s'en serait choqué. Il ne leva pas même les yeux sur lui. Il restait

insensible à tout. N'était-elle pas là, à deux pas de lui! Sa pensée

anéantissait le temps. Il lui semblait que c'était hier qu'il l'avait

quittée pour la dernière fois.

--Je voudrais bien la voir, demanda-t-il presque timidement.

--Cela est impossible, répondit le militaire.

--Pourquoi? balbutia le comte.

--Au moins, reprit le soldat, laissez-la mourir en paix, monsieur de

Commarin!

Le comte se recula comme s'il eût été menacé. Ses yeux rencontrèrent

ceux du vieux soldat; il les baissa ainsi qu'un coupable devant son

juge.

--Mais rien ne s'oppose à ce que monsieur entre chez madame Gerdy,

reprit le médecin, qui voulut ne rien voir. Elle ne s'apercevra

probablement pas de sa présence, et quand même...

--Oh! elle ne s'apercevra de rien, appuya le prêtre, je viens de lui

parler, de lui prendre la main, elle est restée insensible.

Le vieux soldat réfléchissait profondément.

--Entrez, dit-il enfin au comte, peut-être est-ce Dieu qui le veut.

Il chancelait à ce point que le docteur voulait le soutenir. Il le

repoussa doucement.

Le médecin et le prêtre étaient entrés en même temps que lui; Claire et

le vieux soldat restaient sur le seuil de la porte placée en face du

lit.

Le comte fit trois ou quatre pas et fut contraint de s'arrêter. Il

voulait, mais il ne pouvait aller plus loin.

Cette mourante, était-ce bien Valérie?

Il avait beau fouiller ses souvenirs, rien dans ces traits flétris, rien

sur ce visage bouleversé ne lui rappelait la belle, l'adorée Valérie de

sa jeunesse. Il ne la reconnaissait pas.

Elle le reconnut bien, elle, ou plutôt elle le devina; elle se dressa,

découvrant ses épaules et ses bras amaigris. D'un geste violent, elle

repoussa le bandeau de glace pilée posé sur son front, rejetant en

arrière sa chevelure abondante encore, trempée d'eau et de sueur, qui

s'éparpilla sur l'oreiller.

--Guy! s'écria-t-elle, Guy!

Le comte frémit jusqu'au fond de ses entrailles.

Il demeurait plus immobile que ces malheureux qui, selon la croyance

populaire, frappés de la foudre, restent debout, mais tombent en

poussière dès qu'on les touche.

Il ne put apercevoir ce que virent les personnes présentes: la

transfiguration de la malade. Ses traits contractés se détendirent, une

joie céleste inonda son visage, et ses yeux creusés par la maladie

prirent une expression de tendresse infinie.

--Guy, disait-elle d'une voix navrante de douceur, te voici donc enfin!

Comme il y a longtemps, mon Dieu, que je t'attends! Tu ne peux pas

savoir tout ce que ton absence m'a fait souffrir. Je serais morte de

douleur, sans l'espérance de te revoir qui me soutenait. On t'a retenu

loin de moi? Qui? Tes parents, encore? Les méchantes gens! Tu ne leur as

donc pas dit que nul ici-bas ne t'aime autant que moi! Non, ce n'est pas

cela; je me souviens... N'ai-je pas vu ton air irrité lorsque tu es

parti? Tes amis ont voulu te séparer de moi; ils t'ont dit que je te

trahissais pour un autre. À qui donc ai-je fait du mal pour avoir des

ennemis? C'est que mon bonheur blessait l'envie. Nous étions si heureux!

Mais tu ne l'as pas crue, cette calomnie absurde, tu l'as méprisée,

puisque te voici!

La religieuse, qui s'était levée en voyant tout le monde envahir la

chambre de sa malade, ouvrait de grands yeux ahuris.

--Moi te trahir! continuait la mourante, il faudrait être fou pour le

croire. Est-ce que je ne suis pas ton bien, ta propriété, quelque chose

de toi! Pour moi tu es tout, et je ne saurais rien attendre ni espérer

d'un autre que tu ne m'aies donné déjà. Ne t'ai-je pas appartenu corps

et âme dès le premier jour! Je n'ai pas lutté, va, pour me donner à toi

tout entière; je sentais que j'étais née pour toi, Guy! te souviens-tu

de cela? Je travaillais pour une dentellière et je ne gagnais pas de

quoi vivre, toi tu m'avais dit que tu faisais ton droit et que tu

n'étais pas riche. Je croyais que tu te privais pour m'assurer un peu de

bien-être. Tu avais voulu faire arranger notre petite mansarde du quai

Saint-Michel. Était-elle jolie avec ce frais papier à bouquets que nous

avions collé nous-mêmes!

»Comme elle était gaie! De la fenêtre, on apercevait ces grands arbres

des Tuileries, et en nous penchant un peu, nous pouvions voir sous les

arches des ponts le coucher du soleil. Le bon temps! La première fois

que nous sommes allés à la campagne ensemble, un dimanche, tu m'avais

apporté une belle robe comme je n'osais en rêver et des bottines si

mignonnes que je trouvais qu'il était dommage de les mettre pour marcher

dehors! Mais tu m'avais trompée!

»Tu n'étais pas un pauvre étudiant. Un jour, en allant porter mon

ouvrage, je te rencontrai dans une voiture superbe, derrière laquelle se

tenaient de grands laquais chamarrés d'or. Je ne pouvais en croire mes

yeux. Le soir, tu m'as dit la vérité, que tu étais noble, immensément

riche. Oh! mon bien-aimé! Pourquoi m'avoir avoué cela?...»

Avait-elle sa raison, était-ce le délire qui parlait?

De grosses larmes roulaient sur le visage ridé du comte de Commarin, et

le médecin et le prêtre étaient émus de ce spectacle si douloureux d'un

vieillard qui pleure comme un enfant.

La veille encore, le comte croyait son cœur bien mort, et il suffisait

de cette voix pénétrante pour lui rendre les fraîches et fortes

sensations de la jeunesse. Combien d'années pourtant s'étaient écoulées

depuis?...

--Alors! poursuivait Mme Gerdy, il fallut abandonner le quai

Saint-Michel. Tu le voulais; j'obéis malgré mes pressentiments. Tu me

dis que, pour te plaire, je devais ressembler à une grande dame. Tu

m'avais donné des maîtres, car j'étais si ignorante qu'à peine je savais

signer mon nom. Te rappelles-tu la drôle d'orthographe de ma première

lettre? Ah! Guy, que n'étais-tu, en effet, un pauvre étudiant? Depuis

que je te sais si riche, j'ai perdu ma confiance, mon insouciance et ma

gaieté. Si tu allais me croire avide? si tu allais imaginer que ta

fortune me touche?

»Les hommes qui, comme toi, ont des millions doivent être bien

malheureux! Je comprends qu'ils soient incrédules et pleins de soupçons.

Sont-ils sûrs jamais si c'est eux qu'on aime ou leur argent? Ce doute

affreux qui les déchire les rend défiants, jaloux et cruels. Ô mon

unique ami, pourquoi avons-nous quitté notre chère mansarde? Là nous

étions heureux. Que ne m'as-tu laissée toujours où tu m'avais trouvée?

Ne savais-tu donc pas que la vue du bonheur blesse et irrite les hommes?

Sages, nous devions cacher le nôtre comme un crime. Tu croyais m'élever,

tu m'as abaissée. Tu étais fier de notre amour, tu l'as affiché.

Vainement je te demandais en grâce de rester obscure et inconnue.

»Bientôt toute la ville a su que j'étais ta maîtresse. Il n'était bruit

dans ton monde que de tes prodigalités pour moi. Combien je rougissais

de ce luxe insolent que tu m'imposais! Tu étais content parce que ma

beauté devenait célèbre; je pleurais, moi, parce que ma honte le

devenait aussi. On parlait de moi comme de ces femmes qui font métier

d'inspirer aux hommes les plus grandes folies. N'ai-je pas vu mon nom

dans un journal? Tu allais te marier, c'est par ce journal que je l'ai

appris. Malheureuse! je devais te fuir; je n'ai pas eu ce courage.

»Je me suis lâchement résignée au plus humiliant, au plus coupable des

partages. Tu t'es marié, et je suis restée ta maîtresse. Oh! quel

supplice, quelle soirée affreuse! J'étais seule, chez moi, dans cette

chambre toute palpitante de toi, et tu en épousais une autre! Je me

disais: à cette heure, une chaste et noble jeune fille va se donner à

lui. Je me disais: quels serments fait cette bouche qui s'est si souvent

appuyée sur mes lèvres? Souvent, depuis l'horrible malheur, je demande

au bon Dieu quel crime j'ai commis pour être si impitoyablement châtiée:

le crime, le voilà! Je suis restée ta maîtresse, et ta femme est morte.

Je ne l'ai vue qu'une fois, quelques minutes à peine, mais elle t'a

regardé, et j'ai compris qu'elle t'aimait autant que moi, Guy, c'est

notre amour qui l'a tuée.»

Elle s'arrêta épuisée, mais aucun des assistants ne se permit un

mouvement.

Ils écoutaient religieusement, avec une émotion fiévreuse, ils

attendaient.

Mlle d'Arlange n'avait pas eu la force de rester debout; elle s'était

laissée glisser à genoux et elle pressait son mouchoir sur sa bouche

pour étouffer ses sanglots. Cette femme n'était-elle pas la mère

d'Albert?

Seule la digne religieuse n'était point émue: elle avait vu, ainsi

qu'elle se le disait, bien d'autres délires. Rien, elle ne comprenait

absolument rien à cette scène.

Ces gens-ci sont fous, pensait-elle, de donner tant d'attention aux

divagations d'une insensée.

Elle crut qu'elle devait avoir de la raison pour tous. S'avançant vers

le lit, elle voulait faire rentrer la malade sous ses couvertures.

--Allons, madame, couvrez-vous, vous allez attraper froid.

--Ma sœur, murmurèrent en même temps le médecin et le prêtre.

--Tonnerre de Dieu! s'écria le vieux soldat, laissez-la donc parler!

--Qui donc, reprit la malade, insensible à tout ce qui se passait autour

d'elle, qui donc a pu te dire que je te trahissais? Oh! les infâmes! On

m'a fait espionner, n'est-ce pas? et on a découvert que souvent il

venait chez moi un officier. Eh bien! mais cet officier est mon frère,

mon cher Louis! Comme il venait d'avoir dix-huit ans et que l'ouvrage

manquait, il s'est engagé soldat en disant à ma mère: «Ce sera toujours

une bouche de moins à la maison.» C'est un bon sujet, et ses chefs l'ont

aimé tout de suite. Il a travaillé au régiment; il s'est instruit, et on

l'a fait monter bien vite en grade. On l'a nommé lieutenant, capitaine,

il est devenu chef d'escadron. Il m'a toujours aimée, Louis; s'il était

resté à Paris, je ne serais pas tombée. Mais notre mère est morte, et je

me suis trouvée toute seule au milieu de cette grande ville. Il était

sous-officier quand il a su que j'avais un amant. J'ai cru qu'il ne me

reverrait jamais. Pourtant il m'a pardonné, en disant que la constance à

une faute comme la mienne est sa seule excuse. Va, mon ami, il était

plus jaloux de ton bonheur que toi-même. Il venait, mais en se cachant.

Je l'avais mis dans cette position affreuse de rougir de sa sœur. Je

m'étais, moi, condamnée à ne jamais parler de lui, à ne pas prononcer

son nom. Un noble soldat pouvait-il avouer qu'il était le frère d'une

femme entretenue par un comte? Pour qu'on ne le vît pas, je prenais les

plus minutieuses précautions. À quoi ont-elles servi? Hélas! à te faire

douter de moi. Quand il a su ce qu'on disait, il voulait, dans son

aveugle colère, te provoquer en duel. Et alors il m'a fallu lui prouver

qu'il n'avait même pas le droit de me défendre. Quelle misère! Ah! j'ai

payé bien cher mes années de bonheur volé! Mais te voici, tout est

oublié. Car tu me crois, n'est-il pas vrai, Guy? J'écrirai à Louis: il

viendra, il te dira que je ne mens pas, et tu ne douteras pas de sa

parole, à lui, un soldat!...

--Oui, sur mon honneur, prononça le vieux soldat, ce que ma sœur dit est

la vérité.

La mourante ne l'entendit pas; elle continuait d'une voix que la

lassitude faisait haleter:

--Comme ta présence me fait du bien! Je sens que je renais. J'ai failli

tomber malade. Je ne dois pas être jolie, aujourd'hui, n'importe,

embrasse-moi...

Elle tendait les bras et avançait les lèvres comme pour donner des

baisers.

--Mais c'est à une condition, Guy, tu me laisseras mon enfant. Oh! je

t'en supplie, je t'en conjure, ne me le prends pas, laisse-le-moi! Une

mère sans son enfant, que veux-tu qu'elle devienne? Tu me le demandes

pour lui donner un nom illustre et une fortune immense; non! Tu me dis

que ce sacrifice fera son bonheur; non! Mon enfant est à moi, je le

garderai. La terre n'a ni honneurs ni richesses qui puissent remplacer

une mère veillant sur un berceau. Tu veux, en échange, me donner

l'enfant de l'autre; jamais! Quoi! c'est cette femme qui embrasserait

mon fils! C'est impossible! Retirez d'auprès de moi cet enfant étranger,

il me fait horreur, je veux le mien. Malheureux! n'insiste pas, ne me

menace pas de ta colère, de ton abandon, je céderais et je mourrais

après. Guy, renonce à ce projet fatal, la pensée seule est un crime.

Quoi! mes prières, mes pleurs, rien ne t'émeut! Eh bien! Dieu nous

punira. Tremble pour notre vieillesse. Tout se sait. Un jour viendra où

les enfants nous demanderont des comptes terribles. Ils se lèveront pour

nous maudire. Guy! j'entrevois l'avenir. Je vois mon fils justement

irrité s'avancer vers moi. Que dit-il, grand Dieu! Oh! ces lettres, ces

lettres, cher souvenir de nos amours! Mon fils! Il me menace, il me

frappe! À moi! À l'aide! Un fils frapper sa mère... Ne le dites à

personne, au moins! Dieu! que je souffre! Il sait pourtant bien que je

suis sa mère, il feint de ne pas me croire. Seigneur, c'est trop

souffrir. Guy! pardon! ô mon unique ami! je n'ai ni la force de résister

ni le courage d'obéir.

À ce moment, la seconde porte de la chambre donnant sur le palier

s'ouvrit, et Noël parut, pâle comme à l'ordinaire, mais calme et

tranquille.

La mourante le vit et éprouva comme un choc électrique.

Une secousse terrible ébranla son corps; ses yeux s'agrandirent

démesurément, ses cheveux se dressèrent.

Elle se souleva sur ses oreillers, roidissant son bras dans la direction

de Noël, et d'une voix forte, elle cria:

--Assassin!...Une convulsion la rabattit sur son lit. On s'approcha,

elle était morte.

Un grand silence se fit.

Telle est la majesté de la mort et la terreur qui s'en dégage, que

devant elle les plus forts et les plus sceptiques courbent le front et

s'inclinent.

Pour un moment, les passions et les intérêts se taisent.

Involontairement nous nous recueillons, lorsqu'en notre présence

s'exhale le dernier soupir d'un d'entre nous.

Tous les assistants, d'ailleurs, étaient profondément émus de cette

scène déchirante, de cette confession suprême arrachée au délire et à la

douleur.

Mais ce mot «assassin», le dernier de Mme Gerdy, ne surprit personne.

Tous, à l'exception de la sœur, savaient l'affreuse accusation qui

pesait sur Albert.

À lui s'adressait la malédiction de cette mère infortunée.

Noël paraissait navré. Agenouillé près du lit de celle qui lui avait

servi de mère, il avait pris une de ses mains et la tenait collée sur

ses lèvres.

--Morte! gémissait-il, elle est morte!

Près de lui, la religieuse et le prêtre s'étaient mis à genoux et

récitaient à demi-voix les prières des morts. Ils imploraient de Dieu,

pour l'âme de la trépassée, sa paix et sa miséricorde. Ils demandaient

un peu de bonheur au Ciel pour celle qui avait tant souffert sur cette

terre. Renversé sur un fauteuil, la tête en arrière, le comte de

Commarin était plus défait et plus livide que cette morte, sa maîtresse,

autrefois si belle.

Claire et le docteur s'empressaient autour de lui.

Il avait fallu retirer sa cravate et dénouer le col de sa chemise, il

suffoquait. Avec l'aide du vieux soldat, dont les yeux rouges et gonflés

disaient la douleur comprimée, on avait roulé le fauteuil du comte près

de la fenêtre entrouverte pour lui donner un peu d'air. Trois jours

auparavant, cette scène l'aurait tué. Mais le cœur s'endurcit au malheur

comme les mains au travail.

--Les larmes l'ont sauvé, dit le docteur à l'oreille de Claire.

M. de Commarin, en effet, reprenait peu à peu ses sens, et avec la

netteté de la pensée la faculté de souffrir lui revenait.

L'anéantissement suit les grandes secousses de l'âme; il semble que la

nature se recueille pour soutenir le malheur; on n'en sent pas d'abord

toute la violence, c'est après seulement qu'on sonde l'étendue et la

profondeur du mal.

Les regards du comte s'arrêtaient sur ce lit où gisait le corps de

Valérie. C'était donc là tout ce qui restait d'elle. L'âme, cette âme si

dévouée et si tendre, s'était envolée.

Que n'eût-il pas donné pour que Dieu rendît à cette infortunée un jour,

une heure seulement de vie et de raison! Avec quels transports de

repentir il se serait jeté à ses pieds pour lui demander grâce, pour lui

dire combien il avait horreur de sa conduite passée! Comment avait-il

reconnu l'inépuisable amour de cet ange! Sur un soupçon, sans daigner

s'informer, sans l'entendre, il l'avait accablée du plus froid mépris.

Que ne l'avait-il revue? Il se serait épargné vingt ans de doutes

affreux au sujet de la naissance d'Albert. Au lieu d'une existence

d'isolement, il pouvait avoir une vie heureuse et douce.

Alors il se rappelait la mort de la comtesse. Celle-là aussi l'avait

aimé, et jusqu'à en mourir.

Il ne les avait pas comprises, il les avait tuées toutes deux.

L'heure de l'expiation était venue, et il ne pouvait pas dire:

«Seigneur, le châtiment est trop grand.»

Et quelle punition, cependant! Que de malheurs depuis cinq jours!

--Oui, balbutia-t-il, oui, elle me l'avait prédit; que ne l'ai-je

écoutée!

Le frère de Mme Gerdy eut pitié de ce vieillard si impitoyablement

éprouvé. Il lui tendit la main.

--Monsieur de Commarin, dit-il d'une voix grave et triste, il y a

longtemps que ma sœur vous a pardonné, si toutefois elle vous en a

jamais voulu; aujourd'hui c'est moi qui vous pardonne.

--Merci! monsieur, balbutia le comte, merci!...

Et il ajouta:

--Quelle mort, grand Dieu!

--Oui, murmura Claire, elle a rendu le dernier soupir avec cette idée

que son fils a commis un crime. Et n'avoir pu la détromper!...

--Au moins! s'écria le comte, faut-il que son fils soit libre pour lui

rendre les derniers devoirs; oui, il le faut... Noël!...

L'avocat s'était rapproché de son père et avait entendu.

--Je vous ai promis, mon père, répondit-il, de le sauver.

Pour la première fois Mlle d'Arlange envisagea Noël, leurs regards se

croisèrent, et elle ne fut pas maîtresse d'un mouvement de répulsion qui

fut vu de l'avocat.

--Albert est maintenant sauvé, dit-elle fièrement. Ce que nous

demandons, c'est qu'on nous fasse prompte justice, c'est qu'il soit

remis en liberté à l'instant. Le juge sait maintenant la vérité.

--Comment, la vérité? interrogea l'avocat.

--Oui! Albert a passé chez moi, avec moi, la nuit du crime.

Noël la regarda d'un air surpris; un aveu si singulier dans une telle

bouche, sans explications, avait bien de quoi surprendre.

Elle se redressa magnifique d'orgueil.

--Je suis mademoiselle Claire d'Arlange, monsieur, dit-elle.

M. de Commarin raconta alors rapidement tous les incidents rapportés par

Claire. Quand il eut terminé:

--Monsieur, répondit Noël, vous voyez ma situation en ce moment, dès

demain...

--Demain! interrompit le comte d'une voix indignée; vous parlez, je

crois, d'attendre à demain! L'honneur commande, monsieur, il faut agir

aujourd'hui même, à l'instant. Le moyen, pour vous, d'honorer cette

pauvre femme, n'est pas de prier pour elle... délivrez son fils.

Noël s'inclina profondément.

--Entendre votre volonté, monsieur, dit-il, c'est obéir. Je pars. Ce

soir, à l'hôtel, j'aurai l'honneur de vous rendre compte de mes

démarches. Peut-être me sera-t-il donné de vous ramener Albert.

Il dit, et, embrassant une dernière fois la morte, il sortit.

Bientôt le comte et Mlle d'Arlange se retirèrent.

Le vieux soldat était allé à la mairie faire sa déclaration de décès et

remplir les formalités indispensables. La religieuse resta seule en

attendant le prêtre que le curé avait promis d'envoyer pour «garder le

corps». La fille de Saint-Vincent n'éprouvait ni crainte ni embarras.

Tant de fois elle s'était trouvée dans des circonstances pareilles! Ses

prières dites, elle s'était relevée, et déjà elle allait et venait dans

la chambre, disposant tout comme on doit le faire quand un malade a

rendu le dernier soupir. Elle faisait disparaître les traces de la

maladie, cachait les fioles et les petits pots, brûlait du sucre sur une

pelle rougie, et sur une table recouverte d'une serviette blanche, à la

tête du lit, elle allumait des bougies et plaçait un crucifix avec un

bénitier et la branche de buis bénit.

L'affaire Lerouge · 第 28 / 37 题