Le lendemain, nous nous rendîmes chez les Griffin, moi pour m’amuser
avec les femmes de chambre de la maison, mon maître pour présenter ses
hommages aux dames de son cœur. Mademoiselle pinçait sa guitare; milady
paraissait occupée à chercher quelque document parmi des livres de
compte, des lettres d’affaires et des parchemins renfermés dans un
coffre noir. Ce genre d’occupation me conviendrait assez, surtout si
chaque année m’amenait, comme à lady Griffin, une augmentation de
revenu. La jolie veuve surveillait seule ses intérêts et ceux de sa
belle-fille, beaucoup trop sentimentale pour déchiffrer le griffonnage
d’un homme d’affaires ou des comptes de banquier.
Les yeux de Mathilde brillèrent comme des escarboucles dès que mon
maître se présenta; elle l’invita avec un mouvement plein de câlinerie
(la femme la plus laide est quelquefois aussi gracieuse qu’une chatte) à
prendre place auprès d’elle sur le canapé. Cinqpoints s’empressa
d’obéir; milady, en voyant entrer Cinqpoints, s’était contentée de lui
adresser un salut bienveillant, mais sans quitter ses paperasses.
--Lady Griffin a reçu des lettres de ces vilaines gens qu’on appelle
hommes d’affaires, dit Mathilde. Elle ne vous adressera pas la parole
d’ici à une demi-heure au moins; venez donc vous asseoir auprès de moi,
chevalier félon, et dites-moi pourquoi vous arrivez si tard.
--Très-volontiers, ma chère miss Griffin... Eh mais, en vérité, c’est
presque un tête-à-tête que vous me proposez là!
Après avoir échangé une foule de balivernes de ce genre, on commença à
causer d’une façon plus sérieuse.
--Savez-vous, dit miss Mathilde, que nous avons rencontré à l’ambassade
un de vos meilleurs amis?
--Mon père, sans doute? Il est très-lié avec lord Bobtail. J’avais
oublié de vous dire qu’il m’a fort agréablement surpris l’autre soir en
tombant chez moi à l’improviste.
--Quel bon et charmant vieillard! Comme il vous aime!
--Étonnamment! fit mon maître en levant les yeux au ciel.
--Je vous rendrais trop fier si je vous répétais la moitié du bien qu’il
m’a dit de vous.
On voit par là que lord Crabs n’avait pas jugé à propos de tenir le même
langage à la mère et à la fille. Cinqpoints, rassuré par ce début, parut
respirer plus librement.
--Mon cher père est bien bon; mais, aveugle et indulgent comme la
plupart des parents, il serait le dernier à s’apercevoir de mes nombreux
défauts.
--Il m’a dit que vous avez toujours été son favori et qu’il regrette que
vous ne soyez pas l’aîné. «Je ne puis, a-t-il ajouté, lui laisser que la
faible part d’un cadet; n’importe, il a de grands talents, un beau nom,
et d’ailleurs il est indépendant.»
--Indépendant?... Oui, oui, je suis tout à fait indépendant de mon père.
--Cinquante mille francs de rente que vous a légués votre mère... Il n’a
fait que répéter ce que vous nous aviez dit.
--Ni plus ni moins,--une modeste aisance qui suffit et au delà à un
homme dont les goûts sont aussi tranquilles que les miens, répondit mon
maître d’un ton modeste.
--A propos, s’écria milady, interrompant cette conversation qu’elle
n’entendait qu’à moitié, puisque vous parlez d’argent, je vous somme
d’accourir à mon aide. Venez ici, et faites-moi cette addition.
Cinqpoints ne se fit pas prier une seconde fois, je vous jure. Ses yeux
petillèrent tandis qu’il franchissait la distance qui le séparait de la
veuve et des parchemins.
--Tenez, reprit celle-ci, lorsqu’il se fut assis auprès d’elle, mon
banquier m’écrit qu’il a reçu de son correspondant aux Indes une somme
de 7,200 roupies au change 2 _shillings_ et 9 _pence_ par roupie, qu’il
place à mon crédit. Traduisez-moi donc ces chiffres en monnaie
française.
Cinqpoints fit le calcul.
--Cela représente 24,750 francs, dit-il.
--Merci, répliqua la veuve. Je m’en rapporte à vous; car je suis trop
paresseuse aujourd’hui pour vérifier. Maintenant, il se présente une
autre difficulté: à qui appartient cet argent, à moi ou à Mathilde? Aux
termes du testament de ce pauvre sir Georges, il me semble qu’il revient
à miss Griffin, mais je n’en suis pas sûre... Voyons, Mathilde, qu’en
pensez-vous?
--Ces choses-là vous regardent; je m’en soucie peu, et vous donne raison
d’avance, répondit miss Griffin, qui, en effet, n’était nullement
intéressée: ou plutôt, ajouta-t-elle, en posant la main sur celle de
Percy, vous allez décider pour moi.
--Mais, pour juger en connaissance de cause, il faudrait connaître le
testament auquel lady Griffin fait allusion.
--Qu’à cela ne tienne; je l’ai là.
On eût dit que la chaise de Cinqpoints se dressait sous lui: il fut
obligé de s’y cramponner des deux mains.
--Le voici, continua lady Griffin; ce n’est qu’une copie, comme vous
voyez, faite par moi d’après le manuscrit de sir Georges. Les soldats
n’aiment guère avoir recours aux hommes de loi, et l’original a été
écrit en entier de la main du général à la veille d’une bataille.--Je
vais vous lire ça... _Moi, Georges Griffin, etc., etc., etc..._ Vous
savez comment ces choses-là débutent... _Étant sain de corps et
d’esprit, etc., etc., etc. Je nomme et institue mes exécuteurs
testamentaires mes amis Thomas Abraham Hicks, colonel au service de
l’honorable Compagnie des Indes, et John Munro Mackirkincroft, de la
maison Huffle, Mackirkincroft et Dobbs, de Calcutta. Je leur lègue en
fidéicommis tous mes biens meubles et immeubles, qu’ils réaliseront le
plus promptement que faire se pourra sans préjudice pour la succession.
L’intérêt des sommes par eux réalisées sera partagé par parts égales
entre ma femme, Leonora Emilia Griffin (née L. E. Kicksey), et Mathilde
Griffin, ma seule et unique fille légitime. Le principal restera placé
aux noms des dits fidéicommissaires T. A. Hicks et J. M. Mackirkincroft,
jusqu’à la mort de ma femme, L. E. Griffin (née Kicksey), et, à son
décès, sera mis à la disposition de ma dite fille, Mathilde Griffin, ou
aux héritiers, exécuteurs testamentaires ou ayants droit de ma dite
fille. Dans le cas où..._ Mais le reste ne signifie rien. Maintenant que
vous voilà renseigné, monsieur Cinqpoints, tirez-moi d’embarras. A qui
la somme en litige?
--La chose est claire comme le jour: l’argent doit être partagé entre
vous et miss Griffin.
--Tant mieux! je croyais vraiment qu’il appartenait à Mathilde.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un silence de quelques minutes succéda à cette lecture émouvante. Mon
maître quitta le bureau devant lequel il avait pris place à côté de
milady, se promena de long en large dans le salon, puis il se rapprocha
du canapé sur lequel miss Griffin venait de se rasseoir.
--Je regrette presque, chère lady Griffin, dit-il alors, que vous m’ayez
lu ce testament; car je crains que l’aveu que je vais faire ne paraisse
dicté par un vil motif d’intérêt... Mais non! vous me connaissez trop
bien, je l’espère, pour me supposer des sentiments indignes d’un
gentilhomme... Miss Griffin, Mathilde! vos chers yeux me disent assez
que je puis parler... Mais ai-je quelque chose à vous apprendre, mon
adorée? Cet amour, que votre chère belle-mère est trop clairvoyante pour
n’avoir pas deviné, je n’ai pas longtemps réussi à vous le cacher. Je ne
feindrai pas non plus, ma charmante Mathilde, de n’avoir pas su lire
dans votre tendre cœur et d’ignorer la préférence dont vous m’honorez.
Parlez donc, ma douce bien-aimée; que vos lèvres chéries fassent, en
présence de votre mère, cet aveu qui doit décider de mon sort...
Mathilde, chère Mathilde, c’est de vous que dépend le bonheur ou le
malheur de ma vie. Je vous offre ma main, voulez-vous l’accepter?
Mathilde frissonna comme une feuille agitée par le vent, pâlit, roula
des yeux effarés, et se laissa tomber dans les bras de mon maître, en
murmurant un OUI très-distinct.
Milady contempla d’un air stupéfait ce gracieux tableau vivant; mais
bientôt la surprise fit place à une fureur concentrée. Elle grinça des
dents, ses yeux flamboyèrent, sa poitrine se gonfla comme un ballon prêt
à crever, et son visage devint aussi blanc que son mouchoir. Elle
ressemblait comme deux gouttes d’eau à Mme Malibran, dans l’opéra de
_Médée_, lorsque cette chanteuse dénaturée s’apprête à égorger ses
petits. Lady Griffin n’égorgea personne; elle se contenta de sortir sans
prononcer un mot, et faillit renverser l’auteur de ces Mémoires, qui,
par hasard, se trouvait auprès de la porte, l’œil à la hauteur de la
serrure. Je jugeai à propos de m’éloigner à mon tour, laissant mon
maître auprès de son héritière bossue.
J’ai donné mot pour mot la déclaration de Cinqpoints; mais je possède
dans mes cartons le brouillon d’un autre discours, sténographié par moi
quelques jours auparavant, et qui, à une ou deux variantes près, est une
répétition de ce petit speech. Par exemple, au lieu de: _Miss Griffin!
Mathilde!_ on lit: _Lady Griffin! Léonore!_
On me demandera sans doute pourquoi milady ne s’empressa pas de dévoiler
à sa belle-fille les turpitudes amoureuses de mon maître? La raison en
est bien simple. Elle était trop femme pour ne pas savoir que Mathilde
ne la croirait pas; peut-être aussi avait-elle d’autres motifs qui se
révéleront d’eux-mêmes.
Cinqpoints, au lieu d’imiter l’âne philosophe, avait enfin choisi la
botte de foin qui lui paraissait la plus avantageuse. Lady Griffin
n’avait que l’usufruit d’une partie de la fortune; le principal devait
revenir à Mathilde ou _à ses héritiers_. Il eût fallu être aussi borné
que le quadrupède en question pour hésiter une minute de plus.
En dépit de son père, qui désormais ne paraissait plus à craindre; en
dépit de ses dettes, lesquelles, à vrai dire, ne l’avaient jamais
beaucoup embarrassé; en dépit de sa pauvreté, de sa paresse, de ses
escroqueries, de sa vie débauchée, choses qui, en général, nuisent à un
jeune homme qui a son chemin à faire, voilà donc mon maître devenu le
fiancé d’une femme aussi riche que stupidement amoureuse.