Bien que Cinqpoints ne fût rien moins que modeste, il ne se vanta pas de
son bonheur au jeu, et ne parla à personne de la somme qu’il avait
gagnée au jeune Dakins. Il oublia même de prévenir ses fournisseurs de
son projet de voyage. Au contraire, je reçus l’ordre de coller sur la
porte une bande de papier où mon maître avait écrit: «_Je serai de
retour à sept heures et demie._» Lorsque la blanchisseuse présenta sa
petite note, on lui dit de repasser. Cette note ne s’élevait pas à une
somme formidable; mais c’est étonnant comme certaines gens deviennent
économes, quand ils ont en poche quelques milliers de francs.
A sept heures, Cinqpoints et moi, nous roulions sur la route de Douvres,
lui dans l’intérieur, moi à l’extérieur de la malle-poste. J’étais
enchanté de voyager, car dès l’âge de raison j’avais toujours désiré
courir le monde. Cependant, je dois avouer que mes premières impressions
ne furent pas des plus agréables, attendu que j’avais pour voisins un
Italien, dont je ne comprenais pas l’affreux baragouin, et son singe
dont le langage, par compensation, était beaucoup trop explicite: il me
montrait les dents et menaçait, à chaque cahot de la voiture, de
m’égratigner le visage.
Enfin, nous arrivâmes sains et saufs à Douvres, où nous descendîmes au
_Ship Hotel_. J’avais toujours ouï dire que l’on pouvait vivre à
beaucoup meilleur marché en province que dans la capitale; mais c’est là
un préjugé, et mon maître l’apprit à ses dépens. A Douvres, tout est si
cher que les pauvres aubergistes sont obligés de faire payer une simple
côtelette trois francs, un verre d’ale vingt-cinq sous, et quelques
gorgées de vin chaud deux francs cinquante centimes. Rien que pour
allumer une bougie, il vous en coûte presque aussi cher que pour brûler
la livre entière à Londres. Du reste, Cinqpoints paya sans faire la
moindre observation. Dès qu’il s’agissait de ses besoins personnels, il
ne regardait jamais à la dépense: c’est une justice à lui rendre, et
comme je n’ai pas cherché à pallier ses défauts, je ne dois pas non plus
taire ses qualités.
Nous ne passâmes qu’une demi-journée dans cette localité dispendieuse.
Le lendemain nous nous embarquâmes pour Boulogne-sur-mer.
En analysant le nom de cette dernière ville, je m’étais naturellement
figuré qu’elle était en effet située _sur la mer_. Je vous laisse à
deviner quel fut mon désappointement, lorsqu’à mon arrivée je reconnus
qu’elle se trouve non sur la mer, mais _sur la côte_. C’est ainsi qu’on
est trompé par les géographes!
Mais n’anticipons pas, nous ne sommes pas encore arrivés... Quelle rude
épreuve qu’une pareille traversée!... Combien je regrettai d’avoir
abandonné la terre ferme pour confier ma précieuse existence au caprice
des flots inconstants!... Compatissant lecteur, as-tu jamais traversé la
Manche?... «_O mer, vaste mer, je veux m’endormir sur ton sein d’azur,
mollement bercé par la vague qui caresse les flancs de mon léger
navire_...» Cela est très-joli en romance, mais la réalité est beaucoup
moins agréable. D’ailleurs les vagues ne sont pas bleues, elles
ressemblent plutôt à de l’encre, ou à du _porter_ écumeux, fraîchement
tiré; et, loin de vous bercer mollement, elles vous secouent d’une façon
toute particulière.
Cependant je n’éprouvai d’abord aucune sensation désagréable. Au
contraire, j’étais fier de me sentir à flot pour la première fois de ma
vie. Lorsque les voiles se gonflèrent et que notre barque commença à
fendre l’onde amère; lorsque je contemplai le pavillon de l’Angleterre
se déployant au haut du mât, le commis aux vivres préparant ses
cuvettes, et le capitaine arpentant le pont d’un pas assuré; lorsque
enfin je vis disparaître dans le lointain les côtes blanches de ma terre
natale et les voitures de l’établissement des bains--alors je me sentis
grandir.
--John, me dis-je, te voilà devenu un homme. Ta majorité précoce date du
moment où tu as mis le pied sur ce navire. Sois sage, sois prudent. Dis
un long adieu aux folies de ta jeunesse. Tu n’es plus un enfant; rejette
tes billes et ta toupie... rejette...
Ici mon discours fut soudain interrompu par une sensation singulière,
puis pénible, qui finit par me maîtriser complétement. La délicatesse me
défend d’entrer dans de plus amples détails. Je dirai seulement que je
fus bien, bien malade. Pendant quelques heures, je restai étendu sur le
pont, dans un état de prostration impossible à décrire, souffrant le
martyre, insensible à la pluie qui m’inondait le visage et aux
plaisanteries des marins qui me marchaient sur le corps. Je crois que
j’aurais béni celui d’entre eux qui aurait mis fin à mes souffrances en
me jetant à la mer. Cela dura quatre mortelles heures, qui me parurent
autant d’années.
Pendant que je subissais ainsi mon purgatoire, un des hommes du bord
s’approcha de l’endroit où nous autres domestiques nous étions entassés.
--Eh! John! cria-t-il.
--Qu’est-ce qu’il y a? répliquai-je d’une voix affaiblie.
--On vous demande.
--Laissez-moi tranquille.
--Votre maître est malade; il a besoin de vous.
--Qu’il aille au diable! répondis-je en me retournant de l’autre côté et
en poussant un gémissement.
Je n’aurais pas bougé pour vingt mille maîtres.
Depuis lors, j’ai sillonné plus d’une fois la vaste profondeur des mers;
mais jamais je n’ai fait une aussi horrible traversée qu’en l’an de
grâce 18... Les paquebots à vapeur étaient rares à cette époque, et nous
avions dû prendre passage à bord d’un petit bâtiment à voiles. Enfin, au
moment où je me croyais aux portes de la mort, on m’annonça que nous
touchions au terme de notre voyage. Avec quelle allégresse j’aperçus les
lumières qui brillaient sur la côte dont nous approchions! Avec quelle
joie je sentis diminuer l’odieux roulis qui causait dans mon intérieur
un si atroce remue-ménage! Il me semblait que j’entrais dans le paradis.
Cinqpoints, j’en suis sûr, ne fut pas moins heureux que moi de pouvoir
débarquer; car il était plus jaune qu’un coing. A peine le capitaine
eut-il fait amarrer notre navire à la jetée hospitalière, que nous fûmes
abordés par une escouade de gendarmes qui nous demandèrent nos
passe-ports, et par une nuée de douaniers qui inspectèrent notre bagage.
Puis, le pont fut envahi par une armée de garçons d’hôtel qui se
disputèrent les infortunés passagers, trop faibles pour se défendre.
--Par ici! criait l’un.
--Hôtel des Bains! beuglait un autre.
--_Meurice’s Hotel, sir!_
--Hôtel d’Angleterre!
--Venez avec moi; les autres hôtels sont de vraies baraques!
La confusion des langues qui empêcha nos ancêtres de terminer la fameuse
tour de Babel, n’était rien auprès de ce vacarme assourdissant.
La première chose qui me frappa, lorsque je mis le pied sur le sol
gaulois, fut un grand gaillard, orné de boucles d’oreilles, qui faillit
me renverser et qui s’empara du sac de nuit de mon maître. Enfin, nous
sortîmes sains et saufs de la bagarre, et nous finîmes par arriver à
l’hôtel que Cinqpoints avait choisi, ou qu’on avait choisi pour lui.
Je me dispenserai de décrire la ville de Boulogne, qui, durant les vingt
années qui se sont écoulées depuis ma première visite, a reçu dans son
sein au moins deux millions d’Anglais, sans compter de nombreux oiseaux
de passage appartenant à divers autres pays.
On m’avait affirmé, quelques heures avant mon départ de Londres, que les
Français portaient tous des sabots[6] et qu’ils se nourrissaient
principalement de grenouilles. Ce sont là deux insignes faussetés
auxquelles je prie mes trop crédules compatriotes de ne plus ajouter
foi.
[6] Le préjugé auquel l’auteur de ces mémoires fait allusion date
d’assez loin. Voici ce que l’abbé Leblanc écrivait à ce sujet il y a
plus d’un siècle: «Dans le cabinet d’Histoire naturelle d’Oxford, on
montre parmi les curiosités une paire de sabots, que l’on appelle
_souliers des François_, comme la chaussure commune de notre
nation.» (_Lettres d’un Français_, t. III, page 66.)
(_Note du traducteur._)
Durant mon séjour en France, j’ai vu fort peu de sabots. Les pêcheurs de
Boulogne (qui, avec les visiteurs anglais, m’ont paru former la
population de cette ville) portent de grandes bottes qui leur montent
jusqu’aux genoux; les Boulonnaises, par compensation, vont presque
toujours nu-pieds et même nu-jambes, puisque les petits jupons rouges
qu’elles affectionnent laissent voir leurs mollets. Cette mode m’a
semblé assez jolie, mais je doute qu’elle prenne jamais dans les grandes
villes, où le gouvernement des choses de la toilette appartient presque
toujours à quelques laiderons qui s’habillent de façon à dissimuler
leurs propres difformités et à défigurer leurs rivales.
Quant aux grenouilles, j’affirme que je n’ai jamais vu un Français en
avaler une seule. Cependant j’ai appris que ce comestible se trouve
inscrit sur la carte des grands restaurants parisiens, et que les
gastronomes anglais qui patronnent les dîners à quarante sous ne
manquent jamais de s’en faire servir. En revanche, nos voisins ont un
faible très-prononcé pour les escargots, autre nourriture nauséabonde
dont on ne m’avait pas parlé. Ce n’est pas que durant mon séjour en
France j’aie vu apprêter ce plat. Mon assertion est basée sur la recette
ci-dessous, que j’ai copiée dans un livre appartenant au chef de l’hôtel
Mirabeau: