Le lendemain, Altamont ne fut pas plus tôt dehors, que madame, au lieu
de s’enfermer selon son habitude, sortit de son côté pour se rendre à
Pentonville. Après une longue conférence, elle monta en voiture avec sa
belle-mère et se fit descendre non loin de la Banque. Les deux femmes
passèrent une partie de la journée à rôder dans les environs de cet
édifice enfumé. Elles rentrèrent enfin, désespérées de n’avoir rien
appris.
Ces expéditions se renouvelèrent chaque jour. Jamais Mme Shum n’avait
tant fait voyager sa poussive personne, qui semblait être devenue
inaccessible à la fatigue. Betsy la remplaçait quelquefois; mais c’était
toujours la Banque qui avait le privilége de les attirer; elles s’y
dirigeaient aussi naturellement que les omnibus.
Enfin la vieille Shum arriva un matin chez nous, le visage rayonnant.
J’avais remarqué sa mine triomphante, et je résolus de découvrir le
motif de cet air.
--Mary, où est l’argent que ton mari t’a donné hier soir? demanda la
vieille d’un ton mystérieux.
La porte était fermée, mais je regardais par le trou de la serrure.
--L’argent, maman? répondit Mary d’un air surpris.
--Oui, la monnaie qu’il t’a remise hier.
On se rappelle qu’Altamont remettait chaque soir à sa femme une grosse
poignée de pièces blanches. Mary tira sa bourse, dont elle fit tomber
sur les genoux de sa belle-mère une quantité de menue monnaie d’argent.
--La voici! la voici! s’écria madame Shum. Victoire! victoire!... Une
pièce de douze sous du temps de la reine Anne... La marque y est.
--Quelle marque?
--Silence pour aujourd’hui!... Viens me prendre demain matin; tu sauras
TOUT! D’ici là, sois discrète!
Mary fut d’une discrétion exemplaire; il est vrai qu’elle avait de fort
bonnes raisons pour cela, attendu qu’elle ne savait rien. Elle se garda
bien de manquer au rendez-vous. Dès que son mari eut le dos tourné, elle
monta dans un fiacre et alla trouver sa belle-mère. Elles sortirent
bientôt pour se diriger vers le but habituel de leurs promenades, et je
les suivis à une distance respectueuse. A peine fûmes-nous arrivés en
face de la Banque, que madame Altamont perdit connaissance et tomba sur
le pavé boueux.
Bousculant un vieux balayeur qui s’éloignait à la hâte, je m’élançai
pour relever ma maîtresse, et j’appelai un fiacre où je déposai mon
précieux fardeau. La vieille Shum, ayant fait tout le mal qu’elle
pouvait, entra chez un pâtissier pour se reposer en buvant quelques
verres de liqueur; quant à moi, je grimpai sur le siége et je rentrai à
la maison avec ma maîtresse.
Cette nuit-là, Altamont, au lieu de rentrer tard, jugea à propos de ne
pas rentrer du tout. Le lendemain, il envoya à Pentonville un
commissaire-priseur, qui fit l’inventaire du mobilier, et colla sur la
porte une affiche annonçant que la maison était à vendre. Je ne
comprenais rien à tout cela. Ce qui m’étonnait le plus, c’est que ma
maîtresse, loin de continuer à pleurer, se montrait aussi gaie qu’un
pinson.
Altamont lui avait écrit; mais la lettre ayant été remise par le
commissaire-priseur en personne, il m’avait été impossible d’en prendre
connaissance.
Au bout de trois jours, mon maître reparut, pâle et défait, les yeux
caves, les joues creuses. La gaieté de madame sembla lui causer autant
de joie que de surprise. On eût dit qu’il s’attendait à la trouver plus
morose et plus larmoyante que jamais.
--Mary, dit-il tendrement, j’ai vendu ma place; la somme qu’elle m’a
rapportée, jointe à mes économies et au prix de notre maison, nous
permettra de vivre confortablement à l’étranger... Mais maintenant que
tu sais tout, me pardonneras-tu de t’avoir caché ma profession?
--Bah! puisque tu n’aimes que moi, puisqu’il n’est pas vrai que tu aies
une autre femme, cela m’est bien égal que tu sois un...
Au lieu d’achever sa phrase, elle lui sauta au cou et l’embrassa à
plusieurs reprises... Il n’y a que les femmes pour trouver des
réticences aussi agaçantes!
Ah çà! dira le lecteur intrigué, quel est donc ce mystère?
Apprends-nous-le, ce secret plein d’horreur!
Je frémis de l’avouer!... Je rougis d’avoir servi un pareil maître!...
M. Altamont _balayait un passage dans le macadam pour les piétons allant
de la Banque à Cornhill et de Cornhill à la Banque_!... Il se déguisait
si bien que madame Shum, pour être sûre de son fait, avait eu besoin de
la pièce marquée retrouvée dans la bourse de Mary.
Ai-je besoin d’ajouter que je demandai immédiatement mon compte?
Je ne cachai pas à Altamont le motif qui m’obligeait à le quitter. Je
lui dis sans détour qu’un homme qui se respecte ne saurait rester au
service d’un balayeur. Eh bien, croiriez-vous qu’au lieu d’admirer ma
franchise et mon noble orgueil, il se mit à rire et me congédia avec un
coup de pied? Je ne devais certes pas m’attendre à beaucoup de
savoir-vivre de la part d’un individu tombé aussi bas, et pourtant son
procédé me blessa plus que je ne saurais dire.
Quelques années plus tard, je rencontrai à Baden-Baden monsieur et
madame Frédéric Altamont, qui passaient pour des gens comme il faut.
Cela me donna à penser. Je reconnus que j’avais eu tort de les mépriser;
car le public, toujours prêt à vous aider à manger vos écus, ne
s’inquiétera pas de savoir si vous les avez ramassés dans une fabrique
d’eau de rose ou dans un égout.
Cependant, honteux d’un contact même involontaire avec ce grossier
personnage, et, voulant me relever dans ma propre estime, je jurai de ne
servir désormais que des membres de l’aristocratie.