QUEL EST DONC CE MYSTÈRE?

--Quels sont les moyens d’existence de mon maître? Quelle est sa

profession? S’il vit de ses rentes, pourquoi ces absences quotidiennes

et régulières? me demandais-je sur tous les tons.

J’avais beau m’interroger, j’avais beau l’espionner: M. Frédéric

Altamont restait l’homme le plus impénétrable du monde.

Un matin, craignant qu’il ne s’enrhumât, je lui dis, avec ma politesse

habituelle:

--Il va pleuvoir aujourd’hui; monsieur veut-il que le tilbury aille le

prendre à son bureau?

Au lieu de me remercier de l’intérêt que je prenais à sa santé, il me

pria de me mêler de mes affaires.

Une autre fois,--le jour même où miss Betsy avait reçu le soufflet en

question,--j’entendis Mary qui demandait à mon maître:

--Cher Frédéric (ils en étaient déjà là), pourquoi ce mystère? Pourquoi

me cacher quelque chose?

--Qu’il vous suffise de savoir que je suis un honnête homme et que je

vous aime. Un secret, dont la connaissance ne servirait qu’à vous

attrister, doit envelopper mon existence depuis neuf heures du matin

jusqu’à six heures du soir.

Impossible d’obtenir de lui une réponse plus explicite. Au moment où

j’allais me retirer, croyant la conversation terminée, l’arrivée de la

vieille Shum me coupa la retraite. Avertie par une de ses filles de la

rentrée d’Altamont, elle venait interrompre le tête-à-tête. Je crus de

mon devoir de parler très-haut et de renverser un fauteuil sur son

passage; mais elle écarta l’obstacle et entra chez mon maître en

s’écriant:

--Êtes-vous venu chez moi en qualité de serpent ou en qualité de simple

locataire? Répondez, monsieur!

--Je suis venu chez vous parce que j’aime votre fille Mary, et la

preuve, c’est que je l’épouse si elle veut bien accepter ma main.

Qu’elle choisisse entre vous et moi. Maintenant que je vous ai répondu,

vous aurez peut-être l’obligeance de nous laisser tranquilles.

--Frédéric, je vous suivrai jusqu’au bout du monde! dit la jeune fille

en se jetant dans ses bras.

--Fort bien, mademoiselle! reprit la marâtre furieuse (car elle espérait

qu’Altamont aurait épousé Betsy); fort bien! Unissez-vous à l’homme qui

me foule aux pieds sous mon propre toit... où il n’y a personne pour me

défendre!

Ce dernier membre de phrase fut la préface d’une attaque de nerfs. Le

tapage ne tarda pas à rassembler Shum et ses onze rejetons, dont

l’arrivée calma un peu les coups de pied de la belle-mère.

--Venez, monsieur Shum, s’écria-t-elle. Venez admirer la conduite de

votre fille, qui a l’impudeur de s’enfermer avec un homme!... avec un

homme amoureux d’elle, encore!

--Lui, amoureux de Mary! Le monstre! le trompeur! et Betsy se mit à

crier plus fort que sa mère.

--Silence! commanda mon maître d’une voix qui domina les clameurs

féminines... Monsieur Shum, j’aime votre fille, je suis aimé d’elle, et,

comme mes moyens me permettent de la prendre sans dot, je vous demande

sa main.

--Monsieur, répliqua Shum en se rengorgeant, nous allons causer de cette

affaire... Mes filles, retirez-vous, et donnez des soins à votre mère.

Pour la première fois de leur vie, les enfants obéirent. Il est vrai que

mon maître vint en aide à l’autorité paternelle, si souvent méconnue, en

les prenant par les épaules, afin de les pousser dehors.

La timide Mary s’était enfuie dès le commencement de l’émeute.

Shum n’hésita pas à donner son consentement. Il était ravi de trouver un

mari pour sa fille, qu’il aimait tendrement, bien qu’il n’eût jamais eu

le courage de la défendre. Mais, chose étrange, mon maître se refusa à

toute espèce d’explication quant à ses moyens d’existence.

--Je gagne environ trois cents livres sterling par an, dit-il pour toute

réponse; Mary disposera de la moitié de cette somme. Quant au reste, je

me dispense de satisfaire votre curiosité.

Deux semaines plus tard, Frédéric Altamont épousait miss Mary Shum. Nous

allâmes habiter une jolie petite maison que mon maître avait achetée

dans le faubourg d’Islington. Le mystérieux époux continuait à visiter

chaque matin le quartier commerçant de Londres, où il restait jusqu’à

six heures du soir.

Que diable pouvait-il y faire?

Les mémoires d'un valet de pied · 第 12 / 50 题