Les mémoires sont à la mode. Pourquoi donc n’écrirais-je pas les miens?
Je possède toutes les qualités requises pour réussir dans ce genre de
littérature: une haute opinion de mon propre mérite, et une bonne envie
de médire du prochain.
Ceci dit, je commence sans autre préambule.
Je me nomme John-Herbert-Sigismond-Fitz-Roy de la Pluche. Ces noms de
baptême, dont je m’enorgueillis, me furent donnés en souvenir de
plusieurs gentilshommes qui avaient honoré ma mère de leur amitié. Quant
à mon nom de famille, je l’ignore. Peut-être suis-je le rejeton ignoré
d’une race illustre; peut-être voyez-vous en moi le fils d’un cocher de
bonne maison dont le portrait ornait la chambre à coucher de ma mère.
Quoi qu’il en soit, je me console du mystère qui a présidé à ma
naissance en songeant que le berceau des plus grands hommes de
l’antiquité est entouré d’une obscurité non moins profonde que celle qui
couvre le mien. Tout ce que l’on sait de l’état civil du divin Platon,
c’est qu’il eut un père. L’histoire ne nous apprend-elle pas aussi
qu’Homère est né dans sept villes différentes, fait bizarre qui
n’empêche pas certains sceptiques d’affirmer que ce poëte n’a jamais
existé?
Je n’ai donc pas connu l’auteur de mes jours. Quant à ma mère, que je
perdis de bonne heure, il ne me reste qu’un souvenir assez confus de la
vie étrange que j’ai menée auprès d’elle, vie mélangée de rayons de
soleil et de jours de pluie. Tantôt elle portait chapeau à plumes, robe
de velours et bottines de satin: tantôt, une toilette fanée et des
souliers éculés. Lorsqu’elle ne m’étouffait pas de caresses, elle
m’accablait de coups. Un jour, nous déjeunions de perdrix arrosées de
vin de Champagne; le lendemain, notre unique repas se composait de
quelques croûtes de pain rassis.
Mais jetons le voile épais de l’oubli sur cette époque bigarrée de mon
existence. Un beau matin, ma mère s’avisa de mourir subitement. Je
restai pendant près de deux jours dans un coin de sa chambre, osant à
peine bouger, effrayé de son immobilité et de son silence, pleurant
plutôt de frayeur que de froid ou de faim. J’y serais sans doute encore
sans quelques voisines qui eurent pitié du petit orphelin. Permettez-moi
de vous dire en passant qu’on trouve souvent plus de cœur chez une seule
de ces pauvres filles que chez une douzaine de lords. Cependant, bien
que je n’aie aucun reproche à adresser à mes bienfaitrices, certains
souvenirs que l’éponge du temps n’a pu effacer des tablettes de ma
mémoire, me donnent à croire que ma moralité aurait eu à souffrir si les
protectrices de mon enfance eussent été chargées de compléter mon
éducation.
Heureusement pour moi, un digne philanthrope me fit admettre comme
interne à l’école gratuite de Saint-Bartholomé, admirable institution
dont les élèves portaient à cette époque des blouses vert-pomme, des
_inexpressibles_ de cuir jaune, une plaque d’étain au bras gauche et une
calotte microscopique. J’y passai six années. Il paraîtrait que vers la
fin de mon séjour je montrai quelques dispositions musicales, car je fus
chargé de tenir l’orgue que l’on jouait tous les jours à l’office du
matin. Oui, pendant deux ans, j’ai fait mouvoir le soufflet de cet
instrument sonore... Il y avait bien là un autre artiste qui promenait
ses doigts sur le clavier; mais le paresseux se donnait bien moins de
peine que moi.
Raconterai-je les folles espiègleries de ma première jeunesse? Dirai-je
les pommes dérobées à la vieille fruitière du coin, ou le tabac répandu
à pleines mains dans les livres de notre vieux professeur? A quoi bon?
Passons sous silence cette période peu intéressante de ma biographie. Je
me contenterai de vous dire qu’à l’âge de treize ans je sortis de
l’école de Saint-Bartholomé pour entrer au service d’un industriel nommé
Bags (il signait _Bago_), qui fabriquait dans les environs du marché de
Smithfield des pâtes d’Italie et de l’huile d’olives. Je me suis laissé
dire que cet épicier frauduleux gagnait quelque chose comme douze cents
francs par an rien qu’à louer ses croisées aux jours de pendaison. Ses
fenêtres donnaient juste en face de la prison de Newgate et on y pendait
pas mal alors. En ce temps-là, on savait au moins faire respecter les
lois et on vous accrochait un homme par le cou pour presque rien.
J’ai hâte d’ajouter que les ignobles détails du commerce de Bago ne me
regardaient en rien; j’habitais sa villa, où j’avais pour mission de
nettoyer les couteaux et d’ouvrir la porte. C’est là, pour ainsi dire,
que je fis mon entrée dans le monde fashionable. Je ne rougis pas d’un
début si peu digne de moi; car il est clair que ce n’est qu’à force de
mérite personnel que j’ai pu m’élever d’aussi bas à la position que
j’occupe aujourd’hui. Du reste, je ne restai que quelques mois chez mon
premier maître, ma mine éveillée et ma tournure pleine de distinction
m’ayant fait agréer par un jeune homme qui exerçait en apparence une
profession libérale.
Je dis _en apparence_, car je ne pus découvrir quelle était l’occupation
de mon maître. Tout ce que je savais, c’est que ses affaires le
retenaient une grande partie de la journée dans le quartier commerçant
de Londres. Comme nous habitions le faubourg de Pentonville, je le
menais chaque matin à la _City_ dans son cabriolet, où il remontait vers
cinq heures et qui l’attendait toujours au même endroit.
Il me semblait assez singulier qu’un jeune homme aussi distingué que M.
Frédéric Altamont n’habitât pas un quartier plus fashionable et un
appartement plus commode: en effet, notre logis se composait d’un
rez-de-chaussée assez mesquin, que nous sous-louait le ménage Shum,
couple pauvre mais prolifique, dont la nombreuse famille occupait le
reste de la maison.
Le vieux Shum se vantait d’avoir servi dans la marine, et la chose n’est
pas incroyable, puisqu’il avait eu le courage d’épouser en secondes
noces une veuve ornée de quatre filles. Pauvre marin! ce fut un jour
néfaste que celui où il s’aventura de nouveau sur les flots incertains
de l’hyménée!
Voici la statistique de cette famille intéressante à l’époque où le
hasard me mit en rapport avec elle:
1º Le lieutenant Shum;
2º Mme Shum, veuve Buckmaster;
3º Mlle Betsy, Mlle Fanny, Mlle Biddy, Mlle Elisa Buckmaster;
4º Mlle Mary, seule et unique Shum du premier lit;
5º Sept Shum du second lit, dont il est inutile d’énumérer les noms de
baptême.
Toutes ces demoiselles, à l’exception de Mary, étaient laides à faire
peur, et si méchantes, qu’elles se disputaient du matin au soir. Quand
elles ne se battaient pas, elles faisaient de la musique; mais elles
n’étaient jamais moins d’accord que lorsqu’elles tapaient l’infernal
ustensile qu’elles appelaient leur piano. Dès que les quatre demoiselles
Buckmaster avaient exécuté la _Bataille de Prague_, les sept demoiselles
Shum du second lit les remplaçaient l’une après l’autre et miaulaient
leur romance favorite: «_Où peut-on être mieux qu’au sein de sa
famille?_» Elles ne connaissaient guère que ces deux morceaux; mais
comme chacune y mettait beaucoup du sien, on pouvait aisément se figurer
qu’elles venaient de massacrer onze mélodies différentes. Mary seule
épargnait nos oreilles: aussi ne tarda-t-elle pas à devenir notre
favorite.
La vieille Shum faisait la grande dame, c’est-à-dire qu’elle passait sa
journée, étendue sur un canapé, à boire de l’ale, à lire des romans de
cabinet de lecture, à gronder et à grogner. De temps à autre, pour
varier ses plaisirs, elle feignait une attaque de nerfs. Quant au mari,
il employait ses loisirs à lire dix fois de suite le même numéro du
_Times_.
Quel motif avait donc pu décider Altamont à habiter sous le même toit
que ces gens-là? Le motif saute aux yeux: il était amoureux de Mary
Shum.
J’ai déjà dit que Mary formait un charmant contraste avec ses
belles-sœurs. C’était une jolie petite personne, rose et blanche,
craintive et modeste, avec de grands yeux bleus et de longs cheveux
blond-cendré. La pression de son buste admirablement modelé menaçait de
faire craquer de toutes parts le corsage des robes fanées qui oubliaient
de grandir avec elle. Il eût été difficile de trouver plus de
gentillesse unie à plus de douceur. Ses sœurs enrageaient de la voir si
jolie et tourmentaient à qui mieux mieux la pauvre enfant, qui endurait
tout avec une patience exemplaire: j’ai vu au théâtre des anges qui ne
la valaient pas, malgré leurs ailes de gaze et leurs torches à
esprit-de-vin.
Un jour que mon maître vaquait à ses affaires, j’étais assis au bas de
l’escalier, écoutant ce qui se passait chez nos voisins. On s’y
disputait comme à l’ordinaire, et le piano allait son train. Le vieux
Shum ayant hasardé une remarque antimusicale, miss Betsy (l’aînée des
Buckmaster) s’interrompit au milieu du plus brillant passage de _la
Bataille de Prague_ pour s’écrier:
--Oh! papa, que vous êtes donc bête!
Les autres filles et la mère se mirent à rire: toutes, excepté Mary, que
l’insulte adressée à son père avait révoltée. L’agneau insurgé témoigna
son indignation par un vigoureux soufflet appliqué sur la joue de la
coupable.
La vieille Shum poussa un mugissement, et je reconnus au craquement du
plancher qu’elle venait de quitter le canapé. Je montai doucement et,
m’approchant de la porte entr’ouverte, je vis les bras de la grosse
marâtre qui retombaient comme les ailes d’un moulin sur les épaules de
Mary.
Celle-ci, qui d’ordinaire pleurait pour un rien, loin de laisser
échapper la moindre plainte, s’écria avec le juste orgueil d’un devoir
rempli:
--Je recommencerai chaque fois que Betsy insultera papa!
--Fi donc! miss, dit le vieux Shum. Affliger ainsi votre mère! Lever la
main sur votre aînée!
--Mais, papa, elle vous a appelé...
--Eh bien, mademoiselle, c’était à moi de la corriger, interrompit le
père en cherchant à se donner un air digne.
--Me corriger! Je voudrais bien voir cela!
Et le nez naturellement camus de Betsy se retroussa encore davantage.
Mme Shum, retombant sur le canapé comme un hippopotame essoufflé,
termina la discussion en ordonnant à Mary de quitter le salon, avec
défense d’y reparaître de la journée.
--Miss Mary, lui dis-je en la voyant sangloter de façon à compromettre
son corsage, mon maître est sorti, entrez donc chez nous. Il y a du veau
froid et des concombres.
--Merci, John; mais je suis trop malheureuse pour avoir faim,
répondit-elle en secouant tristement ses jolies boucles.
Elle entra néanmoins, et se jeta sur un fauteuil.
Au moment où je songeais le moins à lui, Altamont parut. Je tenais en ce
moment la main de Mary. Je crois même que j’allais y déposer un baiser
de consolation, lorsque mon maître arriva à l’improviste.
--Sortez! me dit-il d’un ton peu rassurant.
Je m’empressai d’obéir, car l’extrémité d’une botte étrangère venait de
communiquer à ma personne une impulsion irrésistible.
La conduite d’Altamont ne me laissa plus aucun doute. Il aimait Mary.
C’est pour cela que tant de fois il avait souri avec indulgence en
contemplant le morceau de _roast-beef_ ou de veau de la veille, dont la
dent vorace des Shum avait singulièrement diminué le volume. Il
s’apercevait bien de ce communisme forcé dont il faisait tous les
frais,--mais un amour désintéressé s’inquiète-t-il de quelques livres de
bœuf?
A dater de l’entrevue en question, il se montra fort attentionné pour la
famille de son propriétaire. Miss Betsy encouragea ses avances et fut
souvent invitée à prendre le thé chez nous. Comme les convenances lui
défendaient d’y venir seule, elle se faisait accompagner par Mary,
qu’elle affectait de regarder comme une enfant.
Un jour, mon maître rentra un peu plus tôt que de coutume, rapportant
des billets pour le théâtre de Drury-Lane, où il offrit de conduire
Betsy et Mary. Son dîner terminé, il m’adressa la question suivante:
--John, tu n’es pas dénué d’intelligence?
Je répondis de façon à ne pas blesser la vérité ni offenser la modestie.
--Eh bien, poursuivit Altamont, il y a deux guinées pour toi, si tu
exécutes adroitement mes ordres. Nous allons au spectacle. J’ai choisi
exprès un jour où il pleut à verse. Tu nous attendras à la sortie avec
les parapluies; tu m’en remettras un, et de l’autre tu abriteras miss
Betsy. Tu la feras tourner _à gauche_, au lieu de la mener à droite,
c’est-à-dire à la voiture... As-tu bien compris?
--Monsieur peut compter sur moi; j’aurai soin de me tromper de chemin.
Le spectacle terminé, je me trouvai à mon poste. Il pleuvait toujours.
Altamont parut donnant le bras à Mary, et suivi de Betsy, qui semblait
fort contrariée de cette préférence. Je remis un parapluie à mon maître;
puis je jetai un grand châle sur les épaules de Betsy, sans toutefois
l’étouffer complétement. Tandis que j’étais ainsi occupé, l’autre couple
avait disparu dans la foule.
--Soyez tranquille, dis-je à miss Betsy, la voiture est à deux pas. Elle
nous attend _à gauche_.
Après avoir pataugé quelque temps dans la boue, je commençai à craindre
de ne plus retrouver notre véhicule, et je demandai naïvement aux gens
rassemblés à l’entrée du théâtre:
--Quelqu’un a-t-il vu la voiture de M. Frédéric Altamont?
On me répondit naturellement par des plaisanteries de fort mauvais goût,
par des lazzi à faire rougir un policeman.
--Que faire? m’écriai-je d’un ton désespéré. Mon maître ne me pardonnera
jamais!... Et dire que je n’ai pas un penny sur moi pour payer un
fiacre!
Nous fûmes obligés de rentrer à pied, par une pluie battante, et nous
n’arrivâmes chez nous qu’à deux heures du matin. Mary, qui n’avait pas
trempé dans la conspiration, se jeta dans les bras de sa sœur, tandis
qu’Altamont jurait et menaçait de me chasser, pour avoir tourné à gauche
au lieu de prendre à droite. Ils nous avaient attendus près d’une heure
avant de se décider à revenir seuls, disait-il.
J’ignore si cette aventure eut pour effet d’éclairer miss Betsy sur les
véritables sentiments de mon maître. Dans tous les cas, comme notre thé
était excellent et que nous avions toujours une ample provision de
gâteaux ou de _sandwiches_, ses visites furent aussi fréquentes que par
le passé.