Pendant que ces choses se passaient à Saumur, Charles faisait fortune

aux Indes. Sa pacotille s'était d'abord très bien vendue. Il avait

réalisé promptement une somme de six mille dollars. Le baptême de la

Ligne lui fit perdre beaucoup de préjugés; il s'aperçut que le meilleur

moyen d'arriver à la fortune était, dans les régions intertropicales,

aussi bien qu'en Europe, d'acheter et de vendre des hommes. Il vint

donc sur les côtes d'Afrique et fit la traite des nègres, en joignant

à son commerce d'hommes celui des marchandises les plus avantageuses

à échanger sur les divers marchés où l'amenaient ses intérêts. Il

porta dans les affaires une activité qui ne lui laissait aucun moment

de libre. Il était dominé par l'idée de reparaître à Paris dans

tout l'éclat d'une haute fortune, et de ressaisir une position plus

brillante encore que celle d'où il était tombé. A force de rouler à

travers les hommes et les pays, d'en observer les coutumes contraires,

ses idées se modifièrent, et il devint sceptique. Il n'eut plus de

notions fixes sur le juste et l'injuste, en voyant taxer de crime dans

un pays ce qui était vertu dans un autre. Au contact perpétuel des

intérêts, son cœur se refroidit, se contracta, se dessécha. Le sang

des Grandet ne faillit point à sa destinée. Charles devint dur, âpre à

la curée. Il vendit des Chinois, des Nègres, des nids d'hirondelles,

des enfants, des artistes; il fit l'usure en grand. L'habitude de

frauder les droits de douane le rendit moins scrupuleux sur les droits

de l'homme. Il allait alors à Saint-Thomas acheter à vil prix les

marchandises volées par les pirates, et les portait sur les places où

elles manquaient. Si la noble et pure figure d'Eugénie l'accompagna

dans son premier voyage comme cette image de Vierge que mettent sur

leur vaisseau les marins espagnols, et s'il attribua ses premiers

succès à la magique influence des vœux et des prières de cette douce

fille; plus tard, les Négresses, les Mulâtresses, les Blanches, les

Javanaises, les Almées, ses orgies de toutes les couleurs, et les

aventures qu'il eut en divers pays effacèrent complétement le souvenir

de sa cousine, de Saumur, de la maison, du banc, du baiser pris dans

le couloir. Il se souvenait seulement du petit jardin encadré de

vieux murs, parce que là sa destinée hasardeuse avait commencé; mais

il reniait sa famille: son oncle était un vieux chien qui lui avait

filouté ses bijoux; Eugénie n'occupait ni son cœur ni ses pensées, elle

occupait une place dans ses affaires comme créancière d'une somme de

six mille francs. Cette conduite et ces idées expliquent le silence de

Charles Grandet. Dans les Indes, à Saint-Thomas, à la côte d'Afrique,

à Lisbonne et aux États-Unis, le spéculateur avait pris, pour ne pas

compromettre son nom, le pseudonyme de Sepherd. Carl Sepherd pouvait

sans danger se montrer partout infatigable, audacieux, avide, en homme

qui, résolu de faire fortune _quibuscumque viis_, se dépêche d'en

finir avec l'infamie pour rester honnête homme pendant le restant

de ses jours. Avec ce système, sa fortune fut rapide et brillante.

En 1827 donc, il revenait à Bordeaux, sur le _Marie-Caroline_, joli

brick appartenant à une maison de commerce royaliste. Il possédait

dix-neuf cent mille francs en trois tonneaux de poudre d'or bien

cerclés, desquels il comptait tirer sept ou huit pour cent en les

monnayant à Paris. Sur ce brick, se trouvait également un gentilhomme

ordinaire de la chambre de S. M. le roi Charles X, monsieur d'Aubrion,

bon vieillard qui avait fait la folie d'épouser une femme à la mode,

et dont la fortune était aux îles. Pour réparer les prodigalités de

madame d'Aubrion, il était allé réaliser ses propriétés. Monsieur et

madame d'Aubrion, de la maison d'Aubrion de Buch, dont le dernier

Captal mourut avant 1789, réduits à une vingtaine de mille livres de

rente, avaient une fille assez laide que la mère voulait marier sans

dot, sa fortune lui suffisant à peine pour vivre à Paris. C'était une

entreprise dont le succès eût semblé problématique à tous les gens du

monde malgré l'habileté qu'ils prêtent aux femmes à la mode. Aussi

madame d'Aubrion elle-même désespérait-elle presque, en voyant sa

fille, d'en embarrasser qui que ce fût, fût-ce même un homme ivre de

noblesse. Mademoiselle d'Aubrion était une demoiselle longue comme

l'insecte, son homonyme; maigre, fluette, à bouche dédaigneuse, sur

laquelle descendait un nez trop long, gros du bout, flavescent à l'état

normal, mais complétement rouge après les repas, espèce de phénomène

végétal plus désagréable au milieu d'un visage pâle et ennuyé que dans

tout autre. Enfin, elle était telle que pouvait la désirer une mère

de trente-huit ans qui, belle encore, avait encore des prétentions.

Mais, pour contre-balancer de tels désavantages, la marquise d'Aubrion

avait donné à sa fille un air très-distingué, l'avait soumise à

une hygiène qui maintenait provisoirement le nez à un ton de chair

raisonnable, lui avait appris l'art de se mettre avec goût, l'avait

dotée de jolies manières, lui avait enseigné ces regards mélancoliques

qui intéressent un homme et lui font croire qu'il va rencontrer l'ange

si vainement cherché; elle lui avait montré la manœuvre du pied,

pour l'avancer à propos et en faire admirer la petitesse, au moment

où le nez avait l'impertinence de rougir; enfin, elle avait tiré de

sa fille un parti très-satisfaisant. Au moyen de manches larges, de

corsages menteurs, de robes bouffantes et soigneusement garnies, d'un

corset à haute pression, elle avait obtenu des produits féminins si

curieux que, pour l'instruction des mères, elle aurait dû les déposer

dans un musée. Charles se lia beaucoup avec madame d'Aubrion, qui

voulait précisément se lier avec lui. Plusieurs personnes prétendent

même que, pendant la traversée, la belle madame d'Aubrion ne négligea

aucun moyen de capturer un gendre si riche. En débarquant à Bordeaux,

au mois de juin 1827, monsieur, madame, mademoiselle d'Aubrion et

Charles logèrent ensemble dans le même hôtel et partirent ensemble pour

Paris. L'hôtel d'Aubrion était criblé d'hypothèques, Charles devait le

libérer. La mère avait déjà parlé du bonheur qu'elle aurait de céder

son rez-de-chaussée à son gendre et à sa fille. Ne partageant pas les

préjugés de monsieur d'Aubrion sur la noblesse, elle avait promis à

Charles Grandet d'obtenir du bon Charles X une ordonnance royale qui

l'autoriserait, lui Grandet, à porter le nom d'Aubrion, à en prendre

les armes, et à succéder, moyennant la constitution d'un majorat de

trente-six mille livres de rente, à Aubrion, dans le titre de Captal

de Buch et marquis d'Aubrion. En réunissant leurs fortunes, vivant en

bonne intelligence, et moyennant des sinécures, on pourrait réunir

cent et quelques mille livres de rente à l'hôtel d'Aubrion.--Et quand

on a cent mille livres de rente, un nom, une famille, que l'on va à la

cour, car je vous ferai nommer gentilhomme de la chambre, on devient

tout ce qu'on veut être, disait-elle à Charles. Ainsi vous serez, à

votre choix, maître des requêtes au conseil d'État, préfet, secrétaire

d'ambassade, ambassadeur. Charles X aime beaucoup d'Aubrion, ils se

connaissent depuis l'enfance.

Enivré d'ambition par cette femme, Charles avait caressé, pendant la

traversée, toutes ces espérances qui lui furent présentées par une main

habile, et sous forme de confidences versées de cœur à cœur. Croyant

les affaires de son père arrangées par son oncle, il se voyait ancré

tout à coup dans le faubourg Saint-Germain, où tout le monde voulait

alors entrer, et où, à l'ombre du nez bleu de mademoiselle Mathilde,

il reparaissait en comte d'Aubrion, comme les Dreux reparurent un jour

en Brézé. Ébloui par la prospérité de la Restauration qu'il avait

laissée chancelante, saisi par l'éclat des idées aristocratiques,

son enivrement commencé sur le vaisseau se maintint à Paris où il

résolut de tout faire pour arriver à la haute position que son égoïste

belle-mère lui faisait entrevoir. Sa cousine n'était donc plus pour

lui qu'un point dans l'espace de cette brillante perspective. Il revit

Annette. En femme du monde, Annette conseilla vivement à son ancien

ami de contracter cette alliance, et lui promit son appui dans toutes

ses entreprises ambitieuses. Annette était enchantée de faire épouser

une demoiselle laide et ennuyeuse à Charles, que le séjour des Indes

avait rendu très-séduisant: son teint avait bruni, ses manières étaient

devenues décidées, hardies, comme le sont celles des hommes habitués

à trancher, à dominer, à réussir. Charles respira plus à l'aise dans

Paris, en voyant qu'il pouvait y jouer un rôle. Des Grassins, apprenant

son retour, son mariage prochain, sa fortune, le vint voir pour lui

parler des trois cent mille francs moyennant lesquels il pouvait

acquitter les dettes de son père. Il trouva Charles en conférence avec

le joaillier auquel il avait commandé des bijoux pour la corbeille de

mademoiselle d'Aubrion, et qui lui en montrait les dessins. Malgré les

magnifiques diamants que Charles avait rapportés des Indes, les façons,

l'argenterie, la joaillerie solide et futile du jeune ménage allaient

encore à plus de deux cent mille francs. Charles reçut des Grassins,

qu'il ne reconnut pas, avec l'impertinence d'un jeune homme à la mode

qui, dans les Indes, avait tué quatre hommes en différents duels.

Monsieur des Grassins était déjà venu trois fois, Charles l'écouta

froidement; puis il lui répondit, sans l'avoir bien compris:--Les

affaires de mon père ne sont pas les miennes. Je vous suis obligé,

monsieur, des soins que vous avez bien voulu prendre, et dont je ne

saurais profiter. Je n'ai pas ramassé presque deux millions à la sueur

de mon front pour aller les flanquer à la tête des créanciers de mon

père.

--Et si monsieur votre père était, d'ici à quelques jours, déclaré en

faillite?

--Monsieur, d'ici à quelques jours, je me nommerai le comte d'Aubrion.

Vous entendez bien que ce me sera parfaitement indifférent. D'ailleurs,

vous savez mieux que moi que quand un homme a cent mille livres de

rente, son père n'a jamais fait faillite, ajouta-t-il en poussant

poliment le sieur des Grassins vers la porte.

Au commencement du mois d'août de cette année, Eugénie était assise sur

le petit banc de bois où son cousin lui avait juré un éternel amour,

et où elle venait déjeuner quand il faisait beau. La pauvre fille se

complaisait en ce moment, par la plus fraîche, la plus joyeuse matinée,

à repasser dans sa mémoire les grands, les petits événements de son

amour, et les catastrophes dont il avait été suivi. Le soleil éclairait

le joli pan de mur tout fendillé, presque en ruines, auquel il était

défendu de toucher, de par la fantasque héritière, quoique Cornoiller

répétât souvent à sa femme qu'on serait écrasé dessous quelque jour.

En ce moment, le facteur de poste frappa, remit une lettre à madame

Cornoiller, qui vint au jardin en criant:--Mademoiselle, une lettre!

Elle la donna à sa maîtresse en lui disant:--C'est-y celle que vous

attendez?

Ces mots retentirent aussi fortement au cœur d'Eugénie qu'ils

retentirent réellement entre les murailles de la cour et du jardin.

--Paris! C'est de lui. Il est revenu.

Eugénie pâlit, et garda la lettre pendant un moment. Elle palpitait

trop vivement pour pouvoir la décacheter et la lire. La grande Nanon

resta debout, les deux mains sur les hanches, et la joie semblait

s'échapper comme une fumée par les crevasses de son brun visage.

--Lisez donc, mademoiselle...

--Ah! Nanon, pourquoi revient-il par Paris, quand il s'en est allé par

Saumur?

--Lisez, vous le saurez.

Eugénie décacheta la lettre en tremblant. Il en tomba un mandat sur la

maison _madame des Grassins et Corret_ de Saumur. Nanon le ramassa.

«Ma chère cousine...»

--Je ne suis plus Eugénie, pensa-t-elle. Et son cœur se serra.

«Vous...»

--Il me disait _tu_!

Elle se croisa les bras, n'osa plus lire la lettre, et de grosses

larmes lui vinrent aux yeux.

--Est-il mort? demanda Nanon.

--Il n'écrirait pas, dit Eugénie.

Elle lut toute la lettre que voici.

«Ma chère cousine, vous apprendrez, je le crois, avec plaisir,

le succès de mes entreprises. Vous m'avez porté bonheur, je

suis revenu riche, et j'ai suivi les conseils de mon oncle,

dont la mort et celle de ma tante viennent de m'être apprise

par monsieur des Grassins. La mort de nos parents est dans la

nature, et nous devons leur succéder. J'espère que vous êtes

aujourd'hui consolée. Rien ne résiste au temps, je l'éprouve.

Oui, ma chère cousine, malheureusement pour moi, le moment des

illusions est passé. Que voulez-vous! En voyageant à travers

de nombreux pays, j'ai réfléchi sur la vie. D'enfant que

j'étais au départ, je suis devenu homme au retour. Aujourd'hui,

je pense à bien des choses auxquelles je ne songeais pas

autrefois. Vous êtes libre, ma cousine, et je suis libre

encore; rien n'empêche, en apparence, la réalisation de nos

petits projets; mais j'ai trop de loyauté dans le caractère

pour vous cacher la situation de mes affaires. Je n'ai point

oublié que je ne m'appartiens pas; je me suis toujours souvenu

dans mes longues traversées du petit banc de bois...»

Eugénie se leva comme si elle eût été sur des charbons ardents, et alla

s'asseoir sur une des marches de la cour.

«.... du petit banc de bois où nous nous sommes juré de nous

aimer toujours, du couloir, de la salle grise, de ma chambre

en mansarde, et de la nuit où vous m'avez rendu, par votre

délicate obligeance, mon avenir plus facile. Oui, ces souvenirs

ont soutenu mon courage, et je me suis dit que vous pensiez

toujours à moi comme je pensais souvent à vous, à l'heure

convenue entre nous. Avez-vous bien regardé les nuages à neuf

heures? Oui, n'est-ce pas? Aussi, ne veux-je pas trahir une

amitié sacrée pour moi; non, je ne dois point vous tromper. Il

s'agit, en ce moment, pour moi, d'une alliance qui satisfait

à toutes les idées que je me suis formées sur le mariage.

L'amour, dans le mariage, est une chimère. Aujourd'hui mon

expérience me dit qu'il faut obéir à toutes les lois sociales

et réunir toutes les convenances voulues par le monde en se

mariant. Or, déjà se trouve entre nous une différence d'âge

qui, peut-être, influerait plus sur votre avenir, ma chère

cousine, que sur le mien. Je ne vous parlerai ni de vos

mœurs, ni de votre éducation, ni de vos habitudes, qui ne sont

nullement en rapport avec la vie de Paris, et ne cadreraient

sans doute point avec mes projets ultérieurs. Il entre dans

mes plans de tenir un grand état de maison, de recevoir

beaucoup de monde, et je crois me souvenir que vous aimez une

vie douce et tranquille. Non, je serai plus franc, et veux

vous faire arbitre de ma situation; il vous appartient de la

connaître, et vous avez le droit de la juger. Aujourd'hui je

possède quatre-vingt mille livres de rente. Cette fortune me

permet de m'unir à la famille d'Aubrion, dont l'héritière,

jeune personne de dix-neuf ans, m'apporte en mariage son nom,

un titre, la place de gentilhomme honoraire de la chambre

de Sa Majesté, et une position des plus brillantes. Je vous

avouerai, ma chère cousine, que je n'aime pas le moins du monde

mademoiselle d'Aubrion; mais, par son alliance, j'assure à

mes enfants une situation sociale dont un jour les avantages

seront incalculables: de jour en jour, les idées monarchiques

reprennent faveur. Donc, quelques années plus tard, mon fils,

devenu marquis d'Aubrion, ayant un majorat de quarante mille

livres de rente, pourra prendre dans l'État telle place qu'il

lui conviendra de choisir. Nous nous devons à nos enfants.

Vous voyez, ma cousine, avec quelle bonne foi je vous expose

l'état de mon cœur, de mes espérances et de ma fortune. Il est

possible que de votre côté vous ayez oublié nos enfantillages

après sept années d'absence; mais moi, je n'ai oublié ni votre

indulgence, ni mes paroles; je me souviens de toutes, même des

plus légèrement données, et auxquelles un jeune homme moins

consciencieux que je ne le suis, ayant un cœur moins jeune

et moins probe, ne songerait même pas. En vous disant que je

ne pense qu'à faire un mariage de convenance, et que je me

souviens encore de nos amours d'enfant, n'est-ce pas me mettre

entièrement à votre discrétion, vous rendre maîtresse de mon

sort, et vous dire que, s'il faut renoncer à mes ambitions

sociales, je me contenterai volontiers de ce simple et pur

bonheur duquel vous m'avez offert de si touchantes images....

--Tan, ta, ta.--Tan, ta, ti.--Tinn, ta, ta.--Toûn!--Toûn, ta,

ti.--Tinn, ta, ta..., etc., avait chanté Charles Grandet sur l'air de

_Non più andrai_, en signant:

»Votre dévoué cousin,

»CHARLES.»

--Tonnerre de Dieu! c'est y mettre des procédés, se dit-il. Et il avait

cherché le mandat, et il avait ajouté ceci:

«_P. S._ Je joins à ma lettre un mandat sur la maison des

Grassins de huit mille francs à votre ordre, et payable en or,

comprenant intérêts et capital de la somme que vous avez eu

la bonté de me prêter. J'attends de Bordeaux une caisse où se

trouvent quelques objets que vous me permettrez de vous offrir

en témoignage de mon éternelle reconnaissance. Vous pouvez

renvoyer par la diligence ma toilette à l'hôtel d'Aubrion, rue

Hillerin-Bertin.»

--Par la diligence! dit Eugénie. Une chose pour laquelle j'aurais donné

mille fois ma vie!

Épouvantable et complet désastre. Le vaisseau sombrait sans laisser ni

un cordage, ni une planche sur le vaste océan des espérances. En se

voyant abandonnées, certaines femmes vont arracher leur amant aux bras

d'une rivale, la tuent et s'enfuient au bout du monde, sur l'échafaud

ou dans la tombe. Cela, sans doute, est beau; le mobile de ce crime

est une sublime passion qui impose à la Justice humaine. D'autres

femmes baissent la tête et souffrent en silence; elles vont mourantes

et résignées, pleurant et pardonnant, priant et se souvenant jusqu'au

dernier soupir. Ceci est de l'amour, l'amour vrai, l'amour des anges,

l'amour fier qui vit de sa douleur et qui en meurt. Ce fut le sentiment

d'Eugénie après avoir lu cette horrible lettre. Elle jeta ses regards

au ciel, en pensant aux dernières paroles de sa mère, qui, semblable à

quelques mourants, avait projeté sur l'avenir un coup d'œil pénétrant,

lucide; puis, Eugénie se souvenant de cette mort et de cette vie

prophétique, mesura d'un regard toute sa destinée. Elle n'avait plus

qu'à déployer ses ailes, tendre au ciel, et vivre en prières jusqu'au

jour de sa délivrance.

--Ma mère avait raison, dit-elle en pleurant. Souffrir et mourir.

Elle vint à pas lents de son jardin dans la salle. Contre son habitude,

elle ne passa point par le couloir; mais elle retrouva le souvenir

de son cousin dans ce vieux salon gris, sur la cheminée duquel était

toujours une certaine soucoupe dont elle se servait tous les matins

à son déjeuner, ainsi que du sucrier de vieux Sèvres. Cette matinée

devait être solennelle et pleine d'événements pour elle. Nanon lui

annonça le curé de la paroisse. Ce curé, parent des Cruchot, était

dans les intérêts du président de Bonfons. Depuis quelques jours, le

vieil abbé l'avait déterminé à parler à mademoiselle Grandet, dans un

sens purement religieux, de l'obligation où elle était de contracter

mariage. En voyant son pasteur, Eugénie crut qu'il venait chercher les

mille francs qu'elle donnait mensuellement aux pauvres, et dit à Nanon

de les aller chercher; mais le curé se prit à sourire.

--Aujourd'hui, mademoiselle, je viens vous parler d'une pauvre fille à

laquelle toute la ville de Saumur s'intéresse, et qui, faute de charité

pour elle-même, ne vit pas chrétiennement.

--Mon Dieu! monsieur le curé, vous me trouvez dans un moment où il

m'est impossible de songer à mon prochain, je suis tout occupée de

moi. Je suis bien malheureuse, je n'ai d'autre refuge que l'Église;

elle a un sein assez large pour contenir toutes nos douleurs, et des

sentiments assez féconds pour que nous puissions y puiser sans craindre

de les tarir.

--Eh! bien, mademoiselle, en nous occupant de cette fille nous nous

occuperons de vous. Écoutez. Si vous voulez faire votre salut, vous

n'avez que deux voies à suivre, ou quitter le monde ou en suivre les

lois. Obéir à votre destinée terrestre ou à votre destinée céleste.

--Ah! votre voix me parle au moment où je voulais entendre une voix.

Oui, Dieu vous adresse ici, monsieur. Je vais dire adieu au monde et

vivre pour Dieu seul dans le silence et la retraite.

--Il est nécessaire, ma fille, de long-temps réfléchir à ce violent

parti. Le mariage est une vie, le voile est une mort.

--Eh! bien, la mort, la mort promptement, monsieur le curé, dit-elle

avec une effrayante vivacité.

--La mort! mais vous avez de grandes obligations à remplir envers

la Société, mademoiselle. N'êtes-vous donc pas la mère des pauvres

auxquels vous donnez des vêtements, du bois en hiver et du travail en

été? Votre grande fortune est un prêt qu'il faut rendre, et vous l'avez

saintement acceptée ainsi. Vous ensevelir dans un couvent, ce serait de

l'égoïsme; quant à rester vieille fille, vous ne le devez pas. D'abord,

pourriez-vous gérer seule votre immense fortune? vous la perdriez

peut-être. Vous auriez bientôt mille procès, et vous seriez engarriée

en d'inextricables difficultés. Croyez votre pasteur: un époux vous est

utile, vous devez conserver ce que Dieu vous a donné. Je vous parle

comme à une ouaille chérie. Vous aimez trop sincèrement Dieu pour ne

pas faire votre salut au milieu du monde, dont vous êtes un des plus

beaux ornements, et auquel vous donnez de saints exemples.

En ce moment, madame des Grassins se fit annoncer. Elle venait amenée

par la vengeance et par un grand désespoir.

--Mademoiselle, dit-elle. Ah! voici monsieur le curé. Je me tais, je

venais vous parler d'affaires, et je vois que vous êtes en grande

conférence.

--Madame, dit le curé, je vous laisse le champ libre.

--Oh! monsieur le curé, dit Eugénie, revenez dans quelques instants,

votre appui m'est en ce moment bien nécessaire.

--Oui, ma pauvre enfant, dit madame des Grassins.

--Que voulez-vous dire? demandèrent mademoiselle Grandet et le curé.

--Ne sais-je pas le retour de votre cousin, son mariage avec

mademoiselle d'Aubrion?... Une femme n'a jamais son esprit dans sa

poche.

Eugénie rougit et resta muette; mais elle prit le parti d'affecter à

l'avenir l'impassible contenance qu'avait su prendre son père.

--Eh! bien, madame, répondit-elle avec ironie, j'ai sans doute l'esprit

dans ma poche, je ne comprends pas. Parlez, parlez devant monsieur le

curé, vous savez qu'il est mon directeur.

--Eh! bien, mademoiselle, voici ce que des Grassins m'écrit. Lisez.

Eugénie lut la lettre suivante:

«Ma chère femme, Charles Grandet arrive des Indes, il est à Paris

depuis un mois....

--Un mois! se dit Eugénie en laissant tomber sa main.

Après une pause, elle reprit la lettre.

»..... Il m'a fallu faire antichambre deux fois avant de pouvoir parler

à ce futur vicomte d'Aubrion. Quoique tout Paris parle de son mariage,

et que tous les bans soient publiés.....

--Il m'écrivait donc au moment où.... se dit Eugénie. Elle n'acheva

pas, elle ne s'écria pas comme une Parisienne: «Le polisson!» Mais pour

ne pas être exprimé, le mépris n'en fut pas moins complet.

»..... Ce mariage est loin de se faire; le marquis d'Aubrion ne donnera

pas sa fille au fils d'un banqueroutier. Je suis venu lui faire

part des soins que son oncle et moi nous avons donnés aux affaires

de son père, et des habiles manœuvres par lesquelles nous avons su

faire tenir les créanciers tranquilles jusqu'aujourd'hui. Ce petit

impertinent n'a-t-il pas eu le front de me répondre, à moi qui,

pendant cinq ans, me suis dévoué nuit et jour à ses intérêts et à son

honneur, que _les affaires de son père n'étaient pas les siennes_. Un

agréé serait en droit de lui demander trente à quarante mille francs

d'honoraires, à un pour cent sur la somme des créances. Mais, patience,

il est bien légitimement dû douze cent mille francs aux créanciers, et

je vais faire déclarer son père en faillite. Je me suis embarqué dans

cette affaire sur la parole de ce vieux caïman de Grandet, et j'ai fait

des promesses au nom de la famille. Si monsieur le vicomte d'Aubrion

se soucie peu de son honneur, le mien m'intéresse fort. Aussi vais-je

expliquer ma position aux créanciers. Néanmoins, j'ai trop de respect

pour mademoiselle Eugénie, à l'alliance de laquelle, en des temps plus

heureux, nous avions pensé, pour agir sans que tu lui aies parlé de

cette affaire...»

Là, Eugénie rendit froidement la lettre sans l'achever.--Je vous

remercie, dit-elle à madame des Grassins, _nous verrons cela_...

--En ce moment, vous avez toute la voix de défunt votre père, dit

madame des Grassins.

--Madame, vous avez huit mille cent francs d'or à nous compter, lui dit

Nanon.

--Cela est vrai; faites-moi l'avantage de venir avec moi, madame

Cornoiller.

--Monsieur le curé, dit Eugénie avec un noble sang-froid que lui donna

la pensée qu'elle allait exprimer, serait-ce pécher que de demeurer en

état de virginité dans le mariage?

--Ceci est un cas de conscience dont la solution m'est inconnue. Si

vous voulez savoir ce qu'en pense en sa Somme _de Matrimonio_ le

célèbre Sanchez, je pourrai vous le dire demain.

Le curé partit, mademoiselle Grandet monta dans le cabinet de son père

et y passa la journée seule, sans vouloir descendre à l'heure du dîner,

malgré les instances de Nanon. Elle parut le soir, à l'heure où les

habitués de son cercle arrivèrent. Jamais le salon des Grandet n'avait

été aussi plein qu'il le fut pendant cette soirée. La nouvelle du

retour et de la sotte trahison de Charles avait été répandue dans toute

la ville. Mais quelque attentive que fût la curiosité des visiteurs,

elle ne fut point satisfaite. Eugénie, qui s'y était attendue, ne

laissa percer sur son visage calme aucune des cruelles émotions qui

l'agitaient. Elle sut prendre une figure riante pour répondre à ceux

qui voulurent lui témoigner de l'intérêt par des regards ou des paroles

mélancoliques. Elle sut enfin couvrir son malheur sous les voiles de la

politesse. Vers neuf heures, les parties finissaient, et les joueurs

quittaient leurs tables, se payaient et discutaient les derniers coups

de whist en venant se joindre au cercle des causeurs. Au moment où

l'assemblée se leva en masse pour quitter le salon, il y eut un coup de

théâtre qui retentit dans Saumur, de là dans l'arrondissement et dans

les quatre préfectures environnantes.

--Restez, monsieur le président, dit Eugénie à monsieur de Bonfons en

lui voyant prendre sa canne.

A cette parole, il n'y eut personne dans cette nombreuse assemblée qui

ne se sentît ému. Le président pâlit et fut obligé de s'asseoir.

--Au président les millions, dit mademoiselle de Gribeaucourt.

--C'est clair, le président de Bonfons épouse mademoiselle Grandet,

s'écria madame d'Orsonval.

--Voilà le meilleur coup de la partie, dit l'abbé.

--C'est un beau _schleem_, dit le notaire.

Chacun dit son mot, chacun fit son calembour, tous voyaient l'héritière

montée sur ses millions, comme sur un piédestal. Le drame commencé

depuis neuf ans se dénouait. Dire, en face de tout Saumur, au président

de rester, n'était-ce pas annoncer qu'elle voulait faire de lui son

mari. Dans les petites villes, les convenances sont si sévèrement

observées, qu'une infraction de ce genre y constitue la plus solennelle

des promesses.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 34 / 48 段