CHANT XIV.

ARGUMENT.--L’armée des païens s’étant rassemblée, on constate l’absence

des deux troupes détruites par Roland. Mandricard, courant sur les

traces du paladin, rencontre Doralice, fille du roi de Grenade, qui s’en

va épouser Rodomont, roi de Sarze. Il tue le cortège, emmène Doralice

avec lui et en fait sa femme. Les Maures donnent l’assaut à Paris.

Dans les nombreux assauts et les cruels conflits que l’Afrique et

l’Espagne avaient eus avec la France, le nombre était immense des

guerriers morts et abandonnés au loup, au corbeau, à l’aigle vorace. Et

bien que les Français fussent plus maltraités, ayant perdu toute la

campagne, les Sarrasins avaient à se plaindre plus encore, par suite de

la perte d’un grand nombre de leurs princes et de leurs grands barons.

Leurs victoires avaient été si sanglantes, qu’ils n’avaient pas à s’en

réjouir. Et s’il est permis, invincible Alphonse, de comparer les choses

modernes aux choses antiques, la grande victoire dont la gloire est

votre œuvre immortelle et dont Ravenne doit pleurer toujours, ressemble

aux victoires des Sarrasins.

Les Morins et les Picards, ainsi que les forces normandes et d’Aquitaine

pliaient déjà, lorsque vous vous jetâtes au milieu des étendards ennemis

de l’Espagnol presque victorieux, ayant derrière vous ces vaillants

jeunes hommes qui, par leur courage, méritèrent en ce jour de recevoir

de vous les épées et les éperons d’or.

Ils vous secondèrent avec tant d’ardeur, vous suivant de près dans ce

grand péril, que vous fîtes s’écrouler le gland d’or, et rompîtes le

bâton jaune et vermeil. Un laurier triomphal vous est dû pour avoir

empêché le lis d’être détruit ou défloré. Une autre couronne doit encore

orner votre front, pour avoir conservé à Rome son Fabricius.

La grande Colonne du nom romain, que vous protégeâtes et sauvâtes d’une

entière destruction, vous vaut plus d’honneur que si, sous votre main,

était tombée toute la fière milice qui engraisse les champs de Ravenne,

et toute celle qui s’enfuit, abandonnant les bannières d’Aragon, de

Castille et de Navarre, après avoir éprouvé l’inutilité de ses épieux et

de ses machines de guerre.

Cette victoire nous causa plus d’encouragement que d’allégresse; car

notre joie fut trop troublée par la mort du capitaine français[67],

général en chef de l’armée, et par celle de tant de chefs illustres qui

étaient passés de ce côté des froides Alpes, pour voler à la défense des

États de leurs confédérés.

Notre salut, notre vie furent assurés par cette victoire, chacun le

reconnaît, car elle arrêta les progrès de la tempête que Jupiter irrité

déchaînait sur nous. Mais nous ne pûmes nous en réjouir, ni nous livrer

à la moindre fête, en entendant les gémissements, les pleurs d’angoisses

que les veuves en robes sombres répandaient par toute la France.

Il faut que le roi Louis envoie, à la tête de ses troupes, de nouveaux

capitaines, lesquels, pour l’honneur des fleurs de lis d’or, châtieront

les pillards et les brigands qui ont pillé les moines blancs, noirs ou

gris, violé les épouses, les filles et les mères, et jeté à terre le

Christ enfermé dans l’hostie consacrée, pour voler les ciboires

d’argent.

O malheureuse Ravenne, il eût mieux valu pour toi ne pas résister au

vainqueur et prendre exemple sur Brescia, toi qui avais servi d’exemple

à Rimini et à Faenza. Que Louis envoie le vieux et brave Trivulce, pour

enseigner à ses soldats plus de retenue et leur faire voir que de

semblables excès sont cause qu’un si grand nombre d’entre eux ont trouvé

la mort par toute l’Italie.

De même qu’aujourd’hui le roi de France a besoin d’envoyer de nouveaux

chefs à son armée, ainsi Marsile et Agramant, voulant remettre de

l’ordre dans leurs troupes, les avaient alors convoquées dans la plaine,

dès que l’hiver le leur avait permis, pour voir où il était urgent de

nommer des chefs et de donner des instructions.

Marsile d’abord, puis Agramant, firent défiler devant eux leurs gens,

troupe par troupe. Les Catalans marchent avant tous les autres sous la

bannière de Doriphèbe. Après eux viennent les bataillons de Navarre

privés de leur roi Fulvirant, qui avait reçu la mort de la main de

Renaud. Le roi d’Espagne leur a donné Isolier pour capitaine.

Balugant conduit les gens de Léon, Grandanio ceux d’Algarve. Le frère de

Marsile, Falsiron, commande les Castillans. Ceux qui sont venus de

Malaga et de Séville suivent la bannière de Madarasse ainsi que ceux de

la mer de Gades jusqu’à la fertile Cordoue, dont le Bétis arrose les

vertes Campagnes.

Stordiland, Tesire et Baricond font défiler l’un après l’autre leurs

soldats. Le premier commande aux gens de Grenade, le second à ceux de

Lisbonne, le troisième à ceux de Majorque. Après la mort de Larbin, son

parent Tesire fut nommé roi de Lisbonne. Puis viennent les Galiciens,

dont Serpentin a été nommé chef, en remplacement de Maricolde.

Ceux de Tolède et ceux de Calatrava, dont Sinagon portait naguère

l’étendard, ainsi que tous ceux qui boivent les eaux de la Guadiana,

sont conduits par l’audacieux Mataliste. Bianzardin commande à ceux

d’Astorga, réunis en une seule troupe à ceux de Salamanque, de

Placencia, d’Avila, de Zamora et de Palencia.

Ferragus a la conduite de ceux de Saragosse et de la cour du roi

Marsile. Tous ces gens sont bien armés et vaillants. Parmi eux sont

Malgarin, Balinverne, Malzarise et Morgant qu’un même sort avait

contraints à vivre sur une terre étrangère. Chassés de leurs royaumes,

ils avaient été recueillis à la cour de Marsile.

Font aussi partie de cette troupe, le grand bâtard de Marsile, Follicon

d’Alméria, Doricont, Bavarte, Lagarlife, Analard; Archidant comte de

Sagonte, Lamirant, le vaillant Langhiran, Malagur fertile en ruses, et

bon nombre d’autres dont je me propose, quand il sera temps, de montrer

les exploits.

Après que l’armée d’Espagne a défilé en bon ordre devant le roi

Agramant, le roi d’Oran, presque aussi grand qu’un géant, paraît dans la

plaine à la tête de sa troupe. Celle qui vient après lui regrette la

mort de Martasin qui fut tué par Bradamante. Les soldats s’indignent

qu’une femme puisse se vanter d’avoir donné la mort au roi des

Garamantes.

La troupe de Marmonde vient la troisième. Elle a laissé Argosto mort en

Gascogne. A celle-ci, comme à la seconde, comme à la quatrième, il

manque un chef, et, quoique le roi Agramant ait peu de capitaines, il

songe cependant à leur en nommer. Il leur donne, pour les conduire,

Burald, Ormide et Arganio.

Il confie à Arganio le commandement des guerriers de Libye qui

pleuraient la mort du nègre Dudrinasse. Brunel conduit les gens de la

Tintigane; il a le visage soucieux et les yeux baissés, car depuis que,

dans la forêt voisine du château construit par Atlante à la cime d’un

rocher, Bradamante lui avait enlevé l’anneau, il était tombé dans la

disgrâce du roi Agramant.

Et si le frère de Ferragus, Isolier, qui l’avait trouvé lié à un arbre,

n’avait pas raconté la vérité au roi, il aurait été pendu. Sur les

prières d’un grand nombre de ses chevaliers, le roi changea de

résolution, alors qu’il lui avait déjà fait mettre le lacet autour du

cou. Il le lui fit enlever, mais en lui jurant qu’à la première faute il

le ferait pendre.

C’était cela qui faisait marcher Brunel le visage triste et la tête

basse. Farurant venait après lui, guidant les cavaliers et les

fantassins de la Mauritanie. Immédiatement après, s’en venait le nouveau

roi du Liban. Il avait avec lui les gens de Constantine, Agramant lui

ayant donné la couronne et le sceptre d’or que possédait jadis Pinador.

Soridan marche à la tête des hommes d’armes de l’Hespérie, et Dorilon

avec ceux de Ceuta. Pulian précède ceux de Nasamone; le roi Agricalte

entraîne ceux d’Amonie, Malabuferce ceux de Fezzan. La troupe qui suit

vient de Canarie et du Maroc; elle est commandée par Finadure. Balastre

conduit ceux qui étaient auparavant sous les ordres du roi Tardoc.

Deux escadrons, l’un de Mulga, l’autre d’Arzilla, viennent ensuite. Le

dernier a toujours son ancien chef; le premier l’a perdu, aussi le roi

le confie à son fidèle ami Carinée. De même, Caïque reçoit le

commandement des gens d’Almansilla qu’avait Taufirion. Celui des soldats

de Gétulie est donné à Rimedont. Puis vient Balinfront, à la tête des

gens de Cosca.

Cette autre troupe est formée des gens de Bolga; ils ont pour roi

Clarinde qui a succédé à Mirabald. Vient ensuite Baliverse, que je veux

que tu tiennes pour le plus grand ribaud de toute l’armée. Je ne crois

pas en revanche, que dans tout le camp, se déploie une bannière qui

rassemble une meilleure troupe que celle qui vient après avec le roi

Sobrin, le plus prudent des chefs sarrasins.

Ceux de Bellamarina, que conduisait primitivement Gualciotto, ont

maintenant pour chef le roi d’Alger, Rodomont de Sarse, qui venait de

ramener de nouveaux fantassins et de nouveaux cavaliers. Pendant que le

soleil se dérobait sous les nuées du grand Centaure, aux cornes

horribles et cruelles, il avait été envoyé en Afrique par Agramant. Il

en était revenu seulement depuis trois jours.

L’armée africaine n’avait pas de guerrier plus fort et plus audacieux

que celui-là. Les défenseurs de Paris le redoutaient plus que Marsile,

qu’Agramant et les chevaliers qui avaient suivi ces deux princes en

France. Plus qu’aucun autre, il faisait parade de haïr notre Foi.

Puis viennent Prusion, roi des Alvaraches, et Dardinel, roi de Zumara.

Je ne sais si des hiboux ou des corneilles, ou d’autres oiseaux de

mauvais augure, perchés sur les toits ou croassant sur les branches, ont

prédit à ces deux guerriers leur sort funeste, mais le ciel a fixé

l’heure de leur mort à tous deux dans le combat qui doit se livrer le

jour suivant.

Il ne restait plus à défiler que ceux de Trémisen et de Noricie, mais on

n’apercevait pas leurs étendards, et l’on n’en avait pas de nouvelles.

Agramant ne savait que dire, ni que penser de ce retard, lorsque fut

enfin amené devant lui un écuyer du roi de Trémisen, qui lui raconta

tout ce qui était arrivé.

Il lui raconta qu’Alzirde, Manilard et la plus grande partie de leurs

soldats gisaient dans la poussière: «--Seigneur--lui dit-il--le vaillant

chevalier qui a occis les nôtres, aurait tué toute la troupe, si j’avais

tardé à m’enfuir; et encore ai-je eu grand’peine à m’échapper. Il fait

des cavaliers et des piétons, ce que le loup fait des chèvres et des

moutons.--»

Peu de jours auparavant, était arrivé à l’armée du roi d’Afrique un

chevalier dont personne, dans le Ponant ou dans tout le Levant,

n’égalait la force et le courage. Le roi Agramant l’avait accueilli avec

de grands honneurs, car il était le fils et le successeur du vaillant

roi de Tartarie, Agrican. Il se nommait le féroce Mandricard.

Il s’était rendu fameux par de nombreux hauts faits, et il remplissait

de sa renommée le monde entier. Mais ce dont il s’enorgueillissait le

plus, c’était d’avoir conquis, dans un château de la fée de Syrie, le

resplendissant haubert que le troyen Hector avait porté mille ans

auparavant. Il avait couru pour l’avoir une étrange et formidable

aventure, dont le seul récit excite la peur.

Se trouvant présent lors du récit de l’écuyer du roi de Trémisen, il

avait levé son front hardi, et avait pris sur-le-champ la résolution de

suivre les traces du guerrier inconnu. Il garda soigneusement son projet

pour lui, soit qu’il n’eût d’estime pour aucun de ses compagnons

d’armes, soit qu’il craignît, en se dévoilant, qu’un autre tentât avant

lui l’entreprise.

Il demanda à l’écuyer comment était la soubreveste du chevalier.

Celui-ci répondit: «--Elle est toute noire; l’écu est noir aussi, et il

ne porte aucun cimier.--» C’était la vérité, seigneur, car Roland, en

quittant le quartier, avait voulu que, de même que son âme était en

deuil, l’extérieur de sa mise fût de couleur sombre.

Marsile avait donné à Mandricard un destrier bai-châtain, avec les

jambes et la crinière noires. Il était né d’une jument de Frise et d’un

étalon d’Espagne. Mandricard saute sur lui tout armé et s’en va,

galopant à travers la plaine. Il jure de ne point revenir parmi les

escadrons sarrasins, avant d’avoir trouvé le champion aux armes noires.

Il rencontra bientôt plusieurs des gens échappés des mains de Roland,

encore tout dolents de la perte, qui d’un fils, qui d’un frère immolés à

leurs yeux. La tristesse et la lâcheté de leur âme se voyaient encore

peintes sur leur figure blême; encore sous le coup de la peur qu’ils

avaient eue, ils fuyaient, pâles, muets, affolés.

Après un court chemin, Mandricard arriva à un endroit où il eut sous les

yeux un cruel et sanglant spectacle, mais un éclatant témoignage des

merveilleuses prouesses racontées en présence du roi d’Afrique. Il voit

de toutes parts des morts; il les retourne et mesure leurs blessures, mû

par une étrange jalousie contre le chevalier qui avait mis tous ces gens

à mort.

De même que le loup ou le mâtin, arrivés les derniers près du bœuf

laissé mort par les paysans, ne trouvent plus que les cornes, les os et

les pieds, le reste ayant été dévoré par les oiseaux et les chiens

affamés, et considèrent avec dépit le crâne où rien ne peut se manger;

ainsi faisait le cruel Barbare sur ce champ de carnage; il blasphémait

de colère, et montrait un vif dépit d’être venu si tard à un si copieux

festin.

Ce jour, et la moitié du suivant, il s’avança au hasard à la recherche

du chevalier noir, dont il demandait sans cesse des nouvelles. Soudain

il vit un pré couvert d’ombre, entouré d’un fleuve profond qui laissait

à peine un petit espace libre d’où l’eau s’écoulait dans une autre

direction. Ce lieu ressemblait à celui que le Tibre entoure sous les

murs d’Otricoli.

Plusieurs chevaliers, couverts de leurs armures, se tenaient à l’endroit

par où l’on pouvait entrer. Le païen demanda qui les avait rassemblés là

en si grand nombre, et pour quelle cause. Le capitaine, frappé de l’air

imposant de Mandricard, et jugeant à ses armes ornées d’or et de

pierreries d’une grande valeur, qu’il avait affaire à un chevalier

éminent, lui fit cette réponse:

«--Nous sommes envoyés par le roi de Grenade, notre maître, pour

accompagner sa fille, qu’il a mariée au roi de Sarse, bien que le bruit

n’en ait pas encore couru. Quand le soir sera venu, et que la cigale,

qui seule se fait entendre à cette heure, se sera tue, nous conduirons

la princesse à son père, au camp espagnol. Pour le moment, elle dort.--»

Mandricard, qui méprise le monde entier, veut voir si ces gens sauront

bien ou mal défendre la dame qu’on leur a donnée à garder. Il dit:

«--D’après ce que j’ai entendu, celle-ci est belle, et je serais aise de

le savoir par moi-même. Conduis-moi vers elle, ou fais-la venir ici, car

je suis pressé d’aller ailleurs.--»

«--Tu es certes un grand fou,--» répondit le Grenadin; mais il n’en dit

pas davantage. Le Tartare fondit sur lui, la lance basse, et lui

traversa la poitrine. La cuirasse ne put arrêter le coup, et le

malheureux tomba mort. Le fils d’Agrican retire sa lance, car il n’a pas

d’autre arme offensive.

Il ne porte ni épée ni masse; parce que, quand il conquit les armes

ayant appartenu au troyen Hector, il se trouva que l’épée manquait. Il

jura alors--et il ne jura pas en vain--que sa main ne toucherait à

aucune épée avant qu’il eût enlevé celle de Roland. Roland portait

Durandal, qu’Almonte eut en si grande estime, et qu’avait primitivement

portée Hector.

Grande est l’audace du Tartare, qui, malgré un tel désavantage, attaque

toute cette troupe, criant: «--Qui veut me barrer le passage?--» Et, la

lance en arrêt, il se précipite au milieu d’eux. Les uns abaissent leur

lance, les autres mettent l’épée hors du fourreau, et de toutes parts on

l’assaille. Il en tue un grand nombre avant que sa lance ne se rompe.

Quand il la voit rompue, il prend à deux mains le tronçon qui est resté

entier, et il en assomme tant d’adversaires, que jamais on ne vit

semblable carnage. Pareil au juif Samson, qui exterminait les Philistins

avec la mâchoire qu’il avait ramassée par terre, il fend les écus et

brise les casques; parfois, du même coup, il tue le cavalier et le

cheval.

Ces malheureux courent à l’envi à la mort; si l’un tombe, l’autre

continue la lutte, et la façon ignoble dont ils sont tués leur paraît

plus cruelle que la mort elle-même. Ils ne peuvent supporter de se voir

enlever la vie qui leur est chère par un tronçon de lance, et de mourir

sous d’étranges coups, comme des couleuvres ou des grenouilles.

Mais, quand ils se furent aperçus que de toute façon il est désagréable

de mourir, et près des deux tiers d’entre eux étant déjà tués, les

autres commencèrent à fuir. Comme s’il les considérait comme son propre

bien, le cruel Sarrasin ne peut souffrir qu’un seul de cette troupe en

déroute s’échappe de ses mains la vie sauve.

De même que les roseaux desséchés dans les marais, ou le chaume dans les

champs dénudés, ne résistent pas longtemps au souffle de Borée attisant

le feu allumé par le prudent agriculteur, alors que la flamme court par

les sillons, crépite et crie, ainsi ces malheureux se défendent à peine

contre la fureur dont Mandricard est enflammé.

Dès qu’il voit sans défenseur l’entrée qui a été si mal gardée, il

s’avance par le sentier fraîchement tracé dans l’herbe, guidé par les

lamentations qu’il entend, pour voir si la beauté de la dame de Grenade

mérite les éloges qu’on en fait. Il passe sur les corps des serviteurs

morts, et suit les contours du fleuve.

Il voit Doralice au milieu du pré--c’est ainsi que se nommait la

donzelle--assise au pied d’un vieux frêne sauvage; elle se désolait. Les

pleurs, comme un ruisseau qui coule d’une source vive, tombaient sur son

beau sein, et l’on voyait sur son visage qu’elle se lamentait sur le

sort de ses compagnons autant qu’elle craignait pour elle-même.

Sa terreur s’accrut, quand elle vit venir le chevalier souillé de sang,

l’air farouche et sombre. Ses cris montent jusqu’au ciel; elle tremble

pour elle et pour ceux qui sont avec elle; car, outre l’escorte de

chevaliers, la belle infante avait, pour la conduire et la servir, des

vieillards et un grand nombre de dames et de damoiselles, les plus

belles du royaume de Grenade.

Dès que le Tartare voit ce beau visage qui n’a point son pareil dans

toute l’Espagne, et qui peut dans les pleurs--que devait-ce être quand

il souriait!--tendre les inextricables rets d’amour, il ne sait s’il est

encore sur terre ou dans le paradis. Il n’a tiré d’autre gain de sa

victoire que de devenir le captif de sa prisonnière, et il ne sait

comment cela s’est fait.

Cependant il ne saurait consentir à abandonner le fruit de ses peines,

bien que par ses pleurs elle montre, autant qu’une femme peut le

montrer, sa douleur et sa répugnance. Mais lui, espérant changer ces

pleurs en joie suprême, se décide à l’emmener. Il la fait monter sur une

blanche haquenée, et reprend son chemin.

Il rend la liberté aux dames, aux damoiselles, aux vieillards et aux

autres qui étaient venus avec la princesse de Grenade, et leur dit

doucement: «--Elle sera suffisamment accompagnée par moi. Je lui

servirai de majordome, de nourrice, d’écuyer; bref, je pourvoirai à tous

ses besoins; adieu donc tous.--» Ceux-ci, ne pouvant faire de

résistance, s’en furent en pleurant et en poussant des soupirs.

Ils disaient entre eux: «--Quelle sera la douleur de son père, quand il

apprendra cette aventure! Quelle sera la colère, la rage de son époux,

et quelle terrible vengeance il en tirera! Ah! pourquoi n’est-il pas

ici, où il fait si faute, pour arracher à celui-ci l’illustre fille du

roi Stordilan, avant qu’il l’ait emmenée plus loin?--»

Le Tartare, content de l’excellente proie que lui ont value sa fortune

et sa vaillance, ne paraît plus aussi pressé qu’avant de retrouver le

chevalier à l’armure noire. Naguère il s’en allait, courant; maintenant,

il va tranquillement, lentement, et ne songe plus qu’à s’arrêter dans le

premier endroit qu’il trouvera propice à assouvir sa flamme amoureuse.

Entre temps, il rassure Doralice, dont le visage et les yeux sont

baignés de pleurs. Il invente une foule de choses; il lui dit que depuis

longtemps il a entendu parler d’elle, et que s’il a quitté sa patrie et

son royaume où il était heureux et qui l’emporte sur tous les autres en

renommée et en étendue, ce n’est point pour voir l’Espagne ou la France,

mais pour admirer son beau visage.

«--Si un homme doit être aimé pour l’amour qu’il éprouve lui-même, je

mérite votre amour, car je vous aime; si c’est pour la naissance, qui

est mieux né que moi? Le puissant Agricant fut mon père. Si c’est pour

la richesse, qui possède plus d’États que moi? Je le cède en domaines à

Dieu seul. Si c’est pour le courage, je crois vous avoir prouvé

aujourd’hui que je suis digne d’être aimé aussi pour ma valeur.--»

Ces paroles, et beaucoup d’autres qu’Amour dicte à Mandricard, vont

doucement consoler le cœur de la donzelle, encore tremblante de peur. Sa

crainte se dissipe peu à peu, ainsi que la douleur dont elle avait eu

l’âme transpercée. Elle commence à écouter avec plus de patience et de

plaisir son nouvel amant.

Puis, par ses réponses de moins en moins farouches, elle se montre

affable et courtoise envers lui; parfois même elle consent à lever sur

son visage des yeux qui ne demandent qu’à s’attendrir. Le païen, qui

d’autres fois déjà a été féru des flèches d’Amour, non seulement espère,

mais a la certitude que la belle dame ne sera pas toujours rebelle à ses

désirs.

En cette compagnie, il s’en va content et joyeux, et il voit avec

satisfaction, avec plaisir, approcher l’heure où la froide nuit invite

tout être animé à prendre du repos. S’apercevant que le soleil est déjà

bas et à moitié caché à l’horizon, il commence à chevaucher d’un pas

plus rapide, jusqu’à ce qu’enfin il entende résonner les flûtes et les

chalumeaux, et qu’il voie la fumée des villas et des chaumières.

C’étaient des habitations de pasteurs, meilleures et plus commodes que

belles. Le gardien des troupeaux fit au chevalier et à la donzelle un

accueil si courtois, qu’ils en furent enchantés. Ce n’est pas seulement

dans les villes et dans les châteaux que l’on trouve des gens

hospitaliers, mais souvent aussi dans les cabanes et les chaumières.

Que se passa-t-il pendant la nuit entre Doralice et le fils d’Agricant?

Je ne me hasarde pas à le raconter, et je laisse chacun penser ce qu’il

voudra. On peut croire cependant qu’ils furent tout à fait d’accord, car

ils se levèrent le lendemain plus allègres, et Doralice rendit grâces au

pasteur qui leur avait fait les honneurs de sa maison.

Errant ainsi d’un endroit à un autre, ils arrivèrent enfin sur les bords

d’un fleuve qui descendait silencieusement vers la mer, et si lentement

qu’on n’aurait su dire s’il coulait ou si ses eaux étaient stagnantes.

Il était si clair et si limpide, que la lumière du jour pénétrait sans

obstacle jusqu’au fond. Sur sa rive, à l’ombre fraîche et douce, ils

trouvèrent deux chevaliers et une damoiselle.

Mais la haute fantaisie, qui ne me permet pas de suivre toujours le même

sentier, m’entraîne loin de là, et veut que je retourne vers l’armée

mauresque qui assourdit la terre de France de sa rumeur et de ses cris,

tout autour de la tente où le fils du roi Trojan défie le Saint-Empire,

et où Rodomont, plein d’audace, se vante de brûler Paris et de détruire

Rome la Sainte.

Le bruit étant parvenu aux oreilles d’Agramant que les Anglais avaient

déjà passé la mer, il fit appeler Marsile, le vieux roi de Garbe et les

autres capitaines. Tous conseillent de faire un suprême effort pour

prendre Paris, car on pouvait être certain qu’on ne le prendrait jamais,

si on ne parvenait à s’en rendre maître avant l’arrivée des secours.

Déjà dans ce but on avait rassemblé de toutes parts d’innombrables

échelles, des planches, des poutres, des fascines pour pourvoir aux

besoins divers, ainsi que des bateaux et des ponts; il ne reste plus

qu’à disposer l’ordre dans lequel seront donnés le premier et le second

assaut. Agramant veut combattre au milieu de ceux qui doivent attaquer

la ville.

Quant à l’empereur, le jour qui précède la bataille, il ordonne aux

prêtres et aux moines blancs, noirs et gris, de célébrer dans tout Paris

des offices et des messes. Ses soldats, après s’être confessés et s’être

ainsi préservés des ennemis infernaux, communient tous, comme s’ils

devaient mourir le jour suivant.

Lui-même, au milieu des barons et des paladins, des princes et des

prélats, il donne aux autres l’exemple, en entendant avec beaucoup de

piété les offices divins dans la cathédrale. Les mains jointes et les

yeux levés au ciel, il dit: «--Seigneur, bien que je sois plein

d’iniquité et un impie, ta bonté ne voudra pas que ton peuple fidèle

souffre à cause de mes fautes.

«Et, si ta volonté est que notre erreur reçoive un juste châtiment, au

moins diffères-en la punition, de façon qu’elle ne nous vienne pas des

mains de tes ennemis. Car, si nous succombons sous leurs coups, nous

qu’on a coutume d’appeler tes amis, les païens diront que tu es sans

pouvoir, puisque tu laisses périr tes serviteurs.

«Et pour un qui t’est aujourd’hui rebelle, il en naîtra cent par tout

l’univers; de sorte que les fausses doctrines de Babel chasseront ta loi

et la feront disparaître. Défends ces nations; ce sont elles qui ont

délivré ton sépulcre des chiens immondes, et pris si souvent la défense

de ta sainte Église et de ses vicaires.

«Je sais que nos mérites ne doivent pas peser une once en notre faveur,

et que nous ne devons point espérer de pardon de toi, si nous

considérons notre vie coupable; mais, si tu nous favorises du don de la

grâce, notre raison sera purifiée et réconfortée. Nous ne pouvons

désespérer de ton aide, quand nous nous souvenons de ta pitié.--»

Ainsi disait le pieux empereur, dans l’humilité et la contrition de son

cœur. Il ajouta encore d’autres prières, d’autres vœux commandés par la

grandeur du péril et en rapport avec son rang de souverain. Sa

chaleureuse supplique ne resta point sans effet, car son bon génie, qui

tient la première place parmi les anges, les prit, déploya ses ailes

vers le ciel et s’en vint les porter au Sauveur.

Une infinité d’autres prières furent également portées à Dieu par de

semblables messagers. Les âmes bienheureuses, la pitié peinte sur le

visage, se tournèrent toutes vers leur éternel amant, et lui

témoignèrent le même désir de voir accueillir la juste prière du peuple

chrétien qui implorait secours.

Alors l’ineffable Bonté, qui ne fut jamais priée en vain par un cœur

fidèle, leva ses yeux pleins de pitié, et fit signe à l’ange Michel de

venir à lui: «--Va--lui dit-elle--vers l’armée chrétienne qui vient de

débarquer en Picardie, et fais-la approcher des murs de Paris, sans que

le camp ennemi s’en aperçoive.

«Va trouver d’abord le Silence, et dis-lui de ma part de te seconder

dans cette entreprise. Il saura bien comment procéder dans cette

circonstance. Cela fait, va sur-le-champ à l’endroit où la Discorde a

son séjour. Dis-lui de prendre avec elle son brandon et sa torche, et

d’allumer le feu dans le camp des Maures;

«Et de répandre de telles divisions, de tels conflits entre ceux qu’on

considère comme les plus vaillants, qu’ils se battent ensemble, jusqu’à

ce que les uns soient morts, les autres prisonniers, d’autres blessés,

d’autres entraînés par l’indignation hors du camp; de façon que leur roi

puisse tirer d’eux le moins d’aide possible.--» L’oiseau béni ne répond

rien à ces paroles, et s’envole loin du ciel.

Partout où l’ange Michel dresse son aile, les nuées se dissipent et le

ciel redevient serein. Un cercle d’or l’entoure, pareil à l’éclair que

l’on voit briller pendant la nuit. Tout en poursuivant sa route, le

messager céleste se demande où il doit descendre pour être sûr de

trouver l’ennemi de la parole, auquel il doit faire sa première

commission.

Il cherche à se rappeler les lieux où il habite, et où il a coutume de

séjourner. Enfin toutes ses pensées le portent à croire qu’il le

trouvera parmi les religieux et les moines enfermés dans les églises et

dans les monastères. Là, en effet, les discours sont tellement

interdits, que le mot _silence_ est écrit sur la porte de l’endroit où

l’on chante les psaumes, où l’on dort, où l’on mange, et finalement à

l’entrée de toutes les cellules.

Croyant le trouver là, il agite plus vivement ses ailes dorées. Il pense

y trouver aussi la Paix, le Repos et la Charité. Mais à peine a-t-il

pénétré dans un cloître, qu’il est bien vite détrompé. Ce n’est pas là

qu’est le Silence; on lui dit qu’il n’y habite plus, et que son nom seul

y reste inscrit.

Il n’y voit non plus ni la Piété, ni le Repos, ni l’Humilité, ni l’Amour

Divin, ni la Paix. Ils y furent autrefois, il est vrai, dans les temps

antiques. Mais ils en ont été chassés par la Gourmandise, l’Avarice, la

Colère, l’Orgueil, l’Envie, la Paresse et la Cruauté. L’ange s’étonne

d’une chose si insolite. Et comme il regarde plus attentivement cette

troupe abrutie, il voit que la Discorde est aussi avec elle;

La Discorde vers laquelle le père Éternel lui avait ordonné d’aller,

après qu’il aurait trouvé le Silence. Il avait pensé qu’il lui faudrait

prendre le chemin de l’Averne, car il croyait qu’elle se tenait parmi

les damnés, et voilà--qui le croirait!--qu’il la retrouve dans ce nouvel

enfer, au milieu des saints sacrifices et des messes! Il paraît étrange

à Michel de voir là celle qu’il ne comptait trouver qu’après un long

voyage.

Il la reconnaît à ses vêtements de mille couleurs, formés de bandes

inégales, multiples et toutes déchirées, qui, agitées par les vents, ou

entr’ouvertes par sa marche, tantôt la couvrent et tantôt la montrent

nue. Ses cheveux, noirs et gris, mêlés de filets d’or et d’argent, sont

tout en désordre. Les uns sont réunis en tresse, les autres retenus par

un galon. Une partie est éparse sur ses épaules, l’autre dénouée sur son

sein.

Elle avait les mains et la poitrine couvertes d’assignations, de

libelles, d’enquêtes, de papiers de procédure, et d’un grand tas de

gloses, de consultations et d’écrits, au moyen desquels les biens des

pauvres gens ne sont jamais en sûreté dans les villes. Devant, derrière,

à ses côtés, elle était entourée de notaires, de procureurs et

d’avocats.

Michel l’appelle à lui et lui ordonne de se transporter parmi les plus

braves des chevaliers sarrasins, et de faire en sorte de les exciter à

combattre les uns contre les autres pour leur plus grande ruine. Puis il

lui demande des nouvelles du Silence. Elle peut facilement en avoir,

puisqu’elle va deçà, delà, secouant partout ses feux.

La Discorde lui répond: «--Je ne me souviens pas de l’avoir vu nulle

part. Je l’ai entendu nommer bien souvent, et faire son éloge par les

astucieux. Mais la Fraude, une de mes suivantes, l’accompagne

quelquefois. Je pense qu’elle saura t’en donner des nouvelles.--» Et

étendant le doigt, elle dit: «--La voilà!--»

Cette dernière avait un visage agréable, un vêtement plein de décence,

le regard humble, la démarche grave, le parler si doux et si modeste

qu’elle ressemblait à l’ange Gabriel, disant: _Ave!_ Tout le reste de sa

personne était laid et hideux; mais elle cachait ses difformités sous un

vêtement long et large, dans les plis duquel elle portait toujours un

poignard empoisonné.

L’ange lui demande quel chemin il doit prendre pour trouver le Silence.

La Fraude lui dit: «--Jadis, il habitait ordinairement parmi les Vertus,

près de saint Benoît, et non ailleurs, ou bien avec les disciples

d’Élie, et dans les abbayes nouvellement fondées. Il résida longtemps

dans les écoles, au temps de Pythagore et d’Architas.

«Après ces philosophes et ces saints, qui l’avaient retenu dans le droit

chemin, il abandonna les mœurs honnêtes qu’il avait suivies jusque-là,

pour se jeter dans des pratiques scélérates. Il commença par fréquenter

pendant la nuit, les amants, puis les voleurs, et à se livrer à toute

sorte de crimes. Longtemps il habita avec la Trahison, et je l’ai vu

naguère avec l’Homicide.

«Avec ceux qui falsifient les monnaies, il se retire dans les lieux les

plus secrets. Il change si souvent de compagnon et d’asile, que tu le

trouverais difficilement. J’espère cependant te renseigner à cet égard.

Si tu as soin d’arriver à minuit dans la demeure du Sommeil, tu pourras

sans faute l’y retrouver, car c’est là qu’il dort.--»

Bien que la Fraude ait l’habitude de tromper, ce qu’elle dit paraît si

vraisemblable, que l’ange y croit. Il s’envole sans retard du monastère,

ralentit le battement de ses ailes et calcule son chemin de façon à

arriver à temps voulu à la demeure du Sommeil, où il savait bien trouver

le Silence.

Il existe, en Arabie, une vallée agréable, loin des cités et des

hameaux, qui s’étend à l’ombre de deux montagnes et est couverte de

sapins antiques et de hêtres robustes. En vain le soleil y projette ses

clairs rayons; il ne peut jamais y pénétrer, tellement les rameaux épais

lui barrent le passage. Là s’ouvre une caverne souterraine.

Sous la forêt obscure, une vaste et spacieuse caverne s’ouvre dans le

roc. Le lierre rampant en couvre l’entrée de ses replis tortueux. C’est

dans cette demeure que repose le Sommeil pesant. L’Oisiveté, corpulente

et grasse, est dans un coin; de l’autre, la Paresse est étendue sur le

sol, car elle ne peut marcher et se tient difficilement sur ses pieds.

L’Oubli qui a perdu la mémoire se tient sur le seuil. Il ne laisse

entrer et ne reconnaît personne. Il n’écoute aucun message et ne répond

jamais. Il écarte indifféremment tout le monde. Le Silence veille tout

autour; il a des chaussures en feutre et un manteau de couleur sombre. A

tous ceux qu’il rencontre, il fait de loin signe avec la main de ne pas

approcher.

L’ange s’approche de son oreille et lui dit doucement: «--Dieu veut que

tu conduises à Paris Renaud avec l’armée qu’il mène au secours de son

prince. Mais il faut que tu le fasses si secrètement, que les Sarrasins

n’entendent pas le moindre bruit, de façon qu’avant que la Renommée ait

pu les aviser de l’arrivée de ces troupes, ils les aient sur les

épaules.--»

Le Silence ne répond pas autrement qu’en faisant signe de la tête qu’il

obéira. Il se met docilement à la suite du messager, et, d’un premier

vol, tous deux arrivent en Picardie. Michel excite les courageux

escadrons; il leur fait franchir en peu de temps un long espace, et les

mène en un jour devant Paris. Aucun d’eux ne s’aperçoit que c’est par un

miracle.

Le Silence courait tout autour, les enveloppant d’une immense nuée,

tandis que le reste de l’atmosphère était en pleine lumière. Et cette

nuée épaisse ne permettait pas d’entendre en dehors d’elle le son des

trompettes et des clairons. Puis le Silence se rendit au camp des

païens, répandant après lui un je ne sais quoi qui rend chacun sourd et

aveugle.

Pendant que Renaud--on voyait bien qu’il était conduit par

l’ange--s’avançait avec tant de rapidité, et dans un tel silence qu’on

n’entendait aucun bruit du camp sarrasin, le roi Agramant avait disposé

son infanterie dans les faubourgs de Paris, sous les murailles et dans

les fossés, pour tenter le jour même un suprême effort.

Celui qui pourrait compter l’armée que le roi Agramant a rassemblée

contre Charles, pourrait aussi compter tous les arbres des forêts qui se

dressent sur le dos ombreux de l’Apennin, les flots de la mer qui baigne

les pieds de l’Atlas en Mauritanie, alors qu’elle est le plus en fureur,

ou les étoiles que le ciel déploie à minuit sur les rendez-vous secrets

des amoureux.

Les campagnes résonnent au bruit des coups répétés et lugubres des

cloches. Une foule innombrable remplit toutes les églises, levant les

mains et implorant le ciel. Si les trésors de la terre étaient aussi

prisés de Dieu que des hommes aveugles, le saint consistoire aurait pu

en ce jour obtenir une statue d’or pour chacun de ses membres.

On entend les vieillards vénérables se plaindre d’avoir été réservés

pour de pareilles angoisses, et envier le bonheur de ceux qui reposent

dans la terre depuis de nombreuses années. Mais les jeunes hommes,

ardents et vigoureux, qui se soucient peu des dangers qu’ils vont

affronter, et qui dédaignent les conseils des plus âgés, courent de

toutes parts aux murailles.

Là étaient les barons et les paladins, les rois, les ducs, les marquis

et les comtes, les soldats étrangers et ceux de la ville, tous prêts à

mourir pour le Christ et pour sa gloire. Ils prient l’Empereur de faire

abaisser les ponts afin qu’ils puissent courir sus aux Sarrasins.

Charles se réjouit de leur voir tant d’ardeur dans l’âme, mais il ne

veut pas les laisser sortir.

Il les place aux endroits opportuns pour barrer le passage aux barbares.

Là, il se contente de mettre peu de monde; ici une forte compagnie

suffit à peine. Les uns sont chargés de manœuvrer les feux et les autres

machines, suivant les besoins. Charles ne reste pas inactif. Il se porte

çà et là, organisant partout la défense.

Paris s’étend dans une grande plaine, au centre de la France, presque au

cœur. Le fleuve passe entre ses murs, la traverse et ressort de l’autre

côté. Mais auparavant, il forme une île et protège ainsi une partie de

la ville, la meilleure. Les deux autres--car la ville est divisée en

trois parties--sont entourées, en dehors par un fossé, en dedans par le

fleuve.

La ville, de plusieurs milles de tour, peut être attaquée par plusieurs

points. Mais Agramant se décide à ne donner l’assaut que d’un côté, ne

voulant pas éparpiller son armée. Il se retire derrière le fleuve, vers

le Ponant. C’est de là qu’il attaquera, parce qu’il n’a derrière lui

aucune ville, aucun pays qui ne lui appartienne jusqu’en Espagne.

Tout autour des remparts, Charles avait fait rassembler d’immenses

munitions, fortifier les rives par des chaussées, élever des bastions,

creuser des casemates. A l’entrée et à la sortie de la rivière dans la

ville, de grosses chaînes avaient été tendues. Mais il avait surtout

veillé à mettre en état les endroits où il craignait le plus.

Avec des yeux d’Argus, le fils de Pépin prévoit de quel côté Agramant

doit donner l’assaut; le Sarrasin ne forme pas un projet sans qu’il ne

soit immédiatement déjoué. Marsile, avec Ferragus, Isolier, Serpentin,

Grandonio, Falsiron, Balugant et les guerriers qu’il a amenés d’Espagne,

se tenaient dans la campagne tout armés.

Sobrin était à sa gauche, sur la rive de la Seine, avec Pulian, Dardinel

d’Almonte et le roi d’Oran, à la stature de géant et long de six palmes

des pieds à la tête. Mais pourquoi suis-je moins prompt à mouvoir ma

plume que ces guerriers à se servir de leurs armes? Le roi de Sarse,

plein de colère et d’indignation, crie et blasphème, et ne peut rester

en place.

De même que, dans les jours chauds de l’été, les mouches importunes ont

coutume de se jeter sur les vases rustiques ou sur les restes des

convives, avec un bruit d’ailes rauque et strident; de même que les

étourneaux s’abattent sur les treilles rouges de raisins mûrs, ainsi,

remplissant le ciel de cris et de clameurs, les Maures se ruaient

tumultueusement à l’assaut.

L’armée des chrétiens est sur les remparts; inaccessibles à la peur, et

dédaignant l’orgueilleuse témérité des barbares, ils défendent la ville

avec les épées, les lances, les pierres et le feu. Quand l’un d’eux est

tué, un autre prend sa place. Il n’en est point qui, par lâcheté, quitte

le lieu du combat. Sous la furie de leurs coups, ils rejettent les

Sarrasins au fond des fossés.

Ils ne s’aident pas seulement du fer; ils emploient les gros quartiers

de roches, les créneaux entiers, les murs ébranlés à grand’peine, les

toits des tours. L’eau bouillante versée d’en haut fait aux Maures

d’insupportables brûlures. Ils résistent difficilement à cette pluie

horrible qui pénètre par les casques, brûle les yeux,

Et fait plus de ravages que le fer. Qu’on pense à ce que devaient

produire tantôt les nuées de chaux, tantôt les vases ardents d’où

pleuvent l’huile, le soufre, la poix et la térébenthine. Les cercles

entourés d’une crinière de flammes ne restent pas inactifs. Lancés de

tous côtés, ils décrivent de redoutables courbes sur les Sarrasins.

Cependant, le roi de Sarse avait poussé sous les murs la seconde

colonne, accompagné de Buralde et d’Ormidas qui commandent, l’un aux

Garamantes, l’autre à ceux de Marmande. Clarinde et Soridan sont à ses

côtés. Le roi de Ceuta se montre à découvert, suivi des rois de Maroc et

de Cosca, connus tous deux pour leur valeur.

Sur sa bannière qui est toute rouge, Rodomont de Sarse étale un lion qui

se laisse mettre une bride dans sa gueule féroce par sa dame. Le lion

est son emblème. Quant à la dame qui lui met un frein et qui l’enchaîne,

elle représente la belle Doralice, fille de Stordilan, roi de Grenade,

Celle qu’avait enlevée le roi Mandricard, ainsi que je l’ai dit. J’ai

raconté où et à qui. Rodomont l’aimait plus que son royaume et que ses

yeux. C’était pour elle qu’il montrait tant de vaillance, sans savoir

qu’elle était au pouvoir d’un autre. S’il l’eût su, il aurait fait pour

la délivrer autant d’efforts qu’il en fit en ce jour devant Paris.

Mille échelles sont en même temps appliquées aux murs. Elles peuvent

tenir deux hommes sur chaque gradin. Ceux qui viennent les seconds

poussent ceux qui grimpent les premiers, car les troisièmes les font

eux-mêmes monter malgré eux. Les uns se défendent avec courage, les

autres par peur. Il faut que tous entrent dans le gué, car quiconque

reste en arrière est tué ou blessé par le roi d’Alger, le cruel

Rodomont.

Chacun s’efforce donc d’atteindre le sommet des remparts, au milieu du

feu et des ruines. Tous cherchent à passer par où le chemin est le moins

dangereux. Seul Rodomont dédaigne de suivre une autre voie que la moins

sûre. Dans les cas désespérés et difficiles, les autres adressent leurs

vœux au ciel, et lui, il blasphème contre Dieu.

Il était armé d’une épaisse et solide cuirasse faite avec la peau

écailleuse d’un dragon. Cette cuirasse avait déjà entouré les reins et

la poitrine de celui de ses aïeux qui édifia Babel et entreprit de

chasser Dieu de sa demeure céleste, et de lui enlever le gouvernement de

l’univers. Son casque, son écu, ainsi que son épée, ont été faits dans

la perfection et pour cette occasion.

Rodomont, non moins indompté, superbe et colère que le fut jadis Nemrod,

n’aurait pas hésité à escalader le ciel, même de nuit, s’il en avait

trouvé le chemin. Il ne s’arrête pas à regarder si les murailles sont

entières ou si la brèche est praticable, ou s’il y a de l’eau dans le

fossé. Il traverse le fossé à la course et vole à travers l’eau

bourbeuse où il est plongé jusqu’à la bouche.

Souillé de fange, ruisselant d’eau, il va à travers le feu, les rochers,

les traits et les balistes, comme le sanglier qui se fraye à travers les

roseaux des marécages de Malléa un ample passage avec son poitrail, ses

griffes et ses défenses. Le Sarrasin, l’écu haut, méprise le ciel tout

autant que les remparts.

A peine Rodomont s’est-il élancé à l’assaut, qu’il parvient sur une de

ces plates-formes qui, en dedans des murailles, forment une espèce de

pont vaste et large, où se tiennent les soldats français. On le voit

alors fracasser plus d’un front, pratiquer des tonsures plus larges que

celles des moines, faire voler les bras et les têtes, et pleuvoir, du

haut des remparts dans le fossé, un fleuve de sang.

Le païen jette son écu, prend à deux mains sa redoutable épée et fond

sur le duc Arnolf. Celui-ci venait du pays où le Rhin verse ses eaux

dans un golfe salé. Le malheureux ne se défend pas mieux que le soufre

ne résiste au feu. Il tombe à terre et expire, la tête fendue jusqu’à

une palme au-dessous du col.

D’un seul coup de revers, Rodomont occit Anselme, Oldrade, Spinellaque

et Prandon; car l’étroitesse du lieu et la foule épaisse des combattants

font que l’épée porte en plein. Les deux premiers sont perdus pour la

Flandre, les deux autres pour la Normandie. Le Sarrasin fend ensuite en

deux, depuis le front jusqu’à la poitrine, et de là jusqu’au ventre, le

Mayençais Orger.

Il précipite du haut des créneaux dans le fossé, Andropon et Mosquin. Le

premier est prêtre; le second n’adore que le vin; il en a plus d’une

fois vidé un baquet d’une seule gorgée, fuyant l’eau comme si c’était du

poison ou du sang de vipère. Il trouve la mort aux pieds des remparts,

et ce qui l’ennuie le plus, c’est de se sentir mourir dans l’eau.

Rodomont taille en deux Louis de Provence, et perce de part en part

Arnauld de Toulouse. Obert de Tours, Claude, Ugo et Denis exhalent leur

vie avec leur sang. Près d’eux tombent Gauthier, Satallon, Odon et

Ambalde, tous les quatre de Paris, et un grand nombre d’autres dont je

ne saurais dire les noms et le pays.

Derrière Rodomont, la foule des Sarrasins applique les échelles et monte

de toutes parts. Les Parisiens ne leur tiennent pas tête, tellement ils

ont peu réussi dans leur première défense. Ils savent bien qu’il reste

encore beaucoup à faire aux ennemis pour pénétrer plus loin, et que

ceux-ci n’en viendront pas facilement à bout, car entre les remparts et

la seconde enceinte s’étend un fossé horrible et profond.

Outre que les nôtres font une vigoureuse résistance au bas de ce fossé,

et déploient une grande valeur, de nouveaux renforts qui se tenaient aux

aguets derrière le rempart extérieur, entrent dans la mêlée et font,

avec leurs lances et leurs flèches, un tel carnage dans la multitude des

assaillants, que je crois bien qu’il n’en serait pas resté un seul, si

le fils du roi Ulien n’eût pas été avec eux.

Il les encourage, et les gourmande et les pousse devant lui malgré eux.

Il fend la poitrine, la tête, à ceux qu’il voit se retourner pour fuir.

Il en égorge et en blesse un grand nombre. Il en prend d’autres par les

cheveux, par le cou, par les bras, et les jette en bas, autant que le

fossé peut en contenir.

Pendant que la foule des barbares descend, ou plutôt se précipite dans

le fossé hérissé de périls, et de là par toutes sortes de moyens,

s’efforce de monter sur la seconde enceinte, le roi de Sarse, comme s’il

avait eu des ailes à chacun de ses membres, malgré le poids de son corps

gigantesque et son armure si lourde, bondit de l’autre côté du fossé.

Ce fossé n’avait pas moins de trente pieds de large. Il le franchit avec

la légèreté d’un lévrier, et ne fait, en retombant, pas plus de bruit

que s’il avait eu du feutre sous les pieds. Il frappe sur les uns et sur

les autres, et, sous ses coups, les armures semblent non pas de fer,

mais de peau ou d’écorce, tant est bonne la trempe de son épée, et si

grande est sa force.

Pendant ce temps, les nôtres qui ont tenu cachées dans les casemates de

nombreuses fascines arrosées de poix, de façon que personne parmi les

ennemis ne s’en est aperçu, bien que du fond du fossé jusqu’au bord,

tout en soit rempli, et qui tiennent prêts des vases

Remplis de salpêtre, d’huile, de soufre et d’autres matières

pareillement inflammables, les nôtres, dis-je, pour faire payer cher

leur folle ardeur aux Sarrasins qui étaient dans le fossé, et

cherchaient à escalader le dernier rempart, à un signal donné font de

tous côtés éclater l’incendie.

La flamme, d’abord éparse, se réunit en un seul foyer qui, d’un bord à

l’autre, remplit tout le fossé, et monte si haut dans le ciel, qu’elle

pourrait sécher le cercle humide qui entoure la lune. Au-dessus roule

une nuée épaisse et noire qui cache le soleil et éteint la clarté du

jour. On entend des détonations continues, semblables au bruit

formidable et lugubre du tonnerre.

Un concert horrible de plaintes, une épouvantable harmonie de reproches

amers, les hurlements, les cris des malheureux qui périssent dans cette

fournaise par la faute de leur chef, se mêlent d’une manière étrange au

sifflement féroce de la flamme homicide. C’est assez, seigneur, c’est

assez pour ce chant. Ma voix s’enroue, et je désire me reposer un peu.

Roland Furieux, tome 1 · 第 20 / 42 题