ARGUMENT.--Dalinda dévoile à Renaud la trame ourdie par son amant
Polinesso contre Ginevra, laquelle est condamnée à mourir, s’il ne se
présente personne pour la défendre contre Lurcanio, qui l’a accusée
d’impudicité. Renaud arrive au champ clos, juste au moment où Lurcanio
vient de commencer le combat avec un chevalier inconnu qui s’était
présenté pour défendre la princesse. Il fait suspendre le combat,
dénonce le calomniateur et lui fait confesser son crime.
Tous les autres êtres animés qui sont sur terre, ou bien vivent
tranquilles et en paix, ou bien, s’ils viennent à se quereller et à se
faire la guerre, le mâle ne la fait point à la femelle. L’ourse avec
l’ours erre en sécurité dans le bois; la lionne repose auprès du lion;
avec le loup, la louve vit en sûreté, et la génisse n’a pas peur du
taureau.
Quelle abominable peste, quelle Mégère est venue porter le trouble dans
les poitrines humaines, que l’on voit si souvent le mari et la femme
s’injurier en termes grossiers, se déchirer la figure et se la rendre
blanche ou noire de coups, baigner de pleurs le lit nuptial, et parfois
non seulement de pleurs, mais de sang, dans un accès de rage folle?
Il me semble non seulement qu’il commet un grand crime, mais encore
qu’il agit contre la nature et se rébellionne contre Dieu, l’homme qui
se laisse aller à frapper le visage d’une belle dame, ou même à lui
arracher un cheveu. Quant à celui qui lui verse le poison, ou qui lui
chasse l’âme du corps avec le lacet ou le couteau, je ne croirai jamais
que ce soit un homme, mais bien, sous figure humaine, un esprit de
l’enfer.
Tels devaient être les deux bandits que Renaud chassa loin de la
donzelle par eux conduite dans ces obscurs vallons, afin qu’on n’en eût
plus de nouvelles. J’en suis resté au moment où elle s’apprêtait à
expliquer la cause de sa malheureuse aventure au paladin qui l’avait si
généreusement secourue. Or, poursuivant mon histoire, c’est ce que je
vais dire.
La dame commença: «--Tu vas entendre raconter la plus grande, la plus
horrible cruauté qui, à Thèbes, à Argos, à Mycènes ou dans un lieu plus
barbare encore, ait jamais été commise. Et si, projetant tout autour de
lui ses clairs rayons, le soleil s’approche moins d’ici que d’autres
contrées, je crois qu’il arrive peu volontiers jusqu’à nous afin
d’éviter de voir de si cruelles gens.
«Qu’à leurs ennemis les hommes soient cruels, en tout temps on en a vu
des exemples. Mais donner la mort à qui vous fait et n’a souci que de
vous faire constamment du bien, cela est trop injuste et inhumain. Et
afin que je te fasse mieux connaître la vérité, je te dirai, depuis le
commencement, les raisons pour lesquelles ceux-ci, contre toute justice,
voulaient faucher mes vertes années.
«Je veux que tu saches, mon seigneur, qu’étant encore toute jeune,
j’entrai au service de la fille du roi, et que, grandissant avec elle,
je tins à la cour un bon et honorable rang. Le cruel Amour, jaloux de ma
tranquillité, me soumit, hélas! à sa loi. Il fit que, de tous les
chevaliers, de tous les damoiseaux, le duc d’Albanie me parut le plus
beau.
«Parce qu’il parut m’aimer outre mesure, je me mis à l’aimer de toute
mon âme. On entend bien les doux propos, on voit bien le visage, mais on
peut mal savoir ce qui se passe au fond du cœur. Je le croyais, je
l’aimais, et je n’eus de cesse qu’après l’avoir mis dans mon lit. Je ne
pris pas garde que, de tous les appartements royaux, j’habitais le plus
secret, celui de la belle Ginevra,
«Où elle renfermait ses objets les plus précieux et où elle couchait le
plus souvent. On peut y pénétrer par un balcon qui s’avance à découvert
en dehors du mur. C’est par là que je faisais monter mon amant, et je
lui jetais moi-même du balcon l’échelle de corde par laquelle il
montait, toutes les fois que je désirais l’avoir avec moi.
«Je le fis venir autant de fois que Ginevra m’en laissa l’occasion, car
elle avait coutume de changer souvent de lit, pour fuir tantôt la grande
chaleur, tantôt les brumes hivernales. Nul ne le vit jamais monter, car
cette partie du palais donne sur quelques maisons en ruine, où jamais
personne ne passe, ni de jour ni de nuit.
«Pendant de longs jours et de longs mois, nous continuâmes en secret ce
jeu amoureux. Mon amour croissait toujours, et je m’enflammai tellement,
qu’au dedans de moi-même je me sentais toute de feu. Et je devins
aveugle au point de ne pas voir qu’il feignait de m’aimer beaucoup,
quand en réalité il m’aimait fort peu. Cependant ses tromperies auraient
pu se découvrir à mille signes certains.
«Au bout de quelque temps, il se montra soudain amoureux de la belle
Ginevra. Je ne sais vraiment si cet amour commençait alors seulement, où
s’il en avait déjà le cœur atteint avant de m’aimer moi-même. Vois s’il
était devenu arrogant avec moi, et quel empire il avait pris sur mon
cœur! Ce fut lui qui me découvrit tout, et qui ne rougit pas de me
demander de l’aider dans son nouvel amour.
«Il me disait bien qu’il n’égalait pas celui qu’il avait pour moi, et
que ce n’était pas un véritable amour qu’il avait pour Ginevra; mais, en
feignant d’en être épris, il espérait célébrer avec elle un légitime
hymen. L’obtenir du roi serait chose facile, si elle y consentait, car
dans tout le royaume, après le roi, il n’y avait personne, par sa
naissance et son rang, qui en fût plus digne que lui.
«Il me persuada que si, par mon concours, il devenait le gendre du
roi,--ce qui, comme je pouvais voir, l’élèverait aussi près du roi qu’un
homme puisse s’élever,--il m’en récompenserait généreusement et
n’oublierait jamais un si grand bienfait; ajoutant que, de préférence à
sa femme et à toute autre, il serait toujours mon amant.
«Moi, qui étais toute portée à le satisfaire, je ne sus ou je ne voulus
pas le contredire, et je n’eus de contentement que le jour où je l’eus
satisfait. Je saisis la première occasion qui se présenta de parler de
lui et d’en faire un grand éloge; et j’appliquai tout mon savoir, tous
mes soins, à rendre Ginevra amoureuse de mon amant.
«Je fis consciencieusement tout ce qui se pouvait faire, Dieu le sait;
mais je ne pus jamais obtenir de Ginevra qu’elle prît mon duc en faveur;
et cela, parce qu’elle avait appliqué toutes ses pensées, tous ses
désirs, à aimer un gentil chevalier, beau et courtois, venu de lointains
pays en Écosse.
«Il était venu d’Italie, avec son jeune frère, s’établir à cette cour.
Il devint depuis si parfait dans le métier des armes, que la Bretagne
n’avait pas de chevalier plus accompli. Le roi l’aimait et le montra
effectivement en lui donnant en abondance des châteaux, des villes et
des dignités qui le firent l’égal des grands barons.
«Cher au roi, plus cher encore à sa fille était ce chevalier, nommé
Ariodant, parce qu’il était merveilleusement courageux, mais surtout
parce qu’elle savait qu’elle en était aimée. Elle savait que ni le
Vésuve, ni le volcan de Sicile, ni Troie ne brûlèrent jamais d’autant de
flammes qu’Ariodant en nourrissait pour elle dans tout son cœur.
«L’amour donc qu’elle portait à ce dernier, avec un cœur sincère et une
foi profonde, fit qu’en faveur du duc je fus mal écoutée, et que jamais
elle ne me donna une réponse qui permît d’espérer. Bien plus, quand je
priais pour lui et que je m’étudiais à l’attendrir, elle, le blâmant et
le dépréciant toujours, lui devenait de plus en plus ennemie.
«Souvent j’engageai mon amant à abandonner sa vaine entreprise,
l’assurant qu’il n’avait pas à espérer de changer l’esprit de Ginevra,
trop occupée d’un autre amour; et je lui fis clairement connaître
qu’elle était si embrasée pour Ariodant, que toute l’eau de la mer
n’éteindrait pas une parcelle de son immense flamme.
«Polinesso,--c’est le nom du duc,--m’ayant entendu plusieurs fois tenir
ce langage, et ayant bien vu et bien compris par lui-même que son amour
était très mal accueilli, non seulement renonça à un tel amour, mais,
plein de superbe, et souffrant mal de voir qu’un autre lui était
préféré, changea son amour en colère et en haine.
«Et il songea à élever entre Ginevra et son amant un tel désaccord et
une telle brouille, à faire naître entre eux une telle inimitié, qu’ils
ne pussent plus ensuite jamais se rapprocher. Enfin, il résolut de jeter
sur Ginevra une telle ignominie, que, morte ou vive, elle ne pût s’en
laver. Et il se garda bien de parler à moi ni à d’autres de son inique
dessein, mais il le garda pour lui seul.
«Sa résolution prise: «--Ma Dalinda,--me dit-il,--c’est ainsi que je me
nomme,--il faut que tu saches que, de même que de la racine d’un arbre
coupé on voit souvent pousser quatre ou six rejetons, mon obstination
malheureuse, bien que tranchée par des échecs successifs, ne cesse pas
de germer et voudrait arriver à la satisfaction de son désir.
«Et je le désire non pas tant pour le plaisir même que parce que je
voudrais surmonter cette épreuve; et, ne pouvant le faire en réalité, ce
me sera encore une joie si je le fais en imagination. Je veux que, quand
tu me reçois, alors que Ginevra est couchée nue dans son lit, tu prennes
les vêtements qu’elle a coutume de porter, et que tu t’en revêtes.
«Étudie-toi à l’imiter dans sa manière d’orner et de disposer ses
cheveux; cherche le plus que tu sauras à lui ressembler, et puis tu
viendras sur le balcon jeter l’échelle. J’irai à toi, m’imaginant que tu
es celle dont tu auras pris les habits. Et ainsi j’espère, me trompant
moi-même, voir en peu de temps mon désir s’éteindre.--»
«Ainsi dit-il. Pour moi, qui étais séparée de ma raison et loin de
moi-même, il ne me vint pas à l’esprit que ce qu’il me demandait avec
une persistante prière était une ruse par trop évidente. Du haut du
balcon, sous les habits de Ginevra, je lui jetai l’échelle par laquelle
il montait souvent, et je ne m’aperçus de la fourberie que lorsque tout
le dommage en fut advenu.
«Pendant ce temps, le duc avait eu l’entretien suivant, ou à peu près,
avec Ariodant:--De grands amis qu’ils étaient auparavant, ils étaient
devenus ennemis à cause de leur rivalité pour Ginevra--«Je
m’étonne--commença mon amant--qu’ayant, entre tous mes compagnons,
toujours eu des égards et de l’amitié pour toi, tu m’en aies si mal
récompensé.
«Je suis certain que tu sais l’amour qui existe depuis longtemps entre
Ginevra et moi, et que tu connais mon espoir de l’obtenir de mon
seigneur comme légitime épouse. Pourquoi viens-tu me troubler? Pourquoi
t’en viens-tu, sans résultat, lui offrir ton cœur? Par Dieu! j’aurais
pour toi plus d’égards, si j’étais à ta place et si tu étais à la
mienne.--»
«--Et moi--lui répondit Ariodant--je m’étonne bien plus encore à ton
sujet, car j’en suis devenu amoureux avant que tu l’aies seulement vue.
Et je sais que tu n’ignores pas combien est grand notre amour à tous
deux, et qu’il ne peut être plus ardent qu’il n’est. Son intention, son
seul désir est d’être ma femme, et je tiens pour certain que tu sais
qu’elle ne t’aime pas.
«Pourquoi donc n’as-tu pas pour moi, pour notre amitié, les mêmes égards
que tu prétends que je devrais avoir pour toi, et que j’aurais, en
effet, si tu étais plus avant que moi dans son affection? N’espère pas
davantage l’avoir pour femme, bien que tu sois le plus riche dans cette
cour. Je ne suis pas moins que toi cher au roi, mais, plus que toi, je
suis aimé de sa fille.--»
«--Oh!--lui dit le duc--grande est l’erreur qui t’a conduit à un fol
amour. Tu crois être plus aimé; je crois la même chose. Mais on peut en
juger par le résultat. Dis-moi franchement ce que tu as dans le cœur,
et, moi, je te dirai mon secret en entier; et celui de nous qui paraîtra
le moins favorisé, cédera au vainqueur et cherchera à se pourvoir
ailleurs.
«Et je n’hésite pas à te jurer que jamais je ne dirai mot de ce que tu
m’auras révélé; de même, je désire que tu me donnes ta parole que tu
tiendras toujours secret ce que je t’aurai dit.--» Ils en vinrent donc à
un serment commun, la main posée sur les Évangiles. Et après qu’ils se
furent juré de se taire, Ariodant commença le premier,
«Et dit, loyalement et droitement, comment entre Ginevra et lui les
choses s’étaient passées; qu’elle lui avait juré, de vive voix et par
écrit, qu’elle ne serait jamais la femme d’un autre, mais bien la
sienne, et que, si le roi venait à s’y opposer, elle refuserait
constamment toutes les autres propositions de mariage, et vivrait seule
pendant tout le reste de ses jours;
«Et que lui, Ariodant, grâce à la valeur qu’il avait montrée à plus
d’une reprise dans les combats, et qui avait tourné à la gloire, à
l’honneur et au bénéfice du roi et du royaume, avait l’espoir de s’être
assez avancé dans la bonne grâce de son seigneur, pour qu’il fût jugé
digne par lui d’avoir sa fille pour femme, puisque cela plaisait à
celle-ci.
«Puis il dit: «--J’en suis à ce point, et je ne crois pas que personne
ne me vienne supplanter. Je n’en cherche pas davantage, et je ne désire
pas avoir de témoignage plus marquant de son amour. Et je ne voudrais
plus rien, sinon ce qui par Dieu est permis en légitime mariage. Du
reste, demander plus serait vain, car je sais qu’en sagesse elle
surpasse tout le monde.--»
«Après qu’Ariodant eut exposé avec sincérité ce qu’il attendait comme
prix de ses soins, Polinesso, qui déjà s’était proposé de rendre Ginevra
odieuse à son amant, commença ainsi: «--Tu es de beaucoup distancé par
moi, et je veux que tu l’avoues toi-même, et qu’après avoir vu la source
de mon bonheur, tu confesses que moi seul suis heureux.
«Elle dissimule avec toi; elle ne t’aime ni ne t’estime, et tu te repais
d’espérance et de paroles. En outre, elle ne manque pas de se railler de
ton amour toutes les fois qu’elle s’entretient avec moi. J’ai de sa
tendresse pour moi une bien autre preuve que des promesses ou de simples
bagatelles. Et je te la dirai sous la foi du secret, bien que je fisse
mieux de me taire.
«Il ne se passe pas de mois, sans que trois, quatre, six et quelquefois
dix nuits, je ne me trouve nu dans ses bras, partageant avec elle ce
plaisir qu’on goûte dans une amoureuse ardeur. Par là, tu peux voir si à
mon bonheur doivent se comparer les babioles que tu donnes comme des
preuves. Cède-moi donc la place et pourvois-toi ailleurs, puisque tu
vois que tu m’es si inférieur.--»
«--En cela je ne veux pas te croire--lui répond Ariodant--et je suis
certain que tu mens. Tu as imaginé en toi-même tous ces mensonges, afin
de m’effrayer et de me détourner de mon entreprise. Mais comme ils sont
par trop injurieux pour Ginevra, il faut que tu soutiennes ce que tu as
dit. Et je veux te montrer sur l’heure que non seulement tu es un
menteur, mais encore un traître.--»
«Le duc repartit: «--Il ne serait pas juste que nous en vinssions à
bataille pour une chose que je puis, quand il te plaira, te faire voir
de tes propres yeux.--» A ces mots, Ariodant reste éperdu; un frisson
lui parcourt tout le corps; il tremble, et s’il eût cru complètement à
ce qu’on lui avait dit, il en serait mort sur-le-champ.
«Le cœur brisé, le visage pâle, la voix tremblante et l’amertume à la
bouche, il répondit: «--Quand tu m’auras fait voir une si étonnante
aventure, je te promets de renoncer à celle qui t’est si libérale et à
moi si avare. Mais je ne veux pas te croire avant de l’avoir vu de mes
yeux.--»
«--Quand il en sera temps, je t’avertirai--répliqua Polinesso.--» Et ils
se séparèrent. Je crois qu’il ne se passa pas plus de deux nuits sans
que j’ordonnasse au duc de venir me voir. Afin donc de déployer les lacs
qu’il avait si secrètement préparés, il alla trouver son rival, et lui
dit de se cacher la nuit suivante parmi les maisons en ruine, où jamais
personne ne venait.
«Et il lui indiqua un endroit juste en face du balcon par lequel il
avait l’habitude de monter. Ariodant le soupçonnait de chercher à
l’attirer en un lieu où il aurait facilité de lui tendre un guet-apens
et de le faire tuer, sous prétexte de lui montrer ce qui, de la part de
Ginevra, lui paraissait impossible.
«Il résolut toutefois d’y aller, mais de façon à être aussi fort que son
rival, et, dans le cas où il serait assailli, de n’avoir pas à craindre
la mort. Il avait un frère prudent et courageux, le plus renommé de
toute la cour pour son adresse aux armes et nommé Lurcanio. L’ayant avec
lui, il était plus rassuré que s’il avait eu dix autres compagnons.
«Il l’appelle, lui dit de prendre ses armes, et l’emmène avec lui, sans
lui avoir confié son secret, car il ne l’avait dit ni à lui ni à aucun
autre. Il le place à un jet de pierre loin de lui: «--Si tu m’entends
appeler--lui dit-il--accours; mais si tu ne m’entends pas t’appeler, ne
bouge pas de là si tu m’aimes.--»
«--Va toujours et ne crains rien--dit son frère.--» Rassuré, Ariodant
s’en vient alors et se cache dans une maison solitaire, située en face
de mon balcon secret. D’un autre côté s’avance le trompeur, le traître,
tout joyeux de couvrir Ginevra d’infamie. Il me fait le signe entre nous
convenu d’avance, à moi qui de sa fourberie étais tout à fait ignorante.
«Et, moi, avec une robe blanche ornée tout autour de la taille de bandes
d’or, ayant sur la tête un filet d’or surmonté de belles fleurs
vermeilles,--à la façon dont Ginevra seule avait coutume d’en
porter,--dès que j’eus entendu le signal, je parus sur le balcon qui
était placé de façon qu’on me découvrait en face et de tous côtés.
«Lurcanio, sur ces entrefaites, craignant que son frère ne soit en
péril, ou poussé par ce désir, commun à tous, de chercher à savoir les
affaires d’autrui, l’avait suivi tout doucement, se tenant dans l’ombre
et le chemin le plus obscur, et s’était caché à moins de dix pas de lui,
dans la même maison.
«Moi, qui ne savais rien de toutes ces choses, je vins au balcon, sous
les habits que j’ai déjà dits, ainsi que j’y étais déjà venue une ou
deux fois sans qu’il en fût rien résulté de fâcheux. Mes vêtements se
voyaient distinctement à la clarté de la lune, et comme je suis d’aspect
à peu près semblable à Ginevra, on pouvait facilement nous prendre l’une
pour l’autre;
«D’autant plus qu’il y avait un grand espace entre l’endroit où j’étais
et les maisons en ruine. Il fut ainsi facile au duc de tromper les deux
frères qui se tenaient dans l’ombre. Or, tu penses dans quel désespoir,
dans quelle douleur tomba Ariodant. Polinesso s’avance, s’approche de
l’échelle que je lui lance, et monte sur le balcon.
«A peine est-il arrivé, je lui jette les bras au cou, car je ne pensais
pas être vue; je l’embrasse sur la bouche et sur toute la figure, comme
j’avais coutume de le faire à chacune de ses visites. Lui, plus que
d’habitude, affecte de me combler de caresses, afin d’aider à sa fraude.
L’autre malheureux, conduit à un si douloureux spectacle, voit tout de
loin.
«Il tombe dans une telle douleur, qu’il veut s’arracher la vie. Il pose
à terre le pommeau de son épée, et va se jeter sur la pointe. Lurcanio,
qui avait vu avec un grand étonnement le duc monter jusqu’à moi, mais
sans reconnaître qui c’était, s’apercevant du dessein de son frère, se
précipite,
«Et l’empêche de se percer le cœur de sa propre main. S’il avait tardé,
ou s’il s’était trouvé un peu plus éloigné, il ne serait pas arrivé à
temps et n’aurait pu l’arrêter. «--Ah! malheureux frère, frère
insensé,--s’écrie-t-il,--as-tu perdu l’esprit que, pour une femme, tu
songes à te tuer? Qu’elles puissent toutes disparaître comme neige au
vent!
«Songe à la faire mourir, elle, et réserve ta mort pour une occasion qui
te fasse plus d’honneur. Tu as pu l’aimer, tant que sa fourberie ne
t’était point révélée; maintenant elle doit t’être odieuse, puisque tu
as vu de tes yeux combien elle est coupable et de quelle manière. Cette
arme que tu tournais contre toi-même, conserve-la pour rendre devant le
roi un tel crime manifeste à tous.--»
«Quand Ariodant voit son frère près de lui, il abandonne son sinistre
dessein; mais la résolution qu’il a prise de mourir n’en est que peu
écartée. Il s’éloigne, le cœur non pas blessé, mais déchiré d’une
suprême angoisse. Pourtant, devant son frère, il feint de ne plus avoir
au cœur la colère qu’il avait témoignée tout d’abord.
«Le lendemain matin, sans rien dire à son frère ni à personne, il
partit, conduit par un mortel désespoir, et de lui, pendant plusieurs
jours, on n’eut pas de nouvelles. Hormis le duc et son frère, tout le
monde ignorait la cause de son départ. Dans le palais du roi et par
toute l’Écosse, on tint à ce sujet les propos les plus divers.
«Au bout de huit jours ou à peu près, un voyageur se présente à la cour
devant Ginevra, et lui apporte une nouvelle d’une triste nature.
Ariodant s’était volontairement jeté à la mer pour y chercher la mort,
et n’y avait point été poussé par le vent ou la tempête. Du haut d’un
rocher qui faisait saillie sur la mer, il s’était précipité la tête la
première dans les flots.
«Ce voyageur ajoutait: «--Avant d’en venir là, il m’avait rencontré par
hasard sur son chemin et m’avait dit: «--Viens avec moi, afin que
Ginevra connaisse par toi ce qui m’est advenu. Dis-lui que la cause de
ce que tu vas voir m’arriver tout à l’heure consiste en ce que j’ai trop
vu. Heureux si j’eusse été privé de mes yeux!--»
«Nous étions alors près de Capobasso, qui, du côté de l’Irlande,
s’avance quelque peu dans la mer. Après qu’il m’eut ainsi parlé, je le
vis se précipiter tête baissée dans les ondes. Je l’ai laissé dans la
mer, et je suis venu en toute hâte t’apporter la nouvelle.--» A ce
récit, Ginevra, épouvantée, le visage couvert d’une pâleur livide, resta
à moitié morte.
«O Dieu! que ne dit-elle pas, que ne fit-elle pas, quand elle se
retrouva seule sur sa couche fidèle! Elle se frappe le sein, elle
déchire ses vêtements, elle dévaste sa belle chevelure d’or, répétant à
chaque instant les paroles qu’Ariodant avait dites à son heure dernière:
La cause de sa mort cruelle et douloureuse venait de ce qu’il avait trop
vu!
«La rumeur courut que c’était par désespoir qu’Ariodant s’était donné la
mort. Le roi ne put s’empêcher d’en verser des larmes, ainsi que les
chevaliers et les dames de la cour. Son frère se montra le plus affligé
de tous et s’abîma dans une douleur si forte, qu’à l’exemple d’Ariodant,
il fut sur le point de tourner sa main contre lui-même pour le
rejoindre.
«Et, se répétant toujours, à part soi, que c’était Ginevra qui était
cause de la perte de son frère, et que ce n’était pas autre chose que
l’action coupable dont il avait été témoin qui l’avait poussé à mourir,
il en vint à un tel désir de vengeance, que, vaincu par la colère et la
douleur, il ne craignit pas de perdre la bonne grâce du roi et de lui
devenir odieux, ainsi qu’à tout le pays.
«Et, devant le roi, choisissant le moment où le salon royal était le
plus rempli de courtisans, il s’en vint et dit: «--Sache, seigneur, que
de la folie qui a poussé mon frère à mourir, ta fille seule est
coupable, car il a eu l’âme traversée d’une douleur telle, pour l’avoir
vue oublier toute pudeur, que, plus que la vie, la mort lui fut chère.
«Il en était amoureux; et comme ses intentions n’étaient point
déshonnêtes, je ne veux pas le cacher. Il espérait, par son mérite, et
grâce à ses fidèles services, l’obtenir de toi pour femme. Mais pendant
que le malheureux en respirait respectueusement de loin le parfum, il a
vu un autre monter sur l’arbre objet de son culte, et cueillir le fruit
si ardemment désiré.--»
«Et il continua, disant comment il avait vu Ginevra venir sur le balcon,
et comment elle jeta l’échelle par laquelle était monté jusqu’à elle un
amant dont il ne savait pas le nom, et qui avait, pour ne pas être
reconnu, changé ses vêtements et caché ses cheveux. Il ajouta qu’il
était résolu à prouver, par les armes, que tout ce qu’il avait dit était
vrai.
«Tu peux penser si le père de Ginevra fut atterré de douleur, quand il
entendit accuser sa fille. Il s’afflige non seulement d’avoir appris
d’elle ce qu’il n’aurait jamais soupçonné, et ce qui l’étonne
étrangement, mais aussi parce qu’il se voit dans la nécessité, si aucun
guerrier ne prend sa défense et ne convainc Lurcanio de mensonge, de la
condamner et de la faire mourir.
«Je ne pense pas, seigneur, que tu ignores que notre loi condamne à mort
toute dame ou damoiselle convaincue de s’être livrée à un autre que son
époux. Elle est mise à mort, si, au bout d’un mois, il ne se trouve pas
un chevalier assez vaillant pour soutenir son innocence contre
l’accusateur, et prouver qu’elle ne mérite pas de mourir.
«Le roi, dans l’espoir de la sauver, a fait publier--car il croit que sa
fille est accusée à tort--que son intention est de la donner pour femme,
avec une grande dot, à qui la tirera de l’infamie dont elle est victime.
Mais on ne dit pas qu’aucun guerrier se soit encore présenté pour elle.
Tous se regardent les uns les autres, car ce Lurcanio est tellement fort
aux armes, qu’il semble que tout guerrier ait peur de lui.
«Le sort cruel veut que Zerbin, frère de Ginevra, soit hors du royaume.
Depuis plusieurs mois déjà, il voyage, donnant de la valeur de ses armes
des preuves éclatantes. Si ce vaillant chevalier se trouvait moins loin,
et dans un lieu où il pût savoir à temps la nouvelle, il ne manquerait
pas de venir au secours de sa sœur.
«Entre-temps, le roi, qui cherche à savoir, au moyen d’autres preuves
que les armes, si ces accusations sont fausses ou vraies, si sa fille
est restée pure ou est devenue coupable, a fait arrêter quelques-unes de
ses suivantes, lesquelles, si la chose est vraie, doivent le savoir.
J’ai compris par là que si j’étais aussi arrêtée, trop de périls en
résulteraient pour le duc et pour moi.
«Et la nuit même je m’échappai de la cour et j’allai trouver le duc. Je
lui fis sentir combien il serait dangereux pour tous les deux que je
fusse arrêtée. Il m’approuva et me dit de ne rien craindre. Par ses
conseils, il m’engagea à me retirer dans une place forte qui lui
appartient près d’ici, et il me donna deux hommes à lui, pour me servir
d’escorte.
«Tu as vu, seigneur, quelles preuves de mon amour j’avais données à
Polinesso, et tu peux juger si je méritais ou non de lui être chère. Or,
écoute quelle récompense j’en ai reçue; vois le prix dont il a payé ma
grande affection; vois si, parce qu’elle aime passionnément, une femme
peut jamais espérer être aimée!
«Cet ingrat, ce perfide, ce cruel a fini par douter de ma foi; il en est
venu à craindre que je révèle ses coupables ruses ourdies de si loin. Il
a feint, pour attendre que la colère du roi se soit apaisée, de vouloir
m’éloigner et me cacher dans une de ses places fortes, et il avait
résolu de m’envoyer droit à la mort.
«Car, en secret, il avait ordonné à mes guides, pour digne prix de ma
fidélité, de me tuer dans cette forêt où tu m’as soustraite à leurs
coups. Et son projet se fût accompli, si tu n’étais accouru à mes cris.
Vois comme Amour traite ceux qui lui sont soumis!--» Voilà ce que
Dalinda raconta au paladin, pendant qu’ils poursuivaient leur route.
Renaud fut charmé par-dessus tout d’avoir trouvé la donzelle qui lui
avait raconté toute l’histoire de l’innocence de la belle Ginevra. Et
s’il avait espéré la sauver quand elle paraissait accusée avec raison,
il se sentit une bien plus grande force en ayant la preuve évidente
qu’elle avait été calomniée.
Et vers la ville de Saint-André, où étaient le roi et toute sa famille,
et où devait se livrer le combat singulier pour la querelle de sa fille,
Renaud se dirigea aussi rapidement qu’il put, jusqu’à ce qu’il en fût
arrivé à quelques milles. Aux environs de la ville, il trouva un écuyer
qui lui apprit les plus fraîches nouvelles,
Et qu’un chevalier étranger était venu, qui s’était présenté pour
défendre Ginevra. Ce chevalier portait des insignes inaccoutumés, et
l’on n’avait pu le reconnaître, attendu qu’il se tenait le plus souvent
caché; que, depuis son arrivée, personne n’avait encore vu son visage à
découvert, et que l’écuyer qui le servait disait en jurant: «--Je ne
sais pas qui c’est.--»
Ils ne chevauchèrent pas longtemps sans arriver sous les murs de la
ville, près de la porte. Dalinda avait peur d’aller plus avant; pourtant
elle continue son chemin, réconfortée par Renaud. La porte est fermée. A
celui qui en avait la garde, Renaud demanda ce que cela signifiait, et
il lui fut répondu que c’était parce que toute la population était
sortie pour voir la bataille
Qui, entre Lurcanio et un chevalier étranger, se livrait de l’autre côté
de la ville, dans un pré spacieux et uni, et que déjà le combat était
commencé. La porte est ouverte au seigneur de Montauban, et le portier
la ferme aussitôt sur lui. Renaud traverse la cité vide, après avoir
tout d’abord laissé la donzelle dans une hôtellerie,
Et lui avoir dit de rester là en sûreté jusqu’à ce qu’il revienne vers
elle, ce qui ne tardera pas. Puis il se dirige rapidement vers le champ
de bataille, où les deux guerriers avaient déjà échangé de nombreux
coups et s’en portaient encore. Lurcanio avait le cœur mal disposé
contre Ginevra, et l’autre, pour sa défense, soutenait vaillamment son
entreprise volontaire.
Six chevaliers à pied, armés de cuirasses, se tenaient avec eux dans la
lice, ainsi que le duc d’Albanie, monté sur un puissant coursier de
bonne race. Comme grand connétable, la garde du camp et de la place lui
avait été confiée; et de voir Ginevra en un si grand danger, il avait le
cœur joyeux et le regard plein d’orgueil.
Renaud s’avance à travers la foule, où le bon destrier Bayard se fait
ouvrir un large passage. Quiconque l’entend venir comme une tempête
n’est ni long ni boiteux à lui faire place. Renaud se présente, dominant
tout le monde et portant au visage la fleur de toute vaillance. Puis il
va s’arrêter devant la place où siège le roi. Chacun s’approche pour
entendre ce qu’il demande.
Renaud dit au roi: «--Grand prince, ne laisse pas la bataille se
poursuivre, car quel que soit celui de ces deux chevaliers qui meure,
sache que tu l’auras laissé mourir à tort. L’un croit avoir raison et
est induit en erreur; il soutient le faux et ne sait pas qu’il ment.
Cette même erreur, qui a poussé son frère à la mort, lui met les armes
aux mains.
«L’autre ne sait s’il a tort ou raison; mais il s’est exposé au péril
uniquement par courtoisie et par bonté, et pour ne pas laisser périr
tant de beauté. Moi, j’apporte le salut à celle qui est innocente et le
châtiment à qui a usé de fausseté. Mais, pour Dieu, arrête d’abord ce
combat; puis donne-moi audience pour entendre ce que je vais te
raconter.--»
Le roi fut si ému du ton d’autorité d’un homme aussi digne que lui
paraissait être Renaud, qu’il fit un signe pour que le combat ne fût pas
poussé plus loin. Alors, en présence des barons du royaume, des
chevaliers et des autres spectateurs, Renaud dévoila toute la fourberie
que Polinesso avait ourdie contre Ginevra;
Et il s’offrit à prouver par les armes que ce qu’il avait dit était
vrai. Il appela Polinesso, et celui-ci parut, mais le visage tout
troublé. Pourtant il commença à nier avec audace. Renaud dit: «--Nous
allons voir à l’épreuve.--» L’un et l’autre étaient armés, le champ tout
préparé, de telle sorte que sans retard ils en viennent aux mains.
Oh! comme le roi, comme son peuple font des vœux pour qu’il soit prouvé
que Ginevra est innocente! Tous ont l’espérance que Dieu montrera
clairement qu’elle a été accusée injustement d’impudicité. Polinesso
avait la réputation d’un homme cruel, orgueilleux, inique et trompeur,
si bien qu’à personne il ne paraît extraordinaire qu’une semblable
fourberie ait été ourdie par lui.
L’air consterné, le cœur tremblant, le visage pâle, Polinesso attend, et
au troisième son de la trompette, il met sa lance en arrêt. De son côté,
Renaud se lance contre lui, et, désireux d’en finir, il le vise de façon
à lui transpercer le cœur avec sa lance. L’effet suit de près le désir,
car il lui plonge la moitié du fer dans la poitrine.
La lance fixée dans le corps, Polinesso est jeté à plus de six brasses
loin de son destrier. Renaud saute promptement à terre, et, avant qu’il
puisse se relever, lui saisit le casque et le délace. Mais celui-ci, qui
ne peut plus continuer le combat, lui demande merci d’un air humble, et
confesse, devant le roi et la cour qui l’entendent, la fraude qui l’a
conduit à la mort.
Il n’achève pas; au milieu de ses aveux, la voix et la vie
l’abandonnent. Le roi, qui voit sa fille sauvée de la mort et de
l’infamie, joyeux et consolé, est plus heureux que si, après avoir perdu
sa couronne, il se la voyait rendre. Il glorifie uniquement Renaud.
Puis, après l’avoir reconnu dès que celui-ci a ôté son casque--car il
l’avait vu plusieurs fois déjà--il lève les mains au ciel, et remercie
Dieu de lui avoir envoyé ainsi à temps un tel défenseur. Quant à l’autre
chevalier inconnu qui avait secouru Ginevra dans sa triste situation, et
avait combattu pour elle, il se tenait à l’écart, attentif à tout ce qui
venait de se passer.
Le roi le pria de dire son nom ou de se laisser voir au moins à
découvert, afin qu’il pût le remercier et lui offrir la récompense que
méritait sa bonne intention. Celui-ci, après qu’on l’eut prié
longuement, ôta son casque et se montra en plein jour. Je vous dirai qui
il était dans le chant qui va suivre, s’il vous est agréable de
l’entendre.