ARGUMENT.--La caverne où Bradamante est tombée communique avec une
grotte qui contient le tombeau de l’enchanteur Merlin. Là, la magicienne
Mélisse révèle à Bradamante que c’est d’elle et de Roger que sortira la
race d’Este. Elle lui montre les figures de ses descendants et lui
prédit leur gloire future. Au moment de quitter la grotte, Bradamante
apprend de Mélisse que Roger est retenu dans le palais enchanté
d’Atlante, et se fait enseigner le moyen de le délivrer. Rencontre de
Bradamante et de Brunel.
Qui me donnera la voix et les paroles qui conviennent à un si noble
sujet? Qui prêtera des ailes à mon vers, pour qu’il vole jusqu’à ce
qu’il atteigne à la hauteur de mon entreprise? Il me faut maintenant,
pour m’échauffer le cœur, beaucoup plus que l’ardeur ordinaire, car elle
est due à mon seigneur, cette partie de mon œuvre qui chante les aïeux
dont il tira son origine.
Parmi tous les illustres seigneurs sortis du ciel pour gouverner la
terre, tu ne vois pas, ô Phébus qui éclaires le grand univers, race plus
glorieuse, soit dans la paix, soit dans la guerre, ni qui ait conservé
plus d’éclat sur sa noblesse; et, si en moi n’erre pas cette prophétique
lumière qui m’inspire, elle le conservera tout le temps qu’autour du
pôle le ciel tournera.
Et comme je veux en raconter pleinement les honneurs, j’ai besoin, au
lieu de la mienne, de cette lyre avec laquelle toi-même, après les
fureurs de la guerre des géants, tu rendis grâce au roi de l’éther. Que
ne m’as-tu donné de meilleurs instruments, propres à sculpter, sur une
pierre digne d’elles, ces grandes figures! j’y consacrerais tous mes
efforts et tout mon talent.
En attendant, je vais, de mon ciseau malhabile, enlever les premiers et
rugueux éclats. Peut-être qu’encore, grâce à une étude plus soignée, je
rendrai par la suite ce travail parfait. Mais retournons à celui dont ni
écu ni haubert ne pourrait rassurer le cœur; je parle de Pinabel de
Mayence qui espérait avoir tué Bradamante.
Le traître croit la damoiselle morte au fond du précipice; le visage
pâle, il quitte cette sombre caverne par lui déshonorée et s’empresse de
remonter en selle. Et en homme qui avait l’âme assez perverse pour
accumuler faute sur faute, crime sur crime, il emmène le cheval de
Bradamante.
Laissons ce misérable,--pendant qu’il attente à la vie d’autrui, il
travaille à sa propre mort,--et retournons à la dame qui, trahie par
lui, a failli trouver du même coup mort et sépulture. Après qu’elle se
fut relevée tout étourdie, car elle avait frappé contre la rude pierre,
elle s’avança vers la porte qui donnait entrée dans la seconde et
beaucoup plus large caverne.
L’emplacement, carré et spacieux, semble une chapelle vénérable et
consacrée, soutenue par des colonnes d’un albâtre rare et d’une belle
architecture. Au milieu s’élevait un autel bien ordonné, devant lequel
était une lampe allumée, dont la flamme brillante et claire rendait une
vive lumière dans l’une et l’autre caverne.
Saisie d’une pieuse humilité, la dame, aussitôt qu’elle se voit dans un
lieu saint et consacré, s’agenouille, et du cœur et de la bouche
commence à adresser ses prières à Dieu. Pendant ce temps, une petite
porte, placée en face d’elle, s’ouvre et crie; il en sort une femme sans
ceinture, les pieds nus et les cheveux épars, qui salue la damoiselle
par son nom,
Et dit: «--O généreuse Bradamante, tu n’es pas venue ici sans un vouloir
divin. Depuis plusieurs jours l’esprit prophétique de Merlin m’a prédit
ta venue, et que tu devais, par un chemin inusité, venir visiter ses
saintes reliques. Et je suis restée ici, afin de te révéler ce que de
toi les cieux ont déjà statué.
«C’est ici l’antique et mémorable grotte qu’édifia Merlin, le savant
magicien--dont peut-être tu as parfois entendu rappeler le
souvenir--alors qu’il fut trompé par la Dame du Lac[34]. C’est ici
qu’est le sépulcre où gît sa chair corrompue; c’est là que, pour
satisfaire celle qui le lui demanda, il se coucha vivant et resta mort.
«Avec son corps mort, son esprit vivant y est enfermé, jusqu’à ce qu’il
entende le son de l’angélique trompette qui le bannisse du ciel ou l’y
admette, selon qu’il sera corbeau ou colombe. Sa parole vit, et tu
pourras entendre comme elle sort claire du tombeau de marbre; car les
choses passées et futures, à qui les lui demande, il les révèle
toujours.
«Il y a quelque temps que, de pays très éloignés, je suis venue dans ce
lieu sépulcral, pour que Merlin me rendît plus clairs les profonds
mystères de ma science. Et parce que j’avais le désir de te voir, je
suis ensuite restée un mois de plus que je n’en avais l’intention, car
Merlin, qui m’a toujours prédit la vérité, avait marqué ce jour pour
terme à ton arrivée.--»
Muette, étonnée, la fille d’Aymon se tient attentive aux paroles de
cette dame; et elle a le cœur si rempli d’admiration, qu’elle ne sait si
elle dort, ou si elle est éveillée. Les yeux baissés et confus, tant
elle était modeste, elle répond: «--Quel mérite ai-je donc, pour que les
prophètes prédisent ma venue?--»
Et, joyeuse de l’insolite aventure, elle suivit sur-le-champ la
magicienne qui la conduisit au sépulcre renfermant l’âme et les os de
Merlin. Ce monument était en pierre dure, brillante et polie, et rouge
comme flamme; de telle sorte que, bien qu’elle fût privée de soleil, la
caverne resplendissait de la lumière qui s’en échappait.
Soit qu’elle fût produite par des marbres qui faisaient se mouvoir les
ombres à la façon des torches, ou par la seule force d’enchantements,
d’évocations, ou de signes empruntés aux étoiles observées, cette
splendeur découvrait les nombreuses beautés sculptées et peintes dont,
tout autour, le vénérable lieu était orné.
A peine Bradamante a-t-elle mis le pied sur le seuil de la demeure
secrète que, du sein de la dépouille mortelle, l’esprit vivant lui parle
d’une voix très distincte: «--Que la fortune favorise tous tes désirs, ô
chaste et très noble damoiselle, du ventre de laquelle sortira la
semence féconde qui doit honorer l’Italie et le monde entier!
«L’antique sang issu de Troie[35], en toi mêlé par ses deux meilleures
sources, produira l’ornement, la fleur, la joie de la plus éclatante
lignée qu’ait jamais vu le soleil entre l’Inde et le Tage, le Nil et le
Danube, entre le pôle antarctique et l’Ours. Parmi ta postérité parvenue
aux honneurs suprêmes, on comptera des marquis, des ducs et des
empereurs.
«Les capitaines et les chevaliers robustes qui en sortiront, feront, par
le fer ou le génie, recouvrer à leur chère Italie l’antique honneur de
ses armes invincibles. De là aussi tireront leur sceptre, les justes
princes qui, comme le sage Auguste et Numa, sous leur bon et doux règne
feront revenir le primitif âge d’or.
«C’est donc pour cela que la volonté du ciel, qui t’a dès le principe
choisie pour être la femme de Roger, t’ordonne de suivre courageusement
ton chemin; car nulle chose ne pourra t’arrêter ni te détourner de cette
pensée que tu dois terrasser à la première rencontre ce larron maudit
qui te détient tout ton bien.--»
Merlin se tut, ayant ainsi parlé, et laissa agir la magicienne qui se
préparait à montrer à Bradamante l’aspect de chacun de ses descendants.
Elle avait évoqué un grand nombre d’esprits--je ne sais si c’était de
l’enfer ou de quel autre séjour--et tous étaient rassemblés en un seul
lieu, sous des vêtements variés et des physionomies diverses.
Puis elle ramène avec elle la damoiselle dans la chapelle où elle avait
tout d’abord tracé un cercle, qui pouvait la contenir tout entière et la
dépassait encore d’une palme. Et pour qu’elle ne soit pas maltraitée par
les esprits, elle la recouvre d’un grand pentacule[36] et lui dit de se
taire et de se contenter de regarder. Ensuite elle prend son livre et
parle avec les démons.
Voici, hors de la première caverne, qu’une foule d’esprits s’accroît
autour du cercle magique. Mais dès qu’ils veulent y entrer, la voie leur
est interdite, comme si un mur et un fossé l’entouraient. Dans la cavité
où le beau mausolée renferme les ossements du grand prophète, les ombres
rentraient, après avoir trois fois tourné autour du cercle.
«--Si je voulais--dit l’enchanteuse à Bradamante--te dire les noms et
les actes de tous les esprits qui, avant d’être nés, viennent d’être
évoqués par les incantations, je ne saurais quand je pourrais te rendre
la liberté, car une seule nuit ne suffirait pas à une telle besogne.
C’est pourquoi je vais en choisir quelques-uns, selon l’époque et selon
qu’il sera opportun.
«Vois ce premier qui te ressemble par sa belle physionomie et son air
aimable: il sera en Italie le chef de ta famille, et en toi conçu de la
semence de Roger. Je vois, par ses mains, la terre rougie du sang des
Poitiers[37]; ainsi de leur trahison et du tort qu’ils lui auront fait,
il se vengera contre ceux qui lui auront tué son père.
«La chute du roi des Lombards, Didier, sera son ouvrage. Pour ce fait
méritoire, il obtiendra du souverain empire le beau domaine d’Este et de
Calaon. Celui qui vient derrière lui est ton petit-fils Uberto, honneur
des armes et des pays occidentaux. Par celui-ci, la sainte Église sera
plus d’une fois défendue contre les Barbares.
«Vois ici Alberto, capitaine invaincu, qui de trophées ornera tant de
temples; son fils Ugo est avec lui, qui de Milan fera l’acquisition et
déploiera les couleuvres. Cet autre est Azzo, auquel, après son frère,
restera en mains le royaume des Insubriens. Voici Albertazzo, dont la
sage politique chassera d’Italie Béranger et son fils.
«Et il méritera que l’empereur Othon l’unisse en mariage avec sa fille
Alda. Vois un autre Ugo. O belle succession, en qui la valeur paternelle
ne s’amoindrit pas! Celui-ci, avec juste raison, aux Romains superbes
rabat l’orgueil; il leur enlève des mains le troisième Othon et le
pontife, et leur fait lever le dur siège.
«Vois Folco qui, après avoir donné à son frère tout ce qu’il avait en
Italie, s’en va bien loin de là, au milieu des États allemands, prendre
possession d’un grand-duché. Il donne la main à la maison de Saxe, qui,
d’un côté, sera complètement éteinte. Il en hérite du chef de sa mère,
et par sa postérité il la remettra sur pied.
«Celui qui maintenant vient à nous est le second Azzo, de paix plus que
de guerre ami; il s’avance entre ses deux fils Bertoldo et Albertazzo.
Par l’un, Henri II sera vaincu, et du sang tudesque Parme verra un
horrible cloaque sur toute sa campagne découverte. Par l’autre sera
épousée la glorieuse, sage et chaste comtesse Mathilde.
«Sa vertu le fera digne d’un tel hymen; car à cette époque j’estime que
ce n’est pas une petite gloire que d’avoir presque la moitié de l’Italie
en dot et la nièce d’Henri II. Voici de ce Bertoldo le cher fils, ton
Renaud, qui aura l’honneur insigne d’arracher l’Église des mains de
l’impie Frédéric Barberousse.
«Voici un autre Azzo, et c’est celui qui aura en son pouvoir Vérone et
son beau territoire; et il sera appelé marquis d’Ancône par Othon IV et
Honoré II. Il serait trop long de te montrer toutes les personnes de ton
sang qui auront le gonfalon du consistoire, et de te raconter toutes les
entreprises surmontées par eux pour l’Église romaine.
«Vois Obizzo et Folco, d’autres Azzo, d’autres Ugo, les deux Henri, le
fils à côté du père; tous deux guelfes, dont l’un subjugue l’Ombrie et
revêt le manteau ducal de Spolète. Voici celui qui essuie le sang et les
grandes plaies de l’Italie affligée, et change sa plainte en rire; je
parle de celui--et elle lui montre Azzo V--par lequel Ezelin sera
vaincu, pris, anéanti.
«Ezelin, tyran très inhumain, qui sera réputé fils du démon, fera,
égorgeant ses sujets et détruisant le beau pays d’Ausonie, un tel
ravage, qu’auprès de lui passeront pour accessibles à la pitié, Marius,
Sylla, Néron, Caius et Antoine. Et l’empereur Frédéric second sera, par
cet Azzo, vaincu et mis à bas.
«Celui-ci, sous le règne le plus heureux, tiendra la belle terre qui est
assise sur le fleuve où Phébus[38], de sa lyre plaintive, appelait le
fils qui avait mal dirigé le char de la lumière, alors que fut pleuré
l’ambre dont parle la fable, et que le Cygne se revêtit de plumes
blanches. Et elle lui sera donnée par le Siège apostolique en récompense
de mille services.
«Dois-je passer sous silence son frère Aldobrandino? Voulant venir au
secours du Pontife contre Othon IV et le camp gibelin,--qui étaient
parvenus presque au Capitole et s’étaient emparés de tout le pays
voisin, portant leurs ravages chez les Ombriens et les Pisantins,--et ne
pouvant lui donner son aide sans avoir beaucoup d’argent, il en
demandera à Florence.
«Et, n’ayant pas de bijoux ou d’autre gage précieux, il lui donnera son
frère en garantie. Il déploiera ses étendards victorieux, et taillera en
pièces l’armée allemande. Il replacera l’Église sur son siège, et
livrera à de justes supplices les comtes de Celano. Et, au service du
souverain Pasteur, il terminera ses jours dans leur plus belle fleur.
«Et il laissera son frère Azzo héritier du domaine d’Ancône et de Pise,
de toutes les villes situées entre le Tronto, la mer et l’Apennin,
jusqu’à l’Isauro, en même temps que de sa grandeur d’âme, de sa foi et
de sa vertu, préférables à la pierre précieuse et à l’or; car la
fortune, qui donne et enlève tous les autres biens, sur la vertu seule
n’a pas de pouvoir.
«Vois Renaud, dont la valeur ne brillera pas d’un moindre rayon. En
présence d’une telle grandeur acquise par cette race, comment la Mort ou
la Fortune n’en aurait-elle pas été jalouse et ennemie? La douleur
causée par la fin malheureuse de Renaud sera ressentie jusqu’à Naples,
où son père est retenu comme otage. Voici maintenant venir Obizzo, qui,
tout jeune, sera élu pour succéder à son aïeul.
«A ce beau domaine, il ajoutera celui de Reggio, la joyeuse, et de
Modène, la sauvage. Telle sera sa valeur, que, d’une voix unanime, les
peuples le demanderont pour seigneur. Vois Azzo VI, un de ses fils,
gonfalonier de la croix chrétienne; il aura le duché d’Andria, avec la
fille du roi Charles II de Sicile.
«Vois, dans un beau et aimable groupe, la fleur des princes illustres,
Obizzo, Aldobrandino, Nicolas le Boiteux, Alberto rempli d’amour et de
clémence. Je tairai, pour ne pas trop te retenir, comment, au beau
royaume, ils ajouteront Faïence et, par une énergie plus grande encore,
Adria, qui a l’honneur de donner son nom à la mer aux eaux indomptées.
«De même qu’en Grèce, la terre qui produit des roses[39] en a reçu un
nom plaisant, ainsi a été nommée la cité qui, au milieu des marais
poissonneux, tremble entre les deux embouchures du Pô, et dont les
habitants sont sans cesse désireux de voir la mer se troubler, et
souffler les vents furieux. Je ne parle pas d’Argenta, de Lugo et de
mille autres châteaux et villes populeuses.
«Vois Nicolo, qui, tendre enfant, est acclamé, par le peuple, seigneur
de son domaine. Il rend vaines et nulles les espérances de Tideo, qui
suscite contre lui la guerre civile. Les jeux de son enfance
consisteront à suer sous les armes et à se fatiguer à la guerre; et,
grâce à ce travail des premières années, il deviendra la fleur des
guerriers.
«Il fera avorter et tourner à leur désavantage tous les projets de ses
sujets rebelles. Et il sera si au courant de tout stratagème, qu’il sera
difficile de pouvoir le tromper. De cela s’apercevra trop tard Othon
III, de Reggio et de Parme affreux tyran, car d’un seul coup Nicolo lui
arrachera son domaine et sa coupable existence.
«Ce beau royaume s’augmentera toujours par la suite, sans que ses
princes mettent jamais le pied hors du droit chemin, ni qu’aucun d’eux
fasse jamais tort à autrui, à moins qu’il n’ait tout d’abord reçu
quelque injure. Satisfait de cette sagesse, le grand Moteur ne leur
posera aucune limite; mais ils iront prospérant toujours de plus en
plus, tant que le ciel tournera autour de son axe.
«Vois Léonello, et vois le premier duc, gloire de son époque, l’illustre
Borso, qui, régnant en paix, obtiendra plus de triomphes qu’il n’en
aurait recueilli sur les terres d’autrui. Il enfermera Mars dans un
endroit où il ne puisse voir le jour, et liera à la Fureur guerrière les
mains derrière le dos. L’unique pensée de ce prince remarquable sera de
faire vivre son peuple heureux.
«Vient maintenant Hercule, avec son pied à demi brûlé et ses pas
débiles, qui reproche à son voisin, dont à Budrio il a protégé et rallié
l’armée en fuite, de lui avoir ensuite, pour récompense, fait la guerre
et de l’avoir chassé jusqu’aux frontières de Barco. Celui-ci est le
prince à propos duquel je ne saurais décider s’il y a plus de gloire à
acquérir dans la paix que dans la guerre.
«Les habitants de la Pouille, des Calabres et de la Lucanie garderont de
ses faits une longue mémoire; il tirera une gloire sans égale de son
combat singulier avec le roi des Catalans, et, par plus d’une victoire,
se fera un nom parmi les capitaines invincibles. Sa valeur lui vaudra le
trône plus de trente années avant qu’il lui soit dû.
«Et autant qu’on peut avoir d’obligation à un prince, sa cité lui en
aura. Et ce ne sera pas pour avoir changé ses marais en champs d’une
grande fertilité; ce ne sera pas pour l’avoir entourée de murs et de
fossés qui la rendront plus spacieuse à ses habitants, ni pour l’avoir
ornée de temples et de palais, de places, de théâtres et de mille
embellissements;
«Ce ne sera pas pour l’avoir défendue des griffes et de la fureur du
lion ailé, ni pour l’avoir seule maintenue en paix, ainsi que tout
l’État, alors que la torche française aura incendié la belle Italie tout
entière, et l’avoir préservée de toute crainte et de tout tribut; ce ne
sera pas pour de tels services, ou pour d’autres du même genre, que ses
sujets seront reconnaissants à Hercule;
«Mais pour ce que leur rapportera son illustre descendance, Alphonse le
Juste et Hippolyte le Bienfaisant, qui réaliseront ce que l’antique
renommée rapporte des fils du cygne de Tyndare, lesquels se privaient
alternativement de la lumière du soleil pour se soustraire l’un l’autre
à l’air malin. Chacun d’eux sera fort et toujours prêt à sauver l’autre
en consentant à mourir.
«La grande affection de ce digne couple donnera plus de sécurité à leur
cité que si, par l’œuvre de Vulcain, ils avaient entouré ses murailles
d’une double ceinture de fer. Alphonse est celui qui au savoir joint une
telle bonté, qu’au siècle suivant le peuple croira qu’Astrée est revenue
du ciel, d’où elle peut faire le chaud et le froid.
«Ce lui sera grand besoin d’être prudent et de ressembler à son père par
la valeur, car, n’ayant que peu de gens avec lui, il aura affaire d’un
côté aux escadres vénitiennes, de l’autre à celle dont je ne sais si
l’on devra plus justement dire qu’elle fut pour lui une marâtre ou une
mère. Mais si elle fut sa mère, elle n’eut pas plus pitié de lui que
Médée et Progné n’eurent pitié de leurs fils.
«Et autant de fois que, de jour ou de nuit, il sortira de sa ville avec
son peuple fidèle, autant de fois il infligera à ses ennemis, sur mer ou
sur terre, des désastres et des défaites mémorables. Les gens de la
Romagne, malencontreusement soulevés contre leurs voisins, jadis leurs
amis, s’en apercevront dans la guerre où ils couvriront de leur sang le
sol compris entre le Pô, le Santerno et le Zanniolo.
«Dans ces mêmes régions s’en apercevra aussi l’Espagnol mercenaire du
grand Pasteur, peu de temps après lui avoir enlevé Bastia, et en avoir
mis à mort le châtelain, une fois la ville prise. En châtiment d’un tel
dommage, il ne restera personne, du moindre fantassin au capitaine, qui,
de la reprise de la ville et de la garnison égorgée, puisse porter la
nouvelle à Rome.
«Ce sera lui qui, par sa prudence et son épée, aura l’honneur, dans les
champs de la Romagne, de donner à l’armée de France la grande victoire
contre Jules et l’Espagne. Par toute la campagne, les chevaux nageront
jusqu’au poitrail dans le sang humain, et les bras manqueront pour
ensevelir les morts allemands, espagnols, grecs, italiens et français.
«Celui qui, revêtu de l’habit pontifical, couvre du chapeau de pourpre
sa chevelure sacrée, est le libéral, le magnanime, le sublime, le grand
cardinal de l’Église de Rome, Hippolyte; lequel sera éternellement
célébré en prose et en vers dans toutes les langues. Le Ciel juste
veuille que son époque florissante ait un Maron, comme Auguste eut le
sien.
«Il resplendira sur sa belle postérité, comme le soleil qui illumine la
machine du monde beaucoup plus que la lune et toutes les étoiles, car
toute autre lumière est inférieure à la sienne. Je vois celui-ci avec un
petit nombre de fantassins et encore moins de cavaliers, partir chagrin
et revenir joyeux, car il ramène sur ses rivages quinze galères
captives, en sus de mille autres navires.
«Vois ensuite l’un et l’autre Sigismond; vois Alphonse et ses cinq fils
bien-aimés; les monts et les mers ne pourront faire obstacle à leur
renommée, qui remplit le monde. Gendre du roi de France, Hercule II est
l’un d’eux. Cet autre,--afin que tu les connaisses tous,--est Hippolyte,
qui ne jettera pas moins d’éclat sur sa race que son oncle.
«François est le troisième; les deux autres portent tous deux le nom
d’Alphonse. Or, comme je t’ai dit d’abord, si je devais te montrer tous
ceux de tes descendants dont la valeur élèvera si haut la race, il
faudrait que le ciel s’éclairât et s’obscurcît plusieurs fois avant que
je te l’eusse exprimé. Il est temps désormais, si cela te plaît, de
rendre la liberté aux ombres et de me taire.--»
Ainsi, avec l’assentiment de la damoiselle, la docte enchanteresse ferme
le livre. Alors tous les esprits disparurent en toute hâte dans la
grotte où les ossements étaient renfermés. Bradamante, dès qu’il lui fut
permis de parler, ouvrit la bouche et demanda: «--Quels sont les deux
que nous avons vus si tristes[40] entre Hippolyte et Alphonse?
«Ils venaient en soupirant, et paraissaient tenir les yeux baissés et
complètement privés de hardiesse; et, loin d’eux, je voyais leurs frères
s’écarter comme avec répugnance.--» Il sembla que la magicienne changeât
de visage à cette demande et fît de ses yeux deux ruisseaux. Et elle
s’écria: «--Infortunés, à quelle peine vous ont conduits les longues
instigations d’hommes méchants!
«O bonne et digne race du bon Hercule, que votre bonté ne leur fasse pas
défaut; les malheureux, ils sont en effet de votre sang. Que la justice
cède ici à la pitié!--» Puis elle ajoute plus bas: «--Il ne convient pas
que je t’en dise plus sur ce sujet. Reste avec tes douces pensées, et ne
te plains pas de ce que je ne veux pas te les rendre amères.
«Dès qu’au ciel pointera la première lueur, tu prendras avec moi le
chemin qui conduit le plus directement au resplendissant château
d’acier, où Roger vit sous la dépendance d’autrui. Je serai ta compagne
et ton guide, jusqu’à ce que tu sois hors de la forêt âpre et
dangereuse. Puis, quand nous serons sur les bords de la mer, je
t’enseignerai si bien la route, que tu ne pourras t’égarer.--»
L’audacieuse jeune fille reste là toute la nuit, s’entretenant
longuement avec Merlin, qui la persuade d’aller promptement au secours
de son Roger. Puis, dès que l’air s’est embrasé d’une splendeur
nouvelle, elle abandonne les chambres souterraines, à travers un long
chemin obscur et sombre, ayant la magicienne avec elle.
Et elles débouchèrent dans un précipice caché entre des montagnes
inaccessibles aux gens; et tout le jour, sans prendre de repos, elles
gravirent les rochers et franchirent les torrents. Pour que la marche
fût moins ennuyeuse, elles tenaient de plaisants et beaux raisonnements,
et, s’entretenant de ce qui leur était le plus doux, l’âpre chemin leur
paraissait moins rude.
De ces entretiens la plus grande partie fut consacrée par la docte
magicienne à montrer à Bradamante avec quelle ruse, avec quel artifice
elle devait procéder si elle voulait délivrer Roger. «--Quand tu
serais--disait-elle--Pallas ou Mars, et quand tu aurais à ta solde plus
de gens que n’en ont le roi Charles et le roi Agramant, tu ne
résisterais pas au nécromant.
«Car, outre que la forteresse inexpugnable est entourée d’acier et si
haute; outre que son coursier s’ouvre un chemin au milieu des airs, où
il galope et bondit, il possède l’écu mortel dont, aussitôt qu’il le
découvre, la splendeur éblouit tellement les yeux, qu’elle aveugle et
qu’elle s’empare des sens de telle sorte qu’il faut rester comme mort.
«Et si peut-être tu penses qu’il te suffira de combattre en tenant les
yeux fermés, comment, dans la bataille, pourras-tu savoir quand il
faudra t’esquiver ou frapper ton adversaire? Mais pour éviter la lumière
qui éblouit, et rendre vains les autres enchantements de ce magicien, je
te montrerai un moyen, une voie toute prête. Et il n’en est pas d’autre
au monde que celle-ci:
«Le roi Agramant d’Afrique a donné à un de ses barons, nommé Brunel, un
anneau qui fut dérobé dans l’Inde à une reine[41]. Brunel chemine à peu
de milles devant nous. L’anneau est doué d’une vertu telle, que celui
qui l’a au doigt possède un remède contre le mal des enchantements.
Brunel en sait autant, en fait de ruses et de fourberies, que celui qui
détient Roger en sait en fait d’enchantements.
«Ce Brunel, si adroit et si rusé, comme je te dis, est envoyé par son
roi afin que, grâce à son génie et avec l’aide de cet anneau dans de
tels cas éprouvé, il tire Roger de ce château où il est détenu. Il s’est
vanté de réussir, et a promis à son seigneur de lui ramener Roger, qui
lui tient plus que tout autre à cœur.
«Mais pour que ton Roger, à toi seule et non au roi Agramant, ait
l’obligation d’avoir été délivré de sa prison enchantée, je
t’enseignerai le moyen dont tu dois te servir. Tu t’en iras pendant
trois jours le long des sables de la mer qui va bientôt se montrer à ta
vue. Le troisième jour, dans la même auberge que toi, arrivera celui qui
a l’anneau avec lui.
«Sa taille, afin que tu le reconnaisses, n’atteint pas six palmes. Il a
la tête crépue, les cheveux noirs et la peau brune. Sa figure est pâle
et plus barbue qu’elle ne devrait. Il a les yeux enflés, le regard
louche, le nez écrasé et les sourcils hérissés. Son vêtement, pour que
je le dépeigne entièrement, est étroit et court, et ressemble à celui
d’un courrier.
«Tu auras sujet de lui parler de ces enchantements étranges. Montre-lui
ton désir--et tu l’auras en effet--d’en venir aux mains avec le
magicien; mais ne lui laisse pas voir qu’on t’a dit que son anneau rend
les enchantements inutiles. Il t’offrira de te montrer le chemin
jusqu’au château, et de te tenir compagnie.
«Suis-le, et lorsque tu seras assez près de cette roche pour qu’elle se
découvre à tes regards, donne-lui la mort. Que la pitié ne te détourne
pas de mettre mon conseil à exécution. Fais en sorte qu’il ne devine pas
ton dessein, car il disparaîtrait à tes yeux, dès qu’il aurait mis
l’anneau magique dans sa bouche.--»
Ainsi parlant, elles arrivèrent sur le bord de la mer, près de Bordeaux,
à l’endroit où se jette la Garonne. Là, non sans quelques larmes, les
deux femmes se quittèrent. La fille d’Aymon, qui, pour délivrer son
amant de prison, ne s’endort pas, chemine tant, qu’en une soirée elle
arrive à l’auberge où Brunel était déjà.
Elle reconnaît Brunel dès qu’elle le voit, car elle avait son portrait
sculpté dans la mémoire. Elle lui demande d’où il vient et où il va.
Celui-ci lui répond et lui ment sur toute chose. La dame, prévenue, ne
lui cède point en mensonges et dissimule également sa patrie, sa
famille, sa religion, son nom et son sexe; et elle tient constamment les
yeux fixés sur les mains de Brunel.
Sur ses mains, elle va fixant constamment les yeux, craignant toujours
d’être volée par lui; et elle ne le laisse pas trop s’approcher d’elle,
bien informée qu’elle est de ce dont il est capable. Ils se tenaient
tous les deux dans cette attitude, quand leur oreille fut frappée par
une rumeur. Je vous dirai, seigneur, quelle en fut la cause, après que
j’aurai pris un repos qui m’est bien dû.