PRÉFACE DU TRADUCTEUR

Si Arioste ne nous avait laissé que ses comédies et son livre de

satires, quel que soit le mérite de ces ouvrages, de quelque renommée

qu’ils aient joui jadis, il est certain que le nom de leur auteur serait

depuis longtemps sinon oublié, du moins confondu dans la foule des

écrivains de son époque: les Berni, les Trissin, les Bembo, les Molza,

les Sadolet, les Alamani, les Rucellaï, et _tutti quanti_. Heureusement

pour Arioste et pour nous, son poème de _Roland furieux_ l’a mis hors

rang, à ce point que Voltaire, après l’avoir tout d’abord proclamé

l’égal de Virgile, finit par le placer au-dessus d’Homère. Ne va-t-il

pas jusqu’à dire, dans son _Essai sur le poème épique_, à l’article

Tasse: «Si on lit Homère par une espèce de devoir, on lit et on relit

Arioste pour son plaisir.» Le blasphème est manifeste. Homère est le

poète souverain auquel nul ne saurait être égalé. Il s’avance en tête de

tous les autres «comme un Sire,» pour employer l’expression si belle et

si juste de Dante. Mais si l’auteur de _Roland_ doit s’incliner devant

le créateur de l’_Iliade_ et de l’_Odyssée_, «cette source qui épanche

un si large fleuve[1],» il peut marcher de pair avec les plus grands et

les meilleurs.

[1] _Divine Comédie_, de l’Enfer, chap. I, verset 27.

Le _Roland furieux_ est, en effet, un des joyaux de la pensée humaine.

Il a l’éclat et la solidité du diamant, comme il en a la pureté et la

rare valeur. C’est une de ces œuvres charmantes et fortes qui ont le

privilège de traverser les âges sans prendre une ride, toujours plus

jeunes, plus éblouissantes de fraîcheur et de vie à mesure que les

années s’accumulent sur leur tête. Elles sont immortelles de naissance,

ayant reçu dans leur berceau ce don de vérité éternelle que le génie

seul possède.

Le sujet en est multiple. Arioste nous le dit lui-même dès le premier

vers: «Les dames, les chevaliers, les armes, les amours, les

courtoisies, les entreprises audacieuses, voilà ce que je chante.» Et

durant quarante-six chants, qui ne comptent pas moins de quarante mille

vers, il poursuit imperturbablement le programme annoncé, sans la

moindre fatigue pour lui, et au perpétuel enchantement de ses lecteurs,

«avec une grâce égale, en vers pleins et faciles, riants comme les

campagnes d’Italie, chauds et brillants comme les rayons du jour qui

l’éclaire, et plus durables que les monuments qui l’embellissent[2]».

Soit qu’il nous entraîne à la poursuite d’Angélique qui fuit le paladin

Renaud à travers les forêts pleines d’épouvante; soit qu’il nous raconte

la folie furieuse de Roland, semant sur son passage la terreur et la

mort; soit qu’il décrive les batailles homériques des Sarrasins et des

soldats de Charlemagne sous les murs de Paris; soit qu’il s’égare en

quelque digression plaisante et joyeuse, comme l’histoire de Joconde, il

nous tient sous le charme de sa belle humeur, de sa langue nombreuse et

imagée, de son éloquence indignée ou railleuse, sans cesse maître de

lui-même, et «conservant toujours un ordre admirable dans un désordre

apparent[3]».

[2] M.-J. Chénier. _Cours de lecture._

[3] M.-J. Chénier. Id.

«Il y a dans l’_Orlando furioso_, dit Voltaire, un mérite inconnu à

toute l’antiquité, c’est celui de ses exordes. Chaque chant est comme un

palais enchanté, dont le vestibule est toujours dans un goût différent,

tantôt majestueux, tantôt simple, même grotesque. C’est de la morale ou

de la gaieté, ou de la galanterie, et toujours du naturel et de la

vérité[4]».

[4] Voltaire. _Dictionnaire philosophique_, article _Épopée_.

Rien de plus vrai que cette observation; mais si, dès le vestibule,

l’architecte a déployé ses plus rares merveilles, l’intérieur du palais

n’est pas moins séduisant ni moins fécond en surprises de tous genres.

Où trouver plus de grâce et de charme que dans ces strophes si connues,

où la jeune vierge est comparée à la rose sur son buisson:

La jeune vierge est semblable à la rose qui, dans un beau jardin,

repose solitaire et en sûreté sur le buisson natal, alors que le

troupeau ni le pasteur n’est proche. La brise suave et l’aube

rougissante, l’eau, la terre lui prodiguent leurs faveurs; les jeunes

amants et les dames énamourées aiment à s’en parer le sein et les

tempes.

Mais elle n’est pas plutôt séparée de la branche maternelle et de sa

tige verdoyante, que tout ce que des hommes et du ciel elle avait reçu

de faveurs, de grâce et de beauté, elle le perd. La vierge qui laisse

cueillir la fleur dont elle doit avoir plus de souci que de ses beaux

yeux et de sa propre vie, perd dans le cœur de tous ses autres amants

le prix qu’auparavant elle avait.

Qu’elle soit méprisée des autres, et de celui-là seul aimée à qui elle

a fait de soi-même un si large abandon...[5].

[5] _Roland furieux_, chant I.

Quel plus touchant, quel plus saisissant tableau que celui d’Angélique

perdue sur le rivage d’une île déserte, à l’heure où la nuit tombe:

Quand elle se vit seule, en ce désert dont la vue seule la mettait en

peur, à l’heure où Phébus, couché dans la mer, laissait l’air et la

terre dans une obscurité profonde, elle s’arrêta dans une attitude qui

aurait fait douter quiconque aurait vu sa figure, si elle était une

femme véritable et douée de vie, ou bien un rocher ayant cette forme.

Stupide et les yeux fixés sur le saule mouvant, les cheveux dénoués et

en désordre, les mains jointes et les lèvres immobiles, elle tenait

ses regards languissants levés vers le ciel, comme si elle accusait le

grand Moteur d’avoir déchaîné tous les destins à sa perte. Elle resta

un moment immobile et comme atterrée; puis elle délia sa langue à la

plainte et ses yeux aux pleurs.

Elle disait: «Fortune, que te reste-t-il encore à faire pour avoir

rassasié sur moi tes fureurs et assouvi ta vengeance?...[6]».

[6] _Roland furieux_, chant VIII.

Arioste n’est pas seulement le poète de la grâce et de l’émotion douce.

Il a, quand il le faut, des accents âpres et mâles pour dépeindre les

sanglantes mêlées, les assauts vertigineux, les cités croulant sous la

flamme. Ses guerriers, même les moins intéressants, sont dessinés avec

une vigueur, avec une maestria superbe. Écoutez-le parler de Rodomont

escaladant les murs de Paris:

Rodomont, non moins indompté, superbe et colère, que le fut jadis

Nemrod, n’aurait pas hésité à escalader le ciel, même de nuit, s’il en

avait trouvé le chemin en ce monde. Il ne s’arrête pas à regarder si

les murailles sont entières ou si la brèche est praticable, ou s’il y

a de l’eau dans le fossé. Il traverse le fossé à la course et vole à

travers l’eau bourbeuse où il est plongé jusqu’à la bouche.

Souillé de fange, ruisselant d’eau, il va à travers le feu, les

rochers, les traits et les balistes, comme le sanglier qui se fraye à

travers les roseaux des marécages de Mallea un ample passage avec son

poitrail, ses griffes et ses défenses. Le Sarrasin, l’écu haut,

méprise le ciel tout autant que les remparts.

A peine Rodomont s’est-il élancé à l’assaut, qu’il parvient sur une de

ces plates-formes qui, en dedans des murailles, forment une espèce de

pont vaste et large, où se tiennent les soldats français. On le voit

alors fracasser plus d’un front, pratiquer des tonsures plus larges

que celles des moines, faire voler les bras et les têtes, et pleuvoir,

du haut des remparts dans le fossé, un fleuve de sang.

... Pendant que la foule des barbares descend, ou plutôt se précipite

dans le fossé hérissé de périls, et de là, par toutes sortes de

moyens, s’efforce de monter sur la seconde enceinte, le roi de Sarse,

comme s’il avait eu des ailes à chacun de ses membres, malgré le poids

de son corps gigantesque et son armure si lourde, bondit de l’autre

côté du fossé.

Ce fossé n’avait pas moins de trente pieds de large. Il le franchit

avec la légèreté d’un lévrier, et ne fait, en retombant, pas plus de

bruit que s’il avait eu du feutre sous les pieds. Il frappe sur les

uns et sur les autres, et, sous ses coups, les armures semblent non

pas de fer, mais de peau ou d’écorce, tant est bonne la trempe de son

épée et si grande est sa force[7].

[7] _Roland furieux_, chant XIV.

Si maintenant on veut avoir la mesure complète de la souplesse du talent

d’Arioste, qu’on mette en regard de ce portrait du guerrier sarrasin le

passage où Angélique est exposée nue, sur une plage lointaine, aux

entreprises d’un vieil ermite magicien. Je me hâte de le dire, il serait

difficile d’imaginer une situation plus risquée, d’entrer dans des

détails plus précis et plus scabreux; mais il serait impossible aussi de

s’en tirer avec plus de finesse, de malicieuse habileté, de rouerie

naïve. Qu’on en juge:

Il (l’ermite) avait à son côté une poche; il l’ouvre et il en tire une

fiole pleine de liqueur. Sur ces yeux puissants où Amour a allumé sa

plus cuisante flamme, il en jette légèrement une goutte qui suffit à

endormir Angélique. La voilà gisant, renversée sur le sable, livrée à

tous les désirs du lubrique vieillard.

Il l’embrasse et la palpe à plaisir, et elle dort et ne peut faire

résistance. Il lui baise tantôt le sein, tantôt la bouche; personne ne

peut le voir en ce lieu âpre et désert. Mais, dans cette rencontre,

son destrier trébuche, et le corps débile ne répond point au désir. Il

avait peu de vigueur, ayant trop d’années, et il peut d’autant moins

qu’il s’essouffle davantage.

Il tente toutes les voies, tous les moyens, mais son roussin paresseux

se refuse à sauter; en vain il lui secoue le frein, en vain il le

tourmente, il ne peut lui faire tenir la tête haute. Enfin, il

s’endort auprès de la dame qu’un nouveau danger menace encore[8].

[8] _Roland furieux_, chant VIII.

Quelle richesse de palette, quelle variété de tons, quelle finesse,

quelle grâce, quelle force, quelle puissance de peinture! Comme c’est

bien la maîtresse qualité qu’Horace réclame chez un poète: _ut pictura

poesis._

On a voulu voir dans _Roland furieux_ une critique de la chevalerie. Ces

grands coups d’épée qui fendent du haut en bas chevaux et cavaliers

bardés de fer; ces lances magiques au bout desquelles Roland emporte à

bras tendu et au galop de son coursier jusqu’à dix Sarrasins, enfilés

les uns après les autres comme une brochette de mauviettes ou de

grenouilles; ces castels enchantés qui apparaissent et s’évanouissent à

la cime des monts chenus sur un signe, sur une parole du premier

magicien qui passe; ces guerriers qui, après avoir terrassé en champ

clos leurs plus robustes adversaires, se reposent en triomphant la nuit

suivante de dix pucelles; tous ces moyens, tous ces exploits hors nature

ont été pris pour une parodie volontaire des mœurs chevaleresques déjà

fort en désuétude au temps d’Arioste. On a comparé _Roland_ à _Don

Quichotte_, et Arioste à Cervantès. C’est, je crois, une erreur. Au

commencement du XVIe siècle, la mode était toujours aux romans de

chevalerie. Le _Morgante maggiore_ de Pulci, et le _Roland amoureux_ de

Boïardo, publiés dans les dernières années du siècle précédent[9],

étaient encore en pleine possession de la vogue immense qui les avait

accueillis lors de leur apparition. Arioste a voulu, à son tour, écrire

une œuvre qui répondît au goût du public. Il a simplement suivi les

traces de ses devanciers, et cela est si vrai, qu’il ne s’est même pas

donné la peine de chercher une fable nouvelle. Il a pris celle de

_Roland amoureux_ qui était resté inachevé, et dont _Roland furieux_

n’est en réalité que la continuation. Ce sont les mêmes personnages et

quasi les mêmes aventures, qui ont un même cadre: la guerre des

Chrétiens et des Sarrasins. Seulement, sous la plume d’un écrivain de

génie, le cadre s’est agrandi, les personnages ont pris un relief

inattendu, et ce qui n’était en principe qu’un roman de chevalerie,

s’est élevé aux proportions d’un poème épique. La teinte de raillerie

jetée sur l’ensemble de l’œuvre ne provient pas d’une idée préconçue,

n’est pas la résultante d’une pensée philosophique ou sociale, elle est

l’expression naturelle, et pour ainsi dire inconsciente, de la société

incrédule et superstitieuse, ignorante et lettrée, raffinée et barbare,

au milieu de laquelle vivait Arioste, et dont il fut lui-même un très

curieux spécimen.

[9] Le _Roland amoureux_, de Boïardo, parut en 1495.

Esprit léger et sérieux tout à la fois, ambitieux et désintéressé,

prodigue par tempérament et économe par nécessité, Ludovic Arioste est

une figure à part au milieu de ces gentilshommes courtisans qui

donnaient aux petites cours italiennes de la Renaissance, et surtout à

la cour du duc de Ferrare, une si brillante physionomie. Il naquit en

1474, à Reggio, province de Modène. Sa famille était originaire de

Bologne, ainsi qu’il nous le dit dans la sixième de ses satires. Son

père et ses oncles, hommes d’un certain mérite, occupaient des emplois

assez élevés dans la cité de Ferrare. Sa mère appartenait à la très

ancienne famille des Malaguzzi, ce qui le faisait cousin-germain

d’Annibal Malaguzzi, auquel il a dédié la première de ses satires, et

qu’il cite une fois ou deux avec éloge dans son poème. Il était l’aîné

de dix enfants, cinq garçons et cinq filles. Nous savons, par sa satire

IV, le nom de ses frères:

De cinq que nous sommes, Charles est dans le royaume d’où les Turcs

ont chassé mon Cléandre, et il a le dessein d’y rester quelque temps.

Galas sollicite, dans la cité d’Évandre, la permission de porter la

chemise sur la simarre; et toi, tu es allé vers le Seigneur, ô

Alexandre.

Voici Gabriel; mais que veux-tu qu’il fasse, étant, depuis l’enfance,

resté, par malechance, estropié des jambes et des bras?

Il ne fut jamais en place ni en cour.

Le patrimoine était mince pour élever toute cette nombreuse famille. Les

ancêtres d’Arioste ne s’étaient point enrichis dans le négoce ou par les

trafics:

Jamais Mercure n’a été trop ami des miens[10].

[10] Satire III.

Aussi lui advint-il, comme jadis à Ovide, et à tant d’autres depuis,

d’avoir à lutter contre la volonté paternelle pour se livrer à l’étude

des belles-lettres où le poussaient ses goûts et comme la prescience de

son génie. C’est ce dont il se plaint en ces termes à son ami Bembo:

Hélas! quand j’eus l’âge convenable pour goûter au miel Pégaséen,

alors que mes joues fraîches ne se voyaient pas encore fleuries d’un

seul poil,

Mon père me chassa avec les épieux et les lances, et non pas seulement

avec les éperons, à compulser textes et gloses, et m’occupa cinq ans à

ces sottises[11].

[11] Satire IV.

Après cinq ans d’essais infructueux et de luttes incessantes, son père

finit par s’apercevoir qu’il perdait son temps à vouloir faire de son

fils un homme de loi. Il lui rendit sa liberté. Arioste avait déjà

dépassé l’âge de vingt ans. Il lui fallut réparer le temps perdu. Sa

bonne fortune le fit tomber entre les mains du célèbre Grégoire de

Spolète, savant helléniste et latiniste, sous la direction duquel il fit

de rapides progrès dans la langue de Virgile et d’Horace. Il venait à

peine d’entreprendre l’étude du grec quand il perdit son professeur. Sur

les instances d’Isabelle, femme de Jean Galéas, Grégoire avait consenti

à accompagner en France le jeune Ludovic Sforza, prisonnier de Louis

XII. Peu de temps après, le père d’Arioste mourut, et tous les soins de

la famille retombèrent à la charge de ce dernier, de sorte qu’il dut

faire marcher de front ses études et ses démarches pour établir ses

sœurs et ses frères. Il s’acquitta de cette double tâche avec un courage

admirable.

Entre temps, il s’était fait connaître par quelques pièces de vers,

sonnets, madrigaux, canzones. Sa réputation naissante lui valut la

protection d’Hippolyte, cardinal d’Este, qui se l’attacha en qualité de

poète. Mais, bien qu’Arioste fût déjà fort estimé pour ses talents

d’écrivain, le cardinal se servit plus souvent de lui comme messager

d’État que comme poète attitré. Il l’envoya à diverses reprises auprès

du pape; une première fois quand les Vénitiens déclarèrent la guerre au

duc Alphonse, pour lui réclamer une somme importante que lui devait

Jules II; une seconde fois, après la victoire des Français à Ravenne.

C’est au milieu de ces allées et venues qu’Arioste composa son poème de

_Roland_, qu’il dédia au cardinal Hippolyte, lequel ne paraît guère en

avoir compris la valeur. Un jour, après avoir entendu la lecture de

plusieurs chants que le poète venait de terminer, il lui dit en riant:

«Hé! maître Ludovic, où diable avez-vous pris toutes ces... sottises?»

Le mot, en italien, est autrement expressif, mais il ne saurait être

traduit en français[12]. Je dois ajouter que si le cardinal faisait

assez peu de cas du talent de poète d’Arioste, il le payait fort mal.

[12] Messer Ludovico, dove avete pigliato tante coglionerie?

Mais il fallait vivre; il fallait surtout pourvoir aux besoins de la

nombreuse couvée dont il était l’unique soutien. Arioste resta dix-sept

ans auprès d’Hippolyte. A la mort du cardinal, il passa au service du

duc Alphonse qui le traita avec plus de considération, sinon avec plus

de largesse. Mais le désir de ne pas s’éloigner de Ferrare lui fit

accepter cette nouvelle servitude.

Ce n’est pas que le service du duc soit bon de tous points; ce qui me

plaît surtout en lui, c’est que je m’éloigne rarement du nid natal, ce

qui jette peu de trouble dans mes travaux[13].

[13] Satire IV.

Arioste s’était bâti à Ferrare une maison entourée d’un jardin. C’est là

qu’il écrivit la plupart de ses ouvrages, et qu’il mit la dernière main

à son poème de _Roland_. A son vif regret, à la mort de Léon X, il dut

quitter sa chère retraite pour aller prendre le gouvernement de la

province de Garfagnana, en plein Apennin. On raconte à ce sujet

l’aventure suivante: Il se rendait à sa résidence, et était sur le point

d’arriver à Castelnuovo, quand il fut arrêté par des brigands, lesquels,

aussitôt qu’ils eurent appris quel était leur prisonnier, le comblèrent

de marques de respect et l’escortèrent jusqu’à ce qu’il eût franchi le

passage dangereux. Peut-être n’est-ce là qu’une légende; mais l’aventure

n’a rien d’invraisemblable. Elle est bien dans les mœurs de l’époque, et

s’accorde parfaitement avec l’admiration que les contemporains d’Arioste

avaient pour le poète de _Roland_.

Il resta trois ans à Castelnuovo. Rentré à la fin de sa mission à

Ferrare, il ne s’y occupa plus que de ses travaux littéraires,

retouchant sans cesse son poème de _Roland_. Il venait d’en donner une

édition définitive, lorsqu’il mourut, le 8 juillet 1533, à l’âge de

cinquante-neuf ans.

Outre _Roland furieux_, Arioste a écrit cinq comédies et des satires au

nombre de sept. Voici comment s’exprime, au sujet de ces dernières, un

des maîtres de la critique italienne: «Dans le genre de la satire, comme

dans le genre épique et dans celui de la comédie, Arioste excelle comme

se rapprochant le plus d’Horace, lequel a su, plus que les autres

auteurs latins, conserver à la satire l’allure de la comédie[14].» Pour

nous, les satires d’Arioste ont surtout le mérite de nous retracer dans

ses détails intimes la vie du poète.

[14] Gravina. _Trattato della Ragion poetica._

Des cinq comédies, la plus célèbre, la meilleure aussi, est celle qui a

pour titre: _I Suppositi_. Puis viennent _la Cassaria_, _il Negromante_,

_la Lena_, et _la Scolastica_. Cette dernière, laissée inachevée par

Arioste, fut terminée par son frère Gabriel. Ces cinq pièces, où se

retrouvent à un haut degré les principales qualités de l’auteur de

_Roland_, l’abondance, la verve, la clarté, l’esprit d’observation,

eurent toutes, sauf la dernière qui ne fut pas jouée, du moins du vivant

d’Arioste, un grand succès et le placèrent au premier rang des auteurs

comiques en Italie. Mais encore une fois, son vrai titre aux yeux de la

postérité n’est ni dans ses comédies, ni dans ses satires, ni dans les

poésies lyriques qu’il a composées en l’honneur de divers personnages de

la maison d’Este et, en particulier, du cardinal Hippolyte; c’est dans

_Roland_ qu’il faut le chercher. Les satires et les comédies d’Arioste

ne sont plus guère lues que des érudits, tandis que _Roland_ est dans

toutes les mains, a été traduit dans toutes les langues. Bien qu’âgé de

près de quatre siècles, il est, comme dit le poète:

Jeune encore de gloire et d’immortalité.

_Roland furieux_ fut publié pour la première fois à Ferrare, en 1515 ou

1516. Depuis cette époque, il en a été fait de nombreuses traductions

françaises en prose et en vers. Voltaire disait à ce propos: «Je n’ai

jamais pu lire un seul chant de ce poème dans nos traductions[15].» Si

Voltaire vivait encore, il tiendrait certainement le même langage. Les

traductions de _Roland_ faites après lui ne valent guère mieux que

celles qui existaient de son temps. Si les dernières ont été parfois un

peu plus scrupuleuses sous le rapport de l’exactitude, elles sont toutes

d’un terre à terre désespérant. Aucune n’a cherché à rendre le coloris

étincelant, la naïveté savante, l’enjouement, le brio qu’Arioste a

répandus à pleines mains sur son œuvre. A les lire, on ressent la même

impression que ferait éprouver la vue d’un papillon dont les ailes,

prises entre les doigts d’un rustre, y auraient laissé leurs couleurs.

[15] _Dictionnaire philosophique_, mot _Épopée_.

Cependant, je ne crois pas qu’il soit impossible de donner de nos jours

une bonne traduction du chef-d’œuvre d’Arioste. La langue française du

XIXe siècle, telle que nous l’ont faite J.-J. Rousseau, Chateaubriand,

George Sand, Victor Hugo, est un instrument assez souple, assez sonore,

assez complet pour prendre tous les tons, pour rendre toutes les nuances

d’un idiome étranger, surtout de l’italien avec lequel elle a tant

d’affinités d’origine. Aussi, n’ai-je pas hésité à traduire _Roland

furieux_ après tant d’autres. Ai-je réussi à faire mieux que mes

devanciers? Il ne m’appartient pas d’en juger. Ce que je puis dire,

c’est que je me suis efforcé de mieux faire. En tout cas, la façon si

bienveillante avec laquelle le public a accueilli mes traductions de la

_Divine Comédie_ et du _Décaméron_, me fait espérer qu’il me tiendra

compte, cette fois encore, des efforts que j’ai faits pour lui offrir,

dans toute sa vérité, un des chefs-d’œuvre et, suivant quelques-uns,

parmi lesquels Voltaire, le chef-d’œuvre de la poésie italienne.

Francisque REYNARD.

Paris, 30 octobre 1879.

Roland Furieux, tome 1 · 第 5 / 42 题