Madame Florence, de crainte que je ne perdisse mon étalage,

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MARGOT LA RAVAUDEUSE,

PAR MR. DE M**.

A HAMBOURG.

M. D. C. C. C.

Voici enfin cette _Margot la Ravaudeuse_, dont le Général de la

Pousse,[1] sollicité par le Corps des Catins & de leurs infames Supôts,

voulut faire un crime d'Etat à son Auteur. Comme on ne l'accusoit pas

moins que d'avoir attaqué dans cet Ouvrage, la Religion, le Gouvernement

& le Souverain, il s'est déterminé à le mettre au jour, craignant que

son silence ne déposât contre lui, & qu'on ne le crût réellement

coupable. Le Public jugera qui a tort ou raison.

[1] Le Lieutenant de Police.

MARGOT LA RAVAUDEUSE.

Ce n'est point par vanité, encore moins par modestie, que j'expose au

grand jour les rôles divers que j'ai joués pendant ma jeunesse. Mon

principal but est de mortifier, s'il se peut, l'amour-propre de celles

qui ont fait leur petite fortune par des voies semblables aux miennes, &

de donner au Public un témoignage éclatant de ma reconnoissance, en

avouant que je tiens tout ce que je posséde de ses bienfaits & de sa

générosité.

Je suis née dans la rue saint Paul, & c'est à l'union clandestine d'un

honnête Soldat aux Gardes & d'une Ravaudeuse que je suis redevable de

mon existence. Ma mere, naturellement fainéante, m'instruisit de bonne

heure dans l'art de ressertir & rapetasser proprement des chausses, afin

de se débarrasser le plutôt qu'il lui seroit possible du soin de la

profession sur moi. J'avois atteint ma treiziéme année, lorsqu'elle crut

pouvoir me céder son tonneau[2] & ses pratiques, aux conditions pourtant

de lui rendre chaque jour un compte exact de mon gain. Je répondis si

parfaitement à ses espérances, qu'en moins de rien je devins la perle

des ravaudeuses du quartier. Je ne bornois pas mes talens à la seule

chaussure, je savois aussi très-bien raccommoder les vieilles culottes &

y remettre des fonds; mais ce qui ajoutoit à mon habileté, & me rendoit

le plus recommandable, c'étoit une phisionomie charmante dont la nature

m'avoit gratifiée. Il n'y avoit personne des environs qui ne voulût être

ravaudé de ma façon. Mon tonneau étoit le rendez-vous de tous les

laquais de la rue St. Antoine. Ce fut en si bonne compagnie que je pris

les premiéres teintures de la belle éducation & du savoir vivre, que

j'ai beaucoup perfectionnés depuis, dans les différens états où je me

suis trouvée. Ma Parentéle m'avoit transmis par le sang & par ses bons

exemples un si grand panchant pour les plaisirs libidineux, que je

mourois d'envie de marcher sur ses traces, & d'expérimenter les douceurs

de la copulation. Mr. Tranche-montagne (c'étoit mon pere), ma mere & moi

nous occupions au quatriéme étage, une seule chambre meublée de deux

chaises de paille, de quelques plats de terre à moitié rompus, d'une

vieille armoire, & d'un grand vilain grabat sans rideaux & sans

impérial, où nous reposions tous trois.

[2] La plupart des raccommodeuses de bas à Paris, sont dans des

tonneaux.

A mesure que je grandissois, je dormois d'un sommeil plus interrompu, &

devenois plus attentive aux actions de mes compagnons de couche.

Quelquefois ils se trémoussoient d'une maniére si vigoureuse, que

l'élasticité du chalit me forçoit à suivre tous leurs mouvemens. Alors

ils poussoient de gros soupirs en articulant à voix basse les mots les

plus tendres que la passion leur suggérât. Cela me mettoit dans une

agitation insupportable. Un feu dévorant me consumoit: j'étouffois;

j'étois hors de moi-même. J'aurois volontiers battu ma mere, tant je lui

enviois les délices qu'elle goutoit. Que pouvois-je faire en pareille

conjoncture, sinon de recourir à la récréation des solitaires? Heureuse

encore dans un besoin aussi pressant de n'avoir pas la crampe au bout

des doigts. Mais, helas! en comparaison du réel & du solide, la pauvre

ressource! & qu'on peut bien l'appeller un jeu d'enfant! Je m'épuisois,

je m'énervois en vain; je n'en étois que plus ardente, plus furieuse. Je

pâmois de rage, d'amour & de désirs: j'avois, en un mot, tous les Dieux

de Lampsaque dans le corps. Le joli tempérament pour une fille de

quatorze ans! mais, comme l'on dit, les bons chiens chassent de race.

Il est aisé de juger qu'impatiente & tourmentée de l'aiguillon de la

chair, ainsi que je l'étois, je songeai sérieusement à faire choix de

quelque bon ami, qui pût éteindre, ou du moins apaiser la soif

insupportable qui me desséchoit.

Parmi la nombreuse valetaille dont je recevois incessanment les

hommages, un Palefrenier jeune, robuste & bien découplé, me parut être

digne de mes attentions. Il me troussa un compliment à la Palefreniére,

& me jura qu'il n'étrilloit jamais ses chevaux sans songer à moi. A quoi

je répondis que je ne rapetassois jamais une culotte, que l'image de Mr.

Pierrot (c'étoit son nom) ne me trotât dans la cervelle. Nous nous dimes

très-sérieusement une infinité d'autres gentillesses de ce genre, dont

je ne me rappelle pas assez l'élégante tournure pour les répéter au

Lecteur. Il suffit qu'il sache que Pierrot & moi nous fumes bientôt

d'accord, & que peu de jours après nous scellames notre liaison du grand

sceau de Cythére, dans un petit cabaret borgne vers la Rapée. Le lieu du

sacrifice étoit garni d'une table étayée de deux trétaux pourris, &

d'une demi douzaine de chaises disloquées. Les murs étoient remplis de

quantité de ces hiéroglifes licencieux, que d'aimables débauchés en

belle humeur crayonnent ordinairement avec du charbon. Notre festin

répondoit au mieux à la simplicité du sanctuaire. Une pinte de vin à

huit sols, pour deux de fromage, & autant de pain; le tout bien calculé,

montoit à la somme de douze. Nous officiames néanmoins d'aussi grand

coeur, que si nous eussions été à un louis par tête chez Duparc.[3] On

ne doit pas en être surpris. Les mêts les plus grossiers, assaisonnés

par l'amour, sont toujours délicieux.

[3] Traiteur de l'Hôtel de Ville.

Enfin, nous en vinmes à la conclusion. L'embarras fut d'abord de nous

arranger; car il n'étoit pas prudent de se fier ni à la table, ni aux

chaises. Nous primes donc le parti de rester debout. Pierrot me colla

contre le mur. Ah! puissant Dieu des jardins! je fus effrayée à l'aspect

de ce qu'il me montra. Quelles secousses! quels assauts! la paroi

ébranlée gémissoit sous ses prodigieux efforts. Je souffrois mort &

passion. Cependant de mon côté je m'évertuois de toutes mes forces, ne

voulant pas avoir à me reprocher que le pauvre garçon eût supporté seul

la fatigue d'un travail si pénible. Quoi qu'il en soit, malgré notre

patience & notre courage mutuels, nous n'avions fait encore que de bien

médiocres progrès, & je commençois à désespérer que nous pussions

couronner l'oeuvre, lorsque Pierrot s'avisa de mouiller de sa salive la

foudroyante machine. O nature! nature, que tes secrets sont admirables!

Le reduit des voluptés s'entrouvrit; il y pénétra: que dirai-je de plus?

Je fus bien & dûment déflorée. Depuis ce tems-là je dormis beaucoup

mieux. Mille songes flatteurs présidoient à mon repos. Monsieur & Madame

Tranche-montagne avoient beau faire craquer le lit dans leurs joyeux

ébats, je ne les entendois plus. Notre innocent commerce dura environ un

an. J'adorois Pierrot, Pierrot m'adoroit. C'étoit un garçon parfait,

auquel on ne pouvoit reprocher aucun vice, sinon, qu'il étoit gueux,

joueur & ivrogne. Or, comme entr'amis tous biens doivent être communs, &

que le riche doit assister le pauvre, j'étois le plus souvent obligée de

fournir à ses dépenses. On dit proverbialement, qu'un Palefrenier

mangeroit son étrille, quand même il auroit affaire à la Reine.

Celui-ci, tout au contraire, pour ménager la sienne, me mangea mon fonds

de boutique & mon tonneau. Il y avoit déjà long-tems que ma mere

s'appercevoit du dépérissement de mes affaires, & qu'elle m'en faisoit

d'austéres réprimandes. La renommée lui apprit bientôt que j'avois mis

le comble à mon dérangement. La bonne maman dissimula; mais un beau

matin que je dormois d'un sommeil létargique, elle s'arma de l'ame d'un

balai neuf; & m'ayant traitreusement passé la chemise par-dessus la

tête, elle me mit les fesses tout en sang avant que je pusse me

débarrasser. Quelle humiliation pour une grande fille comme moi, de se

voir ainsi flageller! J'en étois si outrée, que je résolus sur le champ

de m'émanciper, & d'aller tenter fortune où je pourrois. L'esprit plein

de mon projet, je profitai de l'instant que ma mere étoit dehors: je me

vêtis à la hâte de mes atours des Dimanches, & dis un éternel adieu au

domicile de Madame Tranche-montagne. J'enfilai au hazard le chemin de la

Grêve, & cotoyant la riviére jusqu'au Pont-Royal, j'entrai dans les

Thuileries. Je fis d'abord presque le tour du Jardin sans songer à ce

que je faisois. Enfin, un peu revenue de mes premiers transports, je

m'assis sur la terrasse des Capucins. Il y avoit un demi quart d'heure

que j'y rêvois au parti que je prendrois, lorsqu'une petite Dame, vêtue

assez proprement, & d'un maintien décent, vint se mettre à côté de moi.

Nous nous saluames réciproquement, & liames conversation par les lieux

communs ordinaires de gens qui ont envie de jaser, quoiqu'ils n'aient

rien à se dire. Ah! mon Dieu, Mademoiselle, ne sentez-vous pas qu'il

fait bien chaud? Excessivement chaud, Madame. Heureusement il fait un

peu d'air. Oui, Madame, il en fait un peu. Oh! Mademoiselle, que de

monde il y aura demain à Saint-Cloud si ce tems-ci continue! Assurément,

Madame, il y aura beaucoup de monde. Mais, Mademoiselle, plus je vous

considére, & plus je crois vous connoître. N'ai-je point eu le plaisir

de vous voir en Bretagne? Non, Madame, je ne suis jamais sortie de

Paris. En vérité, Mademoiselle, vous ressemblez si parfaitement à une

jeune personne que j'ai connue à Nantes que l'on vous prendroit l'une

pour l'autre. Au reste, la ressemblance ne vous fait aucun tort: c'est

une des plus aimables filles qu'on puisse voir. Vous êtes bien

obligeante, Madame, je sais que je ne suis point aimable; & c'est un

effet de votre bonté. Après tout, que me serviroit-il de l'être? En

prononçant ces derniers mots, il m'échappa un soupir, & je ne pus

m'empêcher de laisser tomber quelques larmes. Eh! quoi, ma chere Enfant,

me dit-elle d'un ton affectueux, en me pressant la main, vous pleurez?

qu'avez-vous donc qui vous chagrine? vous est-il arrivé quelque

disgrace? Parlez, ma petite Poule; ne craignez pas de m'ouvrir votre

coeur: comptez entiérement sur la tendresse du mien, & soyez sûre que je

suis prête à vous servir en tout ce qui dépendra de moi. Allons, mon

Ange, allons au bout de la terrasse, nous déjeûnerons chez Madame La

Croix[4]. Là, vous me ferez part du sujet de votre affliction: peut-être

vous serai-je plus utile que vous ne pensez. Je me fis d'autant moins

prier, que j'étois encore à jeun; & je la suivis, ne doutant pas que le

Ciel ne l'eut envoyée pour m'aider de ses sages conseils, & m'arracher

au danger de rester sur le pavé. Après m'être muni l'estomac de deux

tasses de café au lait & d'un couple de petits pains, je lui avouai

ingénûment mon origine & ma profession; mais pour le reste, je ne fus

pas si sincére. Je crus qu'il étoit plus prudent de mettre le tort du

côté de ma mere que du mien. Je la peignis le plus à son desavantage

qu'il me fut possible, afin de justifier la résolution que j'avois prise

de la quitter. Vierge Marie! s'écria cette charitable Inconnue, quel

meurtre c'eût été qu'une aussi charmante Enfant que vous fût demeurée

dans une condition si basse, exposée toute l'année à l'air, souffrant le

chaud, le froid, accroupie dans un demi-tonneau, & condamnée à

raccommoder les chausses de toute sorte de peuple! Non, ma petite Reine,

vous n'étiez pas faite pour un semblable métier: car il est inutile de

vous le cacher; quand on est belle, comme vous l'êtes, il n'est rien à

quoi l'on ne puisse aspirer: & je répondrois bien qu'avant peu, si vous

étiez fille à vous laisser diriger... Ah! ma bonne Dame, m'écriai-je,

parlez, que faut-il que je fasse? aidez-moi de vos avis: je me jette

entre vos bras. Eh bien, reprit-elle, nous vivrons ensemble. J'ai quatre

Pensionnaires, vous serez la cinquiéme. Quoi! Madame, répondis-je

précipitanment, avez-vous déjà oublié que, dans la misére où je suis, il

me seroit impossible de vous payer le premier sou de ma pension? Que

cela ne vous inquiéte point, repliqua-t'elle; tout ce que je vous

demande à présent, c'est de la docilité, & de vous laisser conduire: du

reste, je vous associerai à un petit négoce que nous faisons, & je me

flatte, s'il plait à Dieu, qu'avant la fin du mois, vous serez

non-seulement en état de me satisfaire, mais encore de fournir amplement

à votre entretien. Peu s'en fallut que dans les transports de ma

reconnoissance, je ne me jettasse à ses pieds pour les arroser de mes

larmes. Il me tardoit d'être agrégée à cette bienheureuse société. Grace

à ma bonne étoile, mon impatience ne dura guères. Midi sonna, & nous

sortimes par la porte des Feuillants. Un vénérable fiacre qui se trouva

là, nous reçut dans sa noble voiture; & ayant gagné les boulevards au

grand petit trot de ses modestes bêtes, nous conduisit à une maison

isolée vis-à-vis la rue Montmartre.

[4] Elle tenoit le Café des Tuileries.

Cela faisoit une espéce d'hermitage entre cour & jardin, dont le coup

d'oeil agréable me prévint si favorablement pour les personnes qui

l'habitoient, que je bénis _in petto_ la maniére scandaleuse dont

j'avois été éveillée le matin, puisqu'elle étoit l'occasion de ma bonne

rencontre. Je fus introduite dans une salle basse, assez proprement

meublée. Mes compagnes s'y rendirent bientôt. Leur ajustement coquet &

galant, quoique négligé, leur air délibéré, l'assurance de leur

maintien, m'interdit d'abord au point que je n'osois lever les yeux, &

ne faisois que bégayer en voulant répondre à leurs civilités. Ma

bienfaitrice soupçonnant que la simplicité de mes habits pouvoit être la

cause de mon embarras, me promit qu'elle me feroit incessanment changer

de décoration, & que je ne serois pas moins parée que ces Demoiselles.

Je m'étois trouvée, en effet, fort humiliée de me voir couverte d'un

petit chifon de grisette parmi des personnes qui faisoient leur

deshabillé des plus belles étoffes des Indes & de France. Mais une chose

qui piquoit ma curiosité & ne m'inquiétoit pas peu, c'étoit de savoir la

nature du négoce auquel j'allois être associée. Le luxe de mes compagnes

m'étonnoit. Je ne concevois pas comment elles pouvoient soutenir de

semblables dépenses. J'étois si bouchée, ou plutôt si neuve encore,

qu'il ne me vint jamais en pensée de deviner ce qui tomboit de soi-même

sous les sens. Cependant, tandis que je me creusois l'imagination à

développer cette prétendue énigme, on servit le potage, & nous nous

mimes à table. Quoique la chére ne fût pas mauvaise, l'appétit & la

bonne humeur des convives y servit d'épices & en rehaussa les apprêts.

Nous officiames toutes de maniére à faire perdre aux subalternes

l'espérance de notre desserte. Aussi, de peur d'étouffer, nous avions de

tems en tems la précaution de détremper les vivres. Tout alloit au mieux

jusques-là. Mais deux de nos Demoiselles ayant outrepassé les bornes de

la tempérance, & les fumées bachiques leur ayant tout-à-coup offusqué le

chef, l'une assena sur le mufle de la seconde un coup de poing, auquel

celle-ci riposta d'un coup d'assiéte. Dans l'instant la table, les

plats, les ragouts & les sausses furent éparpillées par terre. Voilà la

guerre déclarée. Mes deux Héroïnes s'élancent l'une sur l'autre avec une

fureur égale. Mouchoirs de cou, escoffions, manchettes, tout en une

minute, est en lambeaux. Alors la maîtresse s'étant avancée pour

interposer son autorité, on lui colle par mégarde une apostrophe sur

l'oeil. Comme elle ne s'attendoit pas à être caressée de la sorte, & que

d'ailleurs ce n'étoit pas son défaut d'être endurante, il ne fut plus

question de paix. Elle donna sur le champ des preuves de son savoir

suprême dans l'art héroïque du Pugilat. Cependant les deux autres qui

avoient gardé la neutralité jusqu'à ce moment, crurent ne devoir pas

demeurer oisives plus long-tems; de façon que l'affaire s'engagea de

plus belle & devint générale. Dès le commencement je m'étois retranchée

toute tremblante dans un coin de la salle, d'où je ne branlai pas tant

que dura le chamaillis. C'étoit un spectacle effrayant, & burlesque tout

à la fois, de voir ces cinq créatures échevelées culbutant & roulant les

unes sur les autres, se mordant, s'égratignant, jouant des pieds & des

poings, vomissant toutes les horreurs imaginables, & montrant

scandaleusement leur grosse & menue marchandise. La bataille n'avoit pas

l'air de finir sitôt, si un Grison qui avoit vieilli sous le harnois, ne

se fût avisé d'annoncer un Baron Allemand. On sait en quelle

considération ces Messieurs-là, & sur-tout les Milords, sont auprès des

filles du monde. Au seul mot de Baron, tout acte d'hostilité cesse. Les

combattantes se séparent. Chacune raccommode à la hâte les débris de son

ajustement. On s'essuie, on se frotte; & ces phisionomies auparavant

méconnoissables & hideuses à voir, reprennent à l'instant même leur

douceur & leur sérénité naturelle. La maîtresse sort précipitanment pour

amuser Mr le Baron, & les Demoiselles volent à leur chambre, afin de se

mettre en état de le recevoir d'une façon décente.

Le Lecteur plus éclairé que moi, a deviné il y a long-tems que je

n'étois pas dans une maison des mieux réglées de Paris. Ainsi, sans le

lui répéter, il saura seulement que notre hôtesse étoit une des plus

achalandées du métier & s'appelloit Madame Florence. Quand elle eût

appris que Monsieur le Baron n'avoit été annoncé que pour faire cesser

les voies de fait, elle revint me trouver d'un air content & satisfait:

ça, Mignonne, me dit-elle en me donnant un baiser sur le front, n'allez

pas mal penser de nous au sujet du petit démêlé dont vous venez d'être

témoin. Ce sont de petites vivacités qu'un rien occasionne & que la

moindre chose apaise. On n'est pas toujours maître des premiers

mouvemens. Et puis chacun est plus ou moins sensible; cela est naturel.

Marchez sur un ver, il se remuera. Au reste, si vous connoissiez ces

Demoiselles, vous seriez charmée de la douceur de leur caractére: ce

sont les meilleurs coeurs du monde. Leur colére est un feu de paille

aussi-tôt éteint qu'allumé. Tout est oublié dans la minute. Pour moi,

Dieu merci, je ne sais ce que c'est que rancune, & je n'ai pas plus de

fiel qu'une colombe. Malheur à qui me veut du mal; car je n'en veux à

personne. Mais laissons ce propos, & parlons de vous.

Il n'y a qui que ce soit, ma chere fille, qui ne convienne qu'on fait

une fort triste figure en ce monde lorsqu'on n'est pas riche. Point

d'argent, dit le Proverbe, point de Suisse. On peut bien dire aussi,

point d'argent, point de plaisir, point d'agrément dans la vie. Or,

comme il est tout simple d'aimer ses aises & le bien-être, ce qu'on ne

sauroit se procurer sans argent, vous conviendrez, je crois, que l'on

est bien dupe de refuser d'en gagner quand on est à même de le faire:

sur-tout si les moyens que l'on emploie pour cela ne nuisent pas à la

société; car alors ce seroit un mal; & Dieu nous en garde: oui, certes,

mon enfant, Dieu nous en garde. Mais j'ai la conscience nette à cet

égard, & je défie qu'on me reproche jamais d'avoir fait tort à autrui

d'une obole. _Item_; on n'est pas ici parmi des Arabes: on a une ame à

sauver. Le principal est d'aller droit: du reste, il n'est pas défendu

de gagner sa vie de façon ou d'autre: le métier n'y fait rien;

l'essentiel est qu'il soit bon. Je vous disois donc que l'on est bien

dupe de négliger de se tirer du pair quand on le peut. Eh! qui peut

mieux s'en tirer que vous avec les ressources que la Nature vous a

données? Vous a-t'elle fait belle pour l'être en pure perte? Que de

Demoiselles du monde[5] je connois, qui, douées de bien moins d'appas

que vous, ont trouvé le secret de se faire de bonnes rentes! Il est

vrai, sans vanité, que je n'ai pas nui à leur fortune, quoiqu'elles ne

m'en aient pas plus d'obligation: mais, Dieu convertisse les ingrats. Il

ne faut pas que cela nous dégoute de faire plaisir. Ah! ma bonne Dame,

lui dis-je avec précipitation, j'espére que vous ne vous plaindrez

jamais de mon ingratitude. Ne répondons de rien, repliqua-t'elle; toutes

m'ont tenu le même langage, & toutes l'ont oublié. Les honneurs changent

les moeurs. Si vous saviez combien il y a de Demoiselles à l'Opera dont

j'ai ébauché l'éducation, & qui ne font pas semblant de me connoître

aujourd'hui, vous seriez forcée d'avouer que la reconnoissance est une

vertu que l'on ne pratique guères dans le siécle où nous sommes.

Quoiqu'il en soit, il est toujours beau d'obliger. A propos, petit

Chat[6], jolie comme vous êtes, n'avez-vous jamais obligé personne? Qui,

moi, Madame, lui répondis-je d'un ton hipocrite? & qui aurois-je pu

obliger dans la triste condition où j'ai été jusqu'à présent? Vous ne

m'entendez pas, reprit-elle: il faut vous parler plus intelligiblement.

Avez-vous encore votre pucelage? A cette question inattendue, le rouge

me monta au visage, & je fus un peu décontenancée. Je vois bien,

dit-elle, que vous ne l'avez plus. N'importe, nous avons des pommades

miraculeuses; nous vous en referons un tout neuf. Il est pourtant bon

que je sache par moi-même l'état des choses: c'est une cérémonie qui ne

doit pas vous faire de peine. Toutes les Demoiselles qui se destinent au

monde, subissent indispensablement un semblable examen. Vous sentez bien

que le Marchand est obligé de connoître sa marchandise. En me prêchant

ainsi, Madame Florence m'avoit déja troussée au-dessus des hanches. Je

fus virée & revirée de tout sens: rien n'échappa à ses regards experts.

Bon, dit-elle, je suis contente. Le dommage que l'on a fait ici n'est

pas si grand qu'il ne soit facile à réparer. Vous avez, grace à Dieu, un

des beaux corps que l'on puisse voir, & dont vous pourrez tirer de gros

avantages un jour à venir. Cependant il ne suffit pas d'être belle; on

doit être encore attentive sur soi: un des devoirs indispensables de

notre profession, c'est de ne point épargner l'éponge. Il y a apparence

que vous n'en connoissez pas trop l'usage: venez, que je vous le montre,

tandis que nous en avons le tems. Aussi-tôt elle m'introduisit dans une

petite garde-robe; & m'ayant fait mettre à califourchon sur un bidet,

elle m'y donna la premiére leçon de propreté. Nous employames le reste

de la journée en une infinité d'autres minucies peu essentielles à

narrer. Le lendemain, on me métamorphosa de la tête aux pieds, selon la

promesse qui m'en avoit été faite. J'avois une robe d'un tafetas couleur

de rose, ornée de falbalas, avec un jupon de mousseline, & une montre de

pinchbeck à la ceinture. Je me trouvois d'un éclat ravissant en ce

nouvel accoutrement, & sensible pour la premiére fois aux aiguillons

flatteurs de la vanité, je me regardois avec une sorte de complaisance,

de respect & d'admiration.

[5] C'est le terme lénitif pour signifier Catin.

[6] Mot de douceur consacré parmi le petit monde.

Il faut rendre justice à Madame Florence: c'étoit un des plus grands

génies d'ordre & de détail qu'il y eût alors parmi les Abbesses de

Cythère. Elle pourvoyoit à tout. Outre les Pensionnaires qu'elle

entretenoit toujours à la maison, afin de n'être point prise au

dépourvu, quand on vouloit être servi promptement, elle avoit aussi des

corps de réserve en ville pour les cas extraordinaires & les parties de

conséquence. Ce n'est pas tout: on trouvoit encore chez elle un magazin

de robes de toutes sortes de couleurs & de tailles, qu'elle louoit aux

nouvelles & pauvres Prosélites telles que moi; ce qui ajoutoit

considérablement à ses honoraires.

Madame Florence, de crainte que je ne perdisse mon étalage, avoit fait

avertir dès la veille quelques-uns de ses meilleurs chalands, de la

bonne trouvaille qu'elle avoit faite. Au moyen d'une si sage précaution,

nous ne languimes pas dans l'expectative. Monsieur le Président de ...

plus ponctuel à se trouver à de pareilles assignations qu'aux audiences

de sept heures, arriva justement comme je venois de finir ma toilette.

Je vis une maniére d'homme de stature médiocre, vêtu de noir, étayé sur

deux jambes gréles, droit, roide & engoncé, ayant sur la tête, qui ne

tournoit qu'avec le corps, une perruque artistement maronnée, surchargée

de poudre à la maréchale, dont l'abondante superfluité enfarinoit les

trois quarts de son habit; ajoutez à cela qu'il exhaloit une odeur

d'ambre & de musc à faire évanouir les gens les plus aguéris aux

parfums.

«Ah! pour le coup, Florence, s'écria-t'il en jettant les yeux sur moi,

voilà ce qui s'appelle du beau, du délicieux, du divin. Franchement, tu

t'es surpassée aujourd'hui. Je te le dis au sérieux, Mademoiselle est

adorable: oui, cent piques au-dessus du portrait que tu m'en as fait.

Sur mon honneur, c'est un Ange. Je te parle vrai: foi de Magistrat, j'en

suis émerveillé. Mais, vois donc le bel oeil; il faut que je le baise:

je n'y saurois tenir.»

Madame Florence, jugeant au train que prenoient les choses, que la

présence d'un tiers devenoit inutile, se retira secrétement & nous

laissa seuls. Aussi-tôt Mr. le Président, sans déroger à la majesté de

son état, m'étendit sur le canapé, & s'étant récréé quelques momens à

considérer & palper mes appas les plus secrets, il me mit dans une

attitude toute opposée à celle que j'étois habituée de tenir avec

Pierrot. On m'avoit recommandé d'être complaisante: je ne le fus que

trop. Le traître me fit ce que les libertins se font entre eux. Je

perdis mon autre pucelage. Les contorsions que j'avois faites dans cette

anti-naturelle opération, jointes à quelques cris qui m'étoient échappés

malgré moi, firent comprendre à Mr. le Président que je n'avois

nullement partagé ses plaisirs. Aussi, pour me récompenser & me faire

oublier mes souffrances, il me glissa deux louis dans la main. «Ceci,

dit-il, est de surérogation; n'en parlez point à la Florence; je lui

payerai en outre ses épices & les vôtres. Adieu, petite Reine, que je

baise auparavant cette charmante fossette: ça, j'espére que nous nous

reverrons l'un de ces jours. Oui, nous nous reverrons; je suis trop

content de vous & de vos bonnes maniéres.»

En même-tems il sortit à petits pas précipités, faisant siffler le

plancher de la pointe de l'escarpin sans plier le genou. Ce qui venoit

de m'arriver, m'étonnoit au point que je ne savois que penser. Je crus,

ou que Mr. le Président s'étoit mépris, ou que c'étoit l'usage chez les

gens d'un certain ordre de s'y prendre de cette façon. Si c'est la mode,

me disois-je à moi-même, il faudra bien tâcher de m'y conformer. Je ne

suis pas plus délicate qu'une autre. Les premiers essais en tout genre,

sont un peu rudes; mais il n'est rien à quoi l'on ne puisse s'habituer à

la longue. Je me suis bien habituée au tracas de Pierrot: & cependant ce

n'a pas été sans peine dans les commencemens. J'étois occupée à ce

soliloque intéressant, lorsque la Florence rentra. «Eh bien! petite

mere, me dit-elle en se frottant les mains, n'est-il pas vrai que Mr. le

Président est un aimable homme? Vous a-t'il donné quelque chose?» Non,

madame, répondis-je. «Tenez, reprit-elle, voilà un louis d'or qu'il m'a

chargé de vous remettre. J'espére que ce ne sera pas la seule marque que

vous éprouverez de sa générosité; car il m'a paru extrêmement satisfait

de vous. Au reste, ma chere Enfant, il ne faut pas croire que toutes nos

pratiques soient aussi bonnes, & paient si grassement. Dans toute sorte

de négoce il y a gain & perte: le bon recompense le mauvais: n'est pas

marchand qui toujours gagne. On doit prendre les bénéfices avec les

charges. Vraiment notre métier seroit un Pérou sans les fausses

passades. Mais, patience; les assemblées du Clergé commenceront bientôt;

je me flatte que vous verrez rouler l'argent ici. Vanité à part, ma

maison n'est pas mal famée. Si j'avois autant de mille livres de rente

que j'ai reçu chez moi de Prélats & d'Abbés de conséquence, je serois en

état de faire la figure d'une Reine. Après tout, j'aurois tort de me

plaindre. J'ai, Dieu merci, de quoi vivre, & je pourrois me passer de

travailler; mais qui n'est bon que pour soi, n'est bon à rien.

D'ailleurs, il faut une occupation dans la vie. L'oisiveté, dit-on, est

mere de tous vices. Si chacun étoit occupé, personne ne songeroit à mal

faire.»

Tandis que Madame Florence étoit en train de me débiter ces sentencieux

& ennuyeux propos, je ne cessois de bâiller. Elle s'en apperçut enfin, &

m'envoya à ma chambre, me recommandant, sur toute chose, la cérémonie du

bidet. Je ne puis m'empêcher de dire ici, par maniére d'apostille, que

les honnêtes femmes nous ont bien de l'obligation. Non-seulement elles

nous sont redevables d'un meuble si utile & si nécessaire, mais encore

d'un nombre prodigieux d'autres découvertes charmantes pour les

commodités de la vie, & d'un gout exquis dans l'art de rehausser les

charmes de la Nature, & d'en réparer ou dérober aux yeux les

imperfections. C'est nous qui leur avons appris le secret de multiplier

les graces, de les combiner à l'infini par les différentes façons de

nous parer; & sur-tout par l'air aisé de nos démarches, de notre port,

de notre maintien. Nous sommes en tout les objets de leur attention & de

leur étude. C'est de nous qu'elles reçoivent les modes & tous ces petits

riens charlatans, dont on est enchanté & qu'on ne sauroit définir. En un

mot, on a beau nous décrier: les femmes de bien ne sont aimables

qu'autant qu'elles savent nous copier, que leur vertu prend l'odeur du

péché, & qu'elles ont le jeu & les maniéres un peu catins. Puisse cette

digression tourner à la gloire de notre Corps, & forcer l'envieuse

prétention à nous rendre la justice que nous méritons & à nous faire

réparation d'honneur! Je reprends mon histoire.

Madame Florence, qui venoit de se déclarer si éloquenment contre

l'oisiveté, ne me laissa pas le tems d'entretenir de mauvaises pensées.

Elle reparut tout-à-coup. «Petit coeur, me dit-elle, d'un ton

affectueux, ce n'étoit pas mon dessein de vous importuner sitôt: mais

vos compagnes sont toutes occupées avec une bande de plumets étourdis

que je me serois fait conscience de vous faire connoître, d'autant plus

que ce sont de mauvaises paies, & que mon intention n'est pas de vous

employer gratuitement. Il y a là-bas un Soufermier de mes amis. C'est

une vieille pratique qui m'apporte exactement ses deux louis par

semaine. Je voudrois bien ne le pas desobliger. Qu'en pensez-vous,

Maman? deux louis ne sont point à mépriser, sur-tout quand ils coûtent

si peu à gagner.» Pas si peu que vous croyez, Madame, lui répondis-je;

si vous aviez éprouvé ce que j'ai souffert & ce que je souffre encore.

(car je me sentois toute excoriée) «Oh! interrompit-elle, tout le monde

n'est pas aussi redoutable que Mr. le Président. Celui que je vous

propose s'en tient au simple badinage & rien de plus. Je vous garantis

que ses caresses ne sont ni longues ni fatigantes: d'ici là son affaire

est faite.»

Madame Florence, enfin ayant obtenu mon consentement, me présenta la

plus assommante figure de maltôtier qu'il soit possible de voir. Qu'on

se peigne une tête quarrée adhérente à des épaules de porte-faix, des

yeux hagards & féroces ombragés d'un sourcil fauve, un petit front

silloné, un large & triple menton, un ventre en poire, soutenu sur deux

grosses jambes arquées, terminées par deux pieds plats en forme de patte

d'oie. Toutes ces parties réunies ensemble, & chacune exactement en sa

place, composoient ce mignon de finance. J'avois été si surprise à

l'aspect d'un semblable automate, que je ne m'étois point apperçue de la

disparition de notre mere Prieure. «Eh bien! me dit le Soufermier d'un

ton brutal, sommes-nous ici pour demeurer les bras croisés? Vous voilà

plantée comme un échalas. Allons, allons, morbleu, approchez: je n'ai

pas le loisir de rester en contemplation. On m'attend à notre assemblée.

Expédions. Où sont vos mains? Prenez ceci. Que vous êtes gauche! Serrez

les doigts. Remuez le poignet. Comme cela. Un peu plus fort. Arrêtez.

Plus vîte. Dou-ce-ment. Voilà qui est bien.» Cet agréable exercice étant

achevé, il me jette un couple de louis & se sauve de la même ardeur que

quelqu'un qui fuit ses créanciers.

Quand je fais réflexion aux épreuves cruelles & bizarres où se trouve

reduite une fille du monde, je ne saurois m'imaginer qu'il y ait de

condition plus rebutante & plus misérable. Je n'en excepte point celle

de Forçat ni de Courtisan. En effet, qu'y a-t'il de plus insupportable

que d'être obligée d'essuyer les caprices du premier venu; que de

sourire à un faquin que nous méprisons dans l'ame; de caresser l'objet

de l'aversion universelle; de nous prêter incessanment à des gouts aussi

singuliers que monstrueux; en un mot, d'être éternellement couvertes du

masque de l'artifice & de la dissimulation, de rire, de chanter, de

boire, de nous livrer à toute sorte d'excès & de débauche, le plus

souvent à contre-coeur & avec une répugnance extrême? Que ceux qui se

figurent notre vie, un tissu de plaisirs & d'agrémens, nous connoissent

mal! Ces Esclaves rampans & méprisables qui vivent à la Cour des Grands,

qui ne s'y maintiennent que par mille bassesses honteuses, par les plus

lâches complaisances & un déguisement éternel, ne souffrent pas la

moitié des amertumes & des mortifications inséparables de notre état. Je

ne fais pas difficulté de dire que si nos peines pouvoient nous être

méritoires & nous tenir lieu de pénitence en ce monde, il n'y en a

guères de nous qui ne fût digne d'occuper une place dans le Martirologe,

& ne pût être canonisée. Comme un vil interêt est le mobile & la fin de

notre prostitution, aussi les mépris les plus accablans, les avanies,

les outrages en sont presque toujours le juste salaire. Il faut avoir

été Catin pour concevoir toutes les horreurs du métier. Je ne saurois,

sans frémir, me rappeller la dureté du noviciat que j'ai fait: &

cependant combien en est-il qui ont plus pâti que moi! telle que l'on

voit aujourd'hui triomphante dans un équipage doré, orné des plus

charmantes peintures & verni par Martin; telle, dis-je, qui, traînant

par-tout avec elle un luxe révoltant, affiche insolenment le gout

pervers & crapuleux de son bienfaiteur. Qui croiroit qu'elle fut

autrefois le rebut des laquais? que cette même personne fut le triste

objet des incartades & de la brutalité de la plus vile canaille; en un

mot, qu'elle porte peut-être encore les marques des coups qu'elle en a

reçus? Je le repéte, tout agréable, tout attrayant que paroisse notre

état, il n'en est ni de plus humiliant, ni de plus cruel.

On ne sauroit s'imaginer, sans l'avoir expérimenté, à quel excès les

hommes portent la débauche dans le délire de leurs passions. J'en ai

connu nombre qui mettoient toute leur volupté à battre ou être battus,

de façon qu'après que j'avois souffleté, rossé, étrillé, j'étois souvent

obligée de subir la même peine à mon tour. Il doit paroître, sans doute,

bien étonnant qu'il se trouve des filles assez patientes pour soutenir

un pareil genre de vie; mais que ne font point faire le gout du

libertinage, l'avarice, la paresse & l'espoir d'un avenir heureux!

Pendant environ quatre mois que je demeurai chez Madame Florence, je

puis me vanter d'avoir fait un cours complet dans la profession de fille

du monde, & que lorsque je sortis de cette excellente école, j'avois

assez d'aquis pour le disputer à tous les luxurieux anciens & modernes,

dans l'art profond de varier les plaisirs, & dans la pratique de toutes

les possibilités phisiques en matiére de paillardise.

Une petite avanture qui mit ma patience à bout, me fit prendre la

résolution de travailler pour mon compte, & de vivre en mon particulier.

Voici ce que c'est. Nous eumes un jour la visite d'une escouade de

Mousquetaires, aussi pétulans que peu pécunieux. Las de sacrifier au

nourrisson de Siléne, il leur avoit pris fantaisie de rendre leurs

hommages à Vénus. Malheureusement, nous n'étions alors que deux à la

maison; & pour surcroit de disgrace, ma compagne prenoit depuis quelque

tems une tisane réfrigérative, qui la mettoit hors d'état d'être

d'aucune utilité à ces Messieurs. De façon que je me trouvai seule

contre tous. Je leur fis vainement mes respectueuses représentations sur

l'impossibilité de fournir aux besoins de tant de monde: il fallut, bon

gré, malgré, me prêter à ce qu'ils voulurent. Enfin, je souffris trente

assauts dans l'espace de deux heures. Que de Dévotes auroient voulu être

en ma place, & se voir forcées d'essuyer des maniéres si brutales pour

le salut de leur ame! Quant à moi, chétive pécheresse, j'avoue que loin

d'avoir pris la chose en patience, & d'avoir chrétiennement béni mes

assaillans, je ne cessai de vomir contr'eux toutes les imprécations

imaginables tant que la scéne dura. Au fond, trop est trop. Je fus, pour

ainsi dire, si gorgée de plaisirs que j'en eus une espéce d'indigestion.

Après cette rude épreuve, Madame Florence vit bien qu'elle tâcheroit en

vain de me retenir. Elle consentit donc à notre séparation, aux

conditions néanmoins de me représenter à son domicile toutefois & quand

le bien du service l'exigeroit. Nous nous quittames pénétrées d'estime &

d'affection l'une pour l'autre. J'achetai quelques chiffons de meubles,

dont je garnis un petit appartement, rue d'Argenteuil, croyant par-là me

soustraire à la jurisdiction des Commissaires. Mais que sert la prudence

humaine quand le sort se déclare contre nous! L'envieuse calomnie vint

ruiner la paix de ma solitude, & renverser mes projets au moment que je

m'y attendois le moins.

Parmi les débauchés honteux que je recevois discrétement chez moi, il

s'en trouva un qui dans sa mauvaise humeur, voulut me rendre responsable

de certaine indisposition critique qui lui étoit survenue tout-à-coup.

Je reçus ses reproches avec hauteur. Il le prit d'un ton plus haut, & me

traita d'une façon si scandaleuse, que deux ou trois vieilles Catins du

voisinage, jalouses de mes petits succès, furent flétrir ma réputation à

la Police, & firent si bien, qu'une belle soirée je fus enlevée &

conduite à Bicêtre. La premiére cérémonie qu'il m'y fallut essuyer, fut

d'être examinée & patinée par quatre ou cinq Carabins de Saint-Côme,

lesquels concluant, d'une voix unanime, que j'avois le sang vicié, me

condamnerent, sans appel, à faire quarantaine _hic & nunc_. Après avoir

été dûment préparée, c'est-à-dire, saignée, purgée & baignée, je fus

ointe de cette graisse efficace où sont enveloppés mille petits corps

globuleux, qui par leur action & leur pesanteur, divisent & raréfient la

limphe, & lui rendent sa fluidité naturelle.

On ne doit pas être surpris que les termes de l'Art me soient si

familiers. Je n'ai eu que trop le tems de les apprendre pendant plus

d'un mois que j'ai été entre les mains des dégraisseurs. Au reste, nous

autres filles du monde, de quoi ne sommes-nous pas capables de parler

tenant notre éducation du Public? Est-il quelque profession, quelque

métier dans la vie dont nous n'ayons incessanment occasion d'entendre

discourir? Le Guerrier, le Robin, le Financier, le Philosophe, l'Homme

d'Eglise, tous ces Etres divers recherchent également notre commerce.

Chacun d'eux nous parle le jargon de son état. Comment, avec tant de

moyens de devenir savantes, seroit-il possible que nous ne le

devinssions pas?

Pendant mon séjour à Bicêtre, j'ai eu l'honneur de faire connoissance

avec plusieurs Demoiselles que je ne nommerai point, de peur de déplaire

aux premiers du Royaume, dont elles sont devenues les Idoles. Il est des

personnes qu'on doit respecter, même jusque dans la dépravation de leurs

gouts. Ce n'est point à nous qu'il appartient de contrôler la conduite

des Grands. S'ils préférent de méprisables & infames créatures à ce qui

mériteroit les adorations de quiconque a le sentiment délicat, c'est

leur affaire.

Quand je me vis hors de la Piscine de Mr. saint Côme, l'impatience me

prit de sortir de captivité. J'écrivis à tous mes prétendus amis dans

les termes les plus pressans, pour les engager à solliciter mon

élargissement. Mes lettres ne parvinrent pas jusqu'à eux, ou plutôt ils

ne firent pas semblant de les avoir reçues. J'étois désespérée de

l'abandon où chacun me laissoit, lorsque je me ressouvins du Président

qui m'avoit dépucellée par la voie prohibée. J'implorai son assistance:

ce ne fut pas en vain. Quatre jours après que je lui eus fait tenir ma

requête, on m'annonça que j'étois libre. Je me sentis tellement pénétrée

de joie & de reconnoissance pour le service que me rendoit ce généreux

Magistrat, que je lui aurois sacrifié encore vingt autres pucellages

plus bizarres, s'il les eut exigés.

J'avois plus lieu que jamais, en rentrant dans le monde, de présumer de

mes appas. Il sembloit que le minéral qui m'avoit roulé dans les veines,

m'eut donné un nouvel être. J'étois devenue belle à ravir. Cependant le

principal me manquoit; je veux dire, l'entregent & les maniéres, le

secret ineffable de faire valoir les agrémens de la nature par le

secours de l'Art. Je croyois sottement qu'il suffisoit d'avoir du teint,

des traits, de la figure pour plaire. Ignorante encore, & sans nulle

expérience du manége, du charlatanisme des femmes du bel air, je me

reposois sur mon joli minois, du soin de me faire rechercher, & d'avoir

des adorateurs: mais, loin d'attirer les moindres regards vers moi,

j'avois la mortification de me voir effacer par des visages usés de

débauches & tout couverts de blanc de ceruse & de rouge. Enfin, ne

voulant pas courir le risque de retomber dans le triste état d'où je

venois de sortir, je fus contrainte pour subsister, de servir de modéle

aux Peintres.

Pendant à peu près six mois que j'exerçai cette belle profession, j'eus

l'honneur d'être l'objet des études & des récréations de tous les

Appelles & Barbouilleurs de Paris. Il n'est guères de sujets profanes &

sacrés qu'ils n'aient épuisés sur moi. Tantôt je représentois une

Madelaine pénitente, tantôt une Pasiphaé. Aujourd'hui j'étois sainte,

demain catin, selon le caprice de ces Messieurs, ou l'exigence des cas.

Quoique j'eusse un des plus beaux corps & des mieux articulés qu'il fut

possible de voir, une jeune Lavandiére, connue alors sous le nom de

Marguerite, maintenant sous celui de Mademoiselle Joly, m'éclipsa

tout-à-coup, & m'enleva mes chalands. La raison de cela, c'est qu'on me

savoit par coeur, & que Marguerite, ne me cédant rien du côté des

perfections corporelles, avoit sur moi le mérite de la nouveauté.

Néanmoins on ne tira pas de ses charmes tout le parti qu'on avoit lieu

d'en espérer. Elle étoit d'une si grande vivacité, qu'il n'étoit presque

pas possible de lui faire garder une attitude. Il falloit, pour ainsi

parler, la saisir au vol. Voici un de ses traits d'étourderie qui la

caractérise parfaitement. Mr. T... la peignoit un jour en chaste

Susanne, c'est-à-dire, en état de pure nature. Il fut obligé de la

quitter un instant. Sur ces entrefaites une procession des Carmes

Billetes vint à passer. Cette folle oubliant son personnage actuel,

courut étaler au balcon ses appas obscénes. La populace, plus

scandalisée que les Révérends, de l'indécence d'un semblable procédé, la

salua d'une grêle de pierres. Cette avanture pensa attirer de fâcheuses

affaires à Mr. T... On vouloit le prendre à parti. Heureusement il en

fut quitte pour l'excommunication.

Cependant, le crédit que Marguerite aqueroit journellement dans notre

métier commun, me fit prêter l'oreille aux propositions d'un

Mousquetaire gris, dont je devins la Pensionnaire, à raison de cent

francs par mois. Nous établimes nos foyers dans la rue du Chantre. Mr.

de Mez... (c'étoit mon bienfaiteur) m'aimoit à l'adoration: je l'aimois

de même; ce que l'on doit regarder comme un phénoméne chez une fille

entretenue, d'autant que l'aversion la plus insurmontable est la

recompense ordinaire des Entreteneurs. Quoiqu'il en soit, je ne lui

avois pas voué une fidélité si scrupuleuse, que je ne m'en tinsse qu'à

lui seul. Un jeune garçon Perruquier, & un Mitron à larges épaules

étoient alternativement ses substituts. Le premier, sous prétexte de me

friser, avoit le privilége d'entrer familiérement dans ma chambre quand

il vouloit. Le second, à titre de mon Pourvoyeur de pain, s'étoit aquis

le même droit, sans que Mr. de Mez... en conçut le moindre ombrage. Tout

jusques-là sembloit concourir à ma félicité. Si la fortune ne me

fournissoit qu'un honnête nécessaire, l'amour me donnoit au-delà de mes

besoins libidineux. J'avois lieu d'être contente de ma condition; je

l'étois en effet, lorsqu'un maudit _Qui pro quo_ bouleversa notre petit

ménage. La Cour étant allée à Fontaine-bleau, Mr. de Mez... avoit été du

détachement, & devoit rester à son quartier tout le tems du voyage. Mon

Hôtesse, se fiant sur son absence, me pria de lui prêter ma chambre pour

un particulier & sa femme, qui ne comptoient s'arrêter que deux ou trois

jours à Paris. Je ne fis nulle difficulté de lui accorder ce qu'elle

souhaitoit, & nous convinmes de coucher ensemble, pendant que ces

Etrangers occuperoient mon lit. Les bonnes gens vinrent en prendre

possession le même soir, espérant s'y dédommager des mauvaises nuits

qu'ils avoient essuyées dans la route.

Mr. de Mez... pressé, selon les apparences, du désir de copulation,

arriva justement à l'heure que tout le monde dormoit. Il avoit un

passe-partout de la maison & une clef de ma chambre. Il entre à petit

bruit: mais de quel étonnement son ame ne fut-elle pas saisie, quand un

ronflement en basse-contre, vint frapper son oreille! Cependant il

approche de mon lit, frissonnant de crainte & de rage: il tâtonne & sent

deux têtes sous sa main. Alors le démon de jalousie, l'esprit de

vengeance s'emparant de ses sens, il tombe à grands coups de canne sur

le couple endormi, & casse un bras au pauvre diable d'époux, qui tâchoit

de garantir sa moitié d'un traitement si brutal. Il est aisé de penser

qu'une semblable scéne ne se passa point dans le silence. Bientôt toute

la maison & le voisinage furent éveillés aux hurlemens de ces infortunés

conjoints. On crie de toute part au meurtre, à l'assassin. Le Guet

arrive, & Mr. de Mez... reconnoissant trop tard sa méprise, est arrêté &

conduit à l'Hôtel. Comme c'étoit à mon occasion qu'on avoit fait ce beau

vacarme, je ne crus pas qu'il fût prudent d'attendre quelle en seroit

l'issue. Je mis à la hâte un petit jupon avec un pet-en-l'air, & à la

faveur du charivari, je me réfugiai furtivement chez un Chanoine de

saint Nicolas, domicilié sous le même toit.

Il y avoit long-tems que le saint homme me convoitoit. Dieu sait s'il

fut fâché de trouver une si belle occasion de satisfaire le lubrique

appétit qui le dévoroit. Il me reçut d'une façon toute chrétienne; &

après m'avoir fait avaler un verre de ratafiat confortatif, dont il eut

aussi la sage précaution de se mettre un coup sur la conscience, le

maître paillard m'introduisit charitablement dans sa couche canoniale.

Certes, ce n'est pas sans raison que l'on exalte les talens de ces

mangeurs de potage à l'eau bénite. Les gens du monde ne sont que des

mirmidons auprès d'eux. Le bon Prêtre fit pendant toute la nuit & fort

avant dans la journée des miracles de nature. Lorsqu'énervé, outré de

fatigue, il sembloit prêt à succomber sous le plaisir, aussi-tôt son

imagination luxurieuse, inépuisable en ressources, lui prêtoit de

nouvelles forces. Chaque partie de mon corps étoit pour lui un objet

d'adoration, de culte & de sacrifice. Jamais Arétin ni Clinchtel[7] avec

tout leur savoir ne furent capables d'inventer la moitié des attitudes &

des postures qu'il me fit tenir; & jamais les mistéres de l'Amour ne

furent célébrés de meilleure grace, ni de tant de maniéres différentes.

[7] Peintre fort célébre autrefois à Paris pour les obscénités.

Je gagnai si bien l'intimité de Mr. le Chanoine dans cette occasion,

qu'il m'offrit de manger avec moi les deniers de la Prébende, qui, à la

vérité, n'étoit pas grand'chose; mais les circonstances embarrassantes

où je me trouvois alors, ne me permettant pas de faire la rencherie,

j'acceptai son offre de très-grand coeur.

Margot la Ravaudeuse · 第 1 / 6 段