[2] Dans les régions du Grand Nord; dans celles du Mackenzie, une âme
par 100 kilomètres carrés.
C’est pour cette moisson que les Oblats se sont mis en route, parcourant
des milles et des milles en raquettes, suivant la trace de leurs chiens
sur la piste effacée par le blizzard, sautant les rapides sur des canots
d’écorce, halant, comme des mercenaires, les lourdes _barges_ dans les
passes mauvaises, vivant dans des huttes de sapin qu’ils construisent
eux-mêmes.
Souffrant le froid, la faim, l’âme ployée sous l’horrible solitude du
grand silence blanc, mais toujours prêts au sacrifice, jamais
désespérés, donnant tout leur amour au troupeau confié par le Maître.
Là où le sinistre Arouet ne voyait que des «arpents de neige», des
villes ont surgi, des villages se sont groupés: là où régnait la
violence, la paix s’est établie.
Voilà l’œuvre des Oblats _o. m. i._ (Oblats de Marie-Immaculée): ces
trois lettres resplendissent dans le ciel de gloire du Canada.
C’est une épopée admirable qui n’a pas eu d’Homère.
Qui dira votre effort, Père Lacombe, que les Cris appelaient _arsous
kitsi parpi_, l’homme-au-bon-cœur? Mgr Laflèche, qui arriviez «dans un
petit canot avec deux sauvages et un jeune métis»? Mgr Taché, qui
portiez dans le sang tout le passé de Joliette, le découvreur du
Mississipi et de la Vérendrye, l’explorateur du Far-West canadien? Mgr
Faraud, vous qui aviez quitté le ciel bleu du Comtat pour défricher la
forêt nordique et faire lever la moisson divine? Mgr Clut, qu’on nommait
«l’évêque de peine»? Mgr Grandin, dont l’âme sainte est un présent
direct de Dieu?
Et les autres, tous les autres, ouvriers obscurs et laborieux, que j’ai
rencontrés sur les pistes du Nord, qui chantera votre vie misérable et
si belle?
Je suis venu à Edmonton pour accomplir un acte de foi et pour glorifier
au nom de la France le meilleur d’entre vous. Ce rare Mgr Grouard qui,
depuis soixante-cinq ans, évangélise les Indiens et à qui le
Gouvernement français a conféré la Légion d’honneur.
D’Edmonton à Enilda, quinze heures en tortillard à travers la plaine
glacée.
A Enilda, le traîneau, au petit matin, par quarante degrés sous zéro[3].
Les grelots tintent, effarant les lièvres polaires, aux longues oreilles
pointues. La caravane met trois taches noires sur la neige; il y a avec
moi le juge Lucien Dubuc, le député Giroux, Paul Jenvrin, agent
consulaire de France, l’Honorable M. Hunt, représentant Sa Majesté
Britannique, l’ami Romanet, un Français de France, qui vient d’accomplir
un voyage de sept années dans l’Extrême-Nord, de la Terre de Baffin aux
îles Herschell, pour visiter les forts de la Compagnie de la Baie
d’Hudson, dont il est le surintendant pour l’Alberta, l’Athabaska et le
Mackenzie.
[3] Le 13 mars 1925.
Il y a aussi ma femme, qui disparaît sous les chandails et les toisons
de bêtes...
Tout va bien jusqu’au petit lac des Esclaves. Mais dès que le traîneau
s’engage sur le lac, le blizzard nous happe.
Un beau froid, en vérité!
Là-bas, sur la colline, dominant la plaine où le lac est couché, la
mission Saint-Bernard, domaine de Mgr Grouard. Elle paraît toute proche,
mais combien lointaine.
Enfin, nous arrivons.
Le vénérable prélat--il a quatre-vingt-cinq ans--nous attend. Ses
collaborateurs l’entourent, et les métis et les Indiens.
Quelle simplicité, quelle douce émotion! Combien paraissent vaines à
cette heure les querelles politiques et mesquines les colères des
hommes.
Cérémonie dont je garderai le souvenir impérissable.
Les religieuses de la Providence--religieuses qui ont tout abandonné
pour accomplir ici leur mission de charité--les orphelins, les
orphelines... Il y a des chants en _français_, des compliments en
_français_, des discours en _français_, et parmi les guirlandes le
drapeau du Régiment de Carignan, qui atteste que le Canada se souvient.
_Au nom du Président de la République, en vertu des pouvoirs qui me sont
conférés..._ j’ai prononcé les paroles sacramentelles, le cœur à la fois
glorieux et humilié d’avoir à épingler, moi, journaliste errant, sur
cette poitrine magnifique, la Croix des hommes auprès de la Croix de
Dieu.
Qui est Mgr Grouard?
Ecoutez la simple citation: «Venu au Canada, en 1860, il y a toujours
résidé depuis: a fait connaître et aimer le nom de la France en Alberta
et jusqu’aux extrémités du Nord; une foule de noms géographiques sont
français grâce à lui; prêtre zélé, missionnaire infatigable, navigateur,
géographe, explorateur, bâtisseur de villes, architecte, peintre,
compositeur, écrivain, agriculteur, il est, à quatre-vingt-cinq ans, le
pionnier le plus intrépide du Grand Nord.
«Il a recueilli les orphelins et les orphelines dans les institutions
françaises, fondées par lui, a sauvé la vie de Mgr Clut en une
circonstance mémorable; a protégé, au péril de sa vie, des femmes
indiennes exposées aux brutalités de leurs maris, a soigné les malades
et consolé les agonisants, a publié des livres sur la Religion en huit
langues indigènes.»
Y a-t-il une chose plus belle?
Et quelle leçon par l’exemple!
Mgr Grouard, évêque d’Ibora, est la pure incarnation du génie de la
France; il est pétri de ce limon de la terre gauloise qui a vu naître
les Bernard et les Vincent de Paul et les héros qui sont partis pour
donner à leur patrie le prestige des grandes nations, les d’Iberville,
les Marquette, les Francis Garnier, les de Foucauld.
Il n’est pas de ceux qui passent pour conquérir à la pointe de l’épée,
dans le pillage et dans le sang, un empire provisoire, mais il est de
ces pionniers qui donnent tout leur cœur à la cause qu’ils servent,
nobles, désintéressés, bâtisseurs d’avenir.
Mgr d’Ibora est le premier missionnaire qui sema et récolta du grain
dans l’Athabaska; le premier il construisit une école et un moulin à
moudre le blé.
Cette école, ce moulin, ce sont les plus belles conquêtes qu’un homme
puisse inscrire au livre de sa vie.
Il a, comme saint Paul, beaucoup travaillé de ses mains, comme
l’Angelico, il a mis toutes les splendeurs de son âme en des fresques
naïves.
Mes mains tremblaient tandis que j’accrochais la croix sur la robe
violette. Mais il me semblait que, dépassant ma fonction, et saluant la
vérité, c’étaient tous ceux qui ont fait de leur vie un sacrifice
quotidien, que je décorais sur la poitrine d’un seul.
Ah! j’aurais voulu, à la fois justicier et poète, avoir au bout des
doigts des poussières d’étoiles pour les faire resplendir et rayonner
sur tous ces cœurs!
Et maintenant la cérémonie est terminée. Dans le palais
épiscopal--maison de bois qu’il édifia lui-même--nous sommes comme des
petits enfants autour d’un Patriarche, écoutant sa parole de miel,
tandis que dehors la bourrasque fait rage, démon qui ne peut rien contre
la Maison du Seigneur, et que la neige tombe, blanche comme l’âme de ces
fils de France qui, sous le signe de la Vierge, se sont faits les
serviteurs de Marie, pureté première et consolatrice du monde.