LAURENT CLERC.

Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.--Ses rapports avec un

académicien auprès duquel il avait à remplir une commission du

respectable directeur.--Ses définitions et réponses aux exercices

publics de l'Institution et autre part.--Il a été non-seulement

l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de ses

malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un d'eux,

graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche. Appelé à

fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut (Amérique

du Nord), il réussit à la faire prospérer.--Il unit son sort à

celui d'une sourde-muette américaine qui lui donne six enfants,

tous entendants-parlants.--Réponse au préjugé qui paraît encore

régner sur la surdi-mutité héréditaire.--Voyages de Laurent Clerc

en France.--Ses documents sur l'origine et les progrès de son

école.--Ses anciens camarades et élèves lui offrent un dîner

d'adieu.--Sa correspondance avec l'auteur de ce livre.--Sa fin

aussi heureuse que sa vie, dans le Nouveau-Monde.

A la Balme, près de Lyon, Laurent Clerc vint au monde en 1785, avec une

triple infirmité: il était privé de l'ouïe, de la parole et de l'odorat,

mais la nature l'en dédommagea amplement.

Il n'avait pas encore atteint sa douzième année, qu'il fut admis à

l'école de l'abbé Sicard. Ses progrès y furent si rapides dans toutes

les parties de l'enseignement, qu'en 1807 le célèbre directeur voulut

l'adjoindre, en qualité de répétiteur, à Massieu, que Clerc laissa

bientôt fort loin derrière lui.

Appelé, comme son émule, à soutenir la gloire de l'établissement, dans

les séances publiques qui s'y donnaient au moins deux fois par mois, ses

réponses furent accueillies souvent avec non moins de sympathie.

Il avait, de plus, ce qui manquait à son frère d'infortune, des manières

agréables, polies, engageantes et l'habitude de la bonne compagnie.

C'était, sous ce rapport, l'opposé de son confrère; c'était ce que les

Anglais appellent _a true gentleman_. Jamais on ne le vit tirer vanité

de ses avantages, il se montrait, au contraire, prêt à faire valoir les

qualités de son compagnon d'infortune, chaque fois que l'occasion s'en

présentait.

Un jour, l'abbé Sicard avait chargé Clerc de redemander à un de ses

confrères de l'Académie française un livre qu'il lui avait prêté. Ce

dernier voulant mettre à l'épreuve la réputation du messager, lui

adressa questions sur questions relativement à la métaphysique. Frappé

de la justesse de ses réponses, il finit par lui dire: «Ma foi,

Monsieur, je vous admire!

--«Qu'aurait-ce donc été, Monsieur, répondit notre jeune instituteur, si

vous aviez vu Massieu?»

Pour que le lecteur puisse juger s'il y a de l'exagération dans cet

éloge de l'académicien, nous croyons devoir transcrire ici quelques-unes

des définitions et réponses du sourd-muet.

«_D._ Quelle différence y a-t-il entre _l'esprit_ et _la matière_?

«_R._ L'esprit est une substance intellectuelle, capable de penser, de

méditer, de réfléchir, de juger, de connaître, de raisonner, etc.

«La matière est ce dont une chose est ou peut être faite. L'esprit n'a

pas de matière, car l'esprit est tout pur, sans corps, sans étendue,

sans forme, sans parties. Il est indivisible. La pensée, la méditation,

le jugement, l'imagination, l'invention, la raison, tout cela est

l'esprit même.

«_D._ Y a-t-il quelque différence entre _la raison_ et _le jugement_?

«_R._ La raison nous distingue des bêtes. Elle nous fait préférer ce qui

est bon, et nous détourne de ce qui est mauvais.

«Le jugement arrête notre esprit à deux choses qui s'accordent ou ne

s'accordent pas, et nous invite à les examiner. Nous les examinons, nous

les pesons dans la balance intellectuelle, et nous croyons que de ces

deux choses l'une a raison et l'autre a tort. Nous prononçons, en

conséquence, en faveur de la première, et condamnons la seconde. Voilà

le jugement.

«_D._ Qu'est-ce que _l'ingénuité_?

«_R._ L'ingénuité est naturelle, franche, naïve, sans finesse, sans

déguisement, sans détour dans les paroles comme dans les actions.

«Les paysans, les gens de la campagne sont pour la plupart _simples_,

parce que leur esprit n'a pas été cultivé.

«Les enfants et les jeunes gens bien nés et bien élevés sont _ingénus_,

parce que leur coeur n'a pas été corrompu.

«_D._ Quelle différence trouvez-vous entre l'abbé de l'Épée et l'abbé

Sicard?

«_R._ L'abbé de l'Épée a inventé la manière d'instruire les

sourds-muets, mais il avait laissé à désirer; l'abbé Sicard l'a beaucoup

perfectionné, mais, s'il n'y avait pas eu l'abbé de l'Épée, il n'y

aurait pas eu l'abbé Sicard.

«_D._ Les sourds-muets sont-ils malheureux?

«_R._ Ils ne le sont pas. Qui n'a rien eu, n'a rien perdu et qui n'a

rien perdu, n'a rien à regretter.

«Or les sourds-muets n'ont jamais entendu ni parlé; donc ils n'ont perdu

ni l'ouïe, ni la parole et, par conséquent, ils ne peuvent regretter ni

l'une, ni l'autre. Or qui n'a rien à regretter ne peut être malheureux,

donc les sourds-muets ne sont ni ne peuvent être malheureux. D'ailleurs,

c'est une grande consolation pour eux de pouvoir remplacer l'ouïe par

l'écriture et la parole par les signes.»

Dans une soirée donnée par un amiral anglais, aux environs de

_Cavendish-Square_, une jeune dame ayant témoigné à Clerc le désir de

connaître le parallèle qu'il pourrait établir entre les Anglaises et les

Françaises.

«Mesdames les Anglaises, répondit-il, sont généralement grandes, belles,

bien faites. La beauté de leur teint est surtout remarquable; mais, je

leur en demande pardon, généralement aussi elles manquent de grâce, de

tournure, d'élégance. Si, quant à la taille et à la régularité des

traits, elles l'emportent sur les Parisiennes, combien ne leur

sont-elles pas inférieures pour la mise et les façons?»

Interprète des sentiments des élèves de l'Institution à l'égard des plus

hauts personnages qui venaient la visiter, témoin la duchesse

d'Angoulême, la duchesse de Berry et bien d'autres, Clerc était aussi

le secrétaire complaisant de ceux qui recouraient à sa plume facile,

qu'on pouvait prendre souvent pour celle d'un parlant instruit.

Un jour, un sourd-muet hongrois, ancien élève de l'Institution, fondée à

Vienne par Joseph II d'après la méthode de l'abbé de l'Épée, étant venu

à Paris dans l'espoir d'y trouver de l'ouvrage comme graveur, se

présente à notre homme d'affaires, et lui confie le grand embarras dans

lequel le jettent les dettes que lui a fait contracter son manque de

travail.

Le répétiteur va trouver l'abbé Sicard, et lui communique son dessein

d'accompagner le malheureux artiste chez l'ambassadeur d'Autriche près

la cour de France, pour l'entretenir de sa position.

«Mais, objecte le directeur d'un air étonné, mon cher élève, comment

vous y prendrez-vous pour vous mettre en relation avec le diplomate?

--«Comment? répond Clerc, vous, mon cher maître, le grand instituteur

des sourds-muets, vous me le demandez! Je n'aurai qu'à traduire par

écrit en français à l'ambassadeur les signes de son pauvre compatriote.

Certes, il est impossible qu'un envoyé à la cour de France ignore la

langue française.

A peine de retour d'Angleterre où, ainsi que Massieu, il avait

accompagné, on se le rappelle, son maître chéri, il fut recherché par un

jeune ministre protestant, M. Gallaudet, qui avait été délégué à Paris

par le gouvernement des États-Unis pour s'y faire initier à la méthode

de rendre les sourds-muets à la religion et à la société.

Après avoir fréquenté pendant trois mois environ l'École, le nouveau

disciple, aussi distingué par la pénétration de son esprit que par ses

qualités personnelles, proposa à notre répétiteur de devenir son

collaborateur dans l'autre hémisphère. Ce dernier accepte d'autant plus

volontiers cette offre qu'il eut toujours bien de la peine à se

contenter des faibles appointements attachés à son emploi.

Il se rend donc en 1816, accompagné des regrets de toute la maison et de

ceux en particulier de son directeur, avec le ministre protestant, à

Hartford, État de Connecticut.

Ce fut à partir de 1817 qu'il professa avec autant de succès que de

persévérance jusqu'en 1858 dans l'_American asylum_ de cette ville,

premier établissement fondé dans le Nouveau-Monde pour l'instruction des

sourds-muets.

Le 28 mai 1818, M. Gallaudet, à l'occasion des examens des élèves de

cette école, lut devant le gouverneur et les deux Chambres de la

législature un discours composé en anglais par notre compatriote.

Il est aisé de comprendre la prodigieuse impression que produisit sur

toute l'assistance la lecture du manuscrit du sourd-muet français, qui

honorait son pays et l'humanité tout entière en faisant le sacrifice

volontaire de ses goûts et de ses affections aux malheureux habitants de

régions si lointaines, dans l'espoir que l'éternelle lumière

réveillerait leur intelligence bornée, et transplanterait chez eux les

principes vivifiants qui l'avaient métamorphosé lui-même.

Il était impossible que l'abnégation dévouée de cet apôtre d'une

nouvelle espèce n'excitât pas l'admiration des États assemblés. Dès le

premier jour, ils s'empressaient de fournir aux dépenses urgentes d'une

institution de sourds-muets.

L'établissement prospérait à vue d'oeil, et il faut rendre aux

fondateurs cette justice qu'ils secondaient merveilleusement les efforts

de l'instituteur sourd-muet. Par l'aménité de son caractère, il s'était

concilié non-seulement l'amitié de ses nouveaux _catéchumènes_, mais

l'estime de ses collaborateurs et de tous ceux qui l'entouraient.

Pour comble de bonheur, il obtint la main d'une jeune et aimable

sourde-muette, issue de parents riches du pays, dont il eut six enfants

tous entendants parlants (trois garçons et trois filles).

A ceux qui lui demandaient comment une famille si nombreuse pouvait être

élevée par un père et une mère, privés de l'ouïe et de la parole, il se

contentait de répondre que, dans cette oeuvre, ni lui ni sa femme

n'avaient jamais éprouvé le moindre embarras.

«Lorsque, leur expliquait-il, mes enfants étaient au berceau, j'agitais

une sonnette à leurs oreilles; ils se retournaient avec vivacité, la

bouche souriante, et j'en concluais qu'ils n'étaient pas sourds et

qu'ils ne seraient pas muets.»

Avec quel bonheur le père et la mère ne se jetaient-ils pas dans les

bras l'un de l'autre en pressant sur leur coeur les fruits de leur

union! Et avec quel élan de reconnaissance ne levaient-ils pas au ciel

leurs yeux mouillés de larmes de joie!

M. Gallaudet épousa, à l'exemple de son adjoint, une sourde-muette

américaine dont il eut bien à se louer, et devint père de huit enfants,

qui tous entendaient et parlaient.

Nous avons connu d'autres sourds-muets qui se faisaient parfaitement

comprendre de leurs enfants en bas-âge, et qui en recevaient des

réponses non moins claires au moyen du même langage. Comment un pareil

miracle peut-il s'opérer? Les parents sourds-muets eux-mêmes ne savaient

pas plus que nous s'en rendre compte.

Les enfants qui apportent en naissant la même infirmité que leurs

parents n'ont jamais été nombreux en aucun temps, ni dans aucun pays du

globe. C'est ce qu'on peut aisément prouver par mille exemples puisés

dans les statistiques des deux hémisphères.

Nous croyons pouvoir nous contenter d'invoquer ici les renseignements

fournis, en 1836, par le directeur de l'École de Hartford sur ce sujet

intéressant. Ils constatent qu'il y a des familles dans lesquelles le

père ou la mère, d'autres où l'un et l'autre sont sourds-muets, tandis

qu'aucun sens ne manque à leur progéniture.

Laurent Clerc revint au milieu de nous en 1820, en 1825 et en 1847. Dans

son premier voyage, il avait à régler des affaires de famille avec un

frère parlant, négociant à Lyon, mais il était désireux surtout de

revoir ses amis.

En 1825, d'après notre désir, il eut l'extrême obligeance de nous

remettre quelques documents sur l'origine et les progrès de sa

fondation.

Au risque de nous répéter, nous devons à sa mémoire de transcrire ici

tout son manuscrit sans nous permettre de rien changer à son français.

On comprendra que certains anglicismes échappés à sa plume doivent être

imputés à son long séjour dans sa nouvelle patrie[28].

Les anciens camarades et élèves de Clerc ne voulurent pas le laisser

retourner en Amérique sans lui offrir un banquet d'adieu. Au toast que

je portai à sa santé, tant en mon nom qu'en celui des autres convives,

il répondit tout ému qu'il emportait un doux souvenir d'une si belle

journée, et qu'il nous donnerait, sans faute, de ses nouvelles.

En effet, un bout de lettre de sa main, daté de New-York le 12 mai 1826,

nous annonça son heureux débarquement après une traversée de

trente-quatre jours. Seulement il avait eu un bien mauvais temps, un mât

rompu et quelques voiles déchirées.

Pour terminer cette notice trop incomplète, voici les dernières lignes

que mon ancien maître me fit parvenir de Hartford le 23 juillet 1856:

«Mon cher Ferdinand,

«La dame qui te remettra ce billet est Mme Batler, accompagnée de

ses deux aimables demoiselles. Elles viennent passer quelque temps

en Europe, et je te prie de les recevoir de ton mieux. Son mari, M.

John Batler, était autrefois un des membres du conseil

d'administration de notre établissement.

Comme Mme Batler est une de nos meilleures amies, je l'ai invitée à

visiter l'Institution où j'ai été élevé; et, si la classe où je te

donnais des leçons existe toujours, je te prie de la lui montrer,

ainsi que la chambre que j'occupais et la place où je prenais mes

repas. Je désire enfin que tu lui fasses voir ma peinture, si elle

est toujours à la salle des exercices publics, et que tu lui

présentes nos autres professeurs sourds-muets. En agissant de la

sorte, tu obligeras beaucoup

«Ton vieil instituteur,

«LAURENT CLERC.»

A partir de 1858, il jouit d'une modeste pension de retraite, ayant mis

tous ses soins à assurer en bon père de famille le bien-être et

l'avenir de ses enfants.

Le 18 juillet 1869, il est mort à l'âge de quatre-vingt-trois ans,

emportant dans la tombe la reconnaissance et les respects de tous ceux

qui avaient eu le bonheur de le connaître.

L'abbé Sicard célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiat de l'abbé de l'Épée · 第 56 / 115 题