MASSIEU.

Sa naissance et sa profession.--Son étrange plaidoyer pour un

voleur.--Il raconte lui-même ses premières impressions et ses

premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses définitions aux

exercices publics de l'abbé Sicard!--Quelles étaient ses habitudes

et ses goûts.--Un professorat à l'École des sourds-muets de Rodez

lui est offert à la mort de son illustre maître.--Il est réclamé

par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir finir ses jours

dans cette ville.--Exercices publics des élèves du nouveau

professeur.--Un journal de la localité publie des fragments de ses

Mémoires. Il avait composé une _nomenclature_.--Sa mort et ses

obsèques.

Jean Massieu naquit en 1772 au village de Semens près de Cadillac,

département de la Gironde, de parents pauvres, qu'une fatalité

singulière semblait poursuivre; ils avaient à leur charge cinq autres

enfants atteints de la même infirmité. Celui-ci passa ses premières

années à garder les moutons, il les comptait sur ses doigts, et quand

le nombre dépassait dix, il le marquait sur son bâton et recommençait à

compter.

Souvent il témoignait à son père le désir d'aller, comme ses petits

camarades, apprendre à lire et à écrire à l'école. Et le père, dans son

désespoir, tâchait de lui faire comprendre par signes que sa position

exceptionnelle le lui interdisait. Le pauvre enfant avait beau insister

pour qu'on lui débouchât les oreilles comme on débouche une bouteille,

s'imaginant que c'était un innocent moyen capable de lever un pareil

obstacle. Voyant que rien ne lui réussissait, il dérobe un livre, et se

rend de lui-même à l'école. Que pouvait le maître pour cet intrus qui

ouvrait le volume dont il parcourait les pages en remuant les lèvres par

imitation?

Ensuite il essaya de former les lettres au hasard et gémit de se voir

frappé d'impuissance.

Une heureuse circonstance devait bientôt tarir la source des larmes de

notre pauvre sourd-muet.

Un citoyen charitable de la contrée, M. de Puymaurin, touché de son

sort, l'emmène à l'Institution des sourds-muets de Bordeaux, dont Mgr de

Cicé, archevêque de ce diocèse, avait confié la direction à l'abbé

Sicard.

Agé de treize ans, il est admis.

Là ses progrès ne tardent pas à justifier l'opinion que son bienfaiteur

avait conçue de lui.

Aussitôt que la nouvelle de la mort de l'abbé de l'Épée, directeur de

l'École de Paris, fut parvenue à Bordeaux, le directeur, transféré à

Paris, s'y fit accompagner de son élève favori sur lequel il fondait

déjà de grandes espérances. Dans cet établissement, il obtint chaque

jour, grâce à lui, de nouveaux triomphes sur l'opinion publique. Il fut

nommé premier répétiteur de l'École par Louis XVI, le 4 avril 1790,

confirmé par l'Assemblée constituante, le 21 juillet 1791; par la

Convention nationale, le 7 janvier 1795 avec un traitement de 1,200 fr.

(ce qui était assez beau pour l'époque); et par le ministre de

l'intérieur Lucien Bonaparte, le 22 septembre 1800.

Ses succès le remplirent d'une si grande joie que, par ses gestes

énergiques, il ne cessait d'exprimer à son entourage ce qui se passait

au fond de son âme. _Je pourrai_, disait-il dans son langage, _assurer

enfin du pain à la vieillesse de ma mère_.

Il n'oublia jamais, en effet, sa famille, à laquelle il faisait passer

exactement une bonne partie de ses épargnes. «Donner à ses parents,

c'est leur rendre ce qu'on en a reçu.» Ce fut sa seule réponse aux

observations qui lui étaient faites.

Son étrange plaidoyer devant la justice à l'occasion d'un vol dont il

avait été victime, fit grand bruit dans le monde. Le voici tel que le

donne la traduction littéraire du compte rendu d'un journal anglais,

précédé de réflexions du rédacteur:

«Parmi les événements intéressants qui caractérisent ce siècle, la

dénonciation de Jean Massieu, âgé de dix-huit ans, sourd-muet de

naissance, n'est pas un des moins extraordinaires.

«Ce jeune homme, élève de l'abbé Sicard, successeur de l'abbé de l'Épée,

dans le laborieux travail de répandre l'instruction parmi les

sourds-muets, a plaidé sa cause en plein tribunal contre un voleur dont

il avait failli être la victime et cela sans avoir besoin de l'aide

d'aucun défenseur; il a écrit lui-même ce qui s'était passé avec la

noble franchise de l'innocence et l'ingénuité d'un sauvage, fortement

pénétré de l'idée des droits sacrés de la nature, comme si la nature

l'avait elle-même chargé d'en rappeler le souvenir, d'en demander le

redressement et d'en poursuivre la punition.

«Nous transcrivons ici ce monument vraiment curieux et original des

succès de l'esprit humain, privé des moyens ordinaires d'instruction.

Jean Massieu a dit au juge:

«Je suis sourd-muet de naissance, je regardais le soleil du

Saint-Sacrement, dans une grande rue, avec tous les autres sourds-muets.

Cet homme m'a aperçu; il a vu un petit portefeuille qui sortait de la

poche droite de mon habit: il s'est approché doucement de moi, et m'a

pris le portefeuille. Heureusement ma hanche m'avait averti; je m'étais

tourné vivement vers lui et il avait eu peur. Il jeta le portefeuille

sur la jambe d'un autre homme qui le ramassa et me le rendit. Je saisis

mon voleur par sa veste; je le contins avec force: il devint pâle,

blême, tremblant. Je fis signe à un soldat de me venir en aide; je lui

montrai le portefeuille en tâchant de lui faire comprendre que cet homme

me l'avait volé. Le soldat a appréhendé au corps le voleur et l'a amené

ici où je l'ai suivi. Je vous demande justice.

«Je jure devant Dieu qu'il m'a dérobé mon portefeuille; lui n'osera pas

jurer devant Dieu.

«Je vous prie néanmoins de ne pas ordonner qu'on lui coupe la tête, il

n'a pas tué; exigez seulement qu'on le fasse ramer aux galères.»

Le voleur convaincu n'osa pas nier le fait, il fut condamné à trois mois

de prison à Bicêtre.

Ici il nous semble intéressant, avant de suivre notre célèbre sourd-muet

dans sa modeste existence, de compléter le tableau de ses premières

impressions et de ses premiers chagrins, tracé par lui-même, en réponse

à une demande qui lui avait été adressée sur ce sujet:

«Je suis né à Semens, canton de Saint-Macaire, département de la

Gironde.

«Mon père est mort en janvier 1791; ma mère vit encore.

«Nous étions six sourds-muets dans notre famille, trois garçons et trois

filles.

«Jusqu'à l'âge de treize ans et neuf mois, je suis resté dans mon pays

sans recevoir aucune espèce d'instruction; _j'étais dans les ténèbres_.

«J'exprimais mes idées par des signes manuels ou des gestes, dont

j'usais pour correspondre avec mes parents, avec mes frères ou soeurs,

et qui étaient bien différents de ceux des sourds-muets instruits. Les

étrangers ne me comprenaient pas, quand je leur exprimais ainsi mes

idées, mais les voisins me comprenaient assez.

«Je voyais des boeufs, des chevaux, des ânes, des porcs, des chiens,

des chats, des végétaux, des maisons, des champs, des vignes, et, après

avoir considéré tous ces objets, je m'en souvenais bien.

«Avant mon éducation, lorsque j'étais enfant, je ne savais ni lire ni

écrire, je désirais lire et écrire. Je voyais souvent de jeunes garçons

et de jeunes filles qui allaient à l'école; je désirais les y suivre et

j'en étais très-jaloux.

«Je demandais à mon père, les larmes aux yeux, la permission d'aller à

l'école; je prenais un livre, je l'ouvrais de bas en haut pour marquer

mon ignorance; je le mettais sous mon bras comme pour sortir, mais mon

père me refusait la permission que je lui demandais, en me faisant signe

que je ne pourrais jamais rien apprendre parce que j'étais sourd-muet.

Alors je criais très-fort. Je prenais encore ce volume pour le lire;

mais je ne connaissais ni les lettres, ni les mots, ni les phrases, ni

les périodes. Désespéré, je me mettais les doigts dans les oreilles,

demandant avec impatience à mon père de me les déboucher.

«Il me répondait qu'il n'y avait pas de remède. Alors je me désolais. Un

jour, je sortis de la maison paternelle, et j'allai à l'école sans en

prévenir mon père: je me présentai au maître et lui demandai par gestes

de m'apprendre à lire et à écrire, il me refusa durement et me chassa:

ce qui me fit beaucoup pleurer, mais ne me rebuta pas. Je pensais

souvent à lire et à écrire; j'avais alors douze ans; j'essayais tout

seul de former, avec une plume, des signes d'écriture.

«Dans mon enfance, mon père me faisait faire, matin et soir, mes prières

par gestes; je me mettais à genoux, je joignais les mains et je remuais

les lèvres, imitant ceux qui parlent quand ils prient Dieu.

«Aujourd'hui je sais qu'il y a un Dieu, qui est le créateur du ciel et

de la terre. Dans mon enfance, j'adorais le ciel, parce que ne voyant

pas Dieu, je voyais le ciel.

«Je ne savais ni comment j'avais été fait, ni si je ne m'étais pas fait

moi-même. Je grandissais; mais si je n'avais connu mon instituteur,

l'abbé Sicard, mon esprit n'aurait pas grandi comme mon corps, car mon

esprit était très-pauvre. En grandissant, j'aurais continué à croire que

le ciel était Dieu.

«Alors les enfants de mon âge ne jouaient pas avec moi, ils me

méprisaient; j'étais repoussé comme un chien.

«Je m'amusais tout seul à jouer au mail, au sabot, ou à courir juché sur

des échasses.

«Je connaissais les nombres avant mon instruction; mes doigts me les

avaient appris. Je ne connaissais pas les chiffres, je comptais sur mes

doigts, et quand le nombre dépassait _dix_, je faisais des _koches_ sur

un morceau de bois.

«Dans mon enfance, mes parents me faisaient quelquefois garder un

troupeau, et souvent ceux qui me rencontraient, touchés de ma situation,

me donnaient quelque argent.

«Un jour, un monsieur (M. de Puymaurin), qui passait, me prit en

affection, me fit venir chez lui et me donna à manger et à boire.

«Ensuite, étant parti pour Bordeaux, il parla de moi à l'abbé Sicard,

qui consentit à se charger de mon éducation.

«Le monsieur en question écrivit à mon père, qui me montra sa lettre,

mais je ne pus pas la lire.

«Mes parents et mes voisins me dirent ce qu'elle contenait; ils

m'apprirent que j'irais à Bordeaux. Ils croyaient que c'était pour

apprendre à être tonnelier. Mon père me dit que c'était pour apprendre à

lire et à écrire.

«Je me dirigeai avec lui vers cette ville. Lorsque nous y arrivâmes,

nous allâmes visiter l'abbé Sicard que je trouvai très-maigre.

«Je commençai à former des lettres avec les doigts. Au bout de quelques

jours, je pus écrire un certain nombre de mots.

«Dans l'espace de trois mois, je sus écrire plusieurs mots; dans

l'espace de six mois, je sus écrire quelques phrases. Dans l'espace d'un

an, j'écrivis bien. Dans l'espace d'un an et quelques mois, j'écrivis

mieux et je répondis bien aux questions que l'on me faisait.

«Il y avait trois ans et six mois que j'étais avec l'abbé Sicard, quand

je partis avec lui pour Paris.

«Dans l'espace de quatre ans, je suis devenu comme les

_entendants-parlants_.

«Cependant j'aurais fait de plus grands progrès, si un sourd-muet ne

m'avait inspiré une grande crainte qui me rendait malheureux.

«Ce sourd-muet, qui a un ami médecin, me dit que ceux qui n'avaient

jamais été malades depuis leur enfance ne pouvaient pas vivre vieux, et

que ceux qui l'avaient été souvent pouvaient vivre très-vieux.

«Me souvenant alors de n'avoir jamais été bien malade depuis mon âge de

raison, je crus longtemps que je ne pourrais vivre vieux, et que je

n'aurais jamais ni trente-cinq, ni quarante, ni quarante-cinq, ni

cinquante ans.

«Ceux de mes frères et soeurs qui n'avaient jamais été malades depuis

leur naissance sont morts depuis qu'ils ont commencé à l'être.

«Mes autres frères et soeurs qui avaient été souvent malades se sont

rétablis.

«Sans mon absence de toute maladie et la croyance où j'étais que je ne

pourrais pas vivre vieux, j'aurais étudié davantage, et je serais devenu

aussi savant qu'un véritable entendant-parlant.

«Si je n'avais pas connu ce sourd-muet, je n'aurais pas craint la mort,

et j'aurais été toujours heureux.»

Mme V. C. lui demandait un jour, devant plusieurs personnes: «Mon cher

Massieu, avant toute instruction, que croyais-tu que faisaient ceux qui

se regardaient et remuaient les lèvres?

«Je croyais, répondit-il, qu'ils _exprimaient des idées_.

«_D._ Pourquoi croyais-tu cela?

«_R._ Parce que je m'étais souvenu qu'on avait parlé de moi à mon père

et qu'il m'avait menacé de me punir.

«_D._ Tu croyais donc que le mouvement des lèvres était un moyen de

communiquer les idées?

«_R._ Oui.

«_D._ Pourquoi ne remuais-tu pas alors les lèvres pour nous communiquer

les tiennes?

«_R._ Parce que je n'avais pas assez regardé les lèvres des parlants,

et qu'on m'avait dit que _mes bruits étaient mauvais_. Comme on

m'assurait que mon mal était dans les oreilles, je prenais de

l'eau-de-vie, j'en versais dans l'une et dans l'autre et je les bouchais

avec du coton.

«_D._ Savais-tu ce que c'était qu'entendre?

«_R._ Oui.

«_D._ Comment l'avais-tu appris?

«_R._ Une parente entendante qui demeurait dans notre maison m'avait dit

qu'elle voyait avec les oreilles une personne qu'elle ne voyait pas avec

les yeux, lorsque cette personne venait visiter mon père.

«Les entendants voient la nuit avec les oreilles les personnes qui

marchent près d'eux.

«Le _marcher nocturne_ distingue les personnes et dit leur nom aux

entendants.»

On voit, par le style de ces réponses, qu'il a fallu les copier et les

conserver exactement pour les transmettre au public.

«A quoi pensiez-vous, lui demanda la même dame, pendant que votre père

vous faisait rester à genoux?

--«Au ciel.

--«Dans quelle intention lui adressiez-vous une prière?

--«Pour le faire descendre de nuit sur la terre, afin que les herbes que

j'avais plantées crussent, et pour que les malades fussent rendus à la

santé.

--«Était-ce des idées, des mots, des sentiments dont vous composiez

votre prière?

--«C'était le coeur qui la faisait, je ne connaissais encore ni les

mots, ni leur valeur.

--«Qu'éprouviez-vous alors dans le coeur?

--«La joie, quand je voyais que les plantes et les fruits croissaient;

la douleur, quand je voyais leur _endommagement_ par la grêle, et que

mes parents malades ne guérissaient pas.»

Son père lui avait montré une grande statue dans l'église de son

village; elle représentait un vieillard à longue barbe, tenant un globe

dans sa main, et il croyait que ce vieillard habitait au-dessus du

soleil.

«Saviez-vous, lui demanda-t-on, qui a fait le boeuf, le cheval, etc.?

--«Non, et pourtant j'étais bien curieux de _voir naître_: souvent

j'allais me cacher dans les fossés pour attendre que le ciel descendît

sur la terre afin d'assister à la naissance des êtres; je voulais bien

voir cela.

--«Quelle fut votre pensée lorsque M. Sicard vous fit tracer, pour la

première fois, des mots avec des lettres?

--«Je pensais que les mots étaient les images des objets que je voyais

autour de moi; je les apprenais de mémoire, avec une vive ardeur. Quand

j'avais lu le mot _Dieu_, et que je l'avais écrit à la craie sur

l'ardoise, je le regardais très-souvent, car je croyais que Dieu causait

la mort et je la craignais beaucoup.

--«Quelle idée aviez-vous donc de la mort?

--«Je pensais que c'était la cessation du mouvement, de la sensation, de

la _manducation_, de la tendreté de la peau et de la chair.

--«Pourquoi aviez-vous cette idée?

--«J'avais vu un mort.

--«Pensiez-vous que vous deviez toujours vivre?

--«Je croyais qu'il y avait une terre céleste et que le corps était

éternel.»

On se rappelle combien de fois les définitions de Massieu ont électrisé

l'assemblée qui se pressait autour de son illustre maître et comment,

volant de bouche en bouche, elles ont fait le tour du monde.

_Reconnaissance_ définie, entre autres, _la mémoire du coeur_.

Pourtant, cette définition donnée par Massieu n'est point, selon nous,

parfaite, puisqu'on peut dire avec non moins de fondement de la _haine_

qu'elle est également la mémoire du coeur. Ah! si le sourd-muet avait

ajouté: _d'un coeur honnête!_ à la bonne heure!

En dépit de la froide logique, cet élan de l'âme de Massieu n'en fut pas

moins applaudi à outrance et il a même passé en proverbe.

On remarqua aussi sa définition de _la difficulté_: c'est une

_possibilité avec obstacle_.

Interrogé en 1815 sur le meilleur gouvernement, il répondit sans

hésiter: c'est le gouvernement paternel.

N'eût-on pas dit que, dans l'état des choses d'alors, la prudence était

venue jusqu'à lui se mettre de moitié avec la confiance?

«Quelle différence, lui demanda-t-on un jour, faites-vous entre Dieu et

la nature?

--«Dieu, répondit-il, est la tête invisible de l'univers, la main

mystérieuse du monde, le moteur de la nature, le créateur du ciel et de

la terre, le soleil de l'éternité, le premier être, l'être suprême,

l'être par excellence, le seul grand, le seul puissant, le _Très-Haut_.

«Il a été le créateur de toutes choses.

«Les premiers êtres sont sortis de son sein. Il leur a dit: vous ferez

les seconds; vous en produirez d'autres, mes volontés sont des lois;

l'ensemble de mes lois, c'est la nature.»

Voici les réponses qu'il fit aux trois questions suivantes:

«Qu'est-ce que Dieu et l'éternité?

«Dieu est l'être nécessaire, l'horloger de la nature, le machiniste de

l'univers et l'âme du monde.

«L'éternité est un jour sans hier ni lendemain.»

Quelques personnes, ayant voulu l'embarrasser, lui demandèrent ce que

c'est que l'ouïe.

«C'est, répondit-il immédiatement, _la vue auriculaire_.

--«Quelle distinction faites-vous entre un conquérant et un héros? lui

demanda une dame d'esprit.

--«Les armes, les soldats font le conquérant: le courage du coeur fait

le héros. Jules César était le héros des Romains; Napoléon est le héros

de l'Europe.»

Qui ne devait être frappé du contraste que formaient ces définitions si

profondes, si élevées de notre sourd-muet avec son style épistolaire et

sa conversation familière? Ce qui ressort de l'un et de l'autre, c'est

que Massieu resta toujours enfant[25] dans sa manière de voir. D'où plus

d'une personne a conclu, à tort, du particulier au général, qu'un

individu atteint de la même infirmité ne peut jamais atteindre à la

supériorité de tel ou tel parlant instruit.

Peut-être était-ce la faute du maître qui, jaloux, avant tout, dans son

intérêt, de faire briller son élève, avait cru devoir négliger de porter

toute son attention sur un point aussi important. Ne dépendait-il pas,

en effet, de lui d'abaisser de plus en plus la barrière qui s'élève,

sous ce rapport, entre le sourd-muet et celui qui est doué de la

plénitude des sens?

Ne croirait-on pas que Massieu dut avoir quelque sentiment de sa

faiblesse relative pour emprunter la plume d'un de ses premiers élèves,

bien jeune alors, mais plus heureusement formé, depuis, par un autre? Il

avait à recommander à la bienveillance du Préfet du département du Nord,

non-seulement une jeune sourde-muette qu'il désirait faire admettre à

l'Institution des sourds-muets d'Arras, mais encore une pauvre enfant

qu'il avait eu l'occasion de présenter à ce fonctionnaire[26].

A l'époque où, encore sur les bancs de l'école, nous demandions à

Massieu s'il nous serait possible d'essayer de lire Voltaire, il nous

répondit en branlant la tête: Cet écrivain est trop difficile pour qu'un

sourd-muet, quelle que soit d'ailleurs sa capacité, puisse se flatter de

réussir jamais à le comprendre. Un tel arrêt nous effraya tellement que

nous renonçâmes, dès lors, à la poursuite de ce qu'il croyait devoir

appeler une chimère, et c'eût été pour toute notre vie peut-être, si

heureusement un professeur plus capable n'était venu nous désabuser là

dessus. Ah! nous n'en finirions point, si nous avions à exposer ici les

opinions plus ou moins bizarres dont nos pauvres têtes étaient coiffées

sur d'autres points!

Si Bébian, dans son _examen critique de la nouvelle organisation de

l'enseignement dans l'Institution des sourds-muets de Paris_, n'a pu

s'empêcher de s'écrier que le célèbre sourd-muet M....., ce grand

improvisateur de réponses aux exercices publics de l'abbé Sicard, ne

comprenait pas _l'Ami des enfants de Berquin_; ça été pour montrer par

cet exemple, entre autres, que rien n'est indispensable à quiconque veut

se charger de l'éducation d'un enfant sourd-muet, comme de savoir tirer

avantage de la richesse, de l'énergie, de l'élégance, de la flexibilité

du langage mimique, et que, grâce à ce puissant instrument, soutenu de

l'étude philosophique de la langue, on peut expliquer et traduire aux

sourds-muets un prosateur ou un poëte, quel qu'il soit. Il va sans dire

que la lecture et la conversation écrite suffisent, jusqu'à un certain

point, pour balancer les désavantages de leur position, vis-à-vis des

enfants ordinaires. C'est donc outrager le langage des gestes que de

prétendre relever cette infériorité apparente pour lui en faire porter

la peine.

Dans le cours de mon long professorat, j'ai eu l'occasion de me

convaincre de plus en plus de la grande influence que l'emploi mieux

entendu de la mimique est capable d'exercer sur le développement tant

intellectuel que moral de nos jeunes élèves. N'est-ce pas, d'ailleurs,

un argument péremptoire contre l'absurde prétention de lui substituer la

prononciation artificielle, si ce n'est pour restreindre cette dernière

comme un complément secondaire à ceux de ces rares infortunés qui y

montrent certaines dispositions?

Il ne suffit pas que le maître soit instruit, il faut surtout qu'il

sache si bien manier le langage particulier de l'élève, que celui-ci

puisse saisir, à première vue, toutes les nuances de la pensée et toutes

les délicatesses du sentiment.

A ce propos, qu'il nous soit permis de citer ici le passage suivant du

discours de réception prononcé à l'Académie française par Mgr l'évêque

d'Hermopolis, le jour où il fut reçu à la place laissée vacante par la

mort de l'abbé Sicard (le 18 novembre 1822):

«Avant l'abbé de l'Épée, on n'ignorait pas que l'homme, par des signes

divers, plutôt inspirés par un instinct naturel que découverts par la

réflexion, peut exprimer ses sentiments et ses pensées. La physionomie

étant, en particulier, le miroir de l'âme, qui de nous n'a pas senti

quelquefois le pouvoir d'un geste, d'un regard, de quelques larmes,

d'une inflexion de voix, d'une posture suppliante? N'est-ce pas de tout

cela que se compose dans l'orateur cette éloquence du corps, que les

anciens mettaient, avec raison, au-dessus de celle des paroles?

L'histoire a conservé le nom d'un célèbre Romain qui, par sa pantomime

d'une vérité frappante, rendait fidèlement tout ce qu'il y avait de plus

noble, de plus délicat, de plus varié, de plus nombreux dans les

périodes de Cicéron.»

Ah! que n'eût pas dit encore cet illustre prélat, s'il avait été plus à

portée de découvrir les profondeurs d'un art qui peut être une énigme

pour la plupart, et dont les prérogatives ne le cèdent pas toutefois à

celles de la parole. Ces deux dons également merveilleux ne sauraient

s'expliquer qu'en les faisant descendre immédiatement du ciel.

On remarquait, du reste, autant de simplicité et d'originalité dans les

habitudes de Massieu que dans ses expressions. A considérer son

extérieur, on eût dit un étranger au monde civilisé, quoiqu'à la vérité,

il eût fréquenté les sociétés les plus choisies et approché les plus

hauts personnages, jusqu'à des souverains. L'abandon et la naïveté du

jeune âge semblaient identifiés à sa personne. Il ne savait rien cacher

à ses jeunes camarades. _Il allait jusqu'à leur faire part de ses

anxiétés_; il les consultait non-seulement sur ses goûts, mais sur ses

affaires les plus sérieuses.

Il avait une passion si enfantine pour les montres, les cachets, les

clefs dorées, qu'on le voyait porter sur lui jusqu'à quatre de ces

petites horloges. Il les regardait à tout moment, et les faisait admirer

aux personnes qu'il rencontrait.

Quant aux livres, il en achetait dans tous les quartiers; il en

emportait dans ses poches, sous son bras, entre ses mains, et après les

avoir montrés à tout le monde, il allait les troquer pour d'autres. Il

essuyait sans sourciller les brocards que l'on se permettait contre lui.

Ce n'est pas néanmoins qu'il abdiquât une certaine brusquerie, quand il

se voyait piqué au vif.

Au reste, il compensait ces légers défauts par mille qualités

estimables. Il était fidèle à l'amitié; il ne se souvenait que des

services qu'on lui avait rendus; sa reconnaissance pour l'abbé Sicard ne

se démentit jamais. «Lui et moi, disait-il, nous sommes deux barres de

fer forgées ensemble.»

Il se montra calme et résigné en apprenant que son cher maître, sur le

point de mourir, ne laissait pas de quoi lui rendre, à lui Massieu, le

fruit de trente années de traitement comme fonctionnaire, ainsi que nous

l'avons dit.

Plus d'un an s'était écoulé depuis la perte du respectable directeur,

que son élève de prédilection fut forcé de quitter son poste pour aller

recevoir l'hospitalité généreuse que lui offrait à Rodez l'abbé Perier.

Ce fut, sans doute, sur les instances de ce dernier que Massieu

consentit à unir son sort à celui d'une parlante de cette ville, dont il

eut deux enfants doués de tous leurs sens.

A la mort de l'abbé Perier qui, appelé à Paris par le gouvernement,

l'avait laissé à la tête de son école, il fut réclamé en 1831, malgré le

désir que le Conseil municipal du chef-lieu de l'Aveyron avait eu de le

conserver, par un riche libraire de Lille, M. Vanackère qui, pendant son

séjour dans cette ville, lui avait témoigné sans cesse une affection

particulière. Massieu s'y était rendu vers 1820 pour développer en

public l'art d'instruire ses compagnons d'infortune et avait emporté, en

revenant à Paris, un si doux souvenir de l'accueil sympathique qu'il y

avait reçu, qu'il fixa son choix sur cette ville.

On pensait à lui confier la direction d'une école de sourds-muets,

fondée en 1835 au moyen des libéralités des âmes charitables. Comptant à

peine une dizaine d'élèves, elle ne tarda pas à recevoir tous ceux qui

étaient épars dans les villes et les campagnes du département. Leur

nombre qui s'élevait, dès 1839, à quarante, s'accroissant toujours

depuis, força l'Administration d'adjoindre à leur asile une maison

voisine.

Une institutrice parlante secondait le directeur dans l'enseignement des

jeunes filles qui recevaient, en outre, des leçons d'ouvrages à

l'aiguille, et étaient initiées à tous les devoirs de l'économie

domestique.

Plusieurs ateliers furent créés en faveur des garçons qui pouvaient se

livrer à diverses professions, suivant leur aptitude et le choix de

leurs parents.

L'Institution était placée sous l'inspection et la surveillance d'une

commission nommée par le Préfet et présidée par le maire de la ville.

M. Vanackère père, l'un des membres de la commission, fut pour le

directeur un guide, un appui, un conseil, tant que l'administration

matérielle de la maison lui fut confiée.

Cet établissement est une conquête qui fait honneur au département du

Nord et à son chef-lieu, connu, entre toutes les villes de France, pour

une de celles où la charité s'exerce avec le plus de ferveur et

d'intelligence.

Massieu jouissait, en outre, d'une modique pension sur l'État et de

quelques subsides du département.

Deux fois un habile orateur voulut bien prêter aux exercices publics de

l'Institution l'appui de son éloquence, en traçant à l'auditoire le

tableau de la situation de ces êtres si intéressants par cela même que

la nature les a maltraités; il lui montra les abbés de l'Épée et Sicard

renversant, d'une main hardie, mais sûre, cette barrière élevée, depuis

tant de siècles, par un préjugé humiliant entre ces malheureux et le

reste de la société, les rétablissant dans leur dignité de citoyens et

de chrétiens, admirablement servis eux-mêmes par la science

philosophique et l'amour de l'humanité......

On aurait voulu entendre un nouveau discours de ce brillant orateur sur

un sujet qu'il possédait si bien et qu'il traitait sans l'épuiser....

C'était M. le docteur Leglay, archiviste général du département, qui

faisait partie de la commission de surveillance de l'établissement.

Pour mettre nos lecteurs à même de juger s'il a été, dans cette

circonstance, le digne interprète de ses collègues, nous sommes heureux

d'extraire les passages les plus remarquables de l'allocution du docteur

à la foule choisie qui se pressait, dans le mois de septembre 1836,

autour de ces infortunés, sur la tête desquels allaient descendre les

couronnes décernées au travail et à la bonne conduite:

«Le malheur est toujours une chose sacrée, comme disaient les anciens,

mais c'est surtout le malheur, uni à l'innocence, qui est digne d'un

religieux respect. Une jeune fille disgraciée de la nature, un faible

enfant que la douleur fait crier avant qu'il sache ce que c'est que la

douleur, un pauvre insensé qu'on outrage dans la rue, et qui s'enfuit

en pleurant ou en riant, voilà des êtres devant lesquels je voudrais

m'incliner; ils me semblent marqués au front d'un caractère divin, je

suis porté à croire que Dieu, leur père et le nôtre, les a envoyés gémir

et souffrir parmi nous pour éprouver ou plutôt pour nourrir cette pitié

sainte qui siége dans le sanctuaire le plus intime du coeur.»

* * * * *

* * * * *

«Vous tous qui savourez à chaque instant l'ineffable jouissance de

l'ouïe et de la parole; vous qui tressaillez de joie au chant d'un

oiseau, au murmure du vent, au bruit de la cascade lointaine, et surtout

aux accents toujours mélodieux d'une voix chérie; vous qui trouvez tant

de bonheur à répandre vos pensées, vos émotions dans le sein de

l'amitié, ou qui vous faites écouter d'un auditoire attentif et

bienveillant, que dites-vous de ces enfants qui ne parlent ni

n'entendent? Fils et frères déshérités, ils errent, ils traînent leur

figure d'homme!.... Stupides étrangers[27] au milieu de leur propre

famille, inquiets de ce qui se passe, de ce qui se dit; tristes et

impatients de leur ilotisme, ils finissent par aller se jeter sur le

sein de leur mère comme pour l'interroger. Elle les serre dans ses bras

et elle pleure! Pauvre mère qui, comme Rachel, ne veut pas être

consolée, mais qui envie peut-être le malheur de Rachel! Et en effet,

Messieurs, c'est là une calamité pour laquelle les yeux n'ont pas assez

de larmes, ni le coeur assez de tristesse.

* * * * *

* * * * *

«Nous avons vu toutes ces jeunes âmes, naguère captives et enveloppées

d'un ténébreux linceul, s'agiter sous les regards du maître afin de

sortir de prison, faisant des efforts pour écarter et déchirer ce

linceul, pour rompre la coquille et éclore enfin à la clarté du jour. Ce

travail d'un second enfantement nous rappelait la doctrine des Indiens

qui voient, dans le corps d'un animal, ou même dans le tronc d'un arbre

et la tige d'une plante, des âmes exilées, reléguées, se heurtant contre

les parois de leur prison vivante pour se frayer une issue et rentrer

enfin dans le monde des esprits. C'est un beau spectacle, Messieurs, que

d'assister à cette renaissance morale et intellectuelle, c'est un

spectacle qui ferait couler des larmes délicieuses sur les joues de

toutes les mères.

«Messieurs, ces pauvres enfants, maintenant enrichis d'idées et

d'expressions, savent tous que leurs bienfaiteurs, leurs protecteurs,

leurs amis sont dans cette enceinte; leurs âmes énergiques et tendres

comprennent le bienfait et éprouvent la reconnaissance; ils ont _la

mémoire du coeur_; mais que peuvent-ils faire pour vous le dire? Leur

instituteur lui-même, cet homme dont le mutisme est si éloquent, ne

saurait prendre la parole. Hélas! il ignore même en ce moment que je

vous parle de lui: il m'écoute sans m'entendre; mais lui et ses enfants

comptent sur moi; ils croient, ils supposent que j'ai la voix assez

forte pour porter jusque dans vos âmes le tribut de leur amour

reconnaissant. Ils me prêtent, sans doute, de belles et touchantes

paroles.»

Deux ans plus tard, un journal de la localité (_le Nord_) publiait des

fragments des _mémoires_ de notre sourd-muet, nouvel et curieux

échantillon de sa naïveté.

Pour ne pas tomber dans des redites, peut-être ennuyeuses, nous avons

supprimé les détails donnés par Massieu sur l'arrestation de son

respectable maître et sur les moindres circonstances qui l'ont suivie

et accompagnée, et nous nous sommes borné à extraire de cet écrit ce qui

suit, comme paraissant de nature à exciter l'attention:

«Le vendredi 23 novembre, le citoyen Alhoy, instituteur-adjoint des

sourds-muets à la place de l'abbé Laborde, victime du 2 septembre 1792,

nous conduisit à la Convention nationale; nous ne pûmes entrer dans la

salle. Le jour suivant, nous fûmes admis dans l'Assemblée. Elle avait

changé de président. Le citoyen Romme qui n'aimait pas Sicard ne voulut

pas nous recevoir.

«Le dimanche 25, il vint à l'Institution un commissaire de la Convention

avec un prêtre assermenté. Le commissaire écrivit: _Vous importunez la

Convention nationale; Sicard n'est pas patriote. Vous le réclamez en

vain._ Je lui écrivis: _Nous n'irons plus à la Convention_. Le

commissaire portait un bonnet rouge.

«Vers la fin de novembre, un soir, la citoyenne Chevret, amie fidèle de

l'abbé Sicard, vint me faire de vifs reproches. Je pleurai beaucoup.

Elle m'écrivit: _Hélas! vous êtes ingrat._ Je passai une mauvaise nuit.

J'étais fort triste.

«Le lundi 2 décembre au matin, la citoyenne Chevret revint à

l'Institution; elle nous présenta la pétition qu'elle avait faite au

Comité de salut public; elle me pria de la signer. J'y consentis avec

la plus vive satisfaction, et lui serrai fortement la main.

«Le mercredi 4, je retrouvai avec bien de la joie toutes les fenêtres de

l'abbé Sicard ouvertes, et la porte descellée. Pendant le souper, l'abbé

Sicard parut. Nous quittâmes nos places, et courûmes l'embrasser en

versant des larmes.

«Au mois de juin, le perruquier de l'abbé Sicard m'annonça que j'étais

dénoncé à la police, que j'allais être arrêté, que j'étais soupçonné

d'être ennemi de la République et attaché au jeune roi Louis XVII, que

je ne faisais que visiter de mauvais républicains, etc., etc.

«Le mercredi 7 janvier 1795, nous allâmes nous présenter à la Convention

nationale pour lui demander du pain. Nous obtînmes d'entrer dans la

salle. Je fus nommé, par décret, répétiteur des Sourds-Muets de Paris.

La Convention m'accorda une pension de 1,200 livres.

«Au mois de septembre 1797, je fis une pétition pour réclamer Sicard,

proscrit, au Conseil des Cinq-Cents, au Conseil des Anciens et au

Directoire exécutif. Ils la rejetèrent.

«Au mois de décembre, nous allâmes chez le général Bonaparte, qui

demeurait rue de la Victoire; mais nous ne pûmes entrer. Nous

attendîmes longtemps qu'on ouvrît la porte. On nous offrit du feu. La

citoyenne Dufour, brave dame, avait fait elle-même une pétition au

général en faveur de Sicard. Je tenais la mienne à la main. Nous allâmes

réclamer Sicard au général. On ne voulait pas nous laisser entrer chez

lui. Le général, trois jours après, envoya quelqu'un à l'Institution; je

lui remis ma pétition.

«Au mois de novembre 1799, le citoyen Regnault de Saint-Jean-d'Angely

m'invita à manger la soupe chez lui, où je vis Sicard arriver. Je

l'embrassai fort. Il me fit signe qu'il redevenait libre depuis la

suppression du Directoire exécutif.

«J'y vis le citoyen Joseph Bonaparte; je lui écrivis sur un chiffon de

papier ce qui suit:

«Citoyen législateur,

«Je suis bien aise de faire votre connaissance. J'ai grande envie

de voir de près votre illustre frère. Ayez la bonté de le prier de

rendre le malheureux Sicard proscrit à moi et à mes compagnons

d'infortune. Je l'ai déjà dit, Sicard et moi, nous sommes unis

comme deux barres de fer forgées ensemble; je ne le quitterai

jamais.»

«J'embrassai Joseph Bonaparte et Sicard à la fois. Je leur serrai la

main.

«Au mois de janvier 1800, le citoyen Lucien Bonaparte, ministre de

l'intérieur, réintégra l'abbé Sicard à l'Institution nationale des

sourds-muets.

«Au mois de décembre 1801, à l'occasion de la machine infernale, nous

allâmes avec notre tableau noir au palais des Tuileries, pour féliciter

le premier Consul.

«J'écrivis au premier Consul ce qui suit:

«Citoyen premier Consul,

«Nous avons l'honneur de vous témoigner que nous rendons mille

grâces à l'Être suprême de ce qu'il vous a sauvé de la machine

infernale, afin que vous fassiez notre bonheur.»

«Ayant lu cela, le premier Consul me fit demander par l'abbé Sicard

quand furent construites les pyramides d'Égypte. Je répondis que ce fut

avant Jésus-Christ.

«Au mois de février 1802, l'abbé Sicard me mena avec lui chez la mère du

premier Consul, qui me fit signe qu'elle était mère de huit enfants.

«Louis Bonaparte me fit la question suivante: Quelle est la personne que

l'homme aime le plus au monde?»--Je lui répondis: «C'est son père,

c'est sa mère à cause qu'ils sont les auteurs de ses jours.»

«Sa soeur était au lit; je la trouvai semblable au premier Consul.

«Au mois de mai, l'abbé Sicard me mena avec lui chez un grand seigneur,

où je vis l'oncle maternel du premier Consul, le cardinal Fesch,

archevêque de Lyon. Après dîner, ce prélat me fit la question suivante:

«Qu'est-ce que la religion?»--Je lui répondis: «La religion est

l'alliance entre Dieu et les hommes; le culte que nous rendons à notre

créateur; la boussole de nos devoirs envers lui, envers nos semblables,

envers nous-mêmes; l'accolade que les hommes donnent au créateur, comme

celle que les enfants donnent à leur père.»

«Au mois de juin, nous eûmes à la séance publique Jérôme Bonaparte et

Eugène, beau-fils du premier Consul. On me fit la question suivante:

«Quel est le plus intéressant des êtres de la nature?»--Je répondis:

«_C'est le soleil._»

«Au mois de décembre, un prince russe nous invita, l'abbé Sicard et moi,

à dîner chez lui. Il me fit la question suivante: «Que pensez-vous de

Bonaparte?»--Je lui répondis: «Je pense que Bonaparte peut être comparé

à Jules César et à Alexandre, et que c'est le plus habile des généraux:

il est véritablement roi sous le titre de premier Consul et l'instrument

du peuple.»

«Il me demanda: «A quoi peut-on comparer le son?»--Je répondis: «Quoique

je n'en aie aucune idée à cause de ma surdité, je crois pouvoir le

comparer à la couleur rouge.»

L'aveugle Saunderson, de son côté, comparait la couleur rouge au bruit

de la trompette.

«Au mois de février 1805, nous eûmes, aux exercices, sa Sainteté le pape

Pie VII qui me fit demander «ce que c'est que l'enfer.»--Je répondis:

«L'enfer est le supplice éternel des méchants; un déluge de feu qui ne

finit pas, et dont Dieu se sert pour punir ceux qui meurent en

l'outrageant.»

«Au mois de janvier 1815, nous eûmes la visite de la duchesse

d'Angoulême. Elle me fit demander ce que je pensais de la musique.--Je

lui répondis: «Quoique je sois dans l'impossibilité de l'apprendre, je

crois que c'est l'art de recueillir les sons par le flux et le reflux,

d'en faire un bouquet pour affecter agréablement les oreilles vivantes.

Les miennes sont mortes; mes yeux les remplacent pour apprendre.»

C'est en 1808 que le premier travail de Jean Massieu sortit de

l'imprimerie de l'Institution des sourds-muets. En voici le titre:

_Nomenclature ou tableau général des noms, des adjectifs énonciatifs,

actifs et passifs et des autres mots de la langue française, selon

l'ordre des besoins usuels et selon le degré d'intérêt des objets et de

leurs qualités, dans leur classification naturelle et analytique, en

français et en anglais; avec l'alphabet gravé des sourds-muets._

Dès le principe, l'auteur n'avait eu d'autre intention que de mettre en

ordre, pour son usage personnel, la nomenclature des noms des objets

répandus dans la nature, de ceux des arts, des diverses fonctions, des

usages des hommes réunis en société, ainsi que les mots employés à

exprimer toutes les idées qui servent à modifier les êtres et les

choses. Aux élèves qui le désiraient il distribuait son manuscrit par

petits cahiers à mesure qu'il le rédigeait. Depuis, il fut sollicité

non-seulement de l'augmenter, mais de le faire imprimer avec la

traduction anglaise en regard.

Nous ne devons ni ne pouvons le dissimuler, cet essai pèche par trop de

détails inutiles, outre que l'ordonnance n'en est pas bien entendue.

Toutefois, selon l'éditeur, cette première publication devait servir de

fondement et de préambule à la seconde, _la Théorie des signes de

l'abbé Sicard_, et au _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, troisième

ouvrage destiné à compléter les deux autres en enseignant les moyens de

mettre tous ces matériaux en oeuvre.

Quelque temps avant la mort de l'abbé Sicard, Massieu nous annonça, dans

un épanchement de joie, qu'il allait nous doter d'une grammaire

nouvelle, qui devait, à l'en croire, faire faire un grand pas à notre

enseignement. Effectivement, sous nos yeux, il apporta une persévérance

extraordinaire à écrire cahiers sur cahiers et il nous les montrait au

fur et à mesure. Autant que notre faible intelligence put, à cette

époque, nous permettre d'associer un jugement motivé à cette besogne

ingrate, ce n'était qu'un pêle-mêle de phrases, plus ou moins

heureusement construites, faute d'une certaine régularité dans la

disposition du sujet, dans le rapport philosophique, les points de

départ et d'arrivée de l'instruction.

Quoi qu'il en fût, nous préférâmes alors et depuis laisser notre

opiniâtre travailleur se complaire dans les illusions de son innocent

amour-propre, que de lui adresser la moindre observation sur une

pareille matière. Sa bonne volonté suffisait pour l'excuser à nos yeux.

Il était impossible que le directeur de l'École de Lille continuât

désormais à prendre à l'enseignement une part aussi active qu'on avait

paru l'espérer d'abord. Déjà on avait remarqué un affaiblissement

sensible dans sa mémoire, jusque-là, étonnante. Le titre de directeur

honoraire lui fut donné, et il le conserva jusqu'à sa mort. Les frères

de Saint Gabriel et les soeurs de la Sagesse le soutenaient dans cette

oeuvre de dévouement. Entouré d'attentions incessantes, on croira sans

peine que sa retraite dut être paisible et heureuse.

C'est le 23 juillet 1846 qu'il s'éteignit doucement dans sa

soixante-quatorzième année à la suite de longues infirmités qui

prenaient chaque jour un caractère plus alarmant. Le lendemain, eurent

lieu ses obsèques à Saint-Étienne. Dans la foule qui suivait sa

dépouille mortelle, on remarquait le maire de la ville et plusieurs

membres du clergé. Les coins du poêle étaient tenus par MM. Richebé,

Leglay, Defontaine et Vanackère, membres de la commission de

surveillance de l'établissement, qu'accompagnaient les élèves

sourds-muets des deux sexes.

Au sortir de la ville, le cortége funèbre se dirigea vers l'église

d'Esquermes, et de là vers le cimetière de cette commune.

Au moment où les restes du défunt y furent déposés, M. Leglay prononça

sur sa tombe un discours qui parut produire la plus vive impression sur

toute l'assistance, car il résumait avec une noble simplicité la vie,

les travaux et le caractère de celui qui venait d'être enlevé à son

amitié.

Voici quelques passages de cette allocution:

«Messieurs, s'écria-t-il d'une voie émue, après les paroles saintes

et consacrées que l'Église achève de faire entendre en fermant la

tombe qui est devant nous, je me suis demandé s'il était bien

convenable qu'une autre voix, une voix sans mission et sans

autorité osât s'élever, à son tour, dans cette enceinte

funèbre..... Oui, quand le prêtre a terminé son pieux ministère,

quand les chants de douleur et de consolation, de mort et

d'espérance ont cessé, l'amitié, jusque-là, recueillie et

silencieuse peut, ce nous semble, payer à celui qui n'est plus un

tribut public de regrets et d'hommages. Et puis, ces infortunés

enfants qui se pressent autour de nous, et dont plusieurs sans

doute voient la mort et son grave appareil pour la première fois,

ne s'attendent-ils pas que quelqu'un parlera ici pour eux? Massieu

lui-même n'a-t-il pas compté sur un filial et amical adieu à cette

heure suprême?

«Du reste, Messieurs, je serai bref. La vie de Jean Massieu se

compose de peu d'événements. Cet homme a été tout à la fois

glorieux et obscur; sa renommée fut grande et son existence

modeste. Tout le monde sait en France que l'abbé Sicard, illustre

instituteur des sourds-muets, eut un élève chéri que les éclairs de

son génie et la beauté de son âme ont rendu célèbre, mais qu'est

devenu ce sourd-muet si applaudi autrefois, si prôné partout;

comment cette intelligence éminente a-t-elle concouru au bonheur de

celui en qui Dieu l'avait mise? c'est ce dont on ne s'est guère

informé, et ce que beaucoup ignorent.

«Jean Massieu a raconté lui-même sa vie dans un écrit de quelques

pages. Cet opuscule remarquable par la naïveté de la pensée et par

l'étrange originalité du style sera peut-être publié un jour.

* * * * *

* * * * *

«C'est à nous, Messieurs, qu'il a été donné d'accueillir, au déclin

de sa vie, cet homme dont le nom est si populaire, dont la gloire

est si douce. Attiré à Lille par l'amitié enthousiaste d'un de nos

honorables concitoyens, qui l'a précédé dans la tombe, il a trouvé,

d'une part, des compagnons d'infortune à soulager, c'est-à-dire à

instruire, et d'une autre, des sympathies généreuses, un concours

universel; prêtres, magistrats et citoyens lui ont tendu une main

amie. Quelques-uns ont pris la chose à coeur, et l'école des

sourds-muets s'est trouvée tout à coup constituée et florissante

sous la direction de Massieu.

* * * * *

* * * * *

«Le même ami qui, des montagnes de l'Aveyron, l'avait fait venir à

Lille, lui assigna un autre rendez-vous encore: M. Vanackère a

voulu que Massieu vînt se coucher à côté de lui dans ce lit de la

sépulture. Voeu touchant, tu es accompli! Tombes des deux amis,

soyez sacrées et respectées à jamais sous la sauvegarde de la

religion et de la foi publique. Messieurs, notre célèbre sourd-muet

laisse après lui une famille qui n'a pour héritage que le nom et le

souvenir des vertus de Massieu; mais la ville hospitalière, qui a

ouvert au père ses bras affectueux, ne fermera aux enfants ni ses

bras, ni son coeur.»

L'abbé Sicard célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiat de l'abbé de l'Épée · 第 54 / 115 题