A MES FRÈRES SOURDS-MUETS, ET AUX NOMBREUSES PERSONNES QUI
S'OCCUPENT DE LEUR BIEN-ÊTRE PRÉSENT ET A VENIR.
Le 26 novembre 1854, une fête de famille nous réunissait à l'occasion du
142e anniversaire de la naissance de l'abbé de l'Épée[1]. Un convive
des plus assidus, M. Léon Vaïsse, nommé depuis directeur de
l'Institution nationale des Sourds-Muets de Paris, où il avait été
longtemps professeur, émit le voeu de voir l'humble biographe de
l'immortel fondateur de cet enseignement spécial, trop peu connu,
raconter aussi la vie de son successeur immédiat, l'abbé Sicard. Il
pensait qu'à cette époque où s'est apaisé l'enthousiasme excité par les
leçons publiques de l'abbé Sicard, il appartenait à un de ses anciens
élèves plus qu'à personne d'assigner le rang qu'il devait occuper entre
ceux qui avaient contribué, sous divers rapports, à la régénération de
cette intéressante portion de la famille humaine. Et il ajoutait que
tout le monde attendait aussi impatiemment que lui l'apparition d'un
volume sur l'abbé Sicard.
Des paroles aussi flatteuses, aussi honorables ne pouvaient
qu'encourager celui à qui elles s'adressaient. Mais hélas! il dépendait
des circonstances de hâter l'accomplissement de cette tâche.
C'est pour moi un véritable bonheur de pouvoir vous offrir enfin ce
fruit de mes veilles comme pendant et complément de mon histoire de
_l'Abbé de l'Épée_. Je n'ai fait qu'esquisser rapidement les principaux
traits de la vie de mon héros, m'interdisant de longs commentaires sur
ses oeuvres après mon maître Bébian[2], ancien censeur des études de
l'Institution des Sourds-Muets de Paris, et après M. de Gérando[3],
membre de l'Institut de France, administrateur de cet établissement. Je
le voudrais même, que je ne le pourrais pas, à cause du peu de temps
dont il m'est permis de disposer.
D'ailleurs, dans le cours de mon travail, j'ai tâché de concilier tous
les égards que méritait une si belle mission avec la sévérité qu'on
devait apporter dans l'appréciation d'erreurs involontaires, sans doute,
échappées à une âme aussi sensible.
Je n'ai eu garde de négliger de faire entrer dans ce tableau, pour le
faire ressortir, un léger croquis des deux remarquables élèves de l'abbé
Sicard, Jean Massieu et Laurent Clerc.
Je me croirais, amis et sourds-muets, bien récompensé de ma peine, si
vous daigniez accorder à ce nouveau livre de famille une place dans vos
bibliothèques à côté de celui que je regarde, excusez-moi d'oser vous le
dire ici, comme un titre de gloire, consacré à notre premier apôtre. Ce
sera une double jouissance pour un disciple des abbés de l'Épée et
Sicard d'avoir pu confondre ainsi ces deux noms vénérés et les offrir
ensemble à la vénération de tous ceux qui les admirent!